IV
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Mais est-il possible d'exprimer combien je suis altéré de ces félicités inconnues que donne la possession d'une femme aimée , et auxcpelles deux âmes étroitement unies par l'amour, doivent prêter une force de cohésion e&énée. Sache-le , ma Pauline , je suis resté pendant des heures entières dans une stupeur causée par la yiolence de mes souhaits passionnés , restant perdu dans le sentiment d'une caresse comme dans un goufire sans fond. En ces momens, ma vie entière, mes pensées, mes forces se fondent , s'unissent dans ce que je nomme un désir, faute de mots pour exprimer un délire sans nom ! Et maintenant , je puis t'ayouer que le jour où j'ai refusé la main que tu me tendais par un si joli mouTcment , triste sagesse qui t'a fait douter de mon amour, j'étais dans un de ces momens de folie où l'on médite un meurtre pour posséder une femme. Oui , si j'avais senti la délicieuse pression que tu m'ofirais , aussi Tiyement que ta Yoix retentissait dans mon cœur, je ne sais où m'aurait conduit la violence de mes désirs. Mais je puis me taire et souffrir beaucoup ! Pourquoi parler de ces douleurs quaud mes contemplations vont devenir des réalités? H me sera donc maintenant permis de faire , de toute notre vie, une seule caresse ! Chérie aimée, il y a tel effet de lumière sur tes cheveux noirs qui me forait rester, les larmes dans les yeux, pendant de
longues hefores occupé à voir ta chère personne, si tu ne me disais pas en te retournant : « Finis, tu me rends honteuse! » Demain, notre amour se saura donc! Âh! Pauline! ces regards des autres à supporter, cette curiosité publique me seiTe le cœur. Allons à Yillenoix, restons-y loin de tout. Je voudrais qu'aucune créature ayant face humaine n'entrât dans le sanctuaire où. tu seras à moi. Je voudrais même qu'après nous il n'existât plus, qu'il fut détruit. Oui, je voudrais dérober à la nature entière un bonheur que nous sommes seuls à comprendre, à sentir, et qui est tellement immense que je m'y jette pour y mourir : c'est un abîme. Ne t'efiEraie pas des larmes dont cette lettre est pleine, ce sont des larmes de joie. Mon seul bonheur, nous ne nous quitterons donc plus!
En 1823 , j'allais de Paris en Touraine par la diligence. À Mer, le conducteur prit un voyageur pour Blois. En le faisant entrer dans la partie de la Toiture où je me trouvais , il lui dit en plaisantant : — Vous ne serez pas gêné là, monsieur Lefebyre! En efiet , j'étais seul. A ce nom, en voyant un vieillard à cheveux blancs qui paraissait au moins octogénaire, je pensai tout naturellement à Fonde de Lambert. Après quelques questions insidieuses , j'appris que je ne me trompais pas. Le bonhomme venait de fisiire ses vendanges à Mer, et retournait a Blois. AuRsitôt je lui demandai des
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noayelles de mon ancien faiâanf. Au premier mot , la physionomie da vieil oratorien, déjà graye et fiévère comme celle d'un soldat qui aurait beaucoup soufiËert , derint triste et brune ; les rides de son front se contractèrent légèrement; il serra ses lèvres, me jeta un r^fard équiyoque, et me dit : Vous ne l'ayez pas reyu depuis le collège ?
— Non, ma foi, répondis-)e. Mais nous sommes aussi coupables l'un que l'autre, s'il y a oubli. Vous le sayez , les jeunes gens mènent une yie si aventureuse et si passionnée en quittant les bancs de l'école, qu'il faut se retrouver pour savoir combien l'on s'aime encore. Cependant, parfois, un souvenir de jeunesse arrive et il est impossible de s'oublier tcmt-à-*fait , surtout lorsqu'on a été aussi amis que nous l'étions Lambert et moi. On nous avait appelés le Poèie-ei-Pythagore !
Je lui dis mon nom; mais en l'entendant, la figure du bonhomme se rembrunit encore.
— - Vous ne connaissez donc pas son histoire ! repritr-il. Mon pauvre neveu devait épouser la plus riche héritière de Blois, et, la veille de son mariage , il est devenu fou.
— Lambert, fou! m'écriai-je frappé de stupeur. Et par quel événement? C'était la plus riche mémoire, la tète la plus fortement organisée, le jugement le plus sagace que j'aie rencontrés! Beau génie , un peu trop passionné peut-être pour
la mysticité; mais le meilleur ocrar du mcinde! H hii est doQcarriYë quelque chose de bien extraor* dinaire?
