‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 83 sur 364 · Contrat social · texte numérisé non relu

Contrat social

2. Dans Vlnégalité encore se trouve l'amorce du Contrat social, t. IV, p. 172 et 179.

GRAVURE DE GRAVELOT POUR L'ÉMILE. représentant Thétis plongeant Achille dans le Styx, symbole de l'éducation virile que Rousseau préconisait. (Bibl. Nat., Imp.) CL. HACHETTE.

individuellement sujets. Mais ils sont libres pourtant, car être libre, c'est être soumis à sa volonté propre ; or la volonté constante de l'homme civil, c'est que la volonté générale soit obéie de tous, et de lui-même. Ainsi l'individu s'aliène tout entier et n'est pas esclave. Il n'a pas un droit qu'il ne tienne de la société, et il n'est pas opprimé : car l'oppression, c'est l'exploitation de tous par quelques-uns, c'est l'inégalité. Le magistrat n'est pas souverain, il est agent du souverain. Voilà les principes naturels de l'état social ; et tout l'effort doit tendre, non pas à détruire les sociétés actuellement existantes, mais à les réduire au type idéal ; tous les abus, toutes les misères, toute l'oppression disparaîtraient dans cette réduction, et l'organisation politique, avec les mœurs qui en découlent, ne pervertirait plus l'homme naturel.

Est-ce là tout le système? Non, il manque encore une pièce considérable : Dieu. On s'est souvent étonné de cette affirmation hardie : l'homme est bon, dans l'état

LE DIX-HUITIEME SIECLE

FRONTISPICE DE L'ÉMILE. a Gravure de R. de Laurrau le jeime. d'après Cochin. Aulour d'un buste de Jean-Jacques Rousseau, dont le socle porte la devise Vitam impendere vero, une mère allaite un de ses enfants et délivre l'autre du maillot ; en arrière, d'autres enfants se livrent, sous la direction de leur précepteur, au jeu ou au travail manuel. (Bibl. Nat., Imp.)

primitif, tel que la nature l'a fait. Oui le prouve? dit-on Dieu, qui n'a pu faire l'homme mauvais. Mais si l'homme s'est rendu mauvais, comment peut-il redevenir bon? Par Dieu, présent en lui, source d'énergie morale, appui de la volonté, garant et témoin des engagements intérieurs. Sans Dieu, tout s'écroule : et de là l'admirable lettre de Julie sur la célébration religieuse de son mariage ; de là l'ample Profession de foi du vicaire savoyard.

On voit comment les chefs-d' œuvre de Rousseau s'attachent entre eux et dans leurs diverses parties : mais lis s'attachent aussi fortement à la personne de leur auteur. On ne s'attendrait pas que cette œuvre si une, si logique, SI ramassée en un petit nombre de principes, fût la transcription d'une vie si éparse, si aventureuse, si agitée ; et cela est pourtant. Rousseau nous l'a dit : l'homme naturel, c'est lui. La société l'a détruit ailleurs, en lui seulement opprimé ; de sorte que le modèle d'après lequel l'homme civil et l'état civil doivent être restaurés, c'est Jean- Jacques Rousseau lui-même. Ainsi s'ajoute un dernier chef-d'œuvre à la hste déjà offerte : les Confessions, où l'homme de la nature s'expose en sa réalité, meilleur que

tous par la vertu de la nature, plus malheureux que tous par le vice de la société. Il n'a qu'à se raconter, et il condamne la société, il venge la nature : il fait croire surtout à la possibilité de refaire l'homme naturel dans l'homme civil : il est possible, puisqu'il est.

