‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 77 sur 364 · L'ESPRIT ET L'ŒUVRE DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

L'ESPRIT ET L'ŒUVRE DE VOLTAIRE

Rien n'est plus difficile que de porter un jugement d'ensemble sur Voltaire. Il est tout pétri d'amour-propre ; il en a de toutes les sortes : entêtement de ses idées, vanité d'auteur, vanité de bourgeois enrichi et anobli. Il est tout

nerfs, irritable, bilieux, rancunier, vindicatif, intéressé, menteur, flagorneur de toutes les puissances, à la fols impudent et servlle, familier et plat. Mais ce même homme a aimé ses amis, même ceux qui le trahissaient, qui le volaient, comme ce parasite de Thieriot. La moitié de ses ennemis étaient ses obligés, ses ingrats. Intéressé comme il s'est montré souvent, il abandonnait sans cesse à ses amis, à ses libraires, à ses comédiens, à quelque pauvre hère, le produit de ses œuvres. Jamais gueux de lettres ne trouva sa bourse fermée. Il se fit le défenseur de toutes les causes justes, de tous les innocents que les institutions ou les hommes opprimaient. Amour du bruit, réclame de journaliste, je le veux bien : horreur physique du sang et de la souffrance, je le veux bien encore ; mais il a aussj un vif sentiment de la justice, un réel instinct d'humanité, ^ de bienfaisance, de générosité. Au fond, il y eut toujours en Voltaire un terrible gamin ; il eut infiniment de légèreté, de malice. Il manqua de gravité, de décence, de respect d'autrul et de sol-même : qui donc en ce siècle avait souci d'embellir son être intérieur? qui donc n'était pas prêt à absoudre les actes qui ne font de mal à personne, et font du bien à quelqu'un, mensonges ou autres? Rousseau peut-être, et nul autre.

Il eut des lacunes aussi, ou des limites, dans l'esprit. On a pu l'appeler malignement la perfection des idées communes. Certaines grandes choses, les plus grandes

j^re Littérature. T. II.

LE DIX-HUITIEME SIECLE

peut-être, ont été hors de sa portée. Il n'eut pas la tête métaphysique ' ; et le plus mauvais tour qu'on puisse lui jouer est d'exposer sa philosophie transcendantale. Il n'avait pas le sens de la religion, le sens du mystère ou de l'infini. Quoiqu'il eût la curiosité historique, il avait trop de passion pour avoir le don de vivre dans le passé et d'être en sympathie avec les générations lointaines ^. De là la violente étroitesse de sa critique religieuse : il ne sut bien comprendre ni l'essence du christianisme, ni son rôle consolateur et civilisateur. Il n'avait pas la grande imagination scientifique, l'ouverture de pensée qui forme ou qui embrasse les hypothèses fécondes, le détachement de soi qui fait accepter au savant tous les démentis, toutes les surprises des faits, et les plus incroyables résultats de l'expérience ; quoiqu'il s'appelât le philosophe ignorant, il n'a pas senti suffisamment l'immensité de ses ignorances, et il a témérairement fixé les limites du possible. Il n'a pas eu le grand goût, le sens profond de l'art, de la poésie : il a eu des timidités d'écolier, des répugnances de petitemaîtresse, devant la vraie nature et devant les maîtres qui l'ont rendue. Il n'a cru qu'à la raison : mais il a trop cru que ses habitudes, ses préjugés, ses partis pris étaient la forme universelle, éternelle de la raison.

Mais il a eu pourtant l'intelligence la plus alerte, la plus

LA STATUEpE VOLTAIRE PAR PIGALLE. a En /779, fa encvchfiédistes résolurent d'éleoer une statue à Voltaire. Les souscriptions abondèrent et, parmi les soumipteurs, on remarquait le roi de Prusse. Pigatte fut chargé de sculpter la statue, et il représenta son modèle nu, ce qui souleva de violentes critiques. La statue est aujourd'hui conservée à la bibliothèque de l'Institut de France.

curieuse qu'homme vivant ait possédée : une intelligence toujours en éveil, débrouillarde, lucide, merveilleux filtre d'idées ; personne n a possédé plus que cet homme-là le don de réduire un gros système à une courte phrase, et de choisir le petit échantillon sur lequel on peut juger d'une vaste doctrine. Il n'a pas eu de gr^nd^s vues politiques ; il n'a pas approfondi l'origine des sociétés, la théorie des pouvoirs publics, les principes du droit et des lois. Mais qui sait si son aversion pour de telles recherches est faiblesse ou droiture d'esprit? Il a pris la société telle quelle, et il a voulu y loger tout le monde le mieux possible. Il y voulait plus de justice, parce que son esprit était choqué d'un manque de justice comme d'un manque de logique. Il avait le sens de la vie matérielle et des affaires, du commode et du pratique : ses idées sur la mise en valeur d'un État par la bonne administration étaient très modernes ; il voulait partout plus d'aisance, plus de bienêtre, plus de cette activité qui fait la prospérité de l'Etat en enrichissant les particuliers. Il méprisait les hommes en masse, le peuple, et il a eu des phrases révoltantes sur ce bétail humain que les propriétaires, les rois, doivent engraisser dans leur propre intérêt : 11 n'estimait pas l'humanité capable de faire elle-même son bien ; il ne croyait qu'aux réformes venues d'en haut, et voulues par un despote bienfaisant ^.