-*- Je Tois que tous l'ayei bien connu! me dit le bonhomme.
Alors depuis Mer jusqu'à Blois, nous parlâmes de mon pauvre camarade, en faisant de longues digressions par lesquelles je m'instruisis des particularités que j'ai d^ rapportées pour présenter les faits dans un ordre qui les rendit intéressans. J'appris à son oncle le secret de nos études, la nai ture des occupations de son nereu; le yieillard me raconta les événemens survenus dans la vie de Lambert depuis que je l'avais quitté. A entendre M. Lefebvre, Lambert aurait donné quelques mar* ques de folie avant son mariage • Mais ces symptômes lui étant communs avec tous ceux qui aiment passionnément, ils me parurent moins caractéristiques lorsque je connus et la violence de son amour et mademoiselle de Yillenoix. En province , où les idées se raréfient , un homme plein de pensées neuves et dominé par un système comme Pétait Louis, pouvait passer au moins pour un original. Son langage devait surprendred'autant plus, qu'il parlait rarement. Il disait : Cet homme n'est pas de mon ciel, là où les autres disaient : Nous ne mangerons pas un mùwt de sel eneembie. Chaque homme de talent a ses idiotismes partieu-
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lien. Plus large est le génie , plus tranchées sont les bizarreries qui constituent les diyeni degrés d'&riginaliié. En proyince ^ un original passe pour on homme à moitié fou. Les premières paroles de H* Lefebyreme firent donc douter de laibliedemon camarade. Tout en écoutant le vieillard , je critiquais intérieurement son récit. Le fait le plus grave était survenu quelques jours avant le mariage des deux amans. Louis avait eu quelques aecès de catalepsie, bien caractérisés. H était resté pendant cinquante-neuF heures immobile, les yeux fixes , sans manger ni parler , état purement nerveux dana lequel tombent quelques personnes en proie a une violente passion ^ phénomène rare , mais dont les médecins connaissent parfaitement les- effets. S'il y avait quelque chose d'extraordinaire, c'est que Louis n'eut pas eu déjà plusieurs accès de cette maladie, à laquelle le prédispo* saient son habitude de l'extase , et la nature de ses idées. Hais sa constitution extérieure et intérieure était si parfaite qu'elle avait sans doute résisté jusqu'alors à l'abus de ses forces. L'exaltation à laquelle dût le faire arriver l'attente du plus grand bonheur humain, encore agrandi chei lui par la chasteté du corps, et par la puissance de l'ame, avait bien pu déterminer cette crise dont il est si difficile de juger les résultats. Les lettres que le hasard a conservées , accusent d'ail-
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leurs asses bien sa transition de l'idéalisme dans lequel il viyait au sensualisme le plus aigu.
Jadis y nous avions qualifié d'admiraUe ce phénomène hxunain dans lequel Lambert Toyait la séparation fortuite de nos deux natures, elles symptômes d'une absence complète de Fètre intérieur usant de ses facultés inconnues sous l'empire d'une cause inobservée. Cette maladie , abime tout aussi profond que le sommeil , se rattachait au système de preuves que Lambert avait données dans son Traité de la Volonté. Au moment où H. Lefobvre me parla du premier accès de Louis, je me souvins tout à coup d'une conversation que nous eûmes à ce sujet, après la lecture d'un livre de médecine.
— Une méditation profonde, une belle extase sont peut-«tre, me dit-il en terminant, des catalepsies incomplètes.
Le jour où il formula si brièvement cette pensée, il avait tâché de lier les phénomènes moraux entre eux , par une chaîne d'effets, en suivant pas à pas tous les actes de l'intelligence , commençant par les simples mouvemens de l'instinct purement animal qui suffit à tant d'êtres , surtout à certains hommes dont les forces passent toutes dans un travail purement mécanique; puis, allant a l'agrégation des pensées , arrivant à la comparaison , à la réflexion , à la méditation , enfin à l'extase et à
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la csatalepsie. Gestes , Lambert cral ayeç la naïve conscience du jeune âge avoir fait le plan d'un beau livre en échelonnant ainsi ces divers degrés des puissances intérieures de rhoinme. Je me rap pelle que , par une de ces fatalités qui font croire à la prédestination, nous attrapâmes le grand Martyrolc^e, où sont contenus les faits les plus curieux sur l'abolition complète de la vie corporelle à laquelle l'homme peut arriver dans les paroxismes de ses facultés intérieures. Alors Lambert, en réfléchissant aux effets du fanatisme, fut conduit à penser que les collections d'idées auxquelles nous donnons le nom de sentiment, pouvaient bien être le jet matériel de quelque fluide que produisent les hommes plus ou moins abondamment suivant la manière dont leurs organes en absorbent les •abstances génératrices dans les milieux où ils vivent. Nous nous passionnâmes pour la catalepsie, et, avec l'ardeur que les enfans mettent dans leurs entreprises, nous essayâmes de supporter la douleur en penêant à autre chose. Nous nous fatiguâmes beaucoup à faire quelques expériences assez analogues à celles dues aux convulsionnaires dans le siècle dernier, fanatisme religieux qui servira quelque jour à la science humaine. Je montais sur l'estomac de Lambert, et m'y tenais plusieurs minutés sans lui causer la plus légère douleur. Mais, malgré ces folles tentatives, nous n'eûmes aucun accès de
catalepsie. Cette digression m'a paru néce^aire pour expliquer mes premiers doutes que M. Lefebvre dissipa complètement.
