‹ Histoire intellectuelle de Louis LambertChapitre 4 sur 10 · S L(H7I$ LAMBE&T · texte numérisé non relu

S L(H7I$ LAMBE&T

» sèntimeus , Ie9 prophéties «ont l'aperçu de ces i> cauaes. » Je crois qu'il feudraitdéplorer en luila perle d'un génie égal à celui des Pascal, des Lavoisier, des Laplace. Peut-être ses chimères sur les anges dominèrent trop long-temps ses travaux, mais n'est-ce pas en cherchant à faire de l'or que quelques hommes ont insensiblement créé la Chimie? Cependant, si plus tard Lambert étudia l'anatomie comparée, la physique, la géon^étrie et toutes les sciences qui se rattachaient à ses découvertes , il eut nécessairement l'intention de rassembler des faits et de procéder par l'analyse, seul flambeau qui puisse nous guider aujourd'hui à travers les obscurités de la moins saisissable de toutes les natures. Il avait certes trop de sans pour rester dans les nuages des théories, qui, tputes, peuvent se traduire en quelques mots. A^ujourd'huî , la démonstration la plus simple appuyée sur des fait? n'est-elle pas plus précieuse que ne le sont les plus beaux systèmes défendus par dès inductions plus ou moins ingénieuses? Mais ne l'ayant pas connu pendant l'époque de sa vie où il du( réfléchir avec le plus de fruit, je ne puis que conjecturer la portée de ses œuvres d'après celle de ses méditations enfantines. Il est facile de saisir en quoi péchait son Traité de la Volonté. Quoique déjà doué des qualités qui distinguent les hommes supérieurs , il était encore enfant ; quoique riche

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et habile aux abs^raetions, son cerveau se ressentait encore des déiîcieuses croyances qui flottent autour de toutes les jeunesses. Cette coni;cption touchait aux fruits mûrs de son ^nie par quelques points, et par d'autres aux petitesses du germe. Son plus grand défaut eût été, pour quelques esprits amoureux de poésie , une qualité savoureuse. Elle portait les marques de la lutte que se Kyraient dans cette belle ame, ces deux grands principes, le Spiritualisme, le Matérialisme, autour desquels ont tourné tant de beaux génies, sans qu'aucun d'eux ait osé les fondre en un seul. D'abord spiritualiste pur, Louis avait été conduit invinciblement à reoonnaUre la matérialité de la pensée , et battu par les ihits de l'analyse au moment où son cœur lui faisait encore regarder avec amour les nuages des cieux de Swedenborg , il ne se trouvait pas de force à produire un système unitaire , compact , fondu d'un seul jet. De là venaient quelques contradictions empreintes jusques dans cette esquisse. Quelque incomplet que fût son ouvrage , n'était-il pas le prodrome d'une science dont, plus tard, il aurait approfondi les mystères, assuré les bases, recherché, déduit et enchainéles développemens.

Six mois après la confiscation du Traité sur ia VoUmiè, je quittai le collège. Notre séparation fut bnuque. Ma mère, alarmée d'une fièvre qui, de-

puis quelque tonps, ne me- quittait pas, cft à laquelle mon inaction corporelle donnait les symptômes du coma, m'enleva du collège en quatre ou ciaq heures. A l'annonce de mon départ, Larabert derint d'une tristesse effiayante. Nous nous cachâmes pour pleurer.

— Te reverrai-je jamais? me dit-il de sa t^oix douce , en me serrant dans ses bras. — Tu vivras toi , reprit-il. Mais moi je mourrai l Si je le peux, je t'apparaitrai.

11 faut être jeune pour prommcer de teilea paroles avec un accent de conviction qui les'ftu»e accepter comme un présage, comme une promesse dont on redoute Teffiroyahle accomplissenwnt. Pendant long-temps, j'ai pensé vaguement à celle apparition promise. Il est encore certains jours de spleen , de doute , de terreur, de solitude ou je suis obligé de chasser les souvenirs de cet adieu mélancolique , qui cependant ne devait pas être le dernier. Lorsque je traversai la cour par laquelle nous sortions, Lambert était collé à Tune des fenêtres grillée» du réfectoire pour me voir passer. Sur mon désir, ma mère obtint la permission de le &ire diner avec nous à l'auberge. A mon tour, le soir, je le ramenai au seuil fatal du collège. Jamais un amant et une maîtresse ne versèrent, en se séparant, plus de larmes que nousnW répandîmes.

— Adieu doac ! Je vais Mre seul dans ce désert,

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aie dii~ii eu me moatiant les coure où deux cenUi enfilas jouaient et maient. Quand je reyiendrai &tîgQé^ demi-mort, de mes longues courses à tra^* v«?B les champs de la pensée, dans quel cœur me refKMerai-je? Un regard me suffisait pour te dire tout. Qnt donc maintenant me comprendra? Adieu! Je Tondrais ne t'avoir jamais rencontré, je ne sauras pas tout ce qui va me manquer.

— Et mm, lui dîs-je, que deviendrat-je? Ma aloatîon n'est-elle pas plus affreuse? — Je n'ai rien là pour me consoler, ajoutai^je en me frappant le front.

R hocha la tête par un mouvement empreint d'une grâce pleine de tristesse, et- nous nous qnit^ tàmes.