Enfin, le don éminent de Voltaire, ce qui enveloppe tout le reste, c'est l'activité. Cette nature complexe, riche de bien et de mal, mêlée de tant de contraires, dispersée en tous sens, a tendu avec une énergie inépuisable vers tous les objets que ses passions ou sa raison lui ont proposés. Elle a aspiré à exercer tous les modes de l'action, comme d'autres ont recherché tous les modes de la sensation. Telle qu'elle est, c'est un des exemplaires, je ne dis pas les plus nobles, mais les plus complets et les plus curieux des qualités et des défauts de la race française, de ces Welches dont il a dit tant de mal, et qui se sont aimés en lui.

Si l'on voulait se représenter ce que notre vieille littérature, purement française, aurait pu donner sans la Renaissance, à quelle perfection originale elle aurait pu parvenir sans le secours et les modèles de l'art antique, je crois que le XVIII^ siècle peut nous le montrer, et, dans le XVIII^ siècle, Voltaire. Son style est exactement à la mesure de son intelligence, un style analytique, précis, limpide, qui résout ou fond toutes les difficultés, tout en lumière avec

1 . Surtout il n'eut pas le goût de la métaphysique ; il en avait jugé la portée et l'estimant toute conjecturale et de nulle bienfaisance pratique, il ne croyait pas qu'il valût la peine d'y dépenser le temps si court de la vie. Il a pris les solutions métaphysiques qui donnaient le moins de peine et portaient le moins de fâcheuses conséquences dans la pratique. Mais il a souvent d'un mot, d'un trait, dégonflé de gros systèmes, avec une précision et une justesse remarquables.

2. Il avait le sens des difficultés et des conditions du travail historique. Son manque de sympathie pour le passé était une impatience de sa raison irritable et pétulante, qui accusait la lenteur du progrès de l'humanité.

3 Si Voltaire se contentait du despote bienfaisant, c'est qu'il ne voyait pas d'autre possibilité pratique pour la France. Idéalement, il concevait la démocratie comme le gouvernement le plus raisonnable ; il aimait et admirait la liberté anglaise ; il concevait qu'il était juste que les citoyens — au moins toute la classe possédante et éclairée — fussent admis à délibérer de leurs intérêts communs. Il a témoigné de son respect pour l'artisan genevois, instruit, et qui lit : il a souhaité qu'un temps vînt où le peuple — c'est-à-dire en exceptant la masse des journaliers — serait en état de lire les meilleurs chapitres de VEsprit des lois. Dans les « phrases révoltantes » dont je parle, il faut faire la part du tour badin que Voltaire emploie en écrivant aux grands pour leur faire agréer ses idées : il a cru souvent utile de se moquer des clients qu'il recommandait.

LE PATRIARCHE DE FERNEY

très peu de chaleur, merveilleusement adapté à l'expression des idées, c'est-à-dire de la nature dépouillée de ses formes concrètes et rendue intelligible par l'abstraction. Ce style manque d'éloquence, de poésie, de pittoresque, quand on le compare à ce que le XIX*^ siècle nous a fait goûter. Voltaire a peu de sens : du moins il ne fait pas attention aux sensations que lui fournissent les choses extérieures ; il les emploie à vivre, à penser, à traduire de la pensée ; il ne les prend pas elles-mêmes, détachées de l'idée, pour matière d'art. Voltaire est tout nerfs, et toujours agité de passion : mais il écoute ses nerfs ou sa passion comme chacun de nous ; il ne fait pas des impressions de ses nerfs, des vibrations de sa passion l'objet immédiat d'un travail d'art. Ce n'est pas cependant que l'imagination qui utilise les formes sensibles en vue du plaisir esthétique lui manque absolument ; mais il en fait un usage tout à fait différent de celui des romantiques et des naturalistes du XIX® siècle. J'ai montré ailleurs ce qu'il y avait de jeu sur les sonorités des mots, de correspondances et de parallélismes dans la prose des contes et des facéties de Voltaire, et comment elle amusait l'oreille en saisissant l'esprit ^. J'ai montré ce qu'il y avait de technique sensualiste dans cette prose : c'est-à-dire que les idées y étaient résolues en notations concrètes, en faits et images qui les symbolisaient. Tout demeure subordonné à l'idée, à la démonstration, mais tout est, sinon tableau, du moins dessin, à peine teinté, qui figure la pensée sans ébranler fortement la sensibilité ni troubler les opérations de l'intelligence. Cette sorte de symbolisme ne l'empêche point de voir toutes choses du point de vue de la raison : l'idée du vrai est comme la catégorie de son esprit, hors de laquelle il ne peut rien concevoir. Il n'y a pour lui au monde que des sottises, des erreurs, ou des vérités. Toutes les injustices, toutes les oppressions, tous les crimes sont perçus par lui comme effets de jugements infirmes. Ainsi le fondement de l'ironie voltairienne, de ce ricanement fameux, est identique à celui du comique moliéresque ; cette façon de prendre les choses par la raison plutôt que par le sentiment est éminemment française.

Si l'on essaie d'analyser l'ironie voltairienne, on s'aperçoit qu'elle a un caractère rigoureusement mathématique. Elle consiste surtout en deux opérations : 1° la réduction de l'inconnu au connu ; 2° la démonstration par l'absurde. Mais tandis que le mathématicien convertit ses formules sous nos yeux, et nous conduit à sa conclusion par une suite de propositions constamment évidentes. Voltaire supprime les intermédiaires ; il substitue brusquement la vérité connue à la proposition non démontrée, l'absurdité sensible à la proposition non réfutée ; et il nous laisse le soin de saisir l'équivalence des termes de chaque couple. L'esprit est brusquement heurte par tant d'évidence de vérité ou d'erreur qu'il trouve à a place de l'obscurité qu'il attendait, et il s'égaie de trouver réduites à des jugements de M. de la Palisse les idées oii il croyait se casser la

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