CHAPITRE II La (c minime » Compagnie de Jésus
§ 1. U orgueilleuse formation jésuitique. — ^2. Quelques textes significatifs.
Le F. Jérôme Nadal nous apprend que les Jésuites appelaient parfois leur Institut, non pas Compagnie de Jésus tout court, mais la Minime Compagnie de Jésus. Ainsi, ajoute-t-il, peut-on le voir ici et là dans le texte des Constitutions ;. c'était aussi l'expression habituelle de Saint lénace. Chaque fois qu'il parlait de sa Société, surtout en affaire d'importance, il ne l'appelait que la Minime Compagnie de Jésus.
Faut-il croire à la parfaite sincérité, et du P. Nadal, et des 'Constitutions, et du fondateur ? Nous ne saurions mieux conclure sur ce chapitre qu'en confrontant justement cette humilité verbale et le paradoxal orgueil qui dicte à rencontre tant d'actes et de paroles. Rien ne saurait mieux nous apprendre à discerner des apparences les réalités profondes.
. Car le fait est qu'à comparer cette humble façon de parler d'eux-mêmes avec l'évidente façon d'agir des premiers Jésuites, il devient difïicile de penser qu'ils étaient très intimement pénétrés de la modeste pensée qu'ils exprimaient. Ils semblent avoir été tout au moins fortement tentés de croire tout le contraire, à savoir que la Compagnie à laquelle ils appartenaient était la plus grande, la plus excellente, la plus parfaite de toutes les Compagnies.
Et la preuve en saute aux yeux.
LA MINIME COMPAGNIE
L'orgueilleuse formation jésuitique.
Prenons, par exemple, le Jésuite dès ses premiers pas dans la carrière, et voyons Teiïet Que peut produire sur son âme l'idée qui s'empare d'emblée de son esprit, c'est-à-dire la pensée de sa vocation.
La vocation du Jésuite n'est pas une vocation quelconque de religieux ; c'est un appel spécial,' particulier, privilégié.
Nous sommes les Compagnons du Christ, écrit comme nous l'avons vu, le P. Nadal, par une certaine, illustre et exquise bénignité de Jésus pour nous.
Le Christ Jésus, poursuit-il, embrasse la Compagnie d'une grâce singulière, afin que celui qui y est entré n'y périclite en rien et y fasse rapidement de grands progrès dans la perfection.
Quels que soient les difficultés et les dangers où elle se trouve, (le Christ Jésus) donnera vertu et force à sa Compagnie.
A la suite de telles promesses et de tels présages, qui ne croira, dès qu'il se sentira incliné à entrer dans la Société, qu'elle lui offre un asile supérieur à tous les autres Ordres religieux ?
Qu'on ajoute à cela Texcellence de sa fin, dont nous avons déjà parlé, la sainteté de ses voies, la sécurité du salut assuré à qui meurt dans son sein ; et qu'on dise si l'admission et la persévérance dans un pareil Institut ne devront pas être considérées par le novice comme un don du ciel réservé à de rares privilégiés ?
Et quel monde nouveau, extraordinaire, miraculeusement disposé pour exalter en lui l'idée qu'il s'était formée de son Institut, la profession n'ouvre-t-elle pas à l'élu ?
A ses yeux la Compagnie se présente comme un « cosmos » à part, unique et sans rival.
Sans doute, les Papes, Paul IV en particulier, comme on le verra plus loin, tentèrent de contraindre la Société à se conformer, autant que possible, au droit commun canonique ; mais les Pères, à l'encontre, faisaient tous
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leurs efforts pour échapper à cette rèéle vulgaire et ne se gouverner que par privilèges et exemptions. Et ils y parvinrent.
Le P. Jérôme Nadal çcrit (1) :
La Compagnie ne se gouverne pas en tout ex jure communi, mais (en beaucoup de cas) par ses privilèges propres, (obtenus) de la Sainte Eglise. (2)
Le P. Antoine Astrain raconte que le P. Nicolas Lancicio, s'étant appliqué à trouver les points où l'Institut s'écarte du droit qui régit le reste des Communautés religieuses, en a trouvé au moins cinquante-huit. Mais c'était en ce temps-là, c'est-à-dire au début du XVII® siècle. Aujourd'hui, il en trouverait davantage. Il y en a tant qu'à eux seuls ils forment la plus grande partie des dispositions juridiques réglant l'état religieux des Jésuites; et ni leur recensement ni leur glose ne sont sans fournir matière à des discussions sans fin (3).
Ces exemptions et lois particulières ont procuré à fa Compagnie une situation unique, à part, qui l'isolant de tous les autres Instituts, l'a forcée en quelque sorte à se replier et à se concentrer sur soi-même, à vivre d'une vie renfermée, et étrangère à tout ce qui se passe hors du cercle de ses initiatives ou de son influence.
Dans cette atmosphère d'exclusivisme, se forment ses. affiliés. D'elle ils reçoivent l'empreinte de leur éducation religieuse, intellectuelle et morale.
Le résultat de cette formation anormale, s'il sert aux fins spéciales de la Compagnie, ne peut être par ailleurs que douteux ou funeste.
(1) Episiolœ p. Nadal, t. IV, p. 618.
(2) Dans l'un des deux manuscrits d'où ce texte est tiré, manquent les mots : en beaucoup de cas : « en muchas ». Omission significative.
(3) On sait que le nouveau Code de Droit canon à peine promulgué, les- Jésuites en obtinrent d'emblée la dispense pontificale pour toutes les dispositions incompatibles avec leurs privilèges existants (ou censés tels). A. noter que le nouveau Code, sous l'influence des mêmes Pères, avait restreint sensiblement les droits et privilèges anciens du clergé régulier. C'est un desderniers mauvais tours joués par eux à l'Eglise. E'una vergogna per lst~ Ctiiesa, selon le mot courageux d'un Cardinal. — Note du traducteur.
