Ma
2. Il fut arrêté le 16 mai ; cette fois, la pièce coupable n'était réellement pas de lui.
LA JEUNESSE DE VOLTAIRE
notions déjà élaborées en lui. L'Angleterre n'a pas créé Voltaire : elle l'a instruit. Il aimait trop les lettres pour ne pas s'apercevoir qu'il y avait là une grande littérature : il découvrit Shakespeare, et Milton, et les comiques de la Restauration, Wycherley, Congreve. L'époque de la reine Anne était faite pour lui plaire : c'est le temps où l'ineffaçable originalité de l'esprit anglais se déguise le mieux sous le goût décent et la sévère ordonnance dont nos chefs-d'œuvre classiques donnaient le modèle. Ce que Dryden, Addison avaient de français, l'induisait à goûter dans une certaine mesure leurs qualités anglaises. Dryden lui donna l'idée d'un drame plus violent ; Addison, par son Caton, l'instruisit à moraliser la tragédie, à y poser nettement la thèse philosophique.
Mais il fut frappé plus encore du développement scientifique que de l'activité littéraire : sa curiosité vola de tous côtés, se portant de Newton à l'inoculation. Les sciences ne l'avaient guère préoccupé jusqu'ici : il y reconnut l'œuvre essentielle de la raison et son arme efficace. D'un philosophisme aventurier, à la Montaigne, tout en saillies et en ironies, il passa à la réflexion systématique, aux questions définies, aux recherches méthodiques, en lisant Bacon, Locke, Shaftesbury, Collins. Il n'avait eu que des instincts: il se bâtit une doctrine. Il admira dans l'Angleterre un pays où la liberté de penser était en apparence illimitée, où toutes les variétés du doute et de la négation se rencontraient : Sv^ift satirique et sceptique, mais croyant ; Pope déiste ; Bolingbroke brillamment incrédule ; Woolston publiant des discours contre les miracles de Jésus-Christ, qu'un jury condamnait, mais où quantité de gentlemen applaudissaient. Derrière les aimables groupes des sceptiques mondains, il n'aperçut pas les masses compactes, inentamées, de l'Angleterre brutale, grave, puritaine : ce qu'il en entrevit, ce furent les contradictions et le fanatisme des sectes protestantes. Le fanatisme lui fit horreur, les contradictions l'amusèrent : le tout l'affermit dans son irréligion.
Tous ses instincts de luxe et de richesse furent séduits par l'Angleterre industrielle et commerçante. Son amourpropre d'écrivain fut flatté, avec d'amers retours sur ses aventures antérieures, à la vue de Nev^fton enterré à Westminster, de Pnor chargé de missions diplomatiques, d'Addison amené au ministère.
Quand le duc de Maurepas termina son exil en 1729, Voltaire revint en France tout plein de ce qu'il avait vu, armé, excité. Il déploie une activité étonnante : il fait des tragédies, imprime Charles XII, entame le Siècle de Louis XIV, écrit sa Lettre à un premier commis, publie en anglais ses Lettres philosophiques, où étaient résumées les impressions de ses trois années de séjour en Angleterre.
En 1 734, des exemplaires français des Lettres pénétraient dans Paris : le libraire était mis à la Bastille, et Voltaire, contre qui un ordre d'arrestation avait été lancé, se sauvait en Lorraine, d'où il revenait au bout d'un mois, avec une
permission tacite du ministère, s'installer à Cirey, chez Mme du Châtelet.
VOLTAIRE A CIREY ET A LA COUR, jzf A Cirey, assez près deParis pour participer à la vie du siècle, de la frontière pour être en sûreté à la moindre alerte, sous la garde despotique et prudente de la belle Emilie, Voltaire va résider pendant dix pleines années, et faire l'apprentissage de la vie qu'il mènera plus tard à Ferney : il va apprendre à se passer du monde, et à agir sur lui de loin.
Nous avons un témoin de l'existence qu'on menait à Cirey : cette « caillette » de Mme de Graffigny, une femme de lettres assez malchanceuse, y séjourna quelque temps en 1738. Elle inventorie minutieusement l'intérieur de Voltaire, le luxe de sa chambre, ses porcelaines, ses tableaux, ses pendules, ses livres, ses machines de physique, l'élégance somptueuse de ses habits, sa vaisselle d'argent, le cérémonial superbe de sa table. Tous les soirs, à neuf heures, le souper, que la causerie prolonge jusqu'à minuit : Voltaire y est étincelant. Cirey a un théâtre : on y
ÉLÉMENTS DE LA PHILOSOPHIE DE NEWTON a FronUspke de Duhomg gravé par Folkema pour l'édition de ces Éléments " mis à la portée de tout le monde " par Voltaire (1738). Cette édition faite iur un manuscrit incomplet que retoucha un mathématicien hollandais fut critiquée et amena Voltaire à en donner une autre p/us
correcte.
LE DIX-HUITIËME SIÈCLE
joue de tout, depuis les marionnettes où « la femme de Polichinelle fait mourir son mari en chantant Fagnana ! jagnana ! » jusqu'aux grandes comédies et tragédies. Tous les habitants du château sont requis de jouer : la fille de Mme du Châtelet, âgée de douze ans, a des rôles ; à peine arrivée, Mme de Graffigny en reçoit un. « En vmgtquatre heures on a joué et répété trente-trois actes, tragédies, opéras, comédies. » Un autre régal, c'est quand Voltaire lit ce qu'il compose : des morceaux du Siècle de Louis XIV, Mérope, des épîtres, des Discours sur l'homme. Il est « furieusement auteur '> : il ne supporte pas la critique, et démolit tous ses rivaux.
C'est le caractère le plus mobile et le plus extraordinaire qu'il y ait : sensible, brusque, plein d'humeur, boudant toute une soirée pour un verre de vin du Rhin que Mme du Châtelet l'a empêché de boire parce que ce vin lui