‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 84 sur 364 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

A AMS T E RD A M, acz MARC MICHEL R E Y.

MD C C LZ

LETTRES DE DEUX AMANS, a Titre de la seconde partie de l'édition originale de U Nouvelle Héloïse (176]}. (Bibl. de l'Arsenal.) CL. HACHETTE.

de La Chaussée en est la preuve. La mode française l'encouragea à étaler toute sa nature, si profondément sentimentale. Enfin l'idée de progrès, la grande idée du siècle, anime toute l'œuvre de Jean-Jacques ; il ne semble en nier la réalité que pour en proclamer plus hautement la possibilité, plus impérieusement la nécessité.

Rousseau s'adaptait donc à son temps, et en ramassait les tendances éparses. Cependant le caractère et la puissance de son œuvre viennent de lui-même : elle n'a pas été façonnée du dehors, elle s'est organisée intérieurement, absorbant ce qui pouvait la nourrir. Elle a ses origines dans le tempérament, je l'ai dit : mais des origines plus lointaines encore, et visibles pourtant, dans certains facteurs du tempérament, dans le sang et dans le milieu, dans l'hérédité et l'éducation.

Rousseau est Genevois, d'une famille française établie depuis cent cinquante ans dans la ville. Ainsi il a échappé à l'éducation française, aux conventions mondaines, aux règles littéraires qui falsifient chez nous les tempéraments dès l'enfance ; il y a échappé non en lui seulement, mais en ses ascendants : le fond français qu'ils lui ont transmis.

LE DIX-HUITIEME SIECLE

VUE DES CHARMETTES, PRÈS "DE CHAMBÉRY. a Dessin de Veyrcnc de la fin du xvm" siècle. (Bibl. Nat., Est.)

c'est celui qui n'avait pas été travaillé encore par la culture classique. Il sera donc libre absolument de tous les préjugés que notre xvil^' siècle était apte à créer.

En revanche, les dépôts que cent cinquante ans de la vie genevoise auront laissés dans une suite de générations, se retrouveront dans Rousseau ; toute cette lignée de bourgeois de Genève qui se termine à lui, le rendra apte à concevoir la liberté politique, l'activité municipale, un peuple de citoyens égaux exerçant réellement la souveraineté et s'administrant par des magistrats élus. Il en aura conscience lui-même : les théories de son Contrat social seront calquées sur la constitution de Genève, non sur l'état actuel de corruption, mais sur la pureté de l'organisation primitive, ou sur l'idéal plus ou moins représenté par la réalité. Des souvenirs d'antiquité, au hasard de ses lectures, imprégneront ses réminiscences patriotiques, et la bourgeoisie genevoise prendra dans son esprit la couleur des démocraties antiques. Mais, toujours Genevois dans l'âme, il gardera de son origine une indéracinable sympathie pour les petits Etats, où la vie nationale se réduit aux proportions de la vie municipale. Et son maître de droit politique, autant que Montesquieu, ce sera le professeur de Genève Burlamaqui, qui enseignait la liberté et l'égalité naturelles.

Mais Genève, c'est le calvinisme : il est l'âme de la cité et des citoyens ; la Réforme a été le modificateur essentiel de ce fond français que le premier des Rousseau de Genève transmettait à ses descendants. Jean-Jacques est l'héritier de cent cinquante ans de calvinisme. Il n'importe qu'il se soit fait catholique, qu'il ait été dévot à un moment, qu'il ait cru aux miracles : tout cela est superficiel. Il a l'âme foncièrement protestante. Sa doctrine politique n'exprime pas seulement la république de Genève : elle représente les positions prises par les docteurs de la Réforme contre les théologiens catholiques qui s'appuyaient sur le pouvoir temporel. La réfutation du Contrat social est dans les Avertissements de Bossuet, dans les écrits politiques de Fénelon : c'est que le pasteur Jurieu avait développé la théorie de la souveraineté du peuple.

pour légitimer les révoltes des protestants du XVI^ siècle.