LA MINIME COMPAGNIE
Membres de cette Société singulière, participant à ses privilèges, successeurs des grands hommes qui Tont fondée, héritiers d'une gloire qu'ils se sentent destinés à accroître, comment ceux qui sont admis à y professer, si dénués qu'ils s'estiment de tous biens matériels, intellectuels ou moraux, pourraient-ils ne se sentir pas entièrement satisfaits de la vocation qu'ils ont embrassée, ne pas aimer et chérir l'Ordre qui les comble de telles faveurs, n'y pas trouver une compensation et un allégement à toutes les mortifications et à tous les sacrifices qu'exige naturellement la vie commune ?
A ce contentement contribuent encore l'union chaque jour plus étroite qui attache le religieux à l'Institut, l'idée de plus en plus glorieuse qu'il s'en forme, son indifférence ou sa répulsion pour tout ce qui n'est pas de la Compagnie. Arrivé à ce point de suggestion, le monde extérieur à la Société n'existe plus pour lui. C'est même un des phénomènes les plus constants qu'on ait soulignés dans la Compagnie dès ses origines.
Le P. Le Fèvre, par exemple, écrit à Saint Ignace (1) :
Certains de ces Messieurs s'étonnent de voir des lettres où il n'est question nulle part des choses de ce monde.
Et son annotateur ajoute :
Parmi les centaines et les milliers de lettres qu'il nous a été donné de lire, écrites par Saint Ignace, ou pour lui par le Père Polanco et d'autres, nous n'en avons vu qu'uNE seule où sont données par occasion des nouvelles de choses temporelles qu séculières.
Ce scoliaste aurait pu même ajouter :
« Non seulement il n'y est pas question des affaires civiles ou profanes, mais pas même des affaires religieuses,, s'il ne s'y trouve mêlé quelqu'un de la Compagnie. Hommes et choses du dehors sont pour les premiers Jésuites comme s'ils n'étaient pas. La pensée de l'Insfîtut, de ses membres et de ses entreprises, les absorbe au point de les rendre aveugles pour tout le reste du monde. »
Intus apparens, dit très justement Aristote, prohibet extraneum. C'est un axiome d'optique non seulement physique, mais intellectuelle et morale, qui se vérifie merci) Cartas y olros escritos del B. Pedro F abro, t. I, p. 93.
veilleusement chez les religieux de la Compaénie. Devant la mention des hommes ou des choses relative à l'Institut, tout disparaît pour les affiliés. Seule subsiste leur Société. C'est une fascination, une obsession, une idée fixe où s'absorbent toutes leurs facultés.
Encore cet état d'esprit, aux premiers temps de la réception des novices, est-il encore souvent chez eux assez inconscient et plus instinctif que réfléchi et délibéré. Il reste, pour ainsi dire, en surface, sans beaucoup de profondeur et n'affecte qu'à demi les facultés de l'âme et les manières d'être.
Mais après qu'ils ont reçu la marque spirituelle que leur ménage la Compagnie, c'est une autre affaire.
Cette marque, ce sont les Exercices qui se chargent de l'imprimer ; et nous parlerons plus tard à loisir de ccn Exercices. Pour le moment, qu'il suffise de noter que leur efficacité est incontestable. Celui qui s'y soumet, non pas huit jours et à la légère, comme il se pratique le plus souvent, mais durant tout un mois, en observant ponctuellement les prescriptions de Saint Ignace, expérimente en lui de tefs changements qu'ils lui laisseront leur empreinte pour le reste, de ses jours.
Lorsque nous traiterons plus loin de ces Exercices, nous verrons par quels procédés ils arrivent à ce résultat, et comment la recette ne peut qu'être infaillible ; et c'est à titre de remarque seulement que nous rappelons ici ce que nous avons dit dans Vlntroduction du cas dii F. Nadal en personne. Or ce cas ne fut pas une exception. Il s'est reproduit des milliers de fois. C'est la réalité commune et ordinaire. Ces Exercices se font, la première fois, quelque temps après l'entrée au Noviciat, et la seconde fois, pour la troisième probation, à la fin des études. C'est par eux que la Compagnie fait vraiment siennes ses recrues, les façonne à son image et à sa ressemblance, donne une direction définitive à leurs idées et à leurs sentiments. C'est par eux que ces éléments nouveaux s'agrègent et se transsubstantient en elle, s'immolent et se consacrent tout entiers à son service. f
Mais cette compénétration ou fusion mutuelle une fois acquise, la Compagnie n'a garde de la compromettre. Elle fait tout, au contraire, pour la maintenir, l'augmenter et la parfaire. Elle évite autant que possible à ses membres tout contact avec le monde extérieur. Elle leur «épargne de rien voir, de rien entendre, de rien savoir.
LA MINIME COMPAGNIE
de s'intéresser â rien, sinon aux personnes et aux êtres de la Compagnie, afin de se réserver tout leur esprit et tout leur cœur.
A commencer par les habitudes ou pratiques de dévotion, et par les méthodes de vie spirituelle qu'ils auraient pu suivre avant leur entrée dans la Société.
Le P. Nadal écrit :
Quiconque, avant d'entrer dans la Compagnie, a contracté une dévotion particulière ou une manière différente de faire oraison, doit l'abandonner pour se conformer à la méthode de la Compagnie, à ses pratiques particulières de piété, avec l'intense désir d'y parvenir et de s'en rendre maître ; s'exercer aux œuvres de la Compagnie; lire, méditer, savourer ce qu'a écrit le Père Maître Ignace, en toute pondération, dévotion et humilité. Par là il acquerra un nouvel esprit, une dévotion particulière à la Compagnie et à tout ce qui la concerne d'une manière suave, forte et facile... avec un esprit persévérant et un dévouement total, l'assistance de l'esprit de la Compagnie et le goût de cet esprit (1).
A rinstar des méthodes d'oraison étrangères à la Compagnie et qui pourraient contrecarrer son influx spécial, est proscrite la lecture de tout livre étranger, même excellent et approuvé par l'Eglise, qui d'une façon ou de l'autre porterait atteinte à cet empire exclusif de la Compagnie sur les siens.
