‹ Histoire intellectuelle de Louis LambertChapitre 5 sur 10 · IV · texte numérisé non relu

IV

Malgré les difficultés de l'entreprise , j'ai cru devoir essayer de peindre la jeunesse de Lambert, cette Tie cachée à laquelle je suis redeyable des seules bonnes heures et des seuls souvenirs agréables de mon enfance. Hormis ces deux années, je n'ai eu que troubles et ennuis. Si plus tard, le bonheur est venu, mon bonheur fut toujours incomplet. J'ai été trè» diffus, sans doute^ mais faute de pénétrer dans l'étendue du cœur et du cerveau de Lambert^ deuxmoU qui représentent imparfaitement les modes infinis de sa vie intérieure ^ il serait presque impossible de comprendre la seconde partie de son histoire intellectuelle, également inconnue et au monde et à moi , mais dont il m'a été permis d'entrevoir, pendant quelques heures , l'occulte dénouement* Ceux auxquels ce livre ne sera pas encore tombé des mains, comprendront, je l'espère , les événemens qui me restent à raconter, et qui forment en quelque sorte une seconde existence à cette créature, pourquoi ne dirais-jepas à cette création! en qui tout devait être extraordinaire.

Quelques jours après son arrivée à Blois, Louis fut mené par son oncle, qui était très désireux de lui procurer des distractions, dans l'une des mai-

lOVIS LAlSBEftT. 123

fons. où il allait habituellement passer la soirée. V/e pauvre prêtre se trouvait dans cette ville dévote comme un véritable lépreux. Personne ne se sou-^ ciait de recevoir un révolutionnaire, un assermenté. Sa société consistait donc en quelques personnes de l'opinion dite alors libérale, patriote ou constitutionnelle , chez lesquelles il se rendait pour fiiire sa partie de wisth ou de boston. Pendant cette soirée , Louis vit une jeune personne que sa position forçait à rester dai cette société réprouvée par les gens du grand monde, mais dont la fortune était assez considérable pour faire supposer que, plus tard, elle pourrait contracter une alliance dans la haute aristocratie du pays.

Mademoiselle Pauline de Yillenoix se trouvait seule héritière des richesses amassées par son grand-père , un juif, nommé Salomon , qui , contrairement aux usages de sa nation , avait épousé dans sa vieillesse une femme de la religion catholique. Il eut un fils élevé dans la communion de sa mère. A la mort de son père, le jeune Salomon acheta , suivant l'expression du temps , une savonette à vilain , et fit ériger en baronie la terre de Yillenoix dont il prit le nom. Il était mort sans avoir été marié, mais en laissant une fille naturelle à laquelle il avait légué la plus grande partie de sa fiartune, et notamment sa terre de Yillenoix. Un de ses oncles , M. Joseph Salomon , fut nommé,

Id4 LOUIS LAHBERT.

par M, de Villenoixy tateur de l'orpheline. Ce vieux juif avait pris une telle affection pour sa pupille j qu'il paraissait vouloir feire de grands sacrifices afin de la marier honorablement. Mais Torigine de mademoiselle de Villenoix et les préjugés que l'on conserve en province contre les juifs, ne lui permettaient pas, malgré sa fortunée! celle de son tuteur, d'être reçue dans cette société tout exclusive qui s'appelle, à tort ou à raison, la noblesse. Cependant M. Joseph Salomon prétendait qu'à défaut d'un hobereau de province, sa pupille irait choisir a Paris un époux parmi les pairs libéraux ou monarchiques. Quanta son bonheur, le bon tuteur croyait pouvoir le lui garantir par les stipulations du contrat de mariage. IMLademoiselle de Villenoix avait alors vingt ans. Sa beauté remarquable, les grâces de son esprit étaient , pour sa fëlicité , des garanties moins équivoques que toutes celles données par la fortune. Ses traits oflEraient dans sa plus grande pureté le caractère de la beauté juive, ces lignes ovales, si larges et si virginales, qui ont je ne sais quoi d'i> déal et respirent les délices de l'Orient , l'azur inaltérable de son ciel, les splendeurs de sa terre, et les fabuleuses richesses de sa vie. Elle avait de beaux yeux voilés par de longues paupières garnies de cils épais et recourbés. Une innocence biblique animait son front. Son teint avait la Uian-