— Lorsque son accès fut passé, me dit-il , mon neveu tomba dans une terreur profonde , dans une mélancolie dont rien ne put le sortir. Il se crut impuissant. Je me mis à le surveiller avec l'attention d'une mère pour sou enfant , et le surpris heureusement , au moment où il allait pratiquer sur lui-même l'opération à laquelle Origène crut devoir son talent. Alors je l'emmenai promptement à Paris pour le confier aux soins de M. £squirol. Pendant le voyage , Louis resta plongé dans une somnolence presque continuelle , et ne me reconnut plus. A Paris , les médecins le r^ardèrent comme incurable , et conseillèrent unaniment de le laisser dans la plus profonde solitude , en évitant de troubler le silence nécessaire à sa guérison improbable , et de le mettre dans une salle fraîche, où le jour serait constamment adouci. — Mademoiselle de Yillenoix, à qui j'avais caché l'état de Louis , reprit-il en clignant les yeux , mais dont le mariage passait pour être rompu , vint à Paris , et apprit la décision des médecins. Aussitôt elle désira voir mon neveu, qui la reconnut à peine; puis, elle voulut, d'après la coutume des belles âmes, se consacrer à lui donner les soins nécessaires à sa guérison. Elle y aurait été obligée^
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disait-elle, s'il eût été son mari , deyait-elle faire moins pour son amant ? Aussi a-t-elle emmené Louis à YillenoiXy où ils demeurent depuis deux ans.
Au lieu de continuer mon Toyage , je m'arrêtai donc à Blois dans le dessein d'aller Toir Louis. Le bonhomme Lefebyre ne me permit pas de descendre ailleurs que dans sa maison , où il me montra la chambre de son neveu , les liirres et tous les objets qui lui avaient appartenu. A chaque chose , il échappait au vieillard une exclamation douloureuse par laquelle il accusait les espérances que le génie précoce de Lambert lui avait fait concevoir , et le deuil af&eux où le plongeait cette perte irréparable.
— Ce jeune homme savait tout , mon cher monsieur! dit-il en posant sur une table le volume où sont contenues les œuvres de Spinosa. Gomment une tête aussi bien organisée a-t-elle pu se détraquer?
— Mais, monsieur, lui répondis-je, ne serait-ce pas un effet de sa vigoureuse organisation ? S'il est réellement en proie à cette crise , encore tnobservée dans tous ses modes , et que nous appelons folie , je suis tenté d'en attribuer la cause à sa passion. Ses études , son genre de vie avaient porté ses forces et ses facultés à un degré de puissance au delà duquel la plus légère surexcitation devait
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faire céder la nature. L'amour les aura donc brisées ou élevées à une nouvelle expression que peut-être calomnions-nous en la qualifiant sans la connaître.
— Mon cher monsieur , répliqua le vieillard après m'avoir attentivement écouté, votre raisonnement est sans doute fort logique ; mais je ne comprends pas comment Louis s'est affaibli par trop de force. Et quand je le comprendrais , ce triste savoir me consolerait-il de sa perte !
L'oncle de Lambert était un de ces hommes qui ne vivent que par le cœur.
Le lendemain je partis pour Yillenoix. Le bonhomme m'accompagna jusqu'à la porte de Blois. Quand nous fûmes dans le chemin qui mène à Villenoix, il s'arrêta pour me dire : — Vous pensez bien que je n'y vais point. Mais, vous, n'oubliez pas ce que je vous ai dit. En présence de mademoiselle de Villenoix , n'ayez pas l'air de tous apercevoir que Louis est fou.
