‹ Histoire intellectuelle de Louis LambertChapitre 6 sur 10 · IV · texte numérisé non relu

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des traraux inutiles, consumée par des craintes qui me font douter de moi, rongée par des désespoirs qui m'ont souvent persuadé de mourir. Non , personne dans le monde ne sait la terreur que ma fatale imagination me cause à moi-même. Elle m'élève souvent dans les cieux , et tout à coup me laisse tomber à terre d'une hauteur prodigieuse. D'intimes élans de force , quelques rares et secrets témoignages d'une lucidité particulière me disent parfois que je puis beaucoup. Alors j'enveloppe le monde par ma pensée , je le pétris, je le façonne, je le pénètre, je le comprends ou crois le comprendre; mais soudain, je me réveille seul, et me trouve dans une nuit profonde, tout chétif, j'oublie les lueurs que je viens d'entrevoir, je suis privé de secours, et surtout sans un cœur où je puisse me réfugier. Ce malheur de ma vie morale agit également sur mon existence réelle. La nature de mcm esprit m'y livre sans défense aux joies du bonheur comme aux affreuses clartés de la réflexion. Alors voyant avec une même lucidité les obstacles et le succès, suivant ma croyance du moment, je suis heureux ou malheureux. Ainsi, lorsque je vous vis, j'eus le pressentiment d'une nature angélique ; je respirai l'air favorable à ma brûlante poitrine; puis, j'entendis en moi cette voix qui ne trompe jamais, et qui m'avertissait d'une vie heureuse. Mais apercevant aussi toutes lea barrières

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qui nous séparaient, devinant ponrla première fois les préjugés du monde, et les comprenant alors dans toute retendue de leur petitesse, les obstacles m'ef&ayèrent encore plus que la vue du bonheur ne m'exaltait. Aussitôt, je ressentis cette réaction terrible par laquelle mon ame expansive est refoulée sur elle-même. Le sourire que vous aviez fait naître sur mes lèvres se changea tout à coup en contraction amère, et je tâchai de rester froid , pendant que mon sang bouillonnait , agité par mille sentimens contraires. Enfin je reconnus cette sensation mordante a laquelle vingt-trois années pleines de soupirs réprimés et d'expansions trahies ne m'ont pas encore habitué. Eh bien, Pauline, le regard par lequel vous m'avez apnoncé le bonheur a tout à coup réchauffé ma vie et changé mes misères en félicités. Je voudrais maintenant avoir souffert davantage. Mon amour s'est trouvé grand tout à coup. Mqu ame était un vaste pays auquel manquaient les bienfaits du soleil, et votre regard y a jeté soudain la lumière. Chère providence! vous serez tout pour moi, pauvre orphelin qui n'ai d'autre parent que mon oncle. Vous serez toute ma famille, comme vous êtes déjà ma seule richesse, et le monde entier pour moi. Ne m'avez-vous pas jeté toutes les fortunes de l'homme par ce chaste, par ce prodigue, par ce timide regard? Oui, vous m'avez donné une confiance^

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une audace incroyables. Je puis tout maintenant. J'étais revenu à Blois , découragé. Cinq ans d'études au milieu de Paris m'ayaieni montré le monde comme une prison. Je eoncevais des sciences entières et n'osais en parler. La gloire me semblait un charlatanisme auquel une ame vraiment grande ne devait pas se prêter. Mes idées ne pouvaient donc passer que sous la protection d'un homme assez hardi pour moater sur les tréteaux, et parler d'une voix haute aux niais qu'il méprise. Cette intrépidité me manquait. J'allais, brisé par les arrêts de cette foule, désespérant d'en être jamais écouté. J'étais et trop bas et trop haut 1 Je dévorais mes pensées comme d'autres dévorent leurs humiliations. J'en étais arrivé à mépriser la science, parce que je lui reprochais de ne ricQ ajouter au bonheur réel. Mais depuis hier, en moi tout est changé. Pour vous , je convoite les palmes de la gloire et tousles triomphes du talent ! Je veux, en apportant ma tète sur vos genoux , y faire reposer tousles regards dumQpdc, comme je veux mettre dans mon amour tout^ les idées, tous les pouvoirs! La plus immense de^ renommées est un bien que nulle puissance ne peut créer. Ëh bien ! je puis , si je le veux, vous faire ui) lit de lauriers. Mais si les paisibles ovations de la science ne vous satisfaisaient pas, je porte en moi le glaiye et la parole, je saurai courir dans la carrière des honneurs et de