Le protestantisme intime de Jean-Jacques s'affirme surtout dans sa philosophie morale et religieuse. Si elle « sonne » si différente de celle de Voltaire ou de Diderot, c'est uniquement parce que Rousseau vient de l'Église réformée. Cette différence d'origine diversifie étrangement des doctrines qui, abstraitement, sont à peu près identiques. Voltaire réimprimait dans un de ses catéchismes la profession de foi du Vicaire savoyard : il y reconnaissait l'idée de sa religion ; et cela n'empêche pas qu'en fait, entre la religion de Voltaire et celle de Rousseau, il y a un monde. D'abord, Rousseau, protestant, n'a jamais pu pousser le cri de guerre : Ecrasez linjâme. Le protestant ne saurait être anticlérical absolument, sans réserve, et contre sa propre Eglise. Chez les catholiques, le dogme étroitement défini, maintenu par une autorité souveraine, oblige celui qui ne croit plus tout à fait selon l'orthodoxie à devenir ennemi radical et irréconciliable. Le protestant qui cesse de croire peut se chamailler avec quelques ministres, il ne se heurte point au même dogme compact, à la même autorité intraitable : il n'est pas mis hors de son Eglise ; il fait un parti avancé, il peut faire une nouvelle Église, en restant membre de la grande et multiple Église chrétienne. Nous voyons tous les jours le libre penseur catholique en vouloir à mort aux prêtres et aux dévots catholiques ; le libre penseur protestant, sauf exception, garde le respect de Calvin et des sympathies étroites pour 1 Église de Calvin. Rousseau, déiste, en guerre avec les pasteurs, mcrédule à la révélation, est tout simplement un protestant libéral.

De là résulte, ensuite, la façon très différente dont Dieu se présente chez Voltaire et chez Rousseau. Pour le premier. Dieu est une idée, produit du raisonnement philosophique, ou suggestion de l'utilité sociale : pour Rousseau, Dieu est. Voltaire démontre Dieu, et Rousseau croit en Dieu. Il n'y a chez les catholiques que les prêtres, qui, cessant de croire, puissent garder le sens religieux : mais, a-t-on dit, tout protestant est prêtre, et Rousseau plus qu'aucun autre. Sa philosophie n'est pas renoncement à la foi, mais élargissement de la foi. En rejetant les dogmes, la révélation, tout l'irrationnel embarrassant et insoutenable des livres saints et des Eglises, il garde tout le positif, tout le consolant, toute l'essence religieuse du christianisme ; pour lui, pour son âme protestante, le mot de religion naturelle n'est pas le déguisement d'une froide philosophie. Il a la foi ; avec la foi, l'amour, l'espérance. Son Dieu est Providence, et, comme tel, j'ai dit quel rôle actif Rousseau lui attribuait dans son système. Il n'est pas excessif de dire, avec Ferdinand Brunetière, que la philosophie de Jean- Jacques est une philosophie de la Providence. Cela est vrai de lui autant que de Bossuet. Jean- Jacques raisonne tout comme Bossuet, quand de l'inégale répartition des biens et des maux, de l'injustice et du mal qui sont sur terre, il tire la nécessité de l'âme immortelle, et la certitude d'une vie future.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Je reconnais encore le protestant dans la puissance du sens moral chez Jean- Jacques. Il n'y a pas à nier que les nations protestantes ne soient morales : cela ne veut pas dire qu'il y ait plus de vertu chez elles que chez les catholiques ; mais l'autonomie morale y est plus grande ; avec l'indépendance croît la responsabilité, avec la responsabilité l'énergie. Nulle autorité, nulle direction ne viennent de l'extérieur entraver l'action du principe intérieur. Voilà pourquoi je dis de Rousseau que la puissance de son sens moral révèle ses hérédités protestantes.

On l'a nié, ce sens moral de Jean- Jacques : et l'on a eu beau jeu à le nier. Ni les fautes, ni les hontes, ni le crime même n'ont manqué à cette vie. Émile Faguet a pu dire qu'il s'était élevé sur le tard à la moralité. Mais qui donc l'y a élevé? Ce n'est pas l'éducation paternelle. Serait-ce Mme de Warens? Seraient-ce les catéchistes de métier de l'hospice de Turin? Ils baptisaient, etne s'inquiétaient pas de régénérer. A quelle influence Rousseau a-t-il été soumis, qui l'ait tiré de ses turpitudes, qui lui ait donné la conscience, qui l'ait élevé enfin à la moralité? On n'en voit pas. Il s'est refait lui-même, et tout seul.