Puis , il resta sans bouger , à la place où je venais de le quitter, et il me regarda jusqu'à ce qu'il m'eût perdu de vue.
Je ne cheminai pas sans de profondes émotions vers le château de Villenoix. Mes réflexions croissaient à chaque pas dans cette route que Louis avait tant de fois faite, le cœur plein d'espérance, l'ame exaltée par tous les aiguillons de l'amour.
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Les buissons , les arbres, les caprices de cette route tortueuse dont les bords étaient déchirés par de petits rayins , acquirent un intérêt prodigieux pour moi. J'y roulais retrouver les impressions et les pensées de mon pauvre camarade. Sans doute ces conversations du soir, au bord de cette brèche où sa maîtresse venait le retrouver , avait initié mademoiselle de Yillenoix aux secrets de cette ame et si noble et si vaste, comme je le fus moimême quelques années auparavant. Mais le fait qui me préoccupait le plus , et donnait à mon pè^ lerinage un immense intérêt de curiosité, parmi les sentimens presque religieux qui me guidaient , était cette magnifique croyance de mademoiselle de Yillenoix dont le bonhomme m'avait parlé.
Avait-elle , à la longue , contracté la folie de son amant, ou était- elle entrée si avant dans son ame, qu'elle en pût comprendre les pensées même confuses? Je me perdais dans cet admirable problême de sentiment qui dépassait les plus belles inspirations de l'amour et ses dévouemens les plus beaux. Mourir l'un pour l'autre est ,un sacrifice presque vulgaire. Vivre fidèle à un seul amour est un héroïsme qui a rendu mademoiselle Dupuis immortelle. Lorque Napoléon-le-Grand et lord Byron ont eu des successeurs là où ils avaient aimé, il est permis d'admirer cette veuve de Bolingbroke ) mais mademoiselle Dupuis pouvait vivre par les IV. 16
souTenirs de plusieurs années de bonheur y tandis que mademoiselle de Yillenoix n'ayant connn de l'amour que ses premières émotions , m'offrait le type du dévouement dans sa plus large expression. Deyenue presque fbUe , elle était sublime ; mais comprenant, expliquant la folie, elle ajoutait , aux beautés d'un grand cœur , un cbefnl'œuTre de physiologie digne d'être étudié. Lorsque j'aperçus les hautes tourelles du château , dont l'aspect avait dû faire si souvent tressaillir le pauvre Lambert y mon cœur palpita vivement. Je m'étais associé y pour ainsi dire , à sa vie et à sa situation en me rappelant tous les événemens de notre jeunesse. Enfin y j'arrivai dans une grande cour déserte , et pénétrai jusque dans le vestibule du château sans avoir rencontré personne. Le bruit de mes pas fit venir une femme âgée , à laquelle je remis la lettre que M. Lefebvre avait écrite à mademoiselle de Vilïenoix. Bientôt la même femme revint me chercher , et m'introduisit dans une salle basse, dallée en marbre blanc et noir , dont les Persiennes étaient fermées , et au fond de laquelle je vis indistinctement Louis Lambert.
— Asseyez-vous , monsieur , me dit une voix douce qui allait au cœur.
Mademoiselle de Yillenoix se trouvait à côté de moi sans que je l'eusse aperçue, et m'avait apporté sans bruit une chaise que je ne pris pas d'abord.
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L'obscurité était si forte que, dans le premier moment^ mademoiselle de Yillenoix et Louis me firent l'effet de deux masses noires qui tranchaient sur le fond de cette atmosphère ténébreuse. Je m'assis en proie à ce sentiment qui nous saisit presque malgré nous sous les sombres arcades d'une église. Mes yeux y encore frappés par l'éclat du soleil, ne s'accoutumèrent que graduellement à cette nuit fiiGtice.
— Monsieur, lui dit-elle, est ton ami du collée.
Lambert ne répondit pas. Enfin je pus le Toir, et il m'offiît un de ces spectacles qui se gravent à jamais dans la mémoire. Il se soutenait debout, les deux coudes appuyés sur la saillie formée par la boiserie, en sorte que son buste paraissait flé* chir sous le poids de sa tète inclinée sur sa poitrine. Ses cheyeux, aussi longs que ceux d'une femme, tombaient sur ses épaules, et entouraient sa figure de manière à lui donner de la ressemblance avec les bustes qui représentent les grands hommes du siècle de Louis XIV. Son yisage était d'une blancheur par&ite. Il frottait habituellement une de ses jambes sur l'autre par un mouyement machinal que rien n'ayait pu réprimer, et le frottement continuel des deux os produisait im bruit affreux. Auprès de lui se trouvait un sommier de mousse posé sur une planche.
