‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 45 sur 364 · M:=- DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

M:=- DE VOLTAIRE

Aux dépens tb i.' L d j t e c h

\J ANTI-MACHIAVEL 0 Composé par /e prmce roya/ Je Prusse Frédéric, publié par les soins de Voltaire, et arrêté par l'auteur devenu roi de Prusse. Édition originale (Bibl. Nat., Imp.) CL. HACHETTE.

Voltaire, réternel moribond, est, par sa débile organisation, condamné à n'être qu'un assez piètre débauché. Donc, ne pouvant mieux, il convertit la sensualité en indécence de langage. Il la dérive aussi vers l'amour du comfort, du bien-être, du luxe ; et les tendances aristocratiques de sa vanité s'unissent à la délicatesse de son tempérament pour lui faire estimer à très haut prix tous les

raffinements de la civilisation. Enfin, il a des besoins d'esprit, qui lui font mettre les plaisirs sociaux et littéraires parmi les nécessités premières de la vie. Il est aussi peu que possible l'homme de la nature : sa nature à lui, c'est d'être au plus haut degré l'homme de la société. Aussi sa philosophiesera-t-ellematérialiste, pratique, mondaine : elle se résumera, à ce point de vue, dans le Mondain (1 736), cri de satisfaction optimiste de l'homme riche, bien vêtu, bien nourri, bien servi, flatté dans tous ses sens par les multiples commodités de la vie civilisée.

0 l'heureux temps que ce siècle de fer !

Il admirera chez les Anglais l'entente de la vie matérielle. Il s'indignera qu'on ne respecte pas les agents et les producteurs des plaisirs : l'excommunication des comédiens, les préjugés mondains sur leur profession seront pour lui des monstruosités. De là son éloquente protestation sur la mort de Mlle Lecouvreur : il louera l'Angleterre autant pour avoir enterré Mrs Oddfields à Westminster que pour y avoir mis Newton. Toujours au même ordre d'idées appartiendront ces préoccupations de Voltaire, SI neuves alors et si originales chfz un homme de lettres, sur des questions de voirie, d'administration, de finances, de commerce : il se passionne pour les Embellissements de Paris ^. Entre 1 740 et 1 750 se dessine nettement l'idée qui tiendra tant de place dans la polémique voltairienne ; l'idée que le devoir essentiel d'un gouvernement, c'est de procurer le bien-être matériel, le plus de bienêtre possible, et que l'humanité a plutôt affaire de sage administration que de glorieuse politique.

Un des besoins impérieux de Voltaire, et qui tient aux racines mêmes de son génie, c'est le besoin de dire tout ce qu'il pense. Il n'y a pas pour lui moyen de vivre sans cela. Si disposé qu'il soit par sa vanité à être un plat courtisan, jamais il n'a pu tenir sa langue ni sa plume. Le gouvernement français se chargea de transformer cette inclination naturelle en un principe réfléchi de philosophie politique. Quand on songe que ni la Henriade, ni les premiers

1. Morceau imprimé dans un recueil de 1750 : autre morceau des Eir\bellissements de Cachemire, écrit en 1749 ou 1750, imprimé en 1756.

AVANT-PROPOS DE VANTI-MACHIAVEL. a Manuscrit autographe du prince royal de Prusse. (Bibl. Nat., Mss.) Cl. HACHETTE.

LA JEUNESSE DE VOLTAIRE

chapitres du Siècle de Louis XIV, ni même l'mnocent Charles XII n'ont eu permission de paraître en France, que ce pouvoir, qui n'a rien empêché, a tout prohibé, on comprend que Voltaire, depuis la Lettre à un premier commis jusqu'au Siècle de Louis XIV, ait réclamé la liberté de penser et d'écrire.

Il semble bien que ce soit l'Angleterre qui lui ait révélé la science et le parti qu'on en pouvait tirer. Il l'embrassa surtout comme un moyen d'atteindre la religion et comme un moyen d'accroître le bien-être. Par ce dernier côté, il rattache sa curiosité scientifique à ses tendances épicuriennes ; et c'est encore un aspect très original, très moderne de ce complexe génie. Il comprit, avec son clair génie, les principes de la science et l'esprit de la méthode expérimentale. Mais il ne devint pas, il n'a jamais été véritablement homme de science, en dépit de ses essais et de ses travaux. 11 était ennemi de la religion : et pourvu qu'une explication fût rationnelle, il l'acceptait aisément pour vraie, avec plus de fantaisie que de méthode. D'autre part, il était prompt à repousser sans vérification les expériences ou les théories qui choquaient ses multiples préjugés. Au reste, l'activité scientifique de Voltaire ne fut qu'un court épisode dans sa vie ; et l'ascendant de Mme du Châtelet fut pour beaucoup dans la peine qu'il prit de vulgariser Newton. Ce n'est pas là qu'il faut chercher le libre, le naturel, le vrai Voltaire.

