‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 81 sur 364 · A GENEVE · texte numérisé non relu

A GENEVE

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LE DIX-HUITlEMEiSlECLE

MONSIEUR ROUSSEAU, CITOYEN DE GENÈVE (Catalogue du salon de 1753). a Ce porlrail de Rousseau par Latour avait inspiré à Marmontel le distique suivant : A ces traits pat le zèle et l'amitié tracés — Sages arrêtez-vous, gens du monde passez. (Musée Carnavalet.) CL. HACHETTE.

quer ; son maître s'intéresse à lui. Mais il s'ennuie dans la vie régulière : il s'associe avec Bâcle, un aventurier pire que lui ; les deux drôles courent le monde en montrant la curiosité. Annecy et Mme de Warens attirent Rousseau, et il lâche son compagnon : il est reçu cordialement, et l'on essaie de lui ouvrir une carrière. On pense d'abord à le faire prêtre, et il entre au séminaire : puis on le tourne vers la musique, dont il donnera des leçons avant de la savoir. Son inquiétude le promène à Lyon, à Lausanne, à Neuchâtel, à Pans ; et toujours, quand son imprudence ou sa légèreté l'ont mis sur le pavé, sa pensée se retourne vers la « maman », qui a transporté son domicile à Chambéry : les grands chemins pourtant, les longues marches, les libres horizons, les gîtes incertains, les soupers de rencontre, les nuits à la belle étoile le ravissent, l'enivrent, emplissent son âme d'ineffaçables sensations. Mais il faut vivre : la prévoyante « maman » fait de son vagabond un employé au cadastre ; cela ne dure guère : il sera musicien, il aura des élèves. Tout cela entremêlé encore d'absences et de voyages.

Jean-Jacques faisait bon ménage avec le jardinier Claude Anet, qui partageait avec lui la protection de Mme de Warens ; mais Claude Anet meurt, et une sorte de majordome, le Suisse Wintzenried, le remplace. Jean- Jacques ne s'entend pas avec le camarade ; et c'est au moment où le refroidissement commence entre Mme de

Warens et lui, qu'il fait aux Charmettes ce délicieux séjour de trois étés (1738-1740), où il est presque toujours seul, quoi qu'il ait dit, où il refait son éducation, lisant toutes sortes de livres, philosophes, historiens, théologiens, poètes : il en sortira armé et prêt à la lutte. Son tour d'esprit est arrêté : un gentilhomme du voisinage, M. de Conzié, qui le vit souvent vers 1738 ou 1739, nous signale en lui un « goût décidé pour la solitude,... un mépris inné pour les hommes, un penchant déterminé à blâmer leurs défauts, leurs faibles... une défiance constante en leur probité ». C'est aux Charmettes que Rousseau écrit ses premiers essais. Avant le dernier été qu'il y passa, il fut quelques mois précepteur des enfants du grand prévôt de Lyon, M. de Mably, dont il ne se faisait pas scrupule de « chiper » le bon vin : il n'était pas encore tout à fait assis dans sa moralité.

Enfin il part pour Paris (I74I). C'est la rupture définitive avec Mme de Warens, dont les affaires se dérangeaient de plus en plus ; désormais dans leurs rares relations les rôles seront intervertis, et Jean- Jacques enverra quelques petits secours à l'amie qui a tant fait pour lui. La pauvre femme, toujours en dettes, en procès, en projets, mourra en 1762 : c'était une détraquée, brouillonne, dévote, un peu aventurière, dont la réputation n'aurait pas eu de trop grave accroc, si Jean- Jacques n'avait eu l'idée de confesser ses fautes, avec toutes celles des gens qu'il avait connus.