--< n lai arrive très rarement de se coucher , me dit mademoiselle de Yillenoix , quoique chaque fois il dorme pendant plusieurs jours.
Louis se tenait debout comme je le voyais, jour et nuit, les yeux fixes , sans jamais baisser et relever les paupières comme nous en avons l'habitude. Après avoir demandé à mademoiselle de Yillenoix si un peu plus de jour ne causerait aucune douleur à Lambert, sur sa réponse, j'ouvris légèrement la persienne, et pus voir alors l'expression de la physionomie de mon ami. Hélas ! déjà ridé, déjà vieux , déjà blanchi , enfin déjà plus de lumière dans ses yeux , vitreux comme ceux d'un aveugle. Tous ses traits semblaient tirés par une convulsion vers le haut de sa tète. J'essayai de lui parler à plusieurs reprises ; mais il ne m'entendit pas. C'était un débris arraché à la tombe, une espèce de conquête faite par la vie, sur la mort, ou par la mort sur la vie. J'étais là depuis une heure environ, plongé dans une indéfinissable rêverie , en proie à mille idées affligeantes. J'écoutais mademoiselle de Yillenoix , qui me racontait, dans tous ses détails cette vie d'en£ant au berceau. Tout à coup , Louis cessa de frotter ses jambes l'une contre l'autre, et dit d'une voix lente : — Les anges sont blancs.
Je ne puis expliquer l'efiet produit sur moi par cette parole , par le son de cette voix tant ai-
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mëe, dont j'avais si péniblement entendu les aecens. Malg^ moi mes yeux se remplirent de larmes. Un pressentiment inyolontaire passa rapidement dans mon ame et me fit douter que Louis eût perdu la raison. J'étais cependant bien certain qu'il ne me voyait ni ne m'entendait; mais les harmonies de sa Toix qui semblaient accuser un bonheur divin , communiquèrent à ces mots d'irrésistildes pouvoirs. Incomplète révélation d'un monde inconnu, sa phrase retentit dans nos âmes comme quelque magnifique sonnerie d'église au milieu d'une nuit profonde. Je ne m'étonnai plus que mademoiselle de Yillenoix crût Louis parfaitement sain d'entendement. Peut-être la vie de l'ame avait-elle anéanti la vie du corps. Peutêtre sa compagne avait-elle , comme je l'eus alors, de vagues intuitions de cette nature mélodieuse et fleurie que nous nommons dans sa plus large expression : le ciel. Cette femme , cet ange restait toiyours là, assise devant un métier a tapisserie, et chaque fois qu'elle tirait son aiguille , elle regiardait Lambert en exprimant un sentiment triste et doux. Hors d'état de supporter cet affreux spectacle', dont je ne savais pas, comme mademoiselle de Yillenoix, deviner tous les secrets, je sortis, et nous allâmes nous promener ensemble pendant quelques momens pour parler d'elle et de Lambert.
*— Sans doute , me dit-elle , Louis doit paraître fou ; mais il ne l'est pas , si le nom de fou doit appartenir seulement à ceux dont , par des causes inconnues, le cerveau se vicie, et qui n'offîrent aucune raison de leurs actes. Tout est parfaitement coordonné chez mon mari. S'il ne tous a pas reconnu physiquement, ne croyez pas qu'il ne tous ait point vu. Il a réussi à se dégager de son corps, et nous aperçoit sous une autre form0 , je ne sais laquelle. Quand il parle, il exprime des choses merveilleuses. Seulement, assez souvent il achève par la parole une idée commencée dans son esprit ou commence une proposition qu'il achève mentalement. Aux autres hommes, il paraîtrait aliéné; pour moi , qui vis dans sa pensée, toutes ses idées sont lucides. Je parcours le chemin fait par son es^ prit, et, quoique je n'en connaisse pas tous les détours , je sais me trouver néanmoins au hut avec lui. A (pli n'est-il pas maintes fois arrivé de penser à une chose futile et d'être entraîné Ters une pensée grave par des idées ou par des souvenirs qui s'enroulent? Souvent après avoir parlé d^un ohjet frivole , innocent point de départ de quelque rapide méditation, un penseur oublie ou taitles liaisons abstraites qui l'ont conduit à sa conclusion, et reprend la parole, en ne montrant que le dernier anneau de cette chaîne de réflexions. Les gens posés auxquels cette vélocité de vision
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mentale est meonnae, ignorent le trayail intérieur de l'ame, se mettmit à rire du rêveur, Pt le traitent de fon s'il est ooutumier de ces sortes d'oublis. Louis est toujours ainsi. Sans cesse, il voltige à travers les espaces de la pensée , et s'y promène avec une alacrité d'hirondelle. Je sais le suivre dans ses détours. Voilà l'histoire de sa folie. Peutêtre nn jourreviendra-t-il à cette vie dans laquelle nous végétons. Mais s'il respire l'air des cieux avant le temps ou il nous sera permis d'y exister, pourqnoi souhaiterions-nous de le revoir parmi nous? Contente d'entendre battre son cœur, tout mon bonheur est d'être auprès de lui. N'est-il pas tout à moi? Depuis trois ans, à deux reprises je l'ai possédé pendant quelques jours, en Suisse où je l'ai conduit, et au fond de la Bretagne dans une Ile où je l'ai mené prendre des bains de mer. J'ai été deux fois bien heureuse ! Je puis vivre par mes souvenirs.