En ce moment, Louis Lambert avait cinq pieds denx pouces. 11 n'a plus grandi. Sa physionomie, devenue largement expressive , attestait la bonté deson caractère. Une patience toute divine, développée par les mauvais traitemens , et la concentration continuelle exigée par sa vie contem^tive avaient dépouillé son regard de cette audacieuse fierté qui plaît dans certaines figures , et dont il savait accabler nos régens. Mais, sur son visage, éclataient un sentiment paisible , une sérénité ravissante que n'altérait jamais rien d'ironique ni de moqueur. Sa bienveillance native tempérait la conso|enee de sa finrce et de sa supériorité, il avait

de jolies maîna, bien effilées, presque toujours humides. Son corps était une merveille digne de la SGulptare. Mais nos unifbnnes gris-de-fer, à iioutons dorés, nos culottes courtes npus donnaient une tournure si disgracieuse, que le iii|i des pro^ portions de Lambert et sa morbidesse ne pouvaient s'apereevoir qu'au bain. Quand nous nagions dans notre bassin du Loir, Louis se distinguait par la blancheur de sa peau , qui tranchait sur les difiereas tons de chair de nos camarades, tous violacés par l'eau et marbrés parle froid. Délicat déforme, gracieux de pose, doucement coloré, ne frissonnant pas hors de l'eau , peut-^re parce qu'il évitait l'ombre et courait au soleil , Louis ressemUait à ces fleurs prévoyantes qui ferment leurs calioes à la bise et ne veulent s'épanouir que sous un ciel pur. Il mangeait très peu, ne buvait que de l'eau , et soit par instinct, soit par goût, il se montrait sobre de tout mouvement qui voulait une dépense de force. Ses gestes étaient rares et simples comme le sont ceux des Orientaux et des sauvages chez lesquels la gravité semble être un état naturel. Généralement , il u'aimait pas tout ce qui ressemblait à de la recherche pour sa personne. U penchait assez habituellement sa tète à gâuché, et restait si souvent accoudé que les manches de ses habits neufs étaient promptement percées.

A ce léger portrait de Thomme , je dois ajouter

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uoB eiquisse du moral dont at^ourd-hui je crois poavoir impartialement juger. Quoique naturellement religieux, Louis n'admettait pas les minutieuses pratiques de l'Église Romaine. Ses idées sympathisaient plus partioulièrement avec celles de sainte Thérèse et de Fénelon , avec celles de plusieurs Pères et de quelques Saints, qui de nos jours seraient traités d'hérésiarques et d'aihées. il était impassible durant les offices. Sa prière procédait par des élancemens, par des élévations d'ame qui n'avaient aucun mode régulier. 11 se laissait aller en tout à la nature et ne voulait pas pliui prier que penser à heure fixe. Souvent, à la chapelle, il pQuvai|; aussi bien songer à Dieu que méditer sur quelque idée philosophique. Jésus- Christ était pour lui le plus beau type de son système. Le : Et Ferbum oafo factum est, lui semblait une sublime parole destinée à exprimer la formule traditionnelle de la Volonté, du Verbe, de TAciism se faisant visibles. Le Christ ne s'apercevant pas de sa mort, ayant assez perfectionné l'être intérieur par des œuvres divines, pour qu'un jour la forme invisible en apparût à ses disciples; enfin les mystères de l'Évangile, les guérisons magnétiques du Christ et le don des langues lui confirmaient sa doctrine. Je me souviens de lui avoir entendu dire, à ce sujet , que le plus bel ouvrage à fiiire aujourd'hui était l'Histoire de l'Église pri-

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mitive. Jamak il ne s'élevait aalaiit vers la poém qu'au momait où il abordait, dans une coiiTer* sation du soir, l'examen des miracles opérés par la puissance de la Volonté pendant cette gn»de époque de foi. Il trouvait les plus fbries preuveftde sa Théorie dans presque tous les martyres subis pen* dant le premier siècle de l'Église qu'il appelait la grande ère de la pennée. — « Les phénomènes arrivés dans la plupart des supplices si héroïquement soufferts par les Chrétiens pour l'établis^ sèment de leurs croyances, ne prouvent-ils pas, disait-il, que les forces matérielles ne prévaut dront jamais contre la force des idées et contre la volonté de l'homme? Chacun peu conclure de cet effet produit par lia volonté de tous, en faveur de la sienne. »

Je ne crois pas devoir parler de ses idées sur la poésie et sur l'Histoire, ni de ses jugemens sur les chefs-d'œuvre de notre langue, n n'y aurait rien de bien curieux à consigner ici des opinions devenues presque vulgaires, mais qui:, dans la beuche d'un enfant^ pouvaient paraître extraordinai* res. U était à la hauteur de tout. Pour exprimer en deux mots son talent, il eut écrit Zadig aussi spirituellementquel'écrivit Voltaire; il auraitaussî fortement que Montesquieu pensé le dialogue de Sy lia et d'Ëucrate. La grande rectitude de ses idées lui faisait désirer, avant tout, dans une œuvm,

UBdO^etère d'utilité , de même. que son esprit fin Y exigeait la nouTeaaté de la pensée autant que celle de la forme. Tout ce qui ne remplissait pas ces eoadîtîons lui causait un profond dégoût. L'une de ses appréciations littéraires les plus remarquables, ei qui fera comprendre le sens de toutes les autrea aussi bien que la lucidité de ses jugemens, est celle-ci qui m'est restée dans la mémoire : — « L'Apocalypse est une extaseécrite. » Il considérait kl Bible comme une portion derHistoîre traditionnelle des penples antédiluviens , que s'était partagée l'humanité nouTelle. Pour lui , la mythologie grecque tenait à la fois de la Bible hébraïque et des livres sacrés de l'Inde, que cette nation amoureuse de grâce avait traduite à sa manière.

— Il est impossible , disait-il , de révoquer en iloule la priorité des Écritures Asiatiques, sur nos Écritures Saintes. Pour qui sait reconnaître avec bomie foi ce point historique, le monde s'élai^it étiangement. N'est-ce pas sur le plateau de l'Asie que se sont. réfugiés les quelques hommes qui ont pu survivre à la catastrophe subie par notre globe, si toutefois les hommes existaient avant ce renversement ou ce choc , question grave dont la solution est écrite au fond des mers. L'anthropogonie de la MÏÂB n'est donc que la généalogie d'un essaim .sorti de la ruche humaine qui se suspendit aux flancs montagneux du Thibet, entre les sommets