A Paris, Rousseau apportait quinze louis, une comédie de Narcisse, et un système nouveau de notation musicale qui devait lui donner gloire et fortune. Il fallut vite en rabattre, et l'inventeur se trouva heureux d'aller à Venise comme secrétaire de M. de Montaigu, ambassadeur de France, avec lequel il se brouilla bientôt bruyamment. Rousseau se retrouve sur le pavé de Pans, sans fortune et sans emploi. Il se met à copier de la musique pour vivre. Mais dès son précédent séjour il s'est fait des amis, des amies : il a trente ans, l'œil ardent, la figure intéressante ; il aura beau dire plus tard, les sympathies vont à lui. Diderot lui donne à faire des articles de musique pour VEncyclopédie. Il conna't Fontenelle, Marivaux, il se lie avec Condillac. Il retape pour la cour une pièce de Voltaire, un opéra de Rameau ; il fait jouer de sa musique chez un fermier général, chez le magnifique M. de la Popelinière. Enfin il devient secrétaire de Mme Dupin, dont le fils, M. de Francueil, fermier général, veut le prendre pour caissier ; c'était la fortune. Rousseau a la réelle délicatesse de refuser des fonctions auxquelles il n'était pas disposé à se donner. Il eut toujours un solide et fier mépris de l'argent : ne traitons pas trop facilement d'orgueil une assez rare vertu. Mais voici le contraste : c'est vers ce temps qu'il dépose les enfants de Thérèse Levasseur, malgré elle, aux Enfants-Trouvés.

En 1749, l'Académie de Dijon met au concours la fameuse question : Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou épurer les mœurs. Rousseau choisit

JEAN- JACQUES ROUSSEAU

le paradoxe qui fait le succès de son discours. Inconnu la veille, en un jour il est célèbre. Le Discours sur l'inégalité, qui vint après, fit plus d'effet encore. En deux pas, Rousseau a rattrapé Voltaire. Mais voici le danger pour cette nature immensément orgueilleuse, et fanfaronne de sincérité : du jour où il a pris position par un livre devant le public, il croit son honneur en jeu s'il n'est pas l'homme de sa théorie ; il commence à se singulariser à outrance. Il en a pris le parti, du reste, dès qu'il s'est trouvé introduit dans les salons. 11 ne sait pas vivre, il n'a pas le ton, les manières du monde ; il souffre dans son amour-propre, et il essaie d'échapper au ridicule par un déploiement volontaire de rudesse et de sauvagerie. Puis il était toujours resté le vagabond à qui il fallait le grand air et le ciel libre, les courses à l'aventure, et les surprises d'un coin de bois ou d'un coucher de soleil. Aussi prit-il, en pleine gloire, la résolution de quitter ce noir, fiévreux, assourdissant et asservissant Pans : ses amis les philosophes, qui n avaient pas le tempérament bucolique et vivaient aux bougies comme le poisson dans l'eau, ne comprirent rien à cette lubie, essayèrent de le retenir, et n'arrivèrent qu'à le froisser.

La femme d'un fermier général, Mme d'Épinay, qui possédait le château de la Chevrette, mit à la disposition de Jean- Jacques un pavillon de cinq ou six pièces avec un potager et une source vive, qu'elle avait au bout de son parc. Rousseau y transporta ses livres, son épinette, Thérèse et la mère Levasseur ; l'installation eut lieu le 6 avril 1756, aux premières fleurs du printemps. Ce fut un ravissement : derrière l'Ermitage, c'était la forêt de Montmorency, ses sentiers, ses clairières, ses épaisseurs et ses échappées, des arbres, des bruyères, des abeilles, des oiseaux, tout un monde de merveilles enchanteresses. Mais..., mais Mme d'Epinay aimait son philosophe, son ours ; elle le dérangeait, quand il aurait aimé à rester chez lui; elle le faisait venir à la Chevrette, quand il aurait voulu errer seul au fond des bois. Mais elleallaà Genève se faire soigner par Tronchin, et l'indiscret Diderot somma Rousseau de partir avec elle. Mais elle avait un autre ami plus ami, toujours présent, toujours dévoué, de bon secours et de bon conseil, M. de Grimm : et Rousseau, qui n'aurait pas voulu prendre la place de Grimm, était jaloux de Grimm. Mais elle avait une belle-sœur, Mme d'Houdetot, avec qui Rousseau ébaucha d'innocentes et troublantes amours. Il résulta de tout cela un enchevêtrement de griefs, d'explications, des tiraillements, des tracasseries : enfin Rousseau se brouilla avec Diderot, avec Grimm, avec Mme d'Epinay, et déménagea de l'Ermitage.