-«- Mais, lui dis~je, écrivez-vous les paroles qui loi échappent ?
— Pourquoi ? me répondit-elle.
Je gardai le silence. Les sciences humaines étaient bien petites devant cette femme.
— Dans le temps où il se mit à parler, repritelle , je crois avoir recueilli ses premières phrases, mais j'ai cessé de le faire , alors je n'y entendais rien.
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Je les lai demandai par un regard , elle me comprit , et Toici ce que je pus saurer de l'oubli :
Ici-bas, tout est le produit d^une substauce éthé- Bte y hase commune de plusieurs phénomènes connus s&us les noms impropres d'Electricité, Chaleur, Lumière , Fluide galvanique y magnétique , etc. L^ universalité de ses transmutations constitua ce que l'on appelle vulgairement la Matière.
Le cerveau est le matrasoù L\j!mskL transporte ce que , suivant la force de V appareil , chacune de ses organisations peut absorber de cette substahck , et d'oit elle sort transformée en Volonté, fluide qui est l'attribut de tout être doué de mouvement. De là les innombrables formes qu'affecte ^animal et qui sont les effets de sa combinaison avec la substakgs.
En l'homme , la Volonté devient une force qui lui est propre , et qui surpasse en intensité celle de toutes les espèces.. Par sa constante alimentation , elle tient à la substance quelle retrouve dans toutes les transmutations en les pénétrant par la Pensée , qui est le produit de sa combinaison avec toutes les modifications de la substance. Du plus ou moins de perfection de l'appareil humain, viennent les innombrables formes qu'affecte la Pensée, La Volonté s^ewerce par des organes vulgairement nommés les cinq sens qui n'en sont qu'un seul, la faculté de voir? le tact, comme le goût, l'ouïe comme V odorat est une vue adaptée aux transformations de la sdb-
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8TA1ICK qu0 l'homme peut saisir dans ses deux états , transformée et non transformée.' Toutes les choses qui tombent par la forme dans le domaine du sens unique, la faculté de voir, se réduisent à quelques corps élémentaires dont les principes sont dans l'air, dans la lumière , ou dans les principes de Vair et de la lumière. Le son est une modification de l'air; toutes les couleurs sont des modifications de la lumière , tout parfum est une combinaison d'air et de lumière ; ainsi, les quatre expressions de la nature pttt: rapporta l'homme, le son , la couleur, le parfum et la forme ont une même origine, car le jour n^est pas loin où l'on reconnaîtra^ la filiation des principes de la lumière dans ceux de Vair. Sa pensée qui tient à la lumière, s'exprime par la parole qui tient au son.. Pour lui tout proment donc de la 9DBSTMfG£ dont les transformations ne diffèrent que par le NOMBRE , un certain dosage dont les proportions produisent les individus ou les choses de ce que Von nomme les règues.
Quand la substance est absorbée en un notnbre su^sant y elle fcdt de l'homme un appareil d'une énorme puissance , qui communique avec le principe même de la suBstkniX , et agit sur la nature organisée à la manière des grands couratis qui absorbent les petits. La fH>lition met en œuvre cette force indépendante de la pensée , et qui , par sa concentration, obtient quelques-^unes des propriétés
de la suBSTAHcs j comme la rapidité de la lumière , comme la pénétration de l'électricité, comme la faculté de saturer les corps, et auxquels il faut ajouter Vintelligence de ce qu'elle peut. Mais il est en l'homme un phénomène primitif et dominateur qui ne souffre aucune analyse. On décomposera l'homme en entier , Von trouvera peut-être les élémens de la Pefisée et de la Volonté ; mais on rencontrera taujours y sans pouvoir le résoudre , cet X contre lequel je me suis autrefois heurté. Cet X est la Pa- BOLi dont la communication brûle et dévore ceux qui ne sont pas préparés à la recevoir. Elle engendre la SUBSTANCE incessammcnt j en la renouvelant sans cesse.
