‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 79 sur 364 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

ROUSSEAU PHILOSOPHE ET ENNEMI DES PHILOSOPHES, a VIE DE ROUSSEAU, et UNITÉ DE SON ŒUVRE. ENCHAINEMENT DE SES DIVERS ÉCRITS. L'INDIVIDUALISME DE ROUSSEAU. ORIGINES PERSONNELLES DE5 IDÉES DE ROUSSEAU. LE FOND GENEVOIS ET PROTESTANT. ROUSSEAU RELIGIEUX ET MORAL. RESTAURATION DE LA VIE INTÉRIEURE ET SENTIMENTALE. 0 DIVERSES OBJECTIONS AUX DOCTRINES DE ROUSSEAU. CE QU'IL Y A DE VRAI, D'EFFICACE, D'ACTUEL ENCORE DANS SON ŒUVRE. LE PRO- BLÈME DE L'INÉGALITÉ. LA NOUVELLE HÉLOISE. L'ÉMILE. a INFLUENCE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. RÉVEIL DU SENTIMENT. CARACTÈRE LITTÉRAIRE DE SON ŒUVRE. ÉLOQUENCE ET LYRISME. LES CONFESSIONS. CE QU'IL Y A DE RÉALISME DANS ROUSSEAU. LE SENTIMENT DE LA NATURE. LA LITTÉRATURE ORIENTÉE DE NOUVEAU VERS L'ART.

L philosophie du XVIII^ siècle n'avait trouvé en face d'elle que des adversaires médiocres et méprisables. Un garçon qui faisait des articles sur la musique dans V Encyclopédie se leva contre la secte

1. Editions : Discours couronné par l'Académie de Dijon, Paris, in-4, 1750 ; Discours sur l'origine et les fondemenls de l'inégalité, Amsterdam, 1755, in-8 ; Lettre à M. d'Alemberl sur l'art. Genève, Amsterdam, 1 758, in-8 ; la Nouvelle Héloîse ou Lettres de deux amants, Paris, 1761, 4 vol. in-12 ; Emile ou de l'Éducation, Amsterdam, 1762, 4 vol. in-12 ; Du contrat social, Amsterdam, 1762, in-12 (éd. Dreyfus-Brisac, Paris, in-8, 1896) ; Confessions, Genève, 1781-1788, 4 vol. in-8. Œuvres, La Porte, 1764, 10 vol. in-12 ; 1782, 35 vol. in-8 (éd. Dupeyrou); 1823-1 826 (2° éd. Musset-Pathay, 23 vol. in-12 ; 1833. 8 vol. in-8). Correspondance inédite, publ. par L.jBosscha, 1853, in-3. Œjvres et correspondance me'à'te, publ. par Streckeisen-Moultou, 1851, in-3. Lettres inidites de J.-J. Rousseau, publ. par H. de Rothschild, Paris, 1892, in-3. Lettres à Mmes Boy de la Tour et Delesserl, 191 1. Profession de foi du vicaire savoyard, éd. critique par P. -M. Masson, 1914. <■ A consulter : Mme de Staël, Lettres sur le caractère et les ouvrages de J.-J. Rousseau, 1788, in-12. F. Mugnier, Mme de Warens et J.-J., Rousseau, Paris, 1890, in-8.

encyclopédique : Rousseau le musicien ^ se fit Y avocat de la conscience, le champion de la morale, de la vie future et de la Providence. Il était pourtant philosophe aussi ; il alla tout simplement plus avant que les autres, et fît sortir