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de rHimalaya el ceux du Caooase. Le caractève des idées premières de la horde errante que non législateur Dumma le peuple de Dieu, sans doale pour lui donner de l'unité , peut-être aussi pour lui foire conserver ses propres lois et son système de gouyernement , car les liyres de Moïse sont un code religieux , politique et ciyil ; ce caractère est marqué au coin de la terreur : ce sonl des pensées gigantesques inspirées par la convulsion du globe , interprétée comme une vengeance d'en liant. Ne goûtant aucune des douceurs que trooye un peuple assis dans une terre patriale, ses maihenrs ne lui ont dicté que des poésies sombres , majestueuses et sanglantes. Au contraire , le spectacle des promptes réparations de la terre , les effets prodigieux du soleil dont les Hindous furent les premiers témoins , leur ont inspiré les riantes conceptions de l'amour heureux , le cidte du feu , les personnifications infinies de la reproduetion. Ces magnifiques images manquent à l'œuvre de la horde errante. Son besoin de conservation à travers les dangers et les pays parcourus jusqu'au lieu du repos , engendra le sentiment exclusif dont elle fut animée, et sa haine contre les nations. Ors trois Ëcritures sont les archives du monde englouti. Là y est le secret des grandeurs inouïes de ces langages et de leurs mythes. La grande his-. toire humaine git soiis ces noms d'hommes^ ei de

lienx y 80US ces fictions qui nous attachent irrésistiblement, sans que nous sachions pourquoi. Peutêtre y respirons-nous l'air natal de notre nouvelle humanité.

Pour lui, cette triple littérature impliquait donc toutes les pensées de l'homme. Il ne se faisait pas un li-vre , selon lui , dont le sujet ne s'y pût trouver en garme. Cette opinion itiontre combien ses premières études sur la Bible furent Aavamment creusées , et jusqu'où elles le menèrent. Planant toujours au-dessus de la société qu'il ne connaissait que par les livres, il la jugeait froidement, u— Les lois , disait-il, n'y arrêtent jamais les entreprises des grands ou des riches , et frappent les petits qui ont au contraire besoin de protection. » Sa bonté he lui permettait donc pas de sympathiser avec les idées politiques ; mais son système conduisait a l'obéissance passive dont Jésus-Christ donna Uexemple. Pendant les derniers momens de mons^onr à Vendème,- il ne sentait plus l'aiguillon delà gloire, il avait, en quelque sorte, abstractiv^ment joui de la Renommée ; et , après l'avoir ouverte,. il n'avait, comme les anciens sacrificateurs qui cherchaient l'avenir au cœur des hommes , rien trouvé dans les entrailles de cette Chimère. Méprisant donc un sentiment tout personnel : — La gloire , me disait-il , est l'égoïsme divinisé.

Ici peut-être avant de quitter cette enfance n. ' 9

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exceptionnelle , faut-il la juger par un rapide coup d'œil.

Quelque temps avant notre séparation , Lambert me disait : u — A part les lois générales dont j'espère avoir trouvé la formule, et que je erois être celles de notre organisme , la vie de l'homme est un mouvement qui se résout plus particulièrement y en chaque être , au gré de je ne sais quelle influence , par le Cerveau, par le Ckeur , ou par lé Muscle. Des trois constitutions représentées par ces mots vulgaires, dérivent les modes infinis de l'Humanité , qui tous résultent des proportions dans lesquelles ces trois principes générateurs se trouvent plus ou moins bien combinés avec les substances qu'ils s'assimilent dans les milieux où ils vivent. » Il s'arrêta , se frappa le front , et me dit : — CI Singulier fait ! Tous les grands hommes dont j'ai vu les portraits , ont le col court. Peutêtre la nature veut-elle que , chez eux, le cosur soit plus près du cerveau, i» Puis il reprit : I>e là, procède un certain ensemble d'actes qui compose l'existence sociale. A l'homme de Muscle , l'ÂoUon ou la Force; a l'homme de Ckeur, la Foi; à l'htmime de Cerveau, le Génie. Mais ajouta-t-il tristement, au Génie, les Nuées du Sanctuaire^ à Dieu seul , la Clarté. »

Donc, suivant ses propres définitions, Lambert fut tout cœur et tout cerveau.

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l^our moi , l'enfonce de son intelligence s'est scindée en trois phases.

Soumis, dès l'enfance , à une précoce activité due sans doute à quelque maladie ou à quelq^ue perfection de ses org'anes ; dès Fenfance , ses forces se résumèrent par le jeu de ses sens intérieurs et par une surabondante production de fluide nerveux. Homme d'idées , il lui fallut étancher la soif de son cerveau qui voulait s'assimiler toutes les idées. De là , ses lectures ; et , de ses lectures , ses réflexions qui lui donnèrent le pouvoir de réduire les choses à leur plus simple expression y de les absorber en lui-même, pour les y étudier dans leur essence. Les bénéfices de cette magnifique période, accomplie chez les autres hommes après de longues études seulement , échurent donc à Lambert pendant son enfiince corporelle, enfance heureuse, enfance colorée par les studieuses félicités du poète. Le terme où arrivent la plupart des cerveaux fîit le point d'où le sien devait partir iw jour à la recherche de quelques nouveaux mondes d'intelligenee. Là , sans le savoir encore, il s'était créé la vie la plus exigeante; et, de toutes , la plus avidement insatiable. Pour exister , ne lui fallaii^il pas jeter sans cesse une pâture à l'abîme qu'il avait ouvert en lui ? Semblable à certains êtres des régions mondaines, ne pouvait-il pas périr faute d'aiimenspour d'excessifi» appétits trompés? N'était-ce

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pas la débauche importée dans Tame , et qui devait la faire arriver , comme les coçps saturés d'alcool , à quelque combustion instautanée ? Cette première phase cérébrale me fu( iQCODuue. Aujourd'hui seulement , je puis m'en expliquer ainsi les prodigieuses fraetificatîons et les effets. Lambert avait alors treize ans.