On lit à ce sujet dans les Ordonnances générales pour les Supérieurs locaux :
Les livres spirituels qui, même lorsqu'ils semblent pieux, ne conviennent pas entièrement à notre Institut, comme Tauler Ruysbroeck, Harphius et ainsi de suite, ne doivent pas être permis aux Nôtres en général, sinon avec les plus grandes précautions (2).
(1) Epist. P. Nadal, t. IV, p. 680.
(2) Ordinationes Prsepositorum Generallum et Instructiones ad Provinciales et Superiores Societatis. Avignon, François Seguin, Í8S8. Cap. II, no 1.
« Spiriiuales itèm, qui, licèl pii videantur. Instituto nostro minus con gruunt ùt Taulerus, Rusbrochius, Harphius, et alii hujusmodi, Nostris passim ac sine delectù non permittendi ».
Les vieux textes sont plus explicites encore. Ainsi :
Ordinationes Praepositorum Generalium, Instructiones, et Formulas communes loti Societati. Auctoritate V. Congregationis generalis recofinita. — Romse, In CoUegio Rom. ejusdem Societatis, Anno Domini MDCVI :
« Ac cum etiam inter Scriptores librorum Spiritualium, licet pii inve-
LA LETTRE ET L'ESPRIT
Cette prohibition de certaines œuvres mystiques était du reste conforme aux exemples du fondateur. Le P. Ribadeneira raconte (1) :
Nous nous promenions un jour, après dîner, le P. Ignace et moi, à l'heure habituelle de la conversation et de la promenade, devisant assez loin des autres de choses spirituelles. Mais bientôt le Père s'arrêta et dit à un des Frères : « Regarde, et vois quels sont ceux qui se promènent là-bas ». Le messager y fut et rapporta qu'il s'agissait d'un prêtre des Nôtres conversant avec un novice. Le Père fit venir le prêtre et lui dit r « De quoi parliez-vous avec ce novice ? » Et lui : « Nous nous entretenions des vertus d'humilité et de mortification, et je lui contais ce que j'avais vu et entendu à ce propos du Frère Tegeda (c'était un frère franciscain, que beaucoup tenaient en grande réputation de sainteté), et j'exhortais ce novice à imiter ses vertus ». Mais le Père : « Par hasard, n'y a-t-il donc pas dans la Compagnie des exemples de ces vertus-là à proposer aux novices sans qu'il soit besoin de recourir aux étrangeis ? » Et il lui fit là-dessus une très sévère réprimande. Il raya son nom de la liste de ceux qui sont autorisés à s'entretenir avec les novices et lui défendit absolument de leur adresser désormais la parole.
Avec la même rigueur, on cache aux Jésuites les Vies de Saints, les histoires d'Ordres religieux et tout ce qui pourrait leur suggérer l'idée d'une autre espèce de mérites et de vertus que celles qui se pratiquent dans la Compagnie.
De pair avec cette formation spirituelle, marche l'éducation de l'intelligence.
On soustrait à la connaissance des Ecoliers toute manière de dire ou de penser non conforme aux modèles reçus dans la Compagnie en matière de littérature, de philosophie, de théologie, d'histoire et autres disciplines.
nîantur, quidam tamen insiituti nostri rationi minus videantur congruere r propterea non passim permitiantur, ac sine delectu ; guales sunt Taulerius, Rusbûchius, Henricus Harphius, Auctores Roseti, Artis serviendt Deo, Raymundus Lullus, Henricus Suso, Gertrudis et Mechtildis, aliique hujusmodi. Nihil vero horum librorum uspiam servetur in Nostris Colleiis, nisi ex Prsepositi Provincialis sententia ; cujus erit decernere^ qui-nam, et in quitus locis servandi sint, quosve ex his libris Rectores suis subditis legendas permitiere debeant. Ñeque tamen permittent usum eorum ibrorum, nisi pro eo fempore, quo necessajrium judicabunt. Qui autem libri aliquibus ex nostris permittentur, non habeantur in Bibliothecis, ac ne lis quidem sive publiais locis, sive cubiculis, ubi ab aliis legi possint. — Note du traducteur.
(1) Monumenta Ignatiana t. I, p. 365.
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Mieux encore, comme nous le voyons dans VExamen (1), livre qui, comme on sait, fait partie des Constitutions et de la législation de la Compagnie :
Qu'on lui demande s'il a partagé ou partage encore certaines opinions ou concepts différents de ceux que tiennent communément l'Eglise et les Docteurs approuvés, et s'il est prêt, en ce cas, à s'en remettre à ce qu'on décidera dans la Compagnie de penser à ce sujet.
Les Constitutions ajouteni (2) :
Pour ceux qui n'ont pas encore fait leurs études, il est bon de veiller à ce que tous suivent une commune doctrine, élaborée par la Compagnie comme étant la meilleure et celle qui convient davantage à ses sujets. Celui qui aura déjà fait ses études devra s'accommoder autant que possible à la doctrine commune dans la Compagnie.
Un peu plus loin, dans VExamen (3) :
Qu'on lui demande si, en quelques scrupules, difficultés spirituelles ou autres qu'il a ou qu'il pourra avoir un jour, il en laissera décider pour lui, et suivra l'avis d'autres personnes de science et de bien, dans la Compagnie.
Ailleurs, enfin (4) :
(1) Examen, c. IIÎ, n® 11. a
Interrogatur, an habuerit, vel habeat conceptus aliquos vel opiniones ab iis différentes, quee communius ab Ecclesia et Doctoribus ab eadem approbatis tenentur ; et si quando hujusmodi opiniones animum subierint, num paratus sit ad judicium suum submittendum, sentiendumque, ùt fuerît constitutum in Societate de hujusmodi rébus sentiré opportere.
(2) Consfit. p. VIII, c. 1, n» 8, decl. K.
Cum iis, qui adhuc Utteris operam non dederint, curandum est, ut omnes (ùt plurinaum) eamdem doctrinam, quse in Societate fuerit electa, ùt melior et convenientroTNostris, sequantur. Qui autem studiorum cursum jam peregerit. advertat... quoadejus fieri poterit, doctrinic in Socie tate eommuniori se accommodet.
Examen, c. III, n° 12.
