‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 63 sur 364 · IMPORTANCE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

IMPORTANCE LITTÉRAIRE

CARACTÈRE DE DIDEROT. £/ /s/ « La tête d'un Langrois est sur ses épaules comme un coq au haut d'un clocher : elle n'est jamais fixe dans un point ; et si elle revient à celui qu'elle a quitté, ce n'est pas pour s'y arrêter. Avec une rapidité surprenante dans les mouvements, dans les désirs, dans les projets, dans les fantaisies, dans les idées, ils ont le parler lent. Pour moi, je suis de mon pays ; seulement le séjour de la capitale et l'application assidue m'ont un peu corrigé. » Denis Diderot ^, Langrois devenu Parisien, s'était corrigé en effet, mais non pas de la façon qu'il croyait. Son esprit avait gardé la promptitude à virer : mais il avait égalé l'impétuosité de son élocution à la rapidité de sa pensée. Il est

1. Biographie : Denis Diderot (1713-1784) refusa de prendre une profession pour s'adonner à la littérature, dcnna des leçons, fît des travaux de librairie, vécut misérablement souvent, jamais régulièrement, fut chargé en 1745 de la direction de VEnry, lupédie, dontjle premier volume parut en 1751. Cependant il avait été mis à Vlnrc.nes en 1749 pour sa Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient. Il ne put entrer à 1 Académie : le^roi ne voulut pas de lui. Catherine lui acheta sa bibliothèque, dont'elle lui laissa l'usage avec un' traitement dé bibliothécaire. Diderot alla la remercier à Saint-Pétersbourg. Cf. sur le théâtre de Diderot, p. 54, T- 11.

bavard, conteur, conseilleur, raisonneur. Ce fils d'un petit coutelier de Langres n'a jamais été du monde: il a étalé dans les salons que sa renommée lui ouvrait, des façons débraillées, vulgaires ; mais de toutes les convenances mondaines, s'il y en a une qu'il a bien foulée aux pieds, c'est celle qui bride la langue. Gros mangeur, gourmand, il ne nous fait pas grâce de ses indigestions : il est plein de son sujet, il faut qu'il parle. Il a la gaieté du peuple, énorme, ordurière ; où qu'il soit, devant n'importe qui, il faut qu'il lâche les sottises qui bouillonnent dans sa tête : il faut qu'il parle. Il a la franchise du peuple, celle de l'Auvergnat de Labiche plutôt que de l'Alceste de Molière : il jette au nez des gens leurs vérités ; il les pense, elles

édition : Œuvres complètes, éd. Assézat et Tourneux, 1875-1879, 20 vol. in-8, (jamier, rsidrrjt et Catherine II, p. par Maurice Tourneux, 1899. — A consulter : Bersot, Études SUT le XVlIl' siècle, in-8. Faguet, XVIII^ siècle. Brunelière. Études critiques, 2" s. ; la Critique d'art au WUi'^ s., Revue des Deux! Mondes, l"^"^ juil. 1883. Ducros, Diderot, 1894, in-18. J. Reinach, Diderot, 1894, in-16. Rosenkrantz, Diderot' s Leben und PKerfe Leipzig, in-8, 1866. J. Morley, Diderot and the Encyclopudisls, Loixdïes, \87S, inS.R. Le Clu, Diderot as a disciple oj English Thought, New- York, 1913.

LE DIX-HUITIËME SIÈCLE

jaillissent : il faut qu'il parle. Il a des amis, qu'il voit agir, faire des projets, arranger leur vie : il se jette à travers leur existence, à travers leurs plus intimes sentiments, conseillant, disposant, indiscret, impérieux ; c'est la corneille qui abat des noix ; et voilà comment il se brouille avec Rousseau : il veut le retenir à Paris, l'envoyer à Genève ; il décide, il dirige ; il faut qu'il parle.

Bonhomme au reste, obligeant, généreux, tout plein de bons sentiments, bon fils, bon frère, bon père, bon mari même, à la fidélité près, bon ami, chaud de cœur, enthousiaste, toujours prêt à se donner et se dévouer : à condition seulement qu'il puisse s'épancher librement, toujours heureux de se mettre en avant, d'être d'une négociation, d'une affaire où il y ait à brûler de l'activité, à évaporer de la pensée en paroles. C'est le moins égoïste, le plus désintéressé des hommes, pourvu qu'il se dépense. Il a traversé son siècle, constamment dans la fièvre, emballé, débordant, jamais las, grisé de l'incessante fermentation de son cerveau ; et plus il disait, plus il avait à dire.

Sa robuste organisation fournissait à toutes les dépenses. C'était un étourdissant causeur : sa conversation était un feu d'artifice, où l'on voyait passer avec une vertigineuse

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