Il est, au contraire, authentique et complet dans ses '( Lettres philosophiques, politiques, critiques, poétiques, hérétiques et diaboliques », comme il les appelait luimême. L'Angleterre n'a pas fait Voltaire ; elle l'a, pour ainsi dire, allumé, et fait partir pour la première fois d'un seul coup en un prodigieux « bouquet ". Dans ces fameuses lettres se mêlent tous les éléments divers dont le voltairianisme se compose : revendication de la liberté de penser et d écrire, souci de la prospérité matérielle et des commodités de la vie, curiosité littéraire, irréligion hardie, philosophie rationaliste, critique historique ou théologique, ironie qui exalte ici les vertus singulières d'une secte hérétique pour faire une niche à l'orthodoxie, et là crible indifféremment hérétiques et orthodoxes de traits meurtriers. Parmi les hardiesses des lettres philosophiques, on ne croirait guère aujourd'hui qu'une des plus remarquées, et qui fit le plus de scandale, ait été la révélation du système de Locke : l'abbé de Rothelin, censeur royal, déclara à Voltaire qu' « il donnerait son approbation à toutes les lettres, excepté seulement à celle sur M. Locke. » Voltaire, en effet, avait trouvé dans le sensualisme de Locke, si clair et si superficiel, la doctrine qui satisfaisait ses instincts. Par elle, il écartait le spiritualisme cartésien, il menaçait le spiritualisme chrétien : n'étant pas de force à manier l'arme bien autrement terrible qu'avait forgée Spinoza, il s'emparait de celle-là, plus légère et suffisamment tranchante ; et il s'empressait de s'en escrimer.

Ces Lettres philosophiques, qui étaient une attaque directe contre le despotisme inintelligent et contre le catho-

P0RTRAlT^DE,ÎBEN01TiXlVi(Prospero"Umbertini). a Craoure de Grandi. (Bibl. Nat., Imp.) CL. HACHETTE.

licisme, furent un accident unique dans la carrière de Voltaire avant 1750. Ayant retourné son sac 11 l'avait vidé d'un coup. Après, il se repose, contenu par Mme du Châtelet, diverti par ses travaux littéraires ou par ses ambitions de politique et de courtisan. Il ne donne plus que des manifestations partielles de son esprit : c'est son newtonianisme, pendant les trois ou quatre premières années de son séjour à Cirey ; c'est surtout Mahomet. De Mahomet au départ pour Berlin, rien : M. de Voltaire est à Versailles ou à Sceaux. Les premiers romans qu'il écrit, pour amuser la duchesse du Maine, Zadig, ou Memnon ^, sont d'un moraliste plutôt que d'un philosophe, et d'une ironie assez inoffensive. Je sais bien qu'au fond ces étonnantes liaisons de phénomènes qu'il nous présente, ces ricochets fantastiques d'effets et de causes, ces leçons de résignation fataliste, cette raillerie de la présomption humaine qui se croit assurée d'elle-même ou des choses, enveloppent une assez forte négation de la Providence : mais la moralité terre à terre dérobe l'audacieuse métaphysique. Vers le même temps, Voltaire donnait /Vanme ( 1 749) : le public y applau-

I. Zadig parut en 1747 sous le titre de Memnon, l'année suivante sous son titre défi, nitif. L'autre Memnon fut imprimé d'abord en 1749.

LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE

dissait, dans la mésalliance généreuse d'un seigneur, une satire des privilèges sociaux, une apologie de l'égalité naturelle et du mérite personnel ; mais il n'y a vraiment rien là de bien méchant, et ce n'est pas la peine d'être Voltaire pour faire Nanine.

Le séjour en Prusse donna l'essor au voltairianisme de Voltaire. De petites pièces, courtes, malignes, dissolvantes, commencent à s'envoler par le monde, ou détachées en brochures, ou insinuées au milieu de quelque tome d'œuvres complètes, dans les éditions qui s'impriment incessamment en France ou en Allemagne. C'est, de 1750 à 1752, la Voix du sage et du peuple contre les immunités du clergé ; ce sont des Dialogues entre un philosophe et un contrôleur des finances, entre Marc-Aurèle et un récollet, entre un plaideur et un avocat ; ce sont des Pensées sur le gouvernement : c'est le roman de Micromégas. Avec l'irréligion domine le souci des réformes administratives. Mais tout cela est négligeable, au prix de deux grandes œuvres,

I. Mais elle aboutit à une conclusion philosophique que l'auteur n'avait sans doute pas prévue a priori ; Charles XII, ce héros de Plutarque et de Qulnte'Curce, a laissé la

que Voltaire acheva en Prusse, et qui sont les expressions éclatantes de sa philosophie à cette date : je veux parler du Siècle de Louis XIV (1751) et de V Abrégé de l'Histoire universelle (1753).

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