Je fus assez heureux pour assister aux premiers jours du second âge. Alors , Laoïbert , et cela le sauva peut-être, tomba dans toutes les misères de la vie collégiale, et y dépensa la surabo]()daqce de ses pensées. Après avoir passé des choses à leur expression pure , des mots à leur substance idéale , de cette substance à des principes ; après avoir tout abstrait , il aspirait , pour vivre , à d'autres créations intellectuelles. Dompté par les malheurs du collège et par les crises de sa vie physique, il demeura méditatif, devina les sentiment , entrevit de nouvelles sciences , v^rl^bles pna^ses d'idées ! Arrêté dans sa course, et trpp faible encore pour contempler les sphères supérieui^ea, il se contempla intérieurement. Il m'offrit alors le comliat de la pensée réagissant sur elle-même et cherchant à surprendre les sec^^ets de sa nature, comme un médecin qui étudierait le^ progrès de sa propre maladie. Dans cet état de force et de faiblesse , de grâce enfantine et de puissance surhumaine, Louis Lambert est l'être qui m'a dpnné l'idée la plus

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poéiiqae et ia pliu vraie de la créature imaginaire que noos appelons un ange , en exceptant tontefois une femme dont je Tondrais dérober an monde le nom , les traits, la personne et la vie., «fin d'a- Toir été seul. dans le secret de son existence, et pouvoir Tei^sevelir au fcMid de mon cœur.

La troisième phase dut m'échapper. Elle commençait lorsque je fus séparé de Louis qui ne sortit du collège qu'a V^ge de dix-huit anç, vers le milieu de Tannée 1815. U avait alors perdu son père et sa mère depuis environ six mois. Ne rencontrant pbrsonne dans sa famille avec qui son ame toute expansive , mais toujours comprimée depuis notre séparation, pût sympathiser, il se réfugia chez son onde, nommé son tuteur , et qui^ chassé de sa cure en sa qualité de prêtre assermenté, était venu demeurer à Blois. Louis y séjourna pendant quelque temps. Dévoré bientôt par le désir d'achever des études qu'il dut trouver incomplètes, il vint à Paris pour revoir madame de Staël , et pour puiser la science à ses plus hautes sources. Le vieux prêtre ayant un grand faible pour son neveu, laissa Louis libre de manger son héritage pendant un séjour de trois années à Parts, quoiqu'il y vécût dans la plus profonde misère; car cet héritage consistait en quelques milliers de francs. Il revint a Blois vers le commencement de Tannée 1820 , chassé de Paris par les souflErances

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qu'y trouvent les gens sans fortune. Pendant son s^ur à Paris, il dut être souvent en proie à des orages secrets , à ces horribles tempêtes de pensées par lesquels tous les artistes sont agités y s'il fisiut en juger par le seul fait dont son oncle ait gardé la mémoire, et par la seule lettre que le bonhomme ait conservée de toutes celles que lui écrivit à cette époque Louis Lambert , et qui fttt gardée peut-être parce qu'elle était la dernière et la plus longue de toutes.

Voici d'abord le fait, Louis se trouv]9it on jour, au Théatre-'Français, placé sur une banquette des secondes galeries , prés d'un de ces piliers entre lesquels sont les troisièmes loges. Eu se levant pendant le premier entr'acte, il vit une jeune femme qui venait d'arriver dans la loge voisine. La vue de cette femme, jeune et belle, bien mise, décolletée peut-être, et accompagnée d'un amant pour lequel sa figure s'animait de toutes les grâces de l'amour, produisit sur l'ame et les sens de Lambert un eflfet si cruel , qu'il fut obligé de sortir de la salle. S'il n'eût pas profité des dernières lueurs de sa raison , qui , dans le premier moment db cette brûlante passion, ne s'éteignit pas complètement , il aurait peut-être succombé au désir presque invincible qu'il ressentit alors, de tuer le jeune homme auqudl s'adressaient les regards de cette femme. N'était-ce pas, dans notre monde de

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Paris , un éclair dePamour du sauTage qui se jette sur la femme comme sar sa proie , un effet d'insiînct bestial joint à la rapidité des jets presque lumineiix d'une ame comprimée sous la masse de ses pensées? Enfin n'était-ce pas le coup de canif imaginaire ressenti par l'enfant, deyenu chez l'homme le coup de foudre de son besoin le plus impérieux, l'amour.

Maintenant voici la lettre dans laquelle se peint l'état de son ame frappée par le spectacle de la «HTilisation parisienne. Son cœur fut sans doute constamment froissé dans ce goufSre d'égoïsme et son ame dut toujours y pâtir. Il n'y rencontra peut-être ni amis pour le consoler, ni ennemis pour donner du ton à sa vie. Contraint de vivre sans cesse en lui-même , et nç partageant avec petsonne ses exquises jouissances , peut-être voulut-il résoudre l'œuvre de sa destinée par l'extase et rester sous une forme presque végétale, comme un anachorète des premiers temps de l'Église, en abdiquant ainsi l'empire du monde intellectuel ? La lettre semble affirmer ce projet dont les âmes grandes se sont éprises à toutes les époques de rénovation sociale ; mais cette résolution n'est-elle pas alors pour certaines d'entre elles l'effet d'une vocation ? Ne cherchent-elles pas à concentrer leurs forces dans un long silence , afin d'en sortir propres à gouverner le monde soit par la Parole ,

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M>it par rAction. Certes , Louis aTait dû beaucoup souffrir y recueillir bleu de ran^ertume parmi les hommes, ou presser la société par quelque terrible ironie,, sans pquvoir en rien tirer, pour jeter une aussi vigoureuse clameur^ pour arriver, lui pauvre, ai( désii^ que la lassitude de la puissance et de toute chose a fait accomplir à certains souverains. Peut-être aussi venait-il achever dans la solitude quelque grande œuvre qui flottait encore indécise dans s(^n cerveau? Qui ne le croirait volontiers en li- 8SLi\\ ce fragment de ses pensées où se trahissent les cpa)bats dont son ame était le théâtre au moment où cessait pour lui la jeunesse, où commençait a éi4p.re la nerveuse faculté de produire à laquelle auraieqt ^té dues les œuvres de Thoipine? C|ette lettre est en rapport avec Taventure arrivée au théâtre. Le fait et l'écrit s'illuminent réciproquement. L'ame et le corps étaient mi^au même ton. Cette tempête de doutes et d'affirmations, de nuages et d'éclairs qui laisse échapper squvent la foudre , jette assez de lueurs sur la troisièipe époque de son écluQiatiQn morale pour la faire comprendre en entie^. ^ lisant ces nages écritei^ au hasard , prises e^ repriseï^ suivant les caprices de la vie parisienne, ne semble-^t-il pas voir un chêne pendant le temps où son accroissement intérieur fait crever sa jolie |>eau verte , le couvre de rugosités, de fissures, et où se prépai^e sa forme. majestueuse,

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si toutefois le tonnerre du cîel ou la haohe de rhonime le respectent? A cette lettre finira donc, poor le penseur comme pour le poète, cette enfance grandiose , et cette jeunesse incomprise. Enfin , là se termine le contour de ce germe moral dont les philosophes devront regretter les frondaisons atteintes par la gelée dans leurs bourgeons, dont ils devront pleurer les flenrs écloses peut-être en des régions plus élevées que ne le sont les plus hauts lieux de la terre.