LOUIS LÀKIE&T. 186

cheur mate des robes du lévite. Elle restait habituellemement silencieuse et recueillie y mais ses gestes, ses mouvemens, témoignaient d'une grâce cachée, de même que ses paroles attestaient l'esprit doux et caressant de la femme. Cependant elle n'avait pas cette fraiclieur rosée, ces couleurs purpurines dont les joues de la femme sont décor rées pendant son âge d'insouciance. Des nuances brunes, mélangées de quelcpies filets rougeâtres, remplaçaient dans son visage la coloration , et trahissaieal un caractère énergique , une irritabilité nerveuse que beaucoup d'hommes n'aiment pas à trouver dans une femme, mais qui, pour certains autres, sont l'indice d'une chasteté de sensitive et de passions fières. Aussitôt que Lambert aperçut mademoiselle de Villenoix, il devina l'ange caché sons cette forme. Alors les facultés de son ame , si grandes, u forteai; sa pensée si vive, si exercée; sa pente vers l'extase, tout, en lui , se résolut par un amour sans bornes, par le premier amour du jeune homme, passion d^à si vigoureuse chez les antres, mais que la vivace ardeur de ses sens, la nature do ses idées etson genre de vie durent porter à une puissance incalculable. Cette passion Fut jin abiuie où le malheureux jeta tout, abimeoù la pensée s'.ef{raie de descendre , puisque la sienne si flexible et si aciéréc , s'y perdit. Là , tout est mystère , car tout se passait dans ce monde moral .

126 LOmS LAMBERT.

clos pour la plupart des hommes , et dont il arait cru deviner les lois.

Lorsque le hasard me mit en relation avec son oncle, le bonhomme m'introduisit dans la chambre habitée à cette époque par Lambert. Je voulais y chercher quelques traces de ses œuvres y s'il en avait laissé. Là , parmi des papiers dont le vieillard respectait le désordre aTcc cet exquis sentiment de douleur qui distingue les vieilles geifs , je trouvai plusieurs lettres trop illisibles pour avoir été remises à mademoiselle de Yillenoix. La connaissance que je possédais de l'écriture de Lambert me permit , à l'aide du temps , de déchil&er les hiéroglyphes de cette sténographie créée ipacr l'impatience et par la frénésie de la passion. Emporté par ses sentimens , il écrivait sans s'aperoevoir de l'imperfection des lignes trop lentes à formuler sa pensée. Il avait dû être obligé de recopier ces essais informes où souvent les lignes se confondaient , mais peut-être aussi craignait-il de ne pas donner à ses idées des formes assez déceTantes^ et , dans le commencement , s'y prenait-il à deux fois pour ses lettres d'amour. Quoi qu'il en soit , il a fallu toute l'ardeur de mon culte pour sa mémoire, et l'espèce de fanatisme que donne une entreprise de ce genre pour deviner et rétablir le sens des cinq lettres qui suivent. Ces papiers, que je conserve avec une sorte de piété , sont les seuls

LOUIS LAUERT. 127

t^otgnages matériels de son ardente frassion. Mademoiselle de Yillenoîx a sans doute détruit les véritables lettres qui lui furent adressées y fastes éloquens du délire qu'elle causa. La première de ces lettres y qui était évidemment ce qu'on nomme un brouillon, attestait par sa forme, par son ampleur y ces hésitations, ces troubles du cœur, ces craintes sans nombre éveillées par l'envie de plaire, ces cbangemens d'expression , et ces incertitudes entre toutes les pensées , qui assaillent un jeune homme écrivant sa première lettre d'amour : lettre dont on se souvient toujours , dont chaque phrase est le fruit d'une rêverie , dont chaque mot excite de longues contemplations , où le sentiment , le plus effréné de tous, comprend la nécessité des tournures les plus modestes ; et, comme un géant qui se courbe pour entrer dans une chaumière , se fait humble et petit pour ne pas effrayer une ame de jeune fille. Jamais antiquaire n'a manié ses palimpsestes avec plus de respect que je n'en eus à étudier , à construire ces monumens mutilés d'une souffrance et d'une joie si sacrée pour ceux qui ont connu la même joie et la même souffirance.

' Madcinoisello , quond vous aurez lu celte lettre^ si toutefois vous la lisez, ma vie sera entre vos mains y car je vous aime ; et , pour moi, espérer d'être aimé , c'est la vie. Je ne sais pas si d'autres n'ont point , en vous pariant d'eux , abusé déjà des mots que j'emploie ici pour vous peindre l'état de mon ame. Croyez cependant à la vérité de mes expressions : elles sont faibles mais sincères. Peut-être est-ce mal d'avouer ainsi son amour? Oui , la ^oix de mon cœur me conseillait d'attendre en silence que ma passion vous eût touchée.