Ainsi, voilà un homme qui, contre le train ordinaire des choses, se soustrait à la tyrannie du fait, de l'habitude, que la vie a poussé dans l'immoralité et qui aboutit à la moralité, qui devrait être perdu sans ressource, s'engager à fond dans le mal, et qui se sauve, au contraire, et s'améliore. Cette création de la moralité, en soi et par soi, ne saurait s'expliquer que par la puissance de l'instinct moral intérieur, faussé d'abord ou amorti, et que les fautes mêmes, au lieu de l'oblitérer davantage, réveillent avec intensité. Il y a bien de l'orgueil dans le mot fameux : « Qu'un seul dise, s'il l'ose : Je fus meilleur que cet hommelà. » Il y a du vrai pourtant aussi : il a fallu que Rousseau fût supérieurement moral, pour n'avoir pas mal fini, après ses commencements. Il avait le droit, après ses propres expériences, de chanter ses hymnes à la conscience et à la liberté, par lesquelles il s'était relevé.

Tandis que toute la morale se réduisait pour les autres aux vertus de bienfaisance et d'humanité, Jean- Jacques eut le sentiment profond de la perfection ou de la dégradation intime de l'être : il prêcha les vertus personnelles, l'âpre poursuite de la pureté, de la bonté, de la beauté intérieures, indépendamment du service et de l'utilité d'autrui. Ainsi est restaurée la vie intérieure avec ses durs efforts et ses austères joies. C'est là qu'est l'originalité et la grandeur de sa morale. Et voilà ce qui la différencie de la morale philosophique, ce qui lui donne un caractère hautement religieux. La cause et la fin de ce travail par lequel l'être s'embellit au dedans, c'est Dieu, le Dieu qui juge et récompense. Ce Dieu devient le ressort de la moralité : Julie, mariée à l'homme qu'elle n'aime pas, humiliée, désespérée, commence l'œuvre de son renouvellement en présence de Dieu, devant « l'oeil éternel qui voit tout ».

Enfin, la moralité et la religiosité des nations protestantes

CARICATURE ANONYME CONTRE ROUSSEAU (Commencement duxix'siècle). /S Rousseau, dit ta légende, après avoir déposé son enfant à l'hôpital, s'occupe des leçons de tendresse à adresser aux « mères •• , (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.

font encore sentir leur action dans la façon dont Rousseau a peint la vie de famille, les occupations domestiques. Il a répandu sur les vulgaires détails du ménage une gravité, une beauté, une dignité qui nous saisissent. L'ardente intensité de la vie intérieure ne laisse rien d'indifférent : l'âme sérieuse se verse tout entière dans les moindres de ses actions, les relève par une haute pensée de devoir ou d'affection. Elle n'oublie jamais qu'elle agit devant « l'œil éternel qui voit tout ». Ajoutons à cette disposition la sensibilité débordante de Rousseau : pour elle, tout prend un sens, tout acquiert de la valeur ; toutes les bagatelles ou les vulgarités de la vie domestique et des rapports familiers deviennent la représentation symbolique du drame pathétique qui se joue en son cœur. Et ainsi un jupon de flanelle que lui envoie Mme d'Epinay devient un événement dans sa vie, par le retentissement de ce petit fait jusqu'aux profondeurs de son être moral.

Nous tenons donc les causes déterminantes de la doctrine de Rousseau, du caractère surtout et des propriétés de cette doctrine : elles se résument dans le tempérament sentirriental et dans l'indélébile protestantisme de l'homme. Essayons maintenant de juger sommairement cette doctrine.

PORTÉE DE LA DOCTRINE. ^;e; On dit commu-

H"'*' Littérature. T. II.

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nément que celte doctrine est fondée sur des postulats non nécessaires, qu'elle est souvent sophistique en ses enchaînements, outrée ou fausse en ses conséquences. Et l'on a, si l'on veut, raison de le dire. Il n'est pas difficile de demander de quel droit Rousseau affirme la bonté originelle de l'homme dans l'état de nature : cependant, à bien prendre les choses, cette bonté dont il parle est à peu près celle de l'orang, qui ne capitalise pas des revenus, qui ne fait pas travailler d'autres orangs, ne les affame pas, et ne leur fait pas communément la guerre.