Paris, seprtenibre>noveiTibre 1819.

Cher oncle, je vais bientôt quitter ce pays où je ne saurais vivre. Je n'y vois aucun homme aimer ce que j'aime, s'occuper de ce qui m'occupe , s*étonner de ce qui n^'étonne. F^rcé de pie replier sur moi-même, je me creuse et souffre. La Ipngue et patiente fstude que je viens de faire de cette société dpnne des coi^clusiops tristes où le doute domine. Ici le point de départ en tout est l'argent, il faut de l'argent , même pour se pas^r d'argent j mais quoique ce métal soit nécessaire à qui veut penser tranquillepient, je ne me sei^s paç le courage d'en faire l'unique mpbile de n|es pensées. Pour amasser une fortune , il faut choisir un état: en un nipt, acheter par quelque privilège de po-

sition ou d'achalandage , par un priyilége légal ou fort habilement créé, le droit de prendre chaque jour, dans la bourse d'autrui, une somme assez mince qui chaque année produit un petit capital, lequel par dix années donne à peine quatre ou cinq mille francs de rente quand un homme se conduit honnêtement. £n quinze ou seize ans , après son apprentissage, Tavoué, le notaire, le marchand , tous les travailleurs patentés ont gagné du pain pour leurs yieux jours. Je ne me suis senti propre à rien en ce genre. Je préfère la pensée à l'action, une idée à une aftaire, la contemplation au mouYement. Je manque essentiellement de la constante attention nécessaire à qui veut faire fortune. Toute entreprise mercantile , toute obligation de demander de l'argent à autrui me conduirait à mal , et je serais bientôt ruiné. Si je n'ai rien, au moins ne dois-je rien en ce moment. Il faut matériellement peu à celui qui vit pour accomplir de grandes choses dans l'ordre moral ; mais quoique ringt sous par jour puissent me suffire, je ne possède pas la rente de cette oisiveté travailleuse. Si je veux méditer, le besoin me chasse hors du sanctuaire où se meut ma pensée. Que vais-je devenir? La misère ne m'effraye pas. Si l'on n'emprisonnait, si l'on ne flétrissait, si l'on ne méprisait point les mendians, je mendierais pour pouvoir résoudre a mon aise les problèmes

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dont je suis occupé. Mais cette sublime résignation qui ne considère plus le corps et rend la pensée souTeraine, ne servirait à rien; il faut encore de l'argent pour se livrer à certaines expériences • sans cela j'eusse accepté l'indigence apparente d'un penseur qui possède la terre et le ciel. Pour être grand dans la misère, il suffit de ne jamais s'avilir. Or Phomme qui combat et soufire en marchant vers un noble but , présente certes un beau spectacle. Mais ici , qui se sent la force de lutter? On escalade des rochers, on ne peut pas toujours ^étiner dans la boue. Ici tout décourage le vol en droite ligne d'un esprit qui tend à l'avenir. Je ne me craindrais pas dans une grotte au désert , et je me crains ici : au désert , je serais avec moi-même sans distraction , ici , l'homme éprouve une foule de besoins qui le rapetissent. Quand vous êtes sorti rêveur , préoccupé , la voix du pauvre vous rappelle au milieu de ce monde de faim et de soif en vous demandant l'aumône. Il faut de l'argent pour se promener ! Les organes sont incessamment fatigués par des riens et ne se reposent jamais. La nerveuse disposition du poète est ici sans cesse ébranlée, et ce qui doit faire sa gloire, devient son tourment; son imagination y est sa plus cruelle ennemie. Ici l'ouvrier blessé, l'indigente en couches, la fille publique devenue malade, l'enfant abandonné, le vieillard infirme, les vices, le

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crime luî-hième troaTent un asile et des soins ; tandis que le niohde est impitoyable pour l'inrenteur , pour tout homme qui médite. Ici tout doit avoir un résultât immédiat , tèe\ ; l'on s'y moque des essais d'abord infructueux qui peuvent mener aux |)lus gfartdes découvertes, et l'bn n'y estime pas cette étude constante et pl'bibnde qui veut utie longue coiicentration des fbrceà. L'État pourrait soldef* le taléht, comme il solde la baïonnette; mais il li*eiflble d'être trompé par l'homme d'intelligence, comme si l'on pouvait long>temps contrefaire le génie! Ah! mon oncle, quand oii a détruit les solitudes conventuelles , assises aux pieds des monts, sous des oinbrages verts et silencieux, ne devait-on pas construire des hospice» pour les âmes souffrantes dont une seule pensée engendre le mieux des nattons, ou prépare les progrès d'une science ! *