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rambition, oamme d'autres s'y traînent! Parlez, Pauliiie, je serai tont ce que yobs voudret qite je sois. Ma volonté de fer peut tout. Je suis aimé! Armé de cette pensée , un homme ne doit-il pas fiiire tout plier derant lui? Tout est possible à celui qui veut tout. Soyex le prix du succès , et demain j'entre en lice. Pour obtenir un regard comme celui que vous m'avez jeté , je franchirais le plus profond des précipices. Vous m'avez expliqué les fabuleuses entreprises de la chevalerie y et les plus capricieux récits des Mille et une Nuits. Maintenant je crois aux plusfiintasques exagérations de l'amour, et à la réussite de tout ce qu'entreprennent les prisonniers pour conquérir la liberté. Vous avez réveillé mille vertus endormies dans mon être : la patience , la résignation , toutes les forces du cœur, toutes les puissances de i'ame ; je vis par vous , et , pensée délicieuse , pour vous. Maintenant tout a un sens, pour moi, dans cette vie , et je comprends même les vanités de la richesse. Je me surprends à verser toutes les perles de l'Inde à vos pieds ; je me plais à vous voir couchée, ou parmi les plus belles fleurs, ou sur le plus moelleux des tissus , et toutes les splendeurs de la terre me semblent à peine dignes de vous, en faveur de qui je voudrais pouvoir disposer des accords et des lumières que prodiguent les harpes et les étoiles dans lescieux. Pauvre studieux poètç,

ma parole vous offre des trésors qae je n'ai pas! je ne puis tous donner que mou cœur, où tous régnerez toujours : là, sont tous mes biens. Mais n'est-ce donc pas un trésor qu'une étemelle reconnaissance, un sourire dont le bonheur Tariera les expressions , et l'attention constante de mon amour à dcTiner les Tgeux de Totre ame aimante? Un regard céleste ne nous a-t-il pas dit que nous pourrions toujours nous entendre? J'ai donc maintenant une prière à faire tous les soirs à Dieu, prière pleine de tous : — « Faites que ma Pauline soit heureuse i » Mais ne remplirez-Tous donc pas mes jours, comme déjà tous remplissez mon cœur! Adieu, tous que je confie à Dieu !

Pauline? dis-moi si j'ai pu te déplaire eu quelque chose^ hier? Abjure cette fierté de cœur qui fait endurer secrètement les peines causées par un être aimé. Gronde-moi. Depuis hier je ne sais quelle crainte vague de t'avoir offensée répand de la tristesse sur cette vie du cœur que tu m'as faite et si douce et si riche. Souvent , le plus léger voile qui s'interpose entre deux âmes devient un mur d'airain. Il n'est pas de légers crimes en amour ! Si vous avez tout le génie de ce beau sentiment , vous devez en ressentir toutes les souffrances. Mais^

mon cher trésor, sans doute la fsxuXe vient de moi, s'il y a faute. Je n'ai pas l'orgueil de comprendre un cœur de femme dans toute l'étendue de sa tendresse, dans toute la grâce de ses déyouemens, seulement je tâcherai de deviner toujours le prix de ce que tu voudras me révéler dans les secrets du tien. Parle-moi, réponds-moi promptement. La mélancolie dans laquelle nous jette le sentiment d'un tort est bien af&euse, elle eaveloppe la vie et fait douter de tout. Je suis resté pendant cette matinée assis sur le bord du chemin creux, voyant les tourelles de Villenoix , et n'osant aller jusqu'à notre haie. Si tu savais tout ce que j'ai vu dans mon ame ! quels tristes fantômes ont passé devant moi , sous ce ciel gris , dont le froid aspect augmentait encore mes sombres dispositions. J'ai eu de sinistres pressentimens. J'ai eu peur de ne pas te rendre heureuse. Il faut tout te dire , ma chère Pauline. Il se rencontre des momens on l'esprit qui m'anime semble se retirer de moi. Je suis comme abandonné par ma force. Alors, tout me pèse, chaque fibre de mon corps devient inerte, chaque sens se détend, mon regard s'amollit, ma langue est glacée, l'imagination s'éteint , les désirs meurent , et ma forme humaine subsiste seule. Alors, tu serais là dans toute la gioire de ta beauté, tu me prodiguerais tes plus curieux sourires et tes pluâ tendres paroles, il s'é-

