L. Ducros, Les Encyclopédistes, 1900, in
LA LUTTE PHILOSOPHIQUE
FRONTISPICE DE L'ENCYCLOPÉDIE OU DICTIONNAIRE RAISONNÉ DES SCIENCES, DES ARTS ET DES MÉTIERS, a Cette gravure de Cochin fils nous montre les Sciences, les Arts, et en bas les Métiers groupés autour de la Vérité. C'était la première fois quon faisait une place aux métiers mécaniques à côté des sciences et des arts.
(Bibl Nat.. Imp.)
LE DIX-HUITIÊME SIECLE
UNE PLANCHE DE L'ENCYCLOPÉDIE. L'ART D'ÉCRIRE, a L'Encyclopédie comprend douze volumes de p>Ianches fournissant des renseignements sur les instruments en mage dans les divers métiers et la façon de les utiliser. On voit ici les objets nécessaires pour écrire et la position que doit prendre l'écrivain. (Bibl. Naf., Imp.) CL. HACHETTE.
compétences : Voltaire, Montesquieu, Buffon, Condillac, Duclos, Marmontel, Helvétius, Raynal, Turgot, Necker,
des magistrats, des officiers, des ingénieurs, des médecins, des gens du monde, tout le ban et l'arrlère-ban des écrivains, des philosophes, des savants, des économistes, gens à talent et sans talent, envoyèrent des articles. Ce fut un Incroyable fatras, une Babel, disait Voltaire : il y eut d'excellentes choses à côté de dégoûtantes platitudes. Des jésuites, des jansénistes essayèrent d'insinuer les contrepoisons au milieu des poisons. Diderot veilla à tout : il maintint l'unité générale de l'intention philosophique à travers la diversité des sujets particuliers, l'incohérence des opinions individuelles. Par lui, V Encyclopédie resta ce qu'il l'avait destinée à être : un tableau de toutes les connaissances humaines, qui mit en lumière la puissance et les progrès de la raison ; une apothéose de la civilisation, et des sciences, arts, industries, qui améliorent la condition Intellectuelle et matérielle de l'humanité. Ce fut une irrésistible machine dressée contre l'esprit, les croyances, les institutions du passé. Au fond l'avocat général Omer de Fleury ne se trompait pas tant quand il dénonçait au Parlement les Encyclopédistes comme « une société formée pour soutenir le matérialisme, pour détruire la religion, pour inspirer l'indépendance, et nourrir la corruption des mœurs ».
Transposons ces termes violents en langage impartial : il est très vrai que V Encyclopédie fit des philosophes un parti, et des idées Individuelles un corps de doctrine. Elle fut la Somme de la philosophie rationnelle, et elle la vulgarisa en la rassemblant. Elle fournit d'opinions, de solutions, de plans, d'espérances sur tous les objets de la pensée, sur toutes les parties de la société, les hommes qui adhéraient seulement à ce principe général, que la raison est toute-puissante et doit être souveraine,
QUELQUES PHILOSOPHES. >6; V Encyclopédie s'ajouta aux efforts individuels et leur donna plus d'efficacité. Mais, tandis que plus ou moins péniblement, à
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L'ENCYCLOPÉDIE OU DICTIONNAIRE RAISONNÉ DES SCIENCES. DES ARTS ET DES MÉTIERS, par une Société de gens de lettres, mis en ordre par Diderot, et quant à la partie mathématique par d'Alembert. On voit ici l ensemble de cet énorme ouvrage qui com'yrend dix-sept volumis de texte, onze volumes de planches, cinq volumes de supplément, dont un de planches et deux volumes de tcéles. au total trente-cinq volumes in-folio quiparur^nt entre I75I et 1780. Cette œuvre, publiée à la veille de la Révolution qui devait bouleverser l'ordre politique de la France, et peu avant le mouvement scientifique qui allait en modifier les mœurs nous permet d'imaginer et de comprendre ce que fut la civilisation du xvili" siècle. (BibL Mararine.)
