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Contrat social, \. l, chap. VIU

3. On voit s'amorcer aussi la doctrine dcV Emile sur le Discours de l'inégalité, éd. Lefèvre, t. IV, p. 133.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

instruite par le besoin, par l'expérience : faisons sentir le besoin, apprêtons de l'expérience à l'enfant. La forme éminente de la corruption sociale, c'est actuellement la littérature : supprimons les livres, même les Fables de La Fontaine, ce délicieux catéchisme de la dépravation autorisée. Ne faisons lire notre élève qu'à l'âge où sa raison saura rejeter le vice et saisir la beauté. La nature ne connaît que Dieu : les dogmes des religions sont des inventions de la société ; ne montrons à notre élève que Dieu, et attendons pour le lui montrer qu'il puisse le voir, dans la pureté et l'infinité de son essence. Émile sera fort, adroit, bon, franc, intelligent, raisonnable, religieux, heureux : l'homme naturel, développé en lui, et non dévié, aura saisi tous les avantages, sans les vices, de l'homme civil.

Mais chacun de nous, dans la vie même, peut refaire en lui l'homme naturel. C'est le sens de la Nouvelle Héloïse. Rien de plus innocent selon la nature que les amours de Julie et de Saint-Preux : mais ils ont oublié que la vie selon la nature est actuellement impossible. La société n'autorise pas leurs amours, elle les sépare ; elle marie Julie à un homme qu'elle n'aime pas. quand elle aime un autre homme ; elle pousse doucement Julie à l'adultère. Le mensonge, en effet, est un produit social ; la nature est franche. Julie, éclairée par la religion, par le sentiment de l'omniprésence de Dieu, conçoit l'idée d'une vie absolument franche. Elle exclut l'adultère, auquel la société est si indulgente. Par la franchise égale de son procédé, M. de Volmar l'aide, la soutient, la dirige. Tous les deux font régner la vérité dans leur commerce : avec la vérité, la liberté, la vertu, le bonheur. Par une vie de devoirs chéris, d'affections saines, où le premier amour même conserve sa place légitime, Julie réalise la restauration des rapports naturels dans la forme que comporte l'état civil.

Deux moyens aussi s'offrent pour rapprocher la société de la nature : le premier nous est fourni encore par la Nouvelle Héloïse. Julie ne refait pas seulement son individu, elle rétablit la famille ; et la famille est « la plus ancienne des sociétés », « le premier modèle des sociétés politiques ^ ». Sur l'exclusion du mensonge et du servage, au milieu d'une civilisation avancée, s'édifie la famille naturelle, où les intelligences s'épanouissent sans que les cœurs se corrompent.

Mais surtout la société se rétablira en revenant à son principe, à sa raison d'être : et c'est l'objet du Contrat social^. Il faut se représenter le contrat constitutif de toute société. Tous les hommes, antérieurement égaux et libres, renoncent également à leur liberté ; ils soumettent tous leur volonté individuelle, antérieurement souveraine pour elle-même, à la volonté de tous, qui devient l'unique souverain. Pourquoi? pour que la volonté de tous procure le bien de tous. Ainsi, selon le contrat primitif, tous les hommes restent égaux dans la société ; ils cessent d'être libres ; car s'ils sont souverains collectivement, ils sont

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