Interroge tur, an quibusvis in scrupuUs, vel difficultatibus spiritua- Ubus, vel aliis quibuscumque, quas patiatur, vel aliquando pati contigerit se dijudicandum relinquet, et acquiesce! aliorum de Societate, qui doctrina et probitate sint prsediti sententiis.
(4) Constit., p. HT, c. I, n» 18.
Idem sapiamus, idem, quoad ejus fieri possit, dicamus omnes, juxta Apostolum. Doctrinse igitur différentes non admittantur, nec verbo in concionibus vel lectionibus publicis, nec scriptis libris qui quidem edi non poterunt in lucem, sinè approbatione atque conseasu Prgepositi Generalis.
LA LETTRE ET L'ESPRIT
Autant que possible, idem sapiamus, idem dicamiis omnes, selon l'Apôtre. N'admettons point de doctrines différentes ni en conversation, ni dans les sermons, ni dans nos leçons en public, ni par livres, lesquels ne se pourront publier sans approbation ou permission du Préposé général.
On voit assez par tous ces textes que quiconque entre dans la Compagnie doit renoncer à toute opinion qui ne vienne pas d'elle, la tenir pour unique maîtresse de son esprit et l'unique rèéle de ses sentiments.
Grâce à cette discipline, on y arrive à la parfaite unité. Ses membres ne pensent, dans l'ordre philosophique, théolo^ique et moral, que ce qu'elle veut qu'ils pensent. Même dans Tordre religieux et ascétique, elle pourvoit à ce qu'ils n'embrassent point d'autres vues et d'autres pratiques que les siennes. Ainsi les pétrit-elle entièrement à son gré, leur refait-elle une intelligence et un cœur tout à elle, une âme à sa propre efïiéie, pénétrée jusqu'au plus intime du souffle ardent qui l'anime.
La suprême, Timmédinte, l'inévitable conséquence, c'Cbit que l'individu fait corps avec la Compagnie. Tous les obstacles ont été écartés, tous les moyens mis en oeuvre pour tout uniformiser, les idées, les intérêts matériels, les affections, les âmes. Rien ne .compte plus dès lors pour l'initié. La Société est devenue le centre de ses préoccupations et tout l'horizon de son cœur. Elle est pour lui la Jérusalem nouvelle, descendue du ciel, enrichie d'autant de grâces que le peut être une institution humaine. Elle est sans tache et sans défaut ; pas une ride ne la dépare. C'est le Tabernacle du Très-Haut. Dieu y a fait sa demeure. Il y communique à ses élus la surabondance de ses trésors. En elle, l'adepte possède l'abrégé de toutes les vertus, la règle de toutes les vérités, la somme de tous les biens auxquels on puisse aspirer en ce monde, le chemin sûr qui mène aux demeureSi éternelles, l'assurance de son salut. j
Or, pour reprendre à ses prémisses notre raisonne-3 ment, une Compagnie qui apparaît à ce point le tout de| ses membres pour leur esprit et pour leur cœur, comment serait-il possible, comment même espérer, naturellement parlant, qu'ils la tiendront en toute sincérité pour
LA MINIME COMPAGNIE
minime, c'est-à-dire pour la plus petite entre les Compagnies ?
C'est une chose irrationnelle, contradictoire, qui contreviendrait à toutes les lois du bon sens et du cours naturel des choses. C'est comme si à un enfant (et Dieu sait à quel point est exacte la comparaison), qui voit en sa mère celle qui lui a donné la vie, son intelligence et son cœur, avide de puiser, dans sa vue, ses paroles et tous ses mouvements, les plus intimes aliments de sa conscience, qui tient tout d'elle, ne voit que par elle, n'espère qu'en elle ; c'est comme si, à ce fils enivré des tendresses maternelles, on imposait de penser et de dire que sa mère est la plus pauvre et la plus misérable des femmes.
Ah ! n'espérez pas non plus ce reniement d'un fils de Saint Ignace ! Mais craignez plutôt qu'à l'égard de celle qu'il appelle notre mère la Compagnie, l'enthousiasmie qu'il ressent ne dépasse plutôt les justes bornes et qu'au lieu de la considérer comme minime entre toutes, il ne la proclame au contraire la plus grande, ne la porte au pinacle du temple et ne mette à ses pieds toute la- terre ; qu'à se voir incorporé lui-même à ce glorieux organisme, il ne succombe à la tentation de se confondre avec lui, de déprécier les autres Instituts et, à l'exemple du pharisien plutôt que de l'humble publicain de l'Evangile, .de rendre grâce à Dieu au nom de la Compagnie : (( Merci, Seigneur, de ce que nous ne sommes pas comme ces gens-là ! »
Quelques textes significatifs.
Hélas ! il en faut convenir, ce danger de l'orgueil n'est pas resté une tentation seulement. Ce fut, de tout temps, le péché propre de la Compagnie, et il l'a précipitée à l'abîme, comme nous le rappellera Clément XIV (1).
(1) Dans son Bref pour l'extinction de In Compagnie, — Note du traducteur. (C/r. /. de Recalde; Le Bref « Dominus ac Redemptor » Paris 1920).
Le fait est tellement évident par ailleurs qu'il ne nécessite pas de longues preuves. Pour en fournir seulement un spécimen ou un indice, reportons notre attention sur Tun des motifs de cet orgueil. C'est celui qui semblerait le moins s'y prêter, à savoir la fin de l'Institut, objet extrinsèque, pour ainsi dire, aux membres de la Compagnie. Voilà cependant ce qui les induit à des accès de vanité que vont pouvoir apprécier nos lecteurs.
Remarquons seulement à l'avance que, rien ne se publiant dans la Compagnie sans examen et sans autorisation des Supérieurs, les passages que nous allons copier ne représentant pas seulement le jugement propre de leurs auteurs, mais portent l'estampille officielle de la Société.
Et qu'on nous permette, ici et là, une note qui remette les choses en place.
Kibadeneira, le premier, a donné le ton à tout l'orchestre.
ia fin de cette Compagnie, disent les Constitutions, est non seulement de viser à notre perfection particulière avec la grâce divine, mais aussi de travailler intensément au salut et à la perfection du prochain (1).