LA LUTTE PHILOSOPHIQUE
PORTRAIT D'HELVÉTIUS. a Graoare de Saint- PORTRAIT DE MARMONTEL. a Gravure de PORTRAIT DE RAYNAL. £l Graoé par de Launay. Aubin, d'après Van Loo. (Bih\. Nàt., Imp.) CL. HACHErTE. Saint-AuUn. J'a,»rès Coc/iiVi H 765 j. (Bibl. Nit., Imp.). J"a,!)rès Cacftm. (Bibl. Nat , Imp.) CL. HACHETTE.
intervalles plus ou moins longs, ses lourds in-quarto s'abattaient sur l'ignorance et les préjugés, les principaux collaborateurs suivaient chacun leur direction, manifestaient leur tempérament, combattaient, instruisaient dans leurs œuvres personnelles.
Nous devrons nous arrêter à Diderot, à Voltaire, à Buffon. Il y a quelques-uns de leurs contemporains qui eurent leur heure de gloire ou de tapage. Leurs personnes presque toujours sont plus intéressantes, plus représentatives, que leurs écrits ; et l'historien de la société a plutôt affaire à eux que l'historien de la littérature. C'est le cas de Dalembert ^, mathématicien illustre, esprit indépendant, au-dessus de l'ambition et de l'intérêt, ami de son repos jusqu'à l'égoïsme, et jusqu'à renoncer à l'expression publique de ses idées, excitant les autres sous main à se compromettre, et gardant lui-même un silence prudent : critique étroit, fermé à l'art, à la poésie, philosophe intolérant, affolé de haine contre la religion et les prêtres ; écrivain lourd et pâteux, sans tact, d'une inélégance innée, et d'une sécheresse qui se dissimule mal par l'emphase et la fausse noblesse. Son œuvre littéraire paraît mince aujourd'hui, et ira, je crois, s'amoindrissant de jour en jour.
C'est le cas aussi de l'universel et médiocre Marmontel ^, l'auteur de Béltsaire et des Incas, deux insipides romans qui, en attirant sur lui les rigueurs de la Sorbonne et du Parlement, en firent un moment le représentant de la philosophie. Il fut le principal rédacteur des articles littéraires de V Encyclopédie ; ni les connaissances ni le
goût ne lui manquaient ; et le recueil de ces articles, qui forme les Eléments de littérature, est l'expression la meilleure que nous ayons du goût moyen du XVIII^ siècle. L'absence de génie est ici une garantie d'exactitude. Mais il n'y a en somme qu'une œuvre de Marmontel qui appartienne aujourd'hui à ce que j'appellerais la littérature vivante : ce sont ces Mémoires si naïfs, oij il nous décrit sa carrière de beau gars limousin lancé à travers la plus libre société qui fût jamais, où il promène avec un si parfait contentement de soi-même sa robuste médiocrité parmi les cercles les plus distingués de ce siècle intelligent : corps, esprit, moralité, tout est solide, massif, insuffisamment raffiné chez ce paysan parvenu de la littérature.