LES SOURCES DES IDÉES DE ROUSSEAU. £) e) L'œuvre de Jean- Jacques est éminemment individualiste. Toute sa doctrine sort de la constitution particulière de son moi, et des conditions où ce moi a pris le contact de la société. L/homme que la nature l'avait fait s'est trouvé impropre à la vie sociale telle que ce siècle l'entendait, par conséquent froissé, révolté : il s'est replié sur luimême, et il a trouvé la raison des choses. Son homme de la nature, c'est l'être d'instinct qu'il a été, sensuel, égoïste, pitoyable, incapable de suivre une autre loi que l'impulsion présente de son cœur : c'est l'ancien bohème, ignorant du savoir-vivre, gauche, timide, dépaysé dans le monde, dupe des formes qui adoucissent le frottement des égoïsmes, et y attachant à contresens une monstrueuse hypocrisie. La société selon la nature, c'est celle que peut rêver un homme du peuple, ennemi du luxe et des aises dont il se passe, heureux dans sa vie simple, mais humilié par l'opinion qui en fait une vie inférieure : un homme du peuple qui a pâti, a vu pâtir autour de lui, jalousement égaiitaire pour ces deux causes, et réduisant tout à l'antithèse de la richesse et de la pauvreté. Un immense orgueil enfle ses théories : amour-propre de sensitif, suffisance d'autodidacte, vanité de timide, fierté aussi d'une conscience qui s'est faite péniblement, et de chute en chute s'est élevée toute seule à la moralité.

Les événements de sa vie lui ont fourni les formes où la doctrine s'est coulée. Il a vu lever le soleil au Monte en face de Turin, en 1728 ; et l'abbé Gaime qui l'y a mené, lui a fourni, avec l'abbé Gàtier, le professeur du séminaire d'Annecy, les traits du Vicaire savotjard ; sa passion pour Mme d'Houdetot a pénétré la Nouvelle Héloïse ^ : les amours de Julie et de Saint-Preux, ce sont les leurs, brutalement tranchées dans la réalité, délicieusement achevées par le rêve ardent de son désir ; les paysages où s'encadrent ces amours, ce sont les bords du lac de Genève, de son lac ; et les sensations de ses personnages dans cette charmante nature, ce sont les siennes, ses profondes émotions d'enfance.

Assurément on peut saisir hors de Jean-Jacques, dans la société et la littérature, des influences qui se sont imposées à lui, qui ont déterminé les formes de sa pensée. Diderot, dans leurs premières relations, a pu l'aider à extraire de son tempérament sa théorie : la guerre à la société, le retour à la nature, c'est le mot d'ordre de Diderot. De Condillac, et du temps où ils dînaient ensemble au cabaret, Rousseau a pu retenir le point de départ de l'Emile, le principe de la méthode : partir toujours de faits sensibles, aller du

I. Le roman était commencé avant la deuxième visite de Mme d'Hondelot, où Jean- Jacques s'en éprit.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

concret à l'abstrait, faire découvrir à l'enfant toutes les idées au lieu de les lui enseigner. A Buffon, qu'il admira toujours profondément, il a demandé les notions capables de préciser, de soutenir son hypothèse de l'homme naturel, et l'idée de la lente évolution par laquelle l'univers et les êtres qu'il porte se transforment. Montesquieu lui offrait son sauvage timide et innocent, et lui montrait l'inégalité s'établissant avec la société : de lui aussi, et de Bossuet, et de Hobbes, Rousseau emportait la doctrine que tous les droits ont leur origine, leur fondement dans la société, que l'homme les tient tous de son consentement, et n'en a point d'antérieurs ou de supérieurs. Il n'est pas jusqu'à Pascal à qui Rousseau ne pût être redevable : une de ses plus saisissantes pensées n'est-elle pas la condamnation de la propriété? n'en fait-il pas une usurpation? Et avec les livres des grands esprits, c'étaient les idées de tout le monde, les lieux communs de l'esprit public qui pouvaient instruire Rousseau ; depuis longtemps, depuis Montaigne même, flottaient dans les esprits, circulaient dans les livres, l'antithèse du civilisé et du sauvage, et le paradoxe qui met du côté de celui-ci la supériorité de raison et de vertu : ces idées ne s'étaient-elles pas produites jusque sur la scène de la Comédie Italienne, avec V Arlequin sauvage de Delisle, et l'âne de son Timon? N'y avait-il pas vingt ans que la société tournait à la sensibilité? le succès

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UN L1VRE;ANN0TE par ROUSSEAU, a Exemplaire de l'ouvrage d'Helvélim. De l'Esprit, avec des noies marginales de ta main de Rousseau. (Blbl. Nat., Imp.) CL. HACHETTE.

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