Cette fin n'a rien de spécial à la Compagnie. Elle est celle de tous les prêtres, religieux et même simples fidèles en qui ne s'est pas éteinte la flamme de la charité. Mais il faut l'entendre !
La Compagnie de Jésus, commente Ribadeneira(2), est une Religion non de moines, ni de frères, mais de clercs réguliers^ comme le dit le Saint Concile de Trente. Sa vie n'est ni purement active comme celle des soldats, ni simplement contemplative comme celle des moines. Elle est mixte et embrasse tout ensemble l'action, qu'elle exerce grâce aux œuvres spirituelles, et la contemplation, d'où procède une saine et fructueuse activité. Le but où elle vise, la fin qu'elle envisage, et vers
(1) Examen, c. I, 2.
Finis hiijus Societatis, non solùm saluti, et perfection]' propriarum animanim cum Divina gratia vacare, sed cum eadeni impensé salutem, et perfectionem proximorum incumbere.
(2) Vida de San Ignacio, liv. III, c. II.
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laquelle elle oriente tous ses actes, c'est le salut et la perfectior tant de ses membres que du prochain. Le salut consiste à garder les commandements, et la perfection à suivre les conseils de Notre Seigneur. Et tout se résume en la charité. Aussi celle-ci est-elle la règle et le niveau d'après lequel la Compagnie dispose tout le reste.
Lire ici : devrait disposer, devrait être le niveau, etc.. car promettre et tenir sont deux. La Compagnie a bien pu se proposer les plus belles intentions du monde, la question est de savoir si elle a réussi à mettre en pratique toutes les vertus que lui prête le P. Ribadeneîra.
Mais poursuivons :
Les moyens qu'elle prend pour arriver à ses fins, ajoute le P. Ribadeneira, ce sont tous ceux qui la peuvent aider à fomenter la charité, et les mieux proportionnés à son but, par exemple : prêcher continuellement la parole de Dieu, enseigner aux enfants les rudiments de la Doctrine chrétienne, exhorter les gens à fuir le vice et à embrasser la vertu, leur fournir la méthode pour sortir du péché et prier avec profit, exhorter ^u fréquent usage des Sacrements, visiter les malades, les aider à bien mourir,secourir spirituellement les détenus dans les prisons et les indigents dans les hôpitaux, consoler et venir en :aide autant que possible à toutes les personnes nécessiteuses, faire la paix entre les ennemis, finalement, s'employer aux <£uvres de misécricorde et travailler à ce que se fondent, croissent et se perpétuent dans la République chrétienne toutes les ceuvres de piété (1).
11 est faux que la Compagnie ait recours à tous les moyens de fomenter la charité. Elle en exclut en efïet beaucoup d'excellents et d'efiEicaces, qu'elle ne considère pas comme propres à procurer en même temps son avantage et ce que les Constitutions appellent bonum Societatis. La Compagnie ne se consacre pas davantage à toutes les œuvres de miséricorde ou de piété, mais seulement à celles qui répondent à ses fins. Et en cette matière le Jésuite doit mettre au-dessus de tout et avoir présente d'abord à la pensée la devise que «la formule de rinstitut lui a suggérée comme le principe suprême de ses actes et de ses moindre? pensées : DlEU ET LA Compagnie.
<1) Vid. de S. Ign. liv. III, c. IL
LA LETTRE ET L' ES PRIT
Telle est donc là la, fin de cette Compagnie et de ses ministères^ avait déjà dit le P. Ribadeneira (1) ; et on peut en déduire ce qu'il faut penser de l'Institut ...car une Religion est d'autant plus parfaite et plus excellente, au dire de Saint Thomas, qu'est plus parfaite et plus universelle la fin qu'elle se propose, et que meilleurs et plus assurés sont les moyens qu'elle prend pour y parvenir.
Ce qui importe aussi, c'est que chacun de ceux qui composent la communauté remplisse ses devoirs. Alors, la communauté sera parfaite. Mais que la fin dernière soit plus ou moins excellente en soi ou supérieure î^ux autres, ce n'est souvent qu'un motif d'exalter la vanité individuelle, un prétexte pour oublier toute retenue à l'égard de Dieu et des hommes.
Passons à quelques auteurs plus modernes.
Sa fin (de la Compagnie), dit de son côté le P. Nieremberg (2), est la plus parfaite de toutes. Car c'est une vie mixte, à la fois contemplative et active, vouée principalement aux œuvres de miséricorde spirituelle pour le salut des âmes et le bien de l'Eglise. Lequel genre de vie selon saint Thomas et les autres théologiens, du consentement de tous les Pères, est le plus parfait et celui-là même que professèrent le Christ, notre Maître, et les Apôtres.
La vie de Notre Seigneur fut un modèle pour tous ; mais personne ne peut se flatter de l'imiter à la perfection. Au lieu de discuter si tel ou tel genre de vie ressemble plus ou moins à celui de Notre Seigneur, il serait donc bien préférable que chacun l'imitât dans toute la mesure de ses forces, sans s'embarrasser de ces recherches inutiles et périlleuses qui.se couvrent du manteau de la religion.
Cette fin de notre vie mixte, poursuit le même auteur, se trouve plus expressément déclarée dans les Constitutions de la Compagnie... que dans les Constitutions de n'importe quelle autre Religion, même celle de saint Dominique ou celle de saint François (3).
(1) Vid. de S. Ign., liv. III, c. II.
(2) Nieremberg, Vida de San Ignacio, appendice, Zelo de San Ignacio^ regía I.
(3) Idem, ib,, regla I.
LA MINIME COMPAGNIE
Quelle rage de mettre l'Institut au-dessus de tous les autres Ordres reliéieux ! Au chapitre précédent, la Compagnie les surpassait par la rapidité avec laquelle elle avait obtenu Tapprobation pontificale ; et ici, c'est par sa façon de déclarer sa fin 1
Je ne sais s'il y a un autre Institut dans l'Eglise qui soit plus apte à ces œuvres (de charité) que la Compagnie de Jésus... Saint Ignace a recueilli dans son Ordre toutes les œuvres de charité négligées par les autres Religions (1).