Permis aussi de discuter, si tout le mal qui est dans le monde est imputable à la société. La société n'est-elle pas un fait naturel, donc bonne si la nature est bonne? et la société n'a-t-elle pas été fondée pour remédier à des maux déjà existants? Mais Rousseau ne contredirait pas ces objections.

L'aliénation totale de l'individu par le contrat social est dure à accorder, et nous aimons mieux nous représenter que l'individu aliène le moins possible de sa liberté, et ce qu'il faut seulement pour que la société fasse sa fonction. Ce n'est pas un axiome non plus que la propriété soit la pierre angulaire de la société, et la cause de tout le mal : ni la vérité théorique, ni l'efficacité pratique du socialisme ou du communisme ne sont incontestables.

TITRE DU DEVIN DU VILLAGE (1753). a (Bibl. Nat.. Imp.) cl. hachette.

A prendre le premier discours à la lettre, il paraît douteux que les lettres et les arts soient des agents de corruption ; et la lettre à Dalembert provoque bien des objections, soit dans ses conclusions générales, soit dans ses jugements particuliers, comme lorsque Molière est convaincu d'avoir rendu la vertu ridicule par le personnage d'Alceste. Et si Rousseau a été dans l'ensemble un éloquent défenseur de la morale, on peut trouver que, dans la Nouvelle Hélotse, et dans les Conjessions, il décerne parfois bien singulièrement des brevets de vertu, ou qu'il appelle de ce nom des actes que nous appellerions de noms contraires.

Pour VÉmile, enfin, on sait que d'objections il a soulevées, et l'on n'a qu'à lire les lettres très suggestives du spirituel abbé Galiani pour se faire une idée des obstacles où se heurte la théorie de Jean- Jacques : si Vinnocence originelle n'est pas une vérité, l'éducation négative est une absurdité. Le refus d'employer les livres, la suppression de l'autorité paternelle et de l'idée du devoir, la conservation de l'ignorance jusqu'aux douze ans de l'élève, comme si l'intelligence pouvait se fortifier sans s'exercer, et comme si elle ne se remplissait pas d'erreurs lorsqu'on n'y fait pas entrer la vérité : tout cela choquait Galiani, et peut choquer encore de bons esprits. Mais surtout, disait Galiani, VEmile est faux parce qu'il ne prépare pas à la vie : qu'est-ce que la vie? effort et ennui. Peiner au lieu de jouir, et peiner, non à son heure, mais à l'heure qu'il plaît à autrui, ou au hasard, voilà la vie. L'éducation doit donc nous habituer à faire ce qui nous ennuie, au moment où il nous ennuie le plus. Il y a bien du vrai dans cette piquante contradiction. Nous pourrions y ajouter la considération de l'hérédité : réelle peut-être à l'origine, l'innocence naturelle est disparue aujourd'hui ; la corruption des pères se prolonge dans les enfants ; et l'éducation doit être positive, par la substitution de motifs moraux aux instincts dépravés, et par la création d'habitudes vertueuses qui contre-balancent les impulsions vicieuses.

Tout cela, et bien d'autres choses, peut être dit à Rousseau. Je suis pourtant plus frappé de tout ce qu'il y a d'excellent, de profond, de vrai dans son œuvre, de ce qu'elle garde surtout de vivant, d'actuel, qui intéresse nos âmes jusqu'au fond. C'est un fait que Voltaire touche moins à fond beaucoup d'âmes de notre temps : il regarde le passé, qu'il combat, et nous avons parfois à faire effort pour lui rendre la justice qu'il mérite. Rousseau est de notre temps ; et il est probable que bien des générations encore auront de lui le même sentiment.

Je ne m'arrête guère à l'objection souvent répétée que les théories de Rousseau n'ont jamais été réalisées et ne sont pas réalisables. Il le sait, et il l'a dit souvent : qu'il ne prétend pas représenter ce qui est ou a été, mais, d'une part, ce qui a pu être et seul explique ce qui est ; d'autre part, ce qui doit être. En un mot, il se tient dans la spéculation, et il construit un idéal absolu. Il n'y a pas à s'étonner que cet idéal n'ait jamais passé et ne puisse encore passer

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