20 Septembre.

L'étude m'a conduit ici, vous le savez, j'y ai tfouvé des hommes vraiment instruits, étonnans pour la plupart; mais l'absence d'unité dans les travaux scientifiques annule presque tous les efforts. Kl l'enseignement ni la science n'ont de

chef. Vous entendex un professeur prouyer au Muiénm que celai de la rue SaintJacques tous a dit d'absurdes niaiseries, et l'homme de l'Ëcolede Médecine soufflette celui du collège de France. À mon arriyée je suis allé entendre un écrivain auquel l'opinion publiq[ue accorde un talent incisif et sonore, je l'ai trouvé disant à cinq cents jeunes gens que Corneille est un génie rigoureux et fier , Racine élégiaque et tendre , Molière inimitable, Voltaire éminemment spirituel, Bossuet et Pascal désespérément forts. Un professeur de philosophie devient illustre, en disant eomment Platon est Plate». Un autre ftiit l'histoire des mots sans penser aux idées. Celui-ci vous explique Eschyle, celui-là vous prouve que les communes étaient les communes. Ces aperçus nouveaux et lumineux , paraphrasés pendant quelques heures , constituent le haut enseignement qui doit faire hire des pas de géant aux connaissances humaines. Si le gouvernement avait une pensée, je le soupçonnerais d'avoir peur des supériorités réelles qui, réveillées, mettraient la société sous le joug d'un pouvoir intelligent. Les nations iraient alors trop vite, et les professeurs sont chargés de faire des sots. Comment expliquer autrement un professorat sans méthode , sans une idée d'avenir? L'Institut pouvait être le grand gouvernement du monde moral et intellectuel ^ mais il a été ré- IV 10

oemment brisé par sa constitution en aoadémieft séparées. La science humaine marche donc sans guide, sans système, et flotte au hasard, sans s'être tracé de route. Ce laissez-aller , cette incertitude existe en politique comme en science. Bans l'ordre naturel, les moyens sont simples , la fin est grande et merveilleuse ; ici , dans la science comme dans le gouyemement, les moyens sont immenses^ la fin est petite. Cette fi)rce qui, dans la nature , marche d'un pas égal et dont la somme s'ajoute perpétuellement à elle-même , cet A+Â. qui produit tout , est destructif dans la société. La polititique actuelle Oppose les unes aux autres , les fi)rces humaines pour les neutraliser, au lieu de les combiner pour les faire agir dans un but qudconque. £n s'en tenant à l'Europe , depuis César jusqu'à Constantin, de Constantin au saurage Attila, des Huns à Charlemagne, de Charlemagne à Léon X, de Léon X à Philippe H, de Philippe II à Louis XIV, de Venise à l'Angleterre, de l'Angleterre à I^apoléon , de Napoléon à l'Angleterre, je ne Tois aucune fixité dans la politique, et son agitation constante n'a procuré nul progrès. Les nations témoignent de leur grandeur par des monumens, ou de leur bonheur par le bien-être in- -diyiduel. Les monumens modernes yalent-ils les anciens? j'en doute. Les arts qui participent plus immédiatement de l'homme individuel, les pro-

LOUIS LAnERT. 111

ductioBs de loii génie ou de sa main ont peu gagné. Les jouissances de Lucullus valaient bien celles de Samuel Bernard, de Beaujon ou du roi de Bavière. Enfin , la longévité humaine a perdu. Pour qui veut être de bonne fpi, rien p'a donc changé : l'homme est le même. La force est ton* jours son unique loi , le succès sa seule sagesse. Jésus-Christ, Mahomet ou Luther, n'ont fait que colorer différemment le cercle dans lequel les jeunes nations ont (ait leurs évolutions. Nulle politique n'a empêché la civilisation , ses richesses, ses mœurs, son contrat entre les forts contre les faibles , ses idées et ses voluptés d'aller de Memphis à Tyr, de Tyr à Balbek, de Tedmor à Carthage, de Carthage à Rome , de Rome à Constantin ople , de Constanfinople à Vepise, do Venise en Espagne, d'Espagne en Angleterre, ssins que nul vestige n'existe deMeniQ^i^, de Tyr, de Carthage, de Rome, de Venise i^i de IHadrid. L'esprit de ces grands corps s'est enyqlé. Nul pe i^'est pré^e^rvé de la ruine , et n'a su ce| axiome : Quand l'effet produit n'est plut en rapport avec sa cau^f , il y a désorganisation. \^ génie le plus subtil ne peut découvrir aucune liaispn entre ces grands faits sociaux. A-ucune théorie politique n'a vécu. Les gouvernemens passent comme les hommes , sans se transmettre aucun enseignement , et nul système n'engendre un syatème plus parfait. Que conclure de là poli-

iid LOUIS ujin&T.

tique , quand le gouTernement appuyé sur Dieu a péri dans l'Inde et en Egypte; quand le gourernement du sabre ou de la thiare a passé; quand le gouTemement d'un seul est mort ; quand le gou- Ternement de tous n'a jamais pu rivre; quand aucune conception de la force intelligentielle , appliquée aux intérêts matériels n'a pu durer, et que tout est à refaire aujourd'hui comme à toutes les époques où l'homme s'est écrié : Je soui&e ! Le Code que l'on regarde comme la plus belle œuvre de Napoléon, est l'œuvre la plus draconnienne que je sache. La divisibilité territoriale poussée à l'infini, dont elle a consacré le principe par le partage des biens doit engendrer l'abâtardissement de la nation, la mort des arts et celle des sciences. Le sol trop divisé se cultive en déréales , en petits végétaux ; les forêts et partant les cours d'eau disparaissent; vienne une invasion, le peuple est écrasé, car il a perdu ses grands ressorts en perdant ses chefs. Et voilà l'histoire des déserts. La politique est donc une science sans principes arrêtés, sans fixité possible; elle est le génie du moment, l'application constante de la force, suivant la nécessité du jour. L'homme qui verrait à dix siècles de distance mourrait sur la place publique, chargé des imprécations du peuple ; ou serait , ce qui me semble pis, flagdlé par les mille ft)uet8 du ridicule.