Encore la fâcheuse habitude d'exalter la Compagnie aux dépens, d'autrui !
La Compagnie travaille plus que les autres Ordres religieux,, insiste même ici un autre écrivain du même esprit. Dans les autres Ordres religieux, ne se trouvent pas de médecins des âmes si prompts, si sûrs, si expérimentés. Où vit la race, l'ardeur et la piété des Jésuites, les Pères du troupeau apostolique n'ont pas à se préoccuper beaucoup d'autres ouvriers pour la vigne du Seigneur. Nul ne saurait égaler leurs travaux et leurs sueurs (2).
Et d'autres encore, aggravant toujours cette monomanie : .
Après avoir considéré avec attention l'accroissement de si grands Ordres... et- vu de si grandes choses en cette Compagnie, il semble qu'en elle soient renfermés tous les autres : car s'ils (les autres) ont eu respectivement en partage le courage, la science, des docteurs, des prédicateurs, des maîtres de grande vertu, ce n'est qu'en elle qu'on retrouve tout à la fois (3).
La Compagnie de Jésus n'est pas une unique Religion, mais un ensemble et une somme de toutes les Religions, de tous les lieux, de tous les temps, âges, grands hommes et vertus (4).
La « minime » Compagnie, la voilà... sans masque !
Ceux de la Compagnie portent la marque des bons, qui, selon saint Bernard, est de faire le plus de bien, de souffrir le
(1) Idem, ib. regla III.
(2) P. Keller, Cavea turturis, c. XII.
(3) P. Fr. Jérôme Romain, cité par le P. Neiremberg dans le Zelo de- San Ignacio, regla III.
(4) P. Giarda, cité par le P. Nieremberg, ibid.
plus de maux, de jouir le moins des applaudissements et de la faveur fies hommes. (1).
Et c'est sans doute parce qu'ils ne comptent point sur les compliments du prochain que ces bons Pères s'en gratifient eux-mêmes si généreusement. Soyons francs : croit-on qu'il y ait un autre Ordre religieux dont les membres aient célébré à ce point leurs rèéles, leurs chefs ou leurs faits et é^stes ?
La Compagnie a ceci oe particulier que n'ont pas les autres Congrégations de moines ou de frères, qu'elle s'ordonne d'ellemême, non seulement à la perfection chrétienne, comme n'importe quelle autre, mais à la perfection sacerdotale en son degré spécial et le plus éminent, qui est l'administration des Sacrements, par la Doctrine et la Prédication.
Que fait pourtant le clergé séculier ?
La Compagnie de Jésus, spécialement, ne fait qu'un avec la Religion première des disciples du Christ, Le Christ, en effet, n'a pas seulement fondé la religion en général, mais un véritable Ordre religieux particulier, comme le prouve Suarez (tome III, De Relig. lib. III, c. III), doté d'un Institut spécial. De sorte que ce n'est pas sans raison qu'un docteur a affirmé que (la Compagnie) peut se dire une même institution (ce qui doit s'entendre non de la dignité apostolique, mais de l'emploi ou ministère) avec la Religion des Apôtres, avec la même rigueur d'expression, plus grande encore peut-être, que l'Ordre de Cluny ou celui des Camaldules, quand ils se réclament de la famille religieuse de Saint Benoît. Si bien que Saint Ignace ne fut pas tant l'inventeur d'une Religion nouvelle que le restau- Tateur de l'ancienne.
Voilà déjà qui n'est pas mal ! Faire de Saint lénace le restaurateur d'une « Religion » fondée par le Christ, grâce aux prescriptions sans doute de la délation mutuelle, du compte de conscience, de l'obéissance aveugle, etc.. C'est une... exagération qui frise le blasphème.
Ce qui peut se montrer par quelques exemples ; et voici le premier : C'est qu'à part son caractère sacerdotal, la Compagnie a la même fin que le Collège des Apôtres. Non seulement elle administre les Sacrements, enseigne et prêche comme n'importe qui, mais elle a parcouru toutes les parties du monde pour les convertir et y porter le nom de Jésus.
(1) NiEREMBERG, Zclo de San Ignacio, regla IV. C'est à cet ouvrage qu'appartiennent encore tous les autres textes ci-dessous.
LA MINIME COMPAGNIE
Beaucoup d'autres Tavaient fait avant elle, religieux ou non, sans qu'on en ait mené si èranà tapage !
L'intention de Saint Ignace. — Celui-ci a voulu rénover, grâce à sa Religion, celle qu'avaient suivie en premier lieu les Apôtres. C'est pourquoi il songea d'abord à fonder sa Religion à Jérusalem et de là à envoyer les siens par toute la terre pour convertir le monde. Et sa pensée fut d'imiter en tout la vie apostolique.
Comment le P. Nieremberg a-t-il appris tout cela ? Saint lénace n'en dit rien, et il est même bien probable que jamais pareille idée ne lui est passée par la iête.
A cet effet, Saint Ignace a usé de certains moyens pour la Compagnie, à l'imitation des Apôtres. Ainsi la pauvreté, poussée si loin pour les profès ; l'habit et la vie commune à l'extérieur ; le vœu de parfaite obéissance ; tenir enfin pour principale règle la loi de la charité que l'Esprit Saint imprime dans le cœur des associés.
11 serait curieux d'entendre à ce propos les Apôtres, s'ils pouvaient pénétrer dans les maisons de la Compagnie et voir comment on y mange, on y vit, on y dort, ©te...
Les Constitutions de la Compagnie sont les conseils et avis que le Christ donna à ses Apôtres ; et le sommaire n'en est pas autre chose que la fleur de l'Evangile. Encore celui-ci vise-t-il 1¿ perfection chrétienne en général ; mais, d'une façon toute particulière, les membres de la Compagnie l'observent à l'imitation des Apôtres.
A ce compte, les Constitutions établies par les autres Ordres religieux ne jouiraient donc pas des mêmes prérogatives.