LOUIS LAHBERT. 129

afin de la dévorer^ si les muets témoignagfes vous en déplaisaient ; ou pour l'exprimer plus chastement encore que par d'impuissantes paroles , si je irourai^ grâce à vos yeux. Mais, après avoir longtemps écouté les délicatesses dont s'effiraie un jeune cœur, j'ai obéi, en vous écrivant, à l'instinct qui arrache des cris inutiles aux mourans. J'ai eu hefioin de tout mon courage pour imposer silence à la fierté du malheur et pour franchir les barrières que les préjugés mettent entre vous et moi. J'ai dô comprimer bien des pensées pour vous aimer malgré votre fortune ! Enfin, pour vous écrire ne fallait-il pas afironter ce mépris que les femmes réservent souvent à des amours dont néanmoins elles écoutent l'aveu comme une flatterie de plus parmi celles qu'elles reçoivent ou pensent. Aussi tâut-il s'élancer de toutes ses forces vers le bon- !ieur , être attiré vers la vie de l'amour comme l'est une plante vers la lumière, et avoir été bien malheureux, pour savoir vaincre les tortures, les 4ingoisses de ces délibérations secrètes où la raison nous démontre de mille manières la stérilité des vœux cachés au fond dui cœur , et où cependant Tespérance nous fait tout braver. J^étais si heureux de vous admirer en silence , j'étais si complètement abimé dans la contemplation de votre belle ame , qu'en vous voyant, je n'imaginais rien audelà. Non , je n'aurais pas encore osé vous parler ,

lao LOUIS LAIBBERT.

81 je n'avais entendu annoncer votre départ. A quel fupplîce nn senl mot ma livré ! Enfin mon chagrin m'a fait apprécier l'étendue de mon attachement pour vous : il est sans bornes. Mademoiselle , vous ne connaitrez jamais , du moins je désire que jamais vous n'éprouviez la douleur causée par la crainte de perdre le seul bonheur qui soit éclos pour nous sur cette terre , le seul qui nous ait jeté quelque lueur dans l'obscurité de la misère. Hier , j'ai senti que ma vie n'était plus à moi y mais en vous. Il n'est plus pour moi qu'une femme dans le monde, comme, il n'est plus qu'une seule pensée dans mon ame. Je n'ose vous dire à quelle alternative me réduit l'amour que j'ai pour vous. Ne voulant vous devoir qu'à vous-même , je dois éviter de me présenter accompagné de tous les prestiges du malheur : ne sont«ils pas plus actife que ceux de la fortune sur de nobles âmes? Je vous tairai donc bien des choses. Oui , j'ai une idée trop belle de l'amour, pour le corrompre par des pensées étrangères à sa nature. Si mon ame est digne de la vôtre , si ma vie est pure , votre cœur en aura quelque généreux pressentiment , et vous me comprendrez ! H est dans la destinée de l'homme de s'offrir à celle qui le fait croire au bonheur ; mais votre droit est de refuser le sentiment le plus vrai , s'il ne s'accorde pas avec les voix confuses de votre cœur : je le sais. Mais si

LOUIS LAKBKRT. 131

le sort que tous me ferez doit être contraire à mes espérances y mademoiselle , j'invoque toutes les délicatesses de Totre ame yierge , aussi bien que l'ingénieuse pitié de la femme ! Âh ! je tous en supplie à genoux , brûlez ma lettre , oubliez tout ! Ne plaisantez pas .d'un sentiment respectueux et trop profondément empreint dans Ta me pour pouvoir s'en effacer. Brisez mon cœur ! mais ne' le déchirez pas ! Que l'expression de mon premier amour, d'un amour jeune et pur, n'ait retenti qu^ dans un cœur jeune et pur ; qu'il y meure , comme une prière mentale va se perdre dans le sein de Dieu ! Je vous dois djp la reconnaissance. J'ai passé des heures délicieuses occupé à vous voir , m 'abandonnant aux rêveries les plus douces de ma vie. Ne couronnez donc pas cette frêle et passagère félicité par quelque moquerie de jeune fille. Contentez- vous de ne pas me répondre, je saurai bien interpréter votre silence : vous ne me verrez plus. Si je dois être condamné à toujours comprendre le bonheur, et à le perdre toujours; si je suis, comme l'ange exilé, conservant le sentiment des délices célestes , mais sans cesse attaché dans un monde de douleur ^ eh bien ! je garderai le secret de mon amour, comme celui de mes misères. Et , adieu ! Oui , je vous confie à Dieu , que j'implorerai pour vous , à qui je demanderai de vous &ire une belle vie, car je ne vous quitterai

193 LOUIS LAIBERT.

jamais , même chassé de Toire cœur. Autrement , qaelle vaiear auraient les paroles saintes de cette lettre , ma première et ma dernière prière pentêtre ! Je mériterais mes angoisses si je cessais un jour de penser à touH , de tous aimer, heureax ou malheureux !

Vous ne partez pas! Je rais donc aimé! moi, panyre être obscur. Ma chère Patiline, tous ne connaissez pas toute la puissance du regard auquel je crois, et que vous m'avez jeté pour m'annoncer que j'avais été déjà choisi par vous, par vous jeune et belle, qui voyez tout à vos pieds. Pour voils feire comprendre mon bonheur, il fan* drait vous raconter ma vie. Si vous m'eussiez repoussé, pour moi tout était fini. J'avais trop souffert. Oui, mon amour, cebienfeisant et magnifique amonr était un dernier effort vers la vie heureuse dont mon ame avait soif, une ame déjà brisée par

Page 1