La colère j comme toutes nos expressions passionnées , est un courant de la force humaine qui agit électriquement; sa commotion, quand il se dégage , agit sur les personnes présentes , même sans qu^elles en soient le but. Ne se rencontre-t-il pas des hommes qui, par une décharge de leur volitian, cohobent les sentimens des masses ? Le fanatisme et tous les sentimens collectifs sont des fleuves de Volonté qui renversent tout.
Si l'espace e Hste , certaines facultés donnent le pouvoir de le franchir avec une telle vitesse que leurs effets équivalent à son abolition. De ton lit aux frontières du monde , il n'y a que deux pas :
LA TOIOWTÉ LA FOI î
lAè faiU ne êoni rien, iU n^exietentpas, il ne subiiête de noue que des idées.
Le inonde des idées se divise en trois sphères : celle de V Instinct, celle des Abstractions , celle de la Spécialité.
La plus grande partie de l'Humanité visible, la partie la plus faible , habite la sphère de Vlnstinctitité. Les Instinctifs naissent , travaillent et meu^ reni sans s'élever au second degré de l'intelligence humaine , l'Abstraction.
A l'Abstraction commence la Société. Si l'Abstraction comparée à V Instinct est une puissance presque divine, elle est une faiblesse inouie, comparée au don de Spécialité qui peut seul nous expliquer Dieu. L'Abstraction comprend toute une nature en germé plus virtuellement que la graine ne contient le système d'une plante et ses produits. De l'abstraction naissent les lois , les arts , les intérêts , les idées sociales. Elle est la gloire et le fléau du monde : la gloire, elle a créé les sociétés; le fléau , elle dispense l'homme d'entrer dans la Spécialité qui est un des chemins de l'infini. L'homme juge tout par ses abstractions, le bien, le $nal , la vertu, le crime. Ses fgrmules de droit, sent ses balances, sa justice est aveugle ; celle de Dieu voit. Tout est là. Il se trouve nécessairement des êtres intermédiaires qui séparent le Règne des Instinctifs du Règne des Abstractifs, et chez les-
quels PInêiinciivité se mêle à l'Abstraciivité dans des proportions infinies. Les uns ont plus d'Instinctivité que d'Abstractivité, et viceTersa que les autres. Puis il est des êtres ches lesquels les deus> actions se neutralisent en agissant par des forces égales,
La Spécialité consiste à toir les choses du monde matériel aussi bien que celles du monde spirituel dans leurs ramifications originelles et conséquent tielles. Les plus beaux génies humains sont ceux qui sont partis des ténèbres de V Abstraction pour arriver aux lumières de la Spécialité, ( Spécialité . species , vue , spéculer, voir tout, et d'un seul coup; Speculam , miroir moyen d'apprécier une chose en la voyant tout entière, ) Jésus était Spécialiste j il voyait le fait dans ses racines et dans ses productions 3 dans le passé qui V avait engendré , «hns le présent oi$ il se manifestait, dans l'avenir oii il se développait ; sa vue pénétrait l'entendement d'auirui, La perfection de la vue intérieure enfante le don de spécialité, La Spécialité emporte l'intuition. L'intuition est une des facultés de l'hosxe ihté- ^ujitidont le Spécialisme est un attribut. Elle agit par une imperceptible sensation ignorée de celui qui lui obéit : Napoléon s' en. allant instinctivement de sa place avant qu^un boulet n'y arrive. Entre la sphère du Spécialisme et celle de V Abstractivité se trouvent , comme entre celle-^ci et celle de l'instine^
ttan de Newton n^esi pag une loi, tnaiê un effet de la loi générale du Mouvement universel.
Le Mouvement en raison de la résistance pro^ duit une combinaison qui est la vie; dès que l'un ou Vautre est plus fort , la vie cesse. Nulle part , le Mouvement n^est stérile , partout il engendre le Nombre ; mais il peut être neutralisé par une résistance supérieure comme dans le minéral.
Le nombre qui produit toutes les variétés y en-^ gendre également l'harmonie qui y dans sa plus haute acception , est le rapport entre les parties et V Unité.