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lèyerait une puissance mauyaise qui m'ayeuglerait, et me traduirait en sons diseords la plus ravissante des mélodies. Alors, du moins je le crois, se dresse devant moi je ne sais quel génie raisonneur qui me fait Toir le néant au fond des plus certaines richesses. Ce démon impitoyable fauche toutes les fleurs, ricane des sentimens les plus doux, en me disant : u £h bien! après? » flétrit la plus belle œuvre en me montrant le principe , et me dévoile le mécanisme des choses en m'en cachant les résultats harmonieux. En ces momens terribles où le mauvais ange s'empare de mon être, où la lumière divine s'obscurcit en mon ame sans que j'en sache la cause, je reste triste et je souffre; je voudrais êlre sourd et muet , je souhaite la mort, j'y vois un repos. Ces heures de doute et d'inquiétude sont peut-être nécessaires, elles m'apprennent du moins à ne pas avoir d'orgueil après les élans qui m'ont porté dans les cieux où je moissonne les idées à pleines mains; car c'est toujours après avoir long-temps pan^ouru les vastes campagnes de rintelligence, après des méditations lumineuses, que, lassé, fatigué, je tombe dans ces ténê* bres. £n ce moment, mon ange, une femme de-> vrait douter de ma tendresse, elle le pourrait du moins. Souvent , elle , capricieuse , maladive ou triste, réclamera les caressans trésors d'une tendresse ingénieuse, et je n'aurai pas un regard

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pour la consoler! J'ai la honte, Pauline, de t'a- Touer qu'alors je pourrais pleurer avec toi; mais que rien ne m'arracherait un sourire. Et cependanty une femme trouye dans son amour la force de taire ses douleurs! Elle sait, pour son enfant comme pour celui qu'elle aime, rire en sou£&ant. Pour toi, Pauline, ne pourrai-je donc imiter la femme dans ses sublimes délicatesses? Depuis hier je doute de moi-même. Si j'ai pu te déplaire une ibis, si je ne t'ai pas comprise, je tremble d'être emporté souvent ainsi par mon &tal démon hors de notre bonne sphère. Si j'avais beaucoup de ces momens affreux , si mon amour sans bornes ne savait pas racheter les heures mauvaises de ma vie, si j'étais destiné à demeurer tel que je suis! Fatales questions ! La puissance est un bien fatal présent, si toutefois ce que je sens en moi est la puissance. Pauline, éloigne-toi de moi, abandonne-moi, je préfère souffirir tous les maux de la vie à la douleur de te savoir malheureuse par moi. Mais peut-être le démon n'a-t-il pris autant d'empire sur mon ame que parce qu'il ne s'est point encore trouvé près de moi de mains douces et blanches pour le chasser? Jamais une femme ne m'a versé le baume de ses consolations, et j'ignore si , lorsqu'en ces momens de lassitude , l'amour agitera ses ailes au-dessus de ma tète, il ne répandra pas dans mon cœur de nouvelles forces.

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Peut-être^ ces crûmes mélanoolies sontrelles na ^it de ma solitude , une des souifirances de Taine abandonnée qui gémit et paie ses trésors inconnus par des douleurs inconnues* Aux légers plaisirs , les légères souffrances , aux immenses bonheurs^ des maux inouis. Quel arrêt! S'il était vrai, ne dcYons-nous pas frissonner pour nous , qui som« mes si heureux? Si la nature nous vend les choses selon leur valeur, dans quel abime allons-nous donc tomber? Ah! les amans les plus richement partagés sont ceux qui meurent ensemble au milieu des trésors de leur jeunesse et de leur amour ! Quelle tristesse! Mon ame pressent-elle un méchant avenir? Je m'examine. Je me demande s'il se trouve quelque chose en moi qui doive t'apporter le plus léger souci? Je t'aime peut-être en égoïste? Je mettrai peut-être sur ta chère tête d'amour un fardeau plus pesant que ma tendresse ne sera douce à ton cœur. S'il existe en moi quelque puissance inexorable à laquelle j'obéis^ si je dois maudire quand tu joindras les mains pour {Mrier, si quelque triste pensée me domine lorsque je voudrai me mettre à tes pieds pour jouer av^ toi comme un enfant, ne seras-tu pas jalouse de cet exigeant et fantasque génie? Gomprends-tu bien, cœur à moi, que j'ai peur de n'être pas tout à toi , que j'abdiquerais volontiers tous les sceptres, toutes les palmes du monde pour £aiire

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de toi mon étemelle peniée; pour Tcnr^ dans notre délicieux amour^ nne belle vie et un beau poème; pour y jeter mon ame, y engloutir mes forces, et demander à chaque heure les joies qu'elle nous doit? Mais voilà que reriennent en foule mes sou- Tenirs d'amour, les nuages de ma tristesse Tont se dissiper. Adieu. Je te quitte pour être mieux à toi. Mon ame chérie , j'attends un mot , une parole qui me rende la paix du cœur. Que je sache si j'ai centriste ma Pauline, ou si j'ai été trompé par une douteuse expression de ton visage? Je ne voudrais pas avoir à me reprocher, même après toute une vie heureuse , d'être venu vers toi sans un sourire plein d'amour, sans une parole de miel. Affliger la femme que l'on aime! pour moi , Pauline, c'est un crime. Dis-moi la vérité, ne me fais pas quelque généreuxmensonge^ mais désarme ton pardon de toute cruauté.

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