Les livres d'Helvétius ^ et de l'abbé Raynal * sont des œuvres mortes : ils n'eurent jamais qu'une valeur extrinsèque, qu'ils empruntèrent aux passions de parti. Helvétius, très honnête homme et très bienfaisant, réduisait toute la morale à l'intérêt bien entendu. II faisait dépendre tout le progrès de l'humanité, tout le développement de la civilisation de la conformation de nos organes ; et par une inconséquence singulière il croyait à la toutepuissance de l'éducation : il estimait que tous les esprits sont à peu près égaux, et que toutes les différences intellectuelles résultent de l'inégalité de culture ; or, si l'on ramène tout au physique, c'est le contraire qui est vrai ; il n'y a pas d'éleveur qui croie que, pour avoir un bon étalon, il suffît de bien nourrir n'importe quel poulain. Raynal est au-dessous d'Helvétius : il a fait un livre à
1. Jean le Rond, dit Dalembert (vers 1717-1783), enfant trouvé qui était fils de ^/me de Ttncin, lui rrtn trc à virgt-trcis £rs de rAcadtir:ie des sciences. 11 entra
à l'Académie française en 1/54, et en devint sectéicire fafétvel en', 1772. 11 refusa les offres de Catherine et de Frédéric qui l'appelaient en Russie et en Prusse. Œvvres littéraires, Paris, 1821, 5 vol. in-8. t
2. J.-F. Marmontel (1723-1799). Œuvres complètes, Paris, 1818, 19 vol. en 20 tomes. — A consulter : Lenel, Marmontel, 1902.
3. Claude Helvétius (1715-1771), fermier général et maître d'hctel de la reine : Ce
l'esprit, 1758, in-4 ; De l'hcrr.me. 1772, 2 vol. in-8. — A consulter : Keim, Helvétius, sa vie et son auvre, 1907. — Helvétius, médiocre littérateur, marque dans l'histoire des idées. 11 a eu l'idée des sciences morales, c'est-à-dire de traiter les choses morales par les méthodes des sciences physiques et naturelles. L'entreprise était au-dessus de[son esprit et de son temps : mais il' est un des ancêtres du positivisme anglais et français du XIX*^ siècle.
4. L'abbé Raynal (1713-1796) : Histoire fliiloscfl.iqte et politique des élahlisserrents et du commerce des Européens dons les Deux Indes, 1780, 4 vol. in-8. — A consulter: A. Fougère, L'Allé Raynal, 1922.
j-jre Littérature T. II.
LE DIX-HUITIÈME SIECLE
P0RTRA1T.de D'ALmBERT. £) Peinture conservée au Musée Carnavalet. ^ CL.[ HACHEnï.
tiroirs, d'où s'échappent à tous propos toutes sortes de déclamations contre Dieu, la religion et le gouvernement ; il invitait ses amis à lui en apporter, et Diderot s'est fait son fournisseur.
D'Holbach ^ vaut mieux. Ce baron allemand qui traitait les philosophes, peut n'être qu'un écho : c'est un écho intelligent. Il a compris les idées qui s'échangeaient à sa table ; la façon dont il les réduit en système le prouve. Négation de la métaphysique, souveraineté des lois physiques, déterminisme, évolution, progrès, nécessité et efficacité de l'expérience, réduction de la conscience morale à une disposition organique héréditaire que modifient les habitudes et les sensations, en théorie poursuite de la jouissance, en pratique accomplissement du bien : voilà les principales idées que met en lumière la forte unité du fameux livre de d'Holbach.
Condillac ^ est le philosophe des philosophes. C'est un grand et lucide esprit qui ne prit point de part aux polémiques violentes du temps. Son œuvre, comme celle de Descartes au XYII*^ siècle, est l'expression philosophique du même esprit qui a produit la littérature du temps. Il évite, comme Voltaire, les négations extrêmes : il ne professe ni athéisme ni matérialisme. Il fait seulement dériver toutes les idées des sensations, sur lesquelles l'esprit travaille, qu'il clarifie, compare, abstrait, simplifie,
1. Le baron d'Holbach (1723-1789) : le Christianisme dévoilé. 1756,i n-8 ; Théologie portative' (1768), surtout le Système de la nature, 1770, 2 vol. in-12.
2. L'abbé de Condillac (1714-1780), précepteur du prince de Parme : Essai sur l'origine des cormaissances humaines,' ]74(), 2 vol. in-12 ; Traité des sensations, 1754, 2 vol. in-12 ; Court d'études du prince de Parme, 1769-1773, 13 vol. in-8. — A consulter: Taine, Les Philosophes classiques du XIX' siècle, chap. I.