Sans le Mouvement , tout serait une seule et même chose. Ses produits , identiques dans leur es* sence , ne diffèrent que par le nombre qtn a produit les facultés. "^
L'homme tient aux facultés, Vange tient à l'essence.
En unissant son corps à l'action élémentaire y l'homme peut arriver à s'unir à la lumière par son
IHTtRIEUB.
Le Nombre est un témoin intellectuel qui n'appartient qu'à l'homme , et par lequel il peut arriver à la connaissance de la Parole.
Il est un nombre que l'Impur ne franchit pas y le Nombre oi^ la création est finie.
L'Unité a été le point de départ de tout ce qui fut produit , il en est résulté des Composés , mais
184 ums
Im fm doit éên idetUiqme mm eamiwwmeememL De ià cette fermtule ^Hritndle : Vmùé eo mp eeè^ ^ Unité variable y Unité fixe,
L' umi ven est dame la variété dame fuitiié. Ze Meuveateai a été le moyen , le Nombre a été le réeuliat. Lafineêile retour de toutes ekosee à i'umté qui eet Dieu.
Tbou et siPT Mot les dens plue grande Nombres spirituels. .
Tbo» est la formule des Mondes créés, H est le signe spiritael de la création comme il est le signe matériel de la circonférence. En effet. Dieu n'a procédé que par des lignes circulaires. La ligne droite est V attribut de l'infini, jiussi , P homme qui pressent Pin fini , la reproduit-il dans ses œuvres. Okox est le Nombre de la génération. Trois est le Nombre de r existence qui comprend la génération et le produit. Ajoutez le Quaternaire vous avez le sept , qui est la formule du ciel. Dieu est au-dessus , il est l'Unité.
Après aToir été revoir encore une fois Lambert^ je quittai sa femme et revins en proie à des idées si bizarres, si extravagantes que je renonçai, malgré ma promesse , à retourner à Villenoix. La vue de Louis avait exercé sur moi je ne sais quelle influence sinistre. Je redoutai de me retrouver dans cette atmosphère enivrante où Pextase était contagieuse. Chacun aurait éprouvé comme moi l'en-
vie de se précipiter dans l'infini , de même que les soldats se tuaient tous , dans la guérite où s'était suicidé l'un d'eux au camp de Boulogne. On sait que l'empereur fut obligé de faire brûler ce bois, dépositaire d'idées arrivées à l'état de miasmes mortels. Peut-être en était-il de la chambre de Louis comme de cette guérite ? Ces deux faits seraient des preuves de plus en faveur de son système sur la transmission de la Volonté. J'y ressentis des troubles extraordinaires qui surpassèrent les effets les plus fantastiques causés par le thé , le café, le spleen , l'opium , le sommeil et la fièvre, agens mystérieux dont nos têtes subissent souvent les terribles actions.
Peut-être aurais-je pu transformer en un livre complet ces débris de pensée , compréhensibles seulement pour certains esprits habitués à se pencher sur le bord des abîmes , dans l'espérance d'en apercevoir le fond. La vie de cet immense cerveau qui sans doute a craqué de toutes parts comme un empire trop vaste, y eût été développée dans le récit des visions de cet être , incomplet par trop de force ou par faiblesse. Mais j'ai mieux aimé rendre compte de mes impressions que de faire une œuvre plus ou moins poétique. Lambert mourut à l'âge de vingt-huit ans , le 25 septembre 1824, entre les bras de son amie, qui le fit ensevelir dans une des iles du parc de
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Villenoix. Son tombeau consiste en une simple croix de pierre , sans nom , sans date. Fleur née sur le bord d'un gouffre , elle devait y tomber inconnue ayec ses couleurs et ses pnrfîuns inconnus. r4onmie beaucoup de gens incom^r^s, n'avait-il pas souvent voulu se plonger avec orgueil dans le néant pour y perdre les secrets de sa vie ! Cependant mademoiselle de Yillenoix aurait bien eu le droit d'inscrire sur cette croix , les noms de Lambert , en y indiquant la place des siens. Depuis la perte de son mari , cette nouvelle union n'est-elle pas son espérance de toutes les heures ? Mais les vanités de la douleur et du style lapidaire sont étrangères aux âmes fidèles. Villenoix tombe en ruines. L'épouse de Lambert ne l'habite plus, sans doute pour mieux s'y voir comme elle y était jadis. Ne lui a-t-on pas entendu dire naguère : — J'ai eu son cœur , à Dieu son génie l
Au château dé Sache, juin-jtiiliet 1832.