LOUIS LAMBEHt. lU

Les dations flont des individus qui ne sont ni pins sages ni plus forts que ne l'est Thomme, et leurs destinées sont les mêmes. Réfléchir sur celui-ci , n'est-ce pas s'occuper de celles-là ? Au spectacle de cette société sans cesse tourmentée dans ses bases comme dans ses effets , dans ses causes comme dans son action, chec laqudle la philanthropie est une snblime erreur , et le progrès un non-sens, j'ai gagné la confirmation de cette vérité : que la rie est en nous, et non au dehors; que s'élever audessus des hommes pour leur commander , est le rôle agrandi d'un régent de classe; et que les hommes assez forts pour monter jusqu'à la ligne où ils peuvent jouir du coup d'o&il des mondes, né doivent pas regarder à leurs pieds

6 Novembre.

le suis assurément occupé de pensées graves, je marche à certaines découvertes, une force invincible m'entraine vers une lumière qui a brillé de bonne heure dans les ténèbres de ma vie morale ; mais quel uom donner à la puissance qui me lie les mains , me forme la bouche , et m'entraine en sens contraire à ma vocation ? Il fout cpitter Paris , dire adieu aux livres des biblothèques , à ces beaux foyers de lumière, à ces sa vans si complai-

sans, si aocses^ibles, à ces jeunes génies avec lesquels j'aurais pu marcher. Qui me repousse? Est-ce le Hasard? Est-ce la Proyidence? Les deux idées que représentent ces mots sont inconciliables. Si le Hasard n'est pas, il faut admettre le Fatalisme, ou la coordonnation forcée des choses soumises à unplan général. Alors pourquoi résisterions-nous? Si l'homme n'est plus libre, que devient l'échafiiudage de sa morale? Et s'il peut faire sa destinée, s'il peut par son libre arbitre arrêter l'accomplissement du plan général, que devient Dieu? Pourquoi suis-je venu? Si je m'examine, je le sais : je trouve en moi des textes à développer. Mais alors pourquoi possédé-je d'énormes acuités sans pou* voir en user? Si mon supplice servait à quelque exemple , jele concevrais ; mais non , je souffre obscurément. Ce résultat est aussi providentiel que peut l'être lé sort de la fleur inconnue qui meuirt avi fond d'une forêt vierge sans que personne n'en sen^eles parfums qu n'en adn(ii|?e l'éclat. Qe même qu'elle exhale vainement dans la solitude ses odeurs , j'ejafante ici dans un grenier des idées sans qu'elles, soient saisies. Hier, j'ai mangé du pain et des raisins, le soir, devant ma fonêtre, avec un jeune médecin nommé Meyraux. Nous avons caiii^é comme des gens que le malheur a rendus frères, et je lui ai dit : u — Je m'en vais, vous restez , prenez mes conceptions et dévelop*

pe»-le8 ? — - Je ne le puis, me répondit-il ayec une amère tristesse , ma santé trop faible ne résistera pas à mes travaux , et je dpis mourir jeune en combattant la misère. » Nous aypns regardé le ciel y en npus pressant les mains. Nous nous sommes rencontrés au cQurs d'Anatomie Comparée et dans les galeries du liluséupi , amenés tous deux par une même étude , l'unité de la composition zoologique. Chez lui , c'était le pressentiment du génie envoyé pour quTrir une nouvelle route dans les friches de Tintelligence , chez moi , c'était déduction d'un système général. Ma pensée est de déterminei* les rapports réels qui peuvent exister entre l'homme et Dieu. N'estr-ce pas une nécessité de l'époque? Sans de hautes certitudes, il est impossible de mettre un mors à ces sociétés que l'esprit d'examen et de discussion a déchaînées et qui crient aujourd'hui : — Menez-nous dans une voie où nous marcherons sans rencontrer des abimes ! Vous me demanderez ce que l'anatomie comparée a de commun avec une question aussi grave pour l'avenir des sociétés. Ne faut-il pas se convaincre que l'homme est le but de tous les moyens terrestres pour se demander s'il ne sera le moyen d'aucune fin ? Si l'homme est lié à tout, n'y a-t-il rien au-dessus de lui, à quoi il se lie à son tour? S'il est le terme des transmutations inexpliquées qui montent jusqu'à lui, ne doit-il pas être le lien

n^ LOUIS LAMBEKT.

entre une nature visible et une nature invisil^e? L'action du monde n'est pas absurde , elle aboutit à une fin , et cette fin ne doit pas être une société constituée comme l'est la nôtre. Il se rencontre une terrible lacune entre nous et le ciiel. £n l'état actuel, nou& ne pouvons ni toujours jouir, ni toujours souffrir : ne faut-il pas un énorme changement pour arriver au paradis et à l'enfer, deut conceptions sans lesquelles Dieu n'existe pas aux yeux de la masse. Je sais qu'on s'est tiré d'afBaire en inventant l'ame ; knais j'ai quelque répugnance à rendre Dieu solidaire des lâchetés humaines, de nos désenchantemens, de nos dégoûts, de notre décadence. Puis comment adùiettre en nous un principe divin contre lequel un verre de rhum puisse prévaloir? Comment imaginer des facultés immatérielles que la matière réduise , dont l'exercice soit enchaîné par un grain d'opium? Gomment imaginer que nous sentirons quand noun serons dépouillés des conditions de notre sensibilité? Comment Dieu périrait-il, parce que la substance serait pensante? L'animation de la substance et ses mille instincts, efiets de ses organes, sontils moins inexplicables que les effets de la pensée? Le mouvement imprimé aux mondes n'est-il pas suffisant pour prouver Dieu, sans aller se jeter dans les absurdités , dont notre orgeuil a été le principe ? Que d'une façon d'être périssable, nous

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allions après nos épreaves a une existence meillenre, n'est-ce pas assez pour une créature qui ne se distingue des autres que par un instinct plus complet? S'il n'existe pas, en morale, un principe qui ne mène à l'absurde , ou ne soit contredit pîff l'éTidence , n'esi-il pas temps de se mettre en quête des dogmes écrits au fond de la nature des choses? Ne faudrait-il pas retourner la science philosophique? Nous nous occupons très peu du prétendu néant qui nous a précédés, et nous fouillons le prétendu néant qui nous attend. Nous faisons Dieu responsable de l'avenir , et nous ne lui demandons aucun compte du passé. Cependant il est aussi nécessaire de savoir si nous n'avons aucune racine dans l'antérieur, que de savoir si nous sommes soudés au futur. Nous n'avons été déistes on athées que d'un côté. Le monde est-il étemel? le monde est-il créé? Nous ne concevons aucun moyen terme entre ces deux propositions. L'une est fausse, l'autre est vraie, choisissez? Quel que soit TOtre choix. Dieu, tel que notre raison se le figure, doit s'amoindrir, ce qui équivaut à sa négation. Faites le monde étemel? la question n'est pas douteuse , Dieu l'a subi. Mais supposez-le, créé? Dieu n'est plus possible. Gomment est-il resté toute une éternité sans savoir qu'il aurait la pensée de créer le monde? Gomment n'en sait^il point par avance les résultats? D'où en a-t-il tiré