Il n'alla pas loin : il se logea (décembre 1757) à Montmorency, dans une petite maison qu'on nommait Montlouis . Pendant qu'on réparait sa maison, il se laissa installer au château, chez le maréchal et la maréchale de Luxembourg. Mais cette fois il avait fait ses conditions : qu'on ne le dérangerait pas, qu'il verrait les maîtres du château quand.

PORTRAIT DE MADAME DE WARENS. a (Françolse-L ouise-Eléonore de La Tour, épouse de Sébastien- haac de Loys de Villardin). (Bibl. Nat., Mss.) CL. HACHETTE.

il voudrait, les fuirait quand il voudrait. M. et Mme de Luxembourg acceptèrent avec mansuétude tous les articles du pacte proposé par cet affamé d'indépendance, qui ne voulait pas sentir le lien même des bienfaits qu'il acceptait. A Montmorency, Rousseau passe quelques calmes années : il travaille ; il achève sa Nouvelle Héloïse, il fait sa Lettre sur les spectacles, son Contrat social, son Emile. Malgré la bienveillance de M. de Malesherbes, directeur de la librairie, qui avait l'esprit très large, VEmile détruisit la tranquillité de l'écrivain. La Sorbonne censura l'ouvrage ; le Parlement le fit brûler : Jean-Jacques fut décrété de prise de corps. M. de Luxembourg le fit partir ; et, s'en allant sur les quatre heures du soir, il fut salué dans son cabriolet par les huissiers qui venaient l'arrêter (1762).

UEmile était partout poursuivi, partout condamné, à Berne, en Hollande, à Genève même, dans cette patrie qui avait tant fêté son glorieux enfant quelques années plus tôt (1754), où il avait repris sa qualité de citoyen avec la religion de ses pères. Rousseau alla demander asile au roi de Prusse, souverain de Neuchâtel, et s'installa à Motiers- Travers dans une maison que Mme Boy de La Tour mit à sa disposition. Le paysage le ravit ; le gouverneur lui plut : c'était l'aimable Milord Maréchal, qui lui envoyait de son vin, et le remerciait de l'avoir accepté. Comme toujours, après le rêve de bonheur, le désenchantement : un pasteur intolérant tracassa Jean-Jacques, ameuta les paysans contre lui. Des cailloux furent lancés contre ses vitres : l'imagination du philosophe lui représenta toute

H''^ Littérature. T. II.

LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE

PORTRAIT DE LA COMTESSE D'EGMONT. 0 Dessin de Carmonlelle Condé, à Chantilly. CL. HACHETTE.

une foule ardente à le lapider. Il quitta Motiers, et s'en alla dans l'île Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne. Un décret du sénat de Berne l'en chassa.

Il traversa Paris (1 765) et passa en Angleterre, où l'historien David Hume lui procura un asile à Wootton, dans le comté de Derby. Dans ce vallon frais et boisé, Jean- Jacques passa treize mois, herborisant, faisant de la musique, et rédigeant les mémoires de sa vie. Mais il se brouilla avec Hume : c'est le dernier coup, qui déchaîne toutes ses méfiances et ses soupçons. Les germes qu'apercevait M. de Conzié dès 1738 se développent dans sa pauvre tête ; et une vraie folie l'envahit. Il croit à une vaste conspiration ourdie par Diderot, Hume, Grimm, avec la complicité de tout le genre humain, pour l'humilier, le déshonorer, le calomnier, lui imposer des bienfaits outrageants, ou lui attribuer des ouvrages infamants. Il fuit l'Angleterre, séjourne un an à Trie chez le prince de Conti sous un faux nom, puis, comme traqué, se réfugie en Dauphiné, à Bourgoin, à Monquin. En 1770, il revient à Paris, et se loge rue Plâtrière. Il copie toujours de la musique, pour vivre ; les gens qui veulent le voir se

déguisent en clients pour forcer sa porte. Il éconduit brutalement les curieux, les admirateurs, les protecteurs qui s'offrent. Il vit solitaire, farouche, flatté malgré tout de la curiosité publique, de l'admiration qu'il sent l'envelopper, mais incurablement ombrageux et persécuté. Les fruitières lui vendent leurs légumes au rabais pour l'humilier d'une aumône ; les carrosses se détournent pour l'écraser, ou l'éclabousser ; on lui vend de l'encre toute blanche, pour qu'il n'écrive pas sa justification : partout il est espionné, surveillé, même au théâtre. Voilà les misérables visions dont son esprit est hanté : il les consigne dans ses étonnants Dialogues, œuvre prodigieuse d'éloquence et de folie, qu'il veut déposer sur le maître autel de Notre- Dame. Il distribue dans les rues une circulaire à tout Français aimant la justice.