C'est pourquoi Saint Ignace a voulu que sa Religion s'appelât Compagnie de Jésus, comme la société des Apôtres que Nonus Panoplitanus et les autres Pères appellent Compagnie ou compagnons de Jésus,
Autre chose que nous ne savions pas ! Certains Pères «'appliquent bien en effet à eux-mêmes ce texte de Saint Paul (1 Cor. 1, 9) : « Fidèle est Dieu par lequel vous ayez été appelés à la compagnie de son Fils. » Et nous citerons, à ce propos, un trait récent :
LA LETTRE ET L'ESPRIT
Le Cardinal Steinhuber est un religieux de la Compagnie de Jésus. Il se distingue par son esprit et le goût qu'il a défaire des mots. On lui disait un]our qu'il y avait beaucoup de jésuites au Vatican :
— C'est tout naturel, répondit-il, puisque Saint Pierre était de la Compagnie I
Et comme ses auditeurs s'étonnaient, il insista:
— Nierez-vous que Saint Pierre voyageait en la «compagnie de Jésus» ?(1)
Aussi le P. Suarez dit-il qu'un profès instruit, en demeurant dans son humble état, est plus utile à TE^lise que s'il avait accepté un évêché (2).
Les Evêques, en effet, sont, il est vrai, les successeurs des Apôtres, mais pas au même de^ré que les bons Pères !
Et Saint Ignace lui-même assurait que l'Eglise de Jésus- Christ tirerait plus de fruits des membres non évêques de la Société que des autres (3).
Le P. Nieremberé insiste à ce sujet :
De même que l'office épiscopal est l'état le plus parfait qu'il y ait dans l'Eglise et qui rapproche le plus de la sainteté, cette Religion sera donc la plus parfaite, qui se rattachera davantage au ministère épiscopal ; et comme le principal office est pour celui-ci d'enseigner et de prêcher, la Religion qui s'emploie davantage à ces fonctions est donc aussi la plus parfaite. Il est facile de voir combien ce raisonnement s'applique étroitement à la Compagnie de Jésus. (4)
A moins qu'il ne s'applique mieux encore à l'Ordre par exemple des Frères Prêcheurs, dont la mission propre est d'enseigner la parole de Dieu ?..
Les Evêques, dit-on, sont constitués par état dans la souveraine perfection. Ils doivent donc la vivre et la communiquer au prochain. Ils s'y obligent par position, au risque de leur vie, qu'ils doivent exposer pour leurs ouailles. Mais la Compagnie partage toutes ces charges... Elle a été instituée pour être la coadjutrice des Evêques, particulièrement du Siège apostolique... ce qui se fait voir plus expressément par l'imitation
(1) La Semana Católica, año XX, nùm. 19.
(2) Suarez, De Religione Soc. Jesu, t. I, c. VII.
(3) RiBADENEiRA, Vida de San Ignacio, 1. III.
(4) NiEREMBERG, Zclo de San Ignacio, regla IV.
LA MINIME COMPAGNIE
de la vie du Christ et des Apôtres... que suit de toutes ses forces la Compagnie des Jésuites (1),
C'est une obsession !
Ornée de pareilles prérogatives, la Compagnie de Jésus ne peut, bien entendu, d'aucune façon, participer aux défauts, vices, nullités ou causes de corruption, auxquels sont exposées toutes les institutions humaines :
Supérieure en cela à l'Eglise catholique elle-même, dit un écrivain (2) résumant ironiquement les idées qu'expriment là-dessus un grand nombre d'apologistes de la Compagnie, supérieure à l'Eglise cathohque à laquelle les Saints de toutes les époques et de toutes les nuances ont toujours prêché la réformation des mœurs et rappelé l'héroïsme des temps apostoliques, la Société de Jésu§ a constamment marché de vertus en vertus, de progrès en progrès.
Elle est incorruptible :
Il n'y a aucun danger que la Compagnie, après plusieurs siècles, ne ressemble plus à ce qu'elle était, car elle porte en elle les aromates et les condiments qui la préservent de la corruption (3).
Elle va au contraire se perfectionnant saris cesse : si bien [ que les Jésuites plus récents sont toujours meilleurs que leurs prédécesseurs :
Les premiers Pères sont bons, fait-on prophétiser Saint Ignace les seconds seront meilleurs, et à ceux-ci il en succédera d'autres meilleurs encore (4).
C'est la canonisation en bloc et d'avance ; nos bons Pères ont droit à la messe des présanctifiés.
Il semblerait, après Ribadeneira et Nieremberé, qu'il n'est guère possible d'exalter davantage l'Institut. Ils l'ont 'fait supérieur au clergé séculier et régulier, aux Evêques, à l'Eglise. Sans doute ils n'ont
(1) Idem, ib., regla IV.
(2) H. MuLLER, Les Origines de la Compagnie de Jésus y p. 6.
(3) P. Keller, Cauea turturis, c. XVII.
(4) Bartoli, Vie de Saint Ignace, t. II, p. 229.
LA LETTRE ET L'ESPRIT
pas parlé du Pape, ou du moins nous n'en avons pas trouvé menuon dans leurs textes. Mais, en dehors du Souverain Pontife (que d'ailleurs les Jésuites annexent, comme nous l'avons vu, à leur Compagnie), qu'y a-t-il au monde qu'ils n'aient cru inférieur aux Jésuites? Du moins ceux-ci auraient-ils dû s'en tenir là. Mais l'oréueîl aspire toujours plus haut, dit TEcriture. Ne Trouvant plus de point de comparaison sur la terre, ils ont poursuivi le parallèle jusqu'aux cieux. Ainsi le P. Jacques Lainez, le second des Préposés Généraux, dans une lettre écrite à toute la Compagnie, écrit :
D'où il ressort à quel genre de vie supérieur, noble, royaU Dieu vous ^ élevés ; car ni parmi les hommes, ni parmi les anges eux-mêmes, ne saurait se rencontrer un plus sublime office 1 (1)
Passe encore que parmi les pauvres mortels ne se puissent imaginer de plus excellentes fonctions que celles de ces sublimes Pères. Mais parmi les anges ! Le P. Lainez cède manifestement à une sorte d'entraînement oratoire, maïs qui décèle un singulier état d'esprit chez un théologien, au courant de la valeur des mots, chez un chef d'Ordre, habitué à les peser au milieu de contestations et de difficultés sans précédent.