H. Beaudoin, La Vie et les œuvres de J.-J. Rousseau, Paris, 1891, 2 vol. in-8 (au t. II, p. 611, cf. une Bibliographie des travaux antérieurs à 1891). Joly, La Folie de J.-J. Rousseau, R-vua philosophique, juillet 1890). A. Jansen, Documenta sur J.-J. Rousseau, (Mim. de 'a Soc. d Hist. de Genève, t. XXII, p. 155). J. Morley, Rousseau, Londres, 1873, in-8. F. Brunetière, Études critiques, t. III et IV. Faguet, XVIII'' siècle. Chuquet, J.-J. Rousseau, Coll. des Grands Ecriv. fr., in-16, 1893.Merlet et Lintilhac, Études littéraires sur les classiques français, t. II, 1894, in-12. J. Texte, J.-J. Rousseau et les Origines du cosmopolitisme au XVIW s., 1885, in-8. E. Ritter, Ca Famille et la Jeunesse de J.-J. Rousseau, Hachette, 1895. Asse, Bibliographie, 1901 . J. Lemaître, J.-J. Rousseau. D. Mornet, ouvr. cité. Ducros, J.-J. Rousseau. Faguet, Vie de Rousseau, et autres études, 5 vol., 1911-1913, G. Vallette, /.-/. Rousseau. Genevois, 1910. P.-M. Masson, La re/,'gion de J.-J. Rousseau, 3 vol., 1916.

JEAN- JACQUES ROUSSEAU

la négation de leurs principes du développement de ces principes mêmes : il fut plus indépendant, plus ennemi que personne de la tradition, de la discipline, de la règle ; il fut carrément, outrément individualiste, jusqu'à renverser les dernières barrières qu'on eût respectées, les deux règles élevées sur la ruine de toutes les règles, la raison et le savoir-vivre. Ainsi il contredit les philosophes en les dépassant. Mais la différence essentielle, la voici : parmi tous les intellectuels qui l'entourent, Rousseau est un sensitif. Au milieu de gens occupés à penser, il s occupe à jouir et à souffrir. D'autres étaient arrivés par l'analyse à l'idée du sentiment : Rousseau, par son tempérament, a la réalité du sentiment ; ceux-là dissertent, il vit ; toute son œuvre découle de là. Aussi, tandis que la leur apparaît suitout comme analytique, critique, négative, destructive, la sienne fait l'effet d'être synthétique, poétique, positive, constructive. Il y a chez eux plus de haine et d'ironie, chez lui plus d'enthousiasme et de ravissement.

Lorsqu'on essaie de définir Rousseau par opposition aux philosophes de son temps, un homme nous gêne : c'est Diderot, cet adorateur de la nature, cette machine à sensations, cette source d'enthousiasme. Dès qu'on parle en termes généraux, il semble qu'il recouvre Rousseau, qu'il le double, et souvent se confonde avec lui. Il y eut en effet entre ces deux hommes de grandes affinités de nature. Mais Diderot s'est trouvé être un petit bourgeois français condamné à perpétuité au labeur de bureau, à l'écrivasserie : la société l'a nourri, élevé, absorbé. Rousseau eut ce bonheur de vivre hors de la société jusqu'à quarante ans, ou à peu près. L'homme de la nature, le sauvage, il l'a été, il l'a vécu, avant de le décrire : il a quêté les plaisirs naturels, physiques ou sentimentaux, tout à la joie de la quête et de la possession, n'ayant pas une arrière-pensée de convertir les émotions de son cœur en copie pour l'imprimeur. Encore ici, il a l'être, le sentiment effectif et présent : Diderot n'a que l'idée, la velléité, et plutôt le dégoût du réel auquel il ne peut échapper. Il faut donc voir Rousseau vivre avant de l'écouter parler.

VIE DE J.-J. ROUSSEAU. Fils d'un horloger de Genève, orphelin de sa mère que deux bonnes tantes remplacent mal, Jean- Jacques^ est élevé par un père léger, qui le grise de romans, où tous les deux passent les nuits jusqu'à ce que les premiers cris des hirondelles leur rappellent d'aller se coucher ; il se grise ensuite d'héroïsme, en lisant Plutarque. Le père, pour une méchante affaire, est obligé de quitter Genève (1722) : il laisse son fils, dont il ne s'occupera plus guère, à l'oncle Bernard, homme de plaisir, à la tante Bernard, dévote austère, qui mettent l'enfant en pension chez le pasteur Lambercier à Bossey, près de Genève, au pied du Salève. Là se marquent les premiers traits du caractère de Rousseau, l'amour des arbres, de la campagne, de la nature. Ramené à Genève, il est placé chez un greffier qui n'en peut rien faire, puis

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