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Tessence? de lai nécessairement. Si le mpnde sort de lui, comment admettre le mal? Si le niai est sorti du bien, tous tombez dans Fabsurde. S'il n'y a pas de* mal , que deyiennent les sociétés aTec leurs lois? Partout des précipices 1 partout un abîme pour la raison ! Il est donc une science sociale à refaire en entier. Ècputez, mon oncle! tant qu'un beau génie n'aura pas rendu compte de l'inégalité patente des intelligences, le sens général de l'humanité , le mot Dieu sera sans cessemia en accusation , et la société reposera i|ur des sables mouvans. Le secret des diiïérentes zt^nes {nqr^les dans lesquelles transite l'homme, se trouvera dans l'analyse de l'animalité tout entière. L'sinimalité n'a , jusqu'à présent , été considérée que par rapport à ses différences, et non dans ses similitudes , dans ses apparences organiques et non dans ses facultés. Les facultés animales se perfectionnent de proche en proche, suivant des lois à rechercher. Ces facultés correspondept à des forces qui les expriment, et ces forces sont essentiellement matérielles, divisibles. Des acuités matérielles! songez à ces deux mots. N'est-ce pas une question aussi insoluble que l'est celle de la communication du mouvement à la matière, abime encore inexploré , dont le système de Newton a plutôt dépd^cé que résolu la difficulté? Enfin la combinaison constante de la lumière avec tout ce qui e^t 8|if

LOtI$ LAHB£ftT. 119

la terre, Tent un nouvel examen du globe. L'animal du même genre, n'est plus le même sous la Torride, dans l'Inde ou dans le Nord. Entré la yerticalité et l'obliquité des rayons solaires , il se déreloppe une nature dissemblable et pareille qui, la même dans son principe, ne se ressemble ni en deçà ni au delà dans ses résultats. Le phéno* mène qui crève nos yeux dans la comparaison des papiUons du Bengale et des papillons d'Ëarope est bien plus grand encore dans le monde moral. Il faut un angle facial déterminé , une certaine quantité de plis cérébraux pour obtenir Alexan-dre, Newton, Napoléon, Laplace ou Mozart. La vallée sans soleil donne le crétin. Tirez vos conclusions. Pourquoi ces différences dues à la distillation plus ou moins heureuse de la lumière par l'homme? Ces grandes masses humanitaires souffrantes, plus ou moins actives, plus ou moins nourries , plus ou moins éclairées, constituent des difficultés à résoudre , et qui crient contre Dieu. Pourquoi, dans l'extrême joie, voulons-nous toujours quitter la terre? pourquoi l'envie de s'élever dont toute créature est saisie? Le mouvement est une grande ame dont l'alliance avec la matière est tout aussi difficile à expliquer que la pensée. Aujourd'hui la science est une, il est impossible de toucher à la politique sans s'occuper de morale , et la morale tient à toutes les questions scientifi-

leo toms LAIDMBRT.

qaes. H me semble que nous sommes à la veille d'une grande bataille humaine. Les forces sont là ; seulement je ne Tois pas de général

25 Novembre.

Croyeï-moi, mon oncle, il est difficile de renoncer sans douleur à la y\e qui nous est propre , et je retourne à Blois avec un affreux saisissement de cœur. J'y mourrai en emportant des vérités utiles! Aucun intérêt personnel ne dégrade mes regrets. La gloire est-elle quelque chose à qui croit pouvoir aller dans une sphère supérieure? Je ne suis pris d'aucun amour pour la syllabe Lam et la syllabe beri. Prononcées avec vénération ou avec insouciance sur ma tombe , elles ne changeront rien à ma destinée ultérieure. Je me sens fbrt^ énergique, et pourrais devenir une puissance; je sens en moi une vie si lumineuse qu'elle pourrait animer un monde, et je suis enfermé dans une sorte de minéral , comme y sont peut-être effectivement les couleurs que vous admirez au col des oiseaui de la presqu'île indienne. Il faudrait embrasser tout ce monde , l'étreindre pour le refaire. Mais ceux qui l'ont ainsi étreint et refondu , n'ont-ils pas commencé par être un rouage de la machine?

UHTIS LAMBERT. 121

Ndi, je serais broyé. A Mahomet le sabre, à Jésus la croix y à moi la mort obscure. Demain à Bloîs, et quelques jours après dans un cercueil. SaTez- Tous pourquoi? Je suis revenu à Swedenborg.

Quelque olMcuni et diffus que soient ses livres , il s'y trouve les élcmens d'une conception sociale grandiose. Sa théocratie est sublime, et sa religion est la seule que puisse admettre un esprit supérieur. Lui seul fait toucher à Dieu, il en donne soif. 11 a dégagé la majesté de Dieu de ses langes» D l'a laissé là où il est, en faisant graviter autour de lui les créations innombrables et les créatures par des transformations successives qui sont un avenir plus immédiat, plus naturel que ne Test l'éternité catholique. 11 a lavé Dieu du reproche que lui finnt les âmes tendres sur la pérennité des vengeances qui doivent punir les fautes d'un in-stanty système sans justice et sans bonté. Chaque homme peut savoir s'il lui est réservé d'entrer dans une autre vie , et si ce monde a un sens. Cette expérience , je vais la tenter. Cette tentative peut sauver le monde , aussi bien que la croix de Jérusalem et le sabre de l'Alcoran. L'un et l'autre sont fils du désert. Des trente -trois années de Jésus, il n'en est que deux de connues, sa vie si* lencieuse a préparé sa vie glorieuse. A moi aussi il me faut le désert !

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