‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 78 sur 364 · I. G. Lanson, L'art de la prose · texte numérisé non relu

I. G. Lanson, L'art de la prose

VOLTAIRE COURONNÉ DANS SA LOGE A LA REPRÉSENTATION D'IRÈNE. O Le comédien Brizard entra dans la loge des gentilshommes de la Chambre où Voltaire se trouvait entre Mme Denis et la marquis^ de Villette, et t>osa une couronne de lauriers sur la tête du poète, mais celui-ci la retira et t'offrit à ta marquise qui, à la demande du pubtic, la replaça sur la tête de Voltaire. Estampe anonyme Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.

tête. Dans les matières moins ardues, c'est toujours par des substitutions d'idées et des suppressions d'intermédiaires, par des réductions imprévues à l'évidence ou à l'absurde, que l'ironie de Voltaire fait son effet.

Pour la même raison, et par le même procédé. Voltaire est un charmant conteur. A lui aboutit toute cette lignée de conteurs facétieux ou satiriques qui depuis les origines de notre littérature ont si alertement traduit les conceptions bourgeoises de la vie et de la morale : Voltaire a élevé à la perfection leurs qualités de malice, de netteté, de rapidité. Il porte dans ses récits le sens qu'il avait de l'action ; il extrait de la confusion des détails le petit fait unique qui contient l'essence de l'acte ou le motif de l'acteur ; et les séries de petits faits s'ordonnent vivement, dessinant avec précision la ligne sinueuse de l'action générale. Ses contes et ses romans sont comme des problèmes de mécanique dont ses descriptions seraient les figures : de la réalité copieuse et substantielle. Voltaire ne tire en quelque sorte que des forces abstraites et des mobiles idéaux. Toujours son intelligence se révèle curieuse avant tout du vrai, du vrai rationnel : il juge toutes les actions de ses personnages ; il ne les a prises même que pour les juger, comme exemplaires de tous les préjugés ou sottises qu'il combat. Ainsi l'ironie enveloppera le récit : il ne sera jamais impersonnel, objectif, et toujours le substitut évident ou absurde remplacera ou complétera l'expression immédiate et simple du fait. La même ironie apparaîtra dans le choix des faits : chacun d'eux est comme une expérience bien combinée qui dégage instantanément le contenu de vérité ou d'erreur qu'une théorie abstraite dissimule. Voilà par où Voltaire est le maître du conte moral ou philosophique : ses chefs-d'œuvre sont construits, dans leur plan et dans leur style, avec une rigueur mathématique ; tout y fait démonstration.

La littérature, à mesure que Voltaire avançait en âge, n'a de plus en plus été pour lui qu'un moyen. Il faut donc

LE DIX-HUITIEME SIECLE

MONUMENT DE FERNEY RENFERMANT LE CŒUR DE VOLTAIRE, a Ce

monument était placé dans la chambre de l'écrivain. Il fut détruit, et le cœur de Voltaire^ après avoir passé par plusieurs mains, est aujourd'hui conservé à la Bîhliothèque Nationale.

nous demander en quoi a consisté son action, quelle est sa part dans l'œuvre de démolition de l'ancien régime, dans la reconstruction de la société moderne.

S'il fallait résumer d'un mot, je dirais que la marque voltainenne, c'est l'irrespect. D'autres ont été plus révolutionnaires que lui : ils n'ont pas autant enseigné le mépris de l'autorité, l'interprétation malveillante et sceptique des actes du pouvoir. Personne n'a plus contribué que Voltaire à mettre au cœur des particuliers l'incurable défiance du gouvernement, à leur donner l'esprit de critique et d'opposition quand même. Il n'a pas fait la démocratie révolutionnaire ; il a fait la bourgeoisie ingouvernable. Il n'a pas jeté à bas l'ancien régime, il l'a livré à ceux qui l'ont jeté à bas. Il en a ruiné les défenses, et séché le zèle des défen-

1. II y a pourtant des endroits où son déisme s'est exprimé avec chaleur et gravité. La bouffonnerie de sa critique religieuse s'explique en partie sans doute par son tempérament, en partie aussi par le sentiment qu'il avait de la puissance effective du ridicule, en partie enfin par l'incroyable naïveté des interprètes traditionna'istes de l'Ecriture (dom Calmet, etc.). II faut enfin tenir compte du fait que l'Église était encore assez forte pour ne pas laisser place en France à la libre, scientifique et sereine critique : il y a de la crainte et de la colère dans l'acharnement railleur de Voltaire. ^

seurs. Il a été un grand docteur d'individualisme, et il a désagrégé la société.