Il va pourtant en ce temps-là lire ses Confessions chez la comtesse d'Egmont ; mais ses bons jours, clairs et riants comme ceux de sa jeunesse, ce sont ses longues promenades, ses herborisations dans la banlieue, au bois de Boulogne, linfln, il accepte en 1777 l'hospitalité du marquis de Girardin à Ermenonville ; et c'est là qu'il meurt le 2 juillet 1778. Il n'est pas probable qu'il se soit tué.

Voilà cette vie d'un grand écrivain, où la littérature tient SI peu de place : les chefs-d'œuvre s'entassent en une douzaine d'années, de 1749 à 1762: dans les trentesept années précédentes, rien ou à peu près : dans les seize dernières années, les Confessions avec leur complément des Rêveries, qui sont moins un livre d'auteur qu'une vision de vieillard revivant avec délices sa vie inégale et mêlée. De cette vie l'âme de l'homme se dégage : une âme candide et cynique, intimement bonne et immensément orgueilleuse, romanesque incurablement, déformant toutes choses pour les embellir ou les empoisonner, entousiaste, affectueuse, optimiste de premier mouvement, et par réflexion pessimiste, irritable, mélancolique, malade, et déséquilibrée finalement jusqu'à la folie ; une âme délicate et vibrante, épanouie ou flétrie d'un souffle, et dont un rayon ou une ombre changeait instantanément tout l'accord, d'une puissance enfin d'émotion, d'une capacité de souffrance, qui ont été bien rarement données à un homme.

UNITÉ DE L'ŒUVRE DE ROUSSEAU. Maintenant regardons l'œuvre : Rousseau va nous en donner lui-même une vue d'ensemble : voici comment le Français des Dialogues résume les écrits de Jean -Jacques, et en manifeste l'unité ;

Suivant de mon mieux le fil de ses méditations, j'y vis partout le développement de son grand principe, que la nature a fait l'homme heureux et bon, mais que la société le déprave et le rend misérable. L'Êmile, en particulier, ce livre tant lu, si peu entendu et si mal apprécié, n est qu un traité de la bonté originelle de l'homme destiné à montrer comment le vice et l'erreur, étrangers à sa constitution, s'y introduisent du dehors, et l'altèrent insensiblement. Dans ses premiers écrits, il s'attache davantage à détruire ce prestige d'illusion qui nous donne une admiration slupide

JEAN -JACQUES ROUSSEAU

pour les instruments de nos misères, et à corriger cette estimation trompeuse qui nous fait honorer des talents pernicieux et mépriser des vertus utiles. Partout il nous fait voir l'espèce humaine meilleure, plus sage et plus heureuse dans sa constitution primitive ; aveugle, misérable et méchante, à mesure qu'elle s'en éloigne ; son but est de redresser l'erreur de nos jugements, pour retarder le progrès de nos vices, et de nous montrer que, là où nous cherchons la gloire et l'éclat, nous ne trouvons en effet qu'erreurs et misères.

Mais la nature humaine ne rétrograde pas, et jamais on ne remonte vers les temps d'innocence et d'égalité, quand une fois on s'en est éloigné ; c'est encore un des principes sur Itsquels il a le plus insisté. Ainsi son objet ne pouvait être de ramener les peuples nombreux, ni les grands États, à leur première simplicité, mais seulement d'arrêter, s'il était possible, le progrès de ceux dont la petitesse et la situation les ont préservés d'une marche aussi rapide vers la perfection de la société, et vers la détérioration de l'espèce. Ces distinctions méritaient d'être faites et ne l'ont point été. On s'est obstiné à l'accuser de vouloir détruire les sciences, les arts, les théâtres, les académies, et replonger l'univers dans sa première barbarie ; et il a toujours insisté, au contraire, sur la conservation des institutions existantes, soutenant que leur destruction ne ferait qu'ôter les palliatifs en laissant les vices, et substituer le brigandage à la corruption ; il avait travaillé pour sa patrie et pour les petits Etats constitués comme elle. Si sa doctrine pouvait être aux autres de quelque utilité, c est en changeant les objets de leur estime et retardant peut-être ainsi leur décadence qu'ils accélèrent par leurs fausses appréciations. Mais, malgré ces distinctions si souvent et si fortement répétées, la mauvaise foi des gens de lettres, et la sottise de l'amour-propre, qui persuade à chacun que c est toujours de lui qu'on s'occupe, lors même qu'on n'y pense pas, ont fait que les grandes nations ont pris pour elles ce qui n'avait pour objet que les petites républiques ; et l'on s'est obstiné à voir un promoteur de bouleversements et de troubles dans l'homme du monde qui porte un plus vrai respect aux lois et aux constitutions nationales, et qui a le plus d aversion pour les révolutions et pour les ligueurs de toute espèce, qui la lui rendent bien.

