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CHAPITRE I

LÉGENDE SUR LES ORídlÍ^lES DE LA COMPAGNIE

§ Í. L'inspiration de Saint Ignace. — § 2. L'excellence de la Compagnie.

On a vu par ce qui précède que rétablissement de rinstitut se présente au lecteur sous le jour le plus simple. Dieu, inspirateur de toute œuvre bonne, a poussé Saint Ignace et ses compagnons à se rassembler et à renoncer aux richesses et aux honneurs de ce mo.nde, pour se consacrer au service de^ son Eglise.

« Ainsi est-il pieux de le croire », dit Paul III dans la Bulle d'approbation.

Mais ce n'est pas tout que d'être appelé par Dieu à une vie nouvelle. II s'agit d'en déterminer pratiquement l'emploi, les règles, les ressources ; et les fondateurs s*en remirent trop, là-dessus, à leur propre sagesse, pour la rédaction de la fameuse <c formule » soumise au Pape et solennellement sanctionnée par la Bulle du 27 septembre 1540.

Encore si Saint Ignace et les siens s'étaient coatentéi

LA LETTRE ET L'ESPRIT

. d'observer pleinement cette Charte apostolique, rien de plus régulier ni qui prêtât moins aux contestations. Personne n'aurait eu qu'à applaudir. Malheureusement, comme on l'a. vu, les Pères s'y prirent avec beaucoup moins de simplicité et de droiture. Leur volonté fut de « réformer » bon gré mal éré la Bulle, et c'est avec cette restriction mentale qu'ils firent enfin profession

Mais soit ! Cette réforme clandestine d'un acte pontifical, si extraordinaire qu'elle paraisse, passe aux yeux de quelques-uns pour un chef-d'œuvre de sage circons- - pection. Cette manière de faire, peu correcte dans Tordre canonique et disciplinaire, ne les scandalise pas ! Passons donc sur ces vues trop humaines.

Encore faudrait-il que les historiens de la Compagnie s'en tinssent à conter sans éclats de voix les origines de l'Institut, attentifs aux véritables données des documents primitifs. Or, non seulement ils ne se sont pas contentés de cette méthode honnête; mais ils font diamétralement le contraire. Ils ont commencé par dissimuler les faits les plus nécessaires à connaître, comme cette adaptation de la Bulle à des vues particulières; et ils inventent de plus une série de révélations surnaturelles qui ont entièrement dénaturé la physionomie d'Ignace.

L'inspiration de Saint Ignace

Une de leurs premières imaginations, dans l'ordre chronologique, est de feindre que Notre Seigneur, ayant élu le P. Ignace comme fondateur de la Compagnie, dès le temps de son séjour à Manrèse, lui imprima alors dans l'esprit tout le plan de l'Institut, lui «n découvrit les f'ns et les moyens, non seulement en général, mais dans tous les détails- Telle est la légende principale qui court le monde à propos de l'établissement de la Compagnie de Jésus. Légende mille fois exploitée, sous forme de tableaux, estampes, inscriptions, compositions poétiques, etc. Aussi comprendra-t-on qu'il n'est pas possible de la passer ici sous silence ; mais qu'il convient de l'examiner de tout près, afin d'en fixer rauthenticîfé.

LÉGENDE SUR LES ORIGINES 165

Commençons par les déclarations des Souverains Pontifes qu'on allègue en faveur de cette révélation ou illumination surnaturelle : nous examinerons ensuite les autres témoiénages invoqués.

1° Le F. Ribadeneira rapporte, et d'innombrables écrivains Tont répété, qu'après que Saint Ignace eût présenté à Paul III la fameuse « formule », le Souverain Pontife, l'ayant lue, en fut tellement frappé qu'il aurait, comme Pape, déclaré avec admiration :

— Digitiis Dei est hic !

Ce qui voudrait dire ; Ici se montre le doigt de Dieu,, ou bien : Voici Vœuvre même de Dieu. Et il ajouta que, de si modestes débuts, il espérait cependant des fruits nombreux et un grand profit pour l'Eglise (I).

Or, le P. Simon Rodríguez, un des premiers Pères, qui put beaucoup savoir à ce sujet et assista presque à l'événement, reçut un peu plus tard du T.R.P. Everard Mercurian, quatrième Général de la Compagnie, l'ordre de mettre par écrit ces origines de l'Institut ; et son rapport sur l'incident diiïère beaucoup de celui du P. Ribadeneira :

Tout étant réglé, dit-il (les Pères) jugèrent qu'il était ae leur devoir de fairs part de leur projet au Souverain Pontife ; et ils crurent y pourvoir commodément par l'entremise du Cardinal Gaspard Gontarini, patricien de Venise, de la noble famille des Contarini, très affectionné aux Pères, qui passait pour un homme de grande doctrine et de grande piété. Celui-ci, au mois de septembre 1539, gagna donc Tivoli et rendit compte au Pape de la forme de vie que les Pères voulaient instituer et dont j'ai du reste déjà parlé. Il ajouta que les Pères désiraient et demandaient instamment que cette forme de vie ne mourût point avec eux, mais que pussent l'embrasser tous ceux à qui Dieu, dans la suite, en inspirerait l'iniention ; et qu'enfin ils imploraient en toute humilité que cette Religion s'appelât l'Ordre des Clercs réguliers de la Compagnie de Jésus. Sa Sainteté écouta tout avec une grande bienveillance, fit le signe de la croix et, donnant de la main sa bénédiction, répondit j

il) Yida de San Ignacio, lib, II, c. XVIII.

LA LBTTBE ET L'E&PRIT

kNousî bénissfonSy nous louons, nous approuvons.)) Et il ajouta ti'sBmtres pairóles par lesquelles U manifesta que ces Pères lui agréaienx et combien il appréciait le genre de vie auquel ils projetaient de se vouer (1).

Cette relation ressemble peu à celle du P. Ribadeneira : les choses s'y passent au naturel. D'ailleurs, que la « formule » présentée ait été aiîssi sainte qu'on voudra, on ne saurait en conclure que Dieu Tait révélée ni que cette pièce ait requis une illumination spéciale. Le Pape la bénite la loue et Fapprouve, mais ne l'accrédite nullement comme descendue du ciel. Il la donne même si peu pour telle qu'en la confirmant l'année suivante en forme authentique, il a soin de la déclarer ce conforme aux conseils évangéliques et aux décisions canoniques des Saints Pères, selon qu'ils (les Jésuites) l'ont par expérience jugée convenable à la fin qu'ils s'étaient proposée ». De sorte que, selon le Pape, l'expérience, et nullement l'illumination céleste, les avait poussés à k rédaction de cette prétendue Table de la Loi.

2° Autre assertion aussi gratuite :

Que le Seigneur en ait usé ainsi avec notre bienheureux Père Ignace, prétend ailleurs le P. Ribadeneira (2), et lui ait révélé les points les plus essentiels de notre Institut, nous en avons traité tout au long dans le livre que nous avons consacré à sa vie. Et Sa Sainieté Grégoire XIII, dans