Peut-être d'ailleurs notre bourgeoisie n'a-t-elle pris qu'une partie de sa leçon, celle qui lui était commode. Voltaire a voulu l'ordre, la paix, la justice, l'humanité dans les rapports sociaux. C'est un idéal qui peut mener à la construction d'une société meilleure, que le XIX*^ siècle n'est pas arrivé à réaliser.

D'autres ont cru aussi peu à la religion, moins à Dieu : personne n'a été plus foncièrement irréligieux. Il a enseigné à ne pas croire, mais surtout à traiter la croyance comme une sottise, et le croyant comme un imbécile. Son Dieu philosophique était un postulat que son esprit acceptait, et qui n'intéressait pas son cœur ^. De là son manque de gravité dans la critique religieuse. Il ne saisissait pas le rapport de l'idée métaphysique de Dieu au Dieu réel et sensible des humbles d'esprit, qui ne raisonnent guère, mais qui aiment et qui espèrent.

En fait, sa philosophie est strictement matérialiste ; sa morale, sa politique, son économie politique, tous ses désirs de réformes et d'améliorations sociales sont d'un homme qui borne ses pensées à la vie présente. Aussi est-il le philosophe qui peut-être a le plus fait pour préparer la forme actuelle de la civilisation ; il eût applaudi aux merveilleux progrès de notre siècle utilitaire et pratique, aux inventions de toute sorte qui ont rendu la vie

UNE PAGE D'UN CARNET DE VOLTAIRE, a Dans ce camtt. Voltaire notait les réclamations que les oens lui demandaient défaire aboutir, les travaux à exécuter dans ses domaines, etc. C'est l'abrège de sa vie journalière. (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.

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LE PATRIARCHE DE FERNEY

plus facile, plus douce, et plus active, plus intense en même temps. Le code civil, les machines, les chemms de fer, le télégraphe électrique, les grands magasms l'eussent ravi. Il est le philosophe qu'il faut à un monde de bureaucrates, d'ingénieurs et de producteurs. C'est là surtout qu'il faut chercher l'action et l'esprit de Voltaire.

Dans le mouvement intellectuel, la trace principale de Voltaire est la diffusion de l'incrédulité du haut en bas de la société française. La noblesse a été ramenée par les événements à la foi. Mais la bourgeoisie dans l'ensemble est restée voltairienne, et le peuple l'est devenu. C'est bien Voltaire qui a tué chez nous la religion : il a révélé à la masse des esprits moyens qu'ils n'avaient pas besoin de croire, qu'ils ne croyaient que mécaniquement, par préjugé, habitude et tradition : et c'était vrai. Ce rationalisme des âmes médiocres et fermées aux grandes conceptions comme aux grandes inquiétudes paraît aujourd'hui à beaucoup de gens, même libres penseurs, bien étroit et bien inintelligent. Une critique plus large, plus pro-

fonde, plus juste, qui comprend les religions en dissolvant les dogmes, qui admire la fonction, l'efficacité, la beauté des croyances auxquelles elle retire la réalité de leur objet, une critique non moins rationnelle, plus scientifique et plus savante, plus respectueuse et plus bienveillante précisément à cause de cela, a remplacé la critique voltairienne.

Mais il faut dire deux choses à la décharge de Voltaire : d'abord qu'il attaquait, non pas la religion idéale, mais l'Eglise de son temps ; et il est excusable de n'avoir pas compris celle-là en regardant celle-ci. Ensuite que, sans Voltaire, Renan était impossible. Il a fallu nier avec colère avant de pouvoir nier avec sympathie. Il fallait que le pouvoir de l'Eglise fût détruit, pour qu'on pût rendre justice à la religion sans y croire. Il nous est facile d'honorer, parce que notre incroyance ne nous met plus en danger. Par ses indécences, ses injures, ses calomnies, son inintelligence, Voltaire nous a donné notre liberté, et a préparé notre justice.

TRANSLATION DES CENDRES DE VOLTAIRE, a Par décret de l'Assemblée Consliluanie, le 11 juillet 1791 le corps de Voltaire fut transféré dans l'église Sainte-Geneviève désaffectée et transformée en Panthéon lors de la mort de Mirabeau. {Bih\ Nat., Est.)cL HACHFTIE

LE DIX-HUITIËME SIECLE

L'ERMITAGE DE J.-J. ROUSSEAU A MONTMORENCY, a Gravure de Felipe Cardario, d'après Conslarjt BourgeoisX'esl dans cenernahori recomtruile t>our lui par Mtrted'Épiriay que Rousseau commença d'écrire la Nouvelle Héloîse. Celle maison fui depuis habilée par Regnaull de Sainl-] can-d' Angély Robespierre el Grélry. (Bibl. Nat., Imp.)

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