En saisissant peu à peu ce système par toutes ses branches dans une lecture plus réfléchie, je m'arrêtai pourtant moins d abord à 1 examen direct de cette doctrine, qu'à son rapport avec le caractère de celui dont elle portait le nom, et sur le portrait que vous m'aviez fait de lui, ce rapport me parut si frappant, que je ne pus refuser mon assentiment à son évidence. D'où le peintre et l'apologiste de la nature, aujourd'hui, si défigurée et si calomniée, peut-il avoir tiréson modèle, si ce n'est de son propre cœur? Il l'a décrite comme il se sentait lui-même. Les préjugés dont il n'était pas subjugué, les passions factices dont il n était pas la proie n'offusquaient point à ses yeux, comme à ceux des autres, ces premiers traits si généralement oubliés ou méconnus-... En un mot, il fallait qu un homme se fiît peint lui-même, pour nous montrer ainsi l'homme primitif, et^ si l'auteur n'eût été tout aussi singulier que ses livres, jamais il ne les eîit écrits... Si vous ne m eussiez dépeint votre Jean- Jacques, j'aurais cru que l'homme naturel n'existait plus.

Cette page illumine l'œuvre de Rousseau et lève les difficultés qu'on a parfois trouvées dans la liaison des divers écrits qui la composent

La nature avait fait l'homme bon, et la société l'a fait méchant; la nature avait fait l'homme libre, et la société l'a fait esclave ; la nature a fait l'homme heureux, et la société I a fait misérable. Trois propositions liées, qui sont des expressions différentes de la même vérité : la société est à la nature ce que le mal est au bien. Là-dessus se fonde tout le système.

Dans l'état de nature, l'homme est bon : comment

1. A la condition qu'on voie plutôt dans l'œuvre de Rousseau les manifestation successives de tendances profondes et constantes que l'exécution systématique d'im plan réfléchi et arrêté à l'avance.

PORTRAIT DE MADAME D'ÉPINAY. a Dessin Je Carmontelle. au musée Condé. à Chantilly.

serait-il mauvais, puisque ni la moralité ni la loi n'existent? II ne pèche pas contre la règle, puisqu'il n'y a pas de règle. II est égoïste : il suit l'instinct qui lui dicte de conserver son être. Il est innocent, comme l'animal. Il satisfait son besoin : il ne veut le mal de personne ; au delà de son besoin, il ne prend rien. Il a même un instinct de sympathie, de pitié, qui le porte vers les êtres de son espèce, qui le fait, quand son être est sauf et pourvu, aider spontanément au salut, à la satisfaction des autres. Il a des sensations agréables ou pénibles qui éveillent son activité, et avertissent son instinct. La corruption commence le jour où sur la sensation s'applique la réflexion, où la raison se superpose à l'instinct. Car alors l'égoïsme naturel, légitime et charmant, fait place à l'intérêt, injuste et odieux ; la lutte et la misère naissent de la multiplication des besoins, par l'invention artificielle de plaisirs d'opinion, par la prévoyance contre nature des utilités futures. Réflexion, raison, intérêt, extension des appétits personnels au delà des limites du nécessaire et du présent, atrophie du sens de la pitié, toute cette déformation de l'homme naturel s'est faite, s'est accrue dans et par la société.

LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Le vice essentiel de la société, c'est l'inégalité. Il y a de l'inégalité dans la nature, mais elle n'empêche personne de satisfaire son appétit, elle ne dispense personne de travailler à le satisfaire : elle laisse tout le monde bon, libre, heureux. L'inégalité sociale crée des privilégiés ; elle dit à quelques-uns : Tu auras tout sans rien faire ; a la masse : Peine, non pour toi, mais pour eux. Elle fait des oppresseurs et des esclaves, des méchants et des malheureux. L'origine du mal social, c'est la propriété, clef de voûte de la société. Puissance, noblesse, honneurs, tout peut se ramener à l'inégalité des biens, à la propriété. Et ainsi le mal social peut se définir par l'antithèse de la richesse et de la pauvreté : voilà comment se pose le problème, dans le Discours sur l'inégalité.

Si la société est mauvaise en son principe, et si tout son progrès a été de devenir plus mauvaise, il suit de là que le signe de l'état social le plus avancé est un indice de corruption plus complète. Or n'est-ce pas à l'éclat des lettres et des arts que se mesure la civilisation d'une société? Donc ces créations de l'humanité intelligente attestent la perversion de l'humanité : elles sont nées du mal et l'augmentent. Ne voit-on pas partout les arts et les lettres en relation étroite avec le luxe, avoir besoin du luxe? Et le luxe, c'est la richesse de quelques-uns par la misère de

JEAN-JACQUES ROUSSEAU HERBORISANT A ERMENONVILLE, a Gravure de Bacquoy, d'après Bertaux. Il existe une aquatinte de Mayer. très proche du même type. (Bibl. Nat., Est.)

tous. De là sort tout le discours qui répond à la question de l'Académie de Dijon.

Mais dans la littérature, le genre lié au plus haut degré de civilisation, c'est le théâtre. Le plaisir dramatique est un plaisir social et sociable. Le poème dramatique est imitation des mœurs sociales, et enseignement des qualités sociables. Donc aucun genre ne favorise les erreurs, les vices, les maux institués par la société, plus que le genre dramatique. Et voilà le point d'attache de la Lettre sur les spectacles : établir à Genève un théâtre, c'est inoculer d'un coup à une simple population toute la corruption sociale.

La conclusion des deux discours, c'est qu'il faut revenir à la nature, mais — et c'est l'idée qu'il faut bien apercevoir pour ne pas attribuer à Rousseau une inconséquence qu'il n'a pas commise — mais « la nature humaine ne rétrograde pas " ; il y a trop loin de l'état civil à l'état naturel pour qu'on puisse repasser de celui-ci à celui-là. Si on le pouvait, on nous rendrait plus malheureux : car <' l'homme sauvage et l'homme policé diffèrent tellement par le fond du cœur et des inclinations que ce qui fait le bonheur de l'un réduirait l'autre au désespoir ^ ». On nous rendrait plus malheureux : mais, de plus, on nous dégraderait. Car l'homme civil, d'un certain point de vue, est supérieur a l'homme de la nature. « Quoiqu'il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu'il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s'exercent et se développent, ses idées s'étendent, ses sentiments s'ennoblissent, son âme tout entière s'élève à tel point que, si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti, il devrait bénir sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais, et qui, d'un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme -. »

Rousseau se garde donc bien de nous inviter à restaurer en nous V orang-outang, primitif exemplaire de notre humanité. Mais, conservant l'agrandissement de l'être intellectuel, l'ennoblissement de l'être moral, il nous propose de rendre à cet être perfectionné la bonté, la liberté, le bonheur qui furent les attributs naturels de l'homme primitif : voilà en quel sens nous pouvons refaire en nous l'homme de la nature.

Cette œuvre de restauration comprend deux parties : la restauration de l'individu, la restauration de la société.

La restauration de l'individu se fera, d'abord, par l'éducation La nature est bonne et la société mauvaise ; laissons faire la nature, et écartons la société : tâchons de soustraire l'enfant à son influence. La nature a fait le sauvage : faisons de notre élève un sauvage ; fortifions son corps, développons ses sens. Exerçons l'instinct ; aidons la réflexion à se dégager des sensations ; attendons, sans la prévenir, que la raison apparaisse. L'humanité s est

\. Discours sur l'inégalité, éd. Lefèvre, t. IV, p. 186.

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