Et l'on reste d'autant plus confondu de ces excès de langage/qu'en même temps, comme nous l'avons vu. ces Pères prétendent nous contraindpe à croire qu'ils appellent très sincèrement leur Institut : La ce minime » Compagnie de Jésus.
Une Institution si sublime, si divine, — cette Sur-^ Eglise, — ne peut cependant moins faire que d'être indéfectible et éternelle. Née avec le Collège apostolique, incarnée dans la personne des douze premiers c( compagnons de Jésus », révélée miraculeusement plus tard à Saint Ignace, approuvée non moins miraculeusement par les Souverains Pontifes, enrichie de toutes sortes de faveurs, elle est devenue nécessaire à l'Eglise, participe à ses vicissitudes, mais aussi à sa transcendance et à ses promesses d'immortalité.
Ecoutons là-dessus, non pas le premier jésuite venu, mais un de ses Généraux, le T. R. P. Claude Aquavîva :
(1) « Inde videre licet ad quam celsnm, nobile et regale genus vivendi vos extulerit ; cum nec in hominibus nec in ipsis angelis uUum exercitium. officiumque sublimius reperiri possit. » (Episf. Praep, Gen.^ p. 3).
LA MINIME COMPAGNIE
Mû, dit-il, par le devoir impérieux de notre charge, nous nous adressons à tous, pour les exciter et les supplier, par les entrailles de Notre Seigneur Jésus-Christ, d'embrasser avec empressement et ferveur notre cause commune, laquelle n'est pas seulement celle de toute la Compagnie, mais celle de l'Eglise universelle de Dieu, aux intérêts de laquelle, sans aucun doute, est très étroitement lié l'état, soit bon, soit mauvais, de cette Religion (1).
D'où il appert qu'attenter à cette Conérééation, machiner quoi que ce soit contre elle, songer à sa réforme ou à sa destruction, c'est attenter contre l'Eglise même, pécher contre son indéfectibilité, mettre en doute l'assistance du Saint Esprit qui la gouverne î
Ainsi en jugèrent encore les mêmes Pères, nommément le Général Laurent Ricci, à la veille de la suppression de la. Compagnie-
Nous avons là-dessus un document officiel ;
L'Empereur (Joseph II) m'a dit, rapporte d'Aubeterre am^ bassadeur de France, que s'étant rendu à la maison professe, appelée le Gesù,pour visiter la chapelle de Saint Ignace, le Général (Ricci) s'était présenté pour le recevoir, et qu'il (l'empereur) lui avait demandé :
— Eh bien, quand laisserez-vous cette soutane ?
Le T. R. P. Général parut très troublé à cette question, mais il y répondit enfin que les temps étaient bien mauvais pour eux, que toute sa confiance reposait en la miséricorde de Dieu et en l'infaillibilité du Pape, qui serait détruite en même temps que la Compagnie, faisant allusion par là à l'approbation donnée par tant de Souverains Pontifes à l'Institut (2).
Cependant, en dépit de cette assurance, le Pape Clément XIV, légitime successeur de Paul I.II et des autres
(1) Epist. Prœpos. Gen., p. 299.
(2) Dépêche de l'ambassadeur de France à Rome, d'Aubeterre, du 31 mars 1769. (Theiner, Histoire du Pontificat de Clément XIV, t. I, p. 208). D'Aubeterre ajoute que l'Empereur saisit toute l'importance et tout le ridicule de la réponse du T. R. P. Laurent Ricci. Il en faisait mille risées. Cette facétie de Joseph II nous remet par ailleurs en mémoire celle que les Pères eux-mêmes se permirent en 1869 à propos d'une brochure du P. Gratry. Celui-ci y combattait l'opportunité de la définition de l'infaillibilité pontificale, et il s'appuyait entre autres sur le fait de la suppression des Jésuites par Clément XIV, si vite rapportée par
LA LETTRE ET L'ESPRIT
Souverains Pontifes qui avaient approuvé et enrichi la Compagnie de tant de faveurs, fulminait le 21 juillet 1773, le fameux Bref Dominus ac Redemptor où on lit :
Assisté et inspiré, comme Nous en avons la confiance, par l'Esprit divin et poussé par le devoir de notre Charge, qui Nous fait la plus stricte obligation de procurer, fomenter, raffermir, jusqu'à épuisement de nos forces, le calme et la tranquillité de la République chrétienne, et d'écarter tout ce qui peut lui causer quelque détriment, si léger soît-il; ayant au surplus considéré que la susdite Compagnie ne peut plus dorénavant produire les fruits abondants et multiples, ni rendre les services pour lesquels elle avait été instituée, approuvée et enrichie de très nombreux privilèges par tant de nos Prédécesseurs ; si bien qu'il est à peine possible ou même tout à fait im.possible, tant qu'elle subsistera, que soit rétablie une paix vraie et durable dans l'Eglise ; mû, en conséquence, par ces causes très graves et poussé encore par d'autres raisons que Nous dictent les lois de la prudence et le meilleur gouvernement de l'Eglise universelle, après mûre délibération, de science certaine, avec la plénitude du pouvoir apostolique, Nous supprimons et éteignons la susdite Compagnie. Nous abolissons et annulons tout et chacun de ses offices, ministères, emplois... ses statuts, us et coutumes, décrets et Constitutions.
C'est assez dire que l'opinion qu'ont les Jésuites de leur Compagnie n'est peut-être pas aussi fondée en droit qu'ils feignent de le croire.
Pie VII. Mais les Pères de Ja Compagnie s'amusèrent de ce qu'ils avaient pris au tragique cent ans plus tôt. Voilà comment,
En este mondo traidor Las cosas son del color Del cristal con que se miran !
" En ce monde trompeur, toutes choses sont de la couleur des lunettes avec lesquelles on les regarde !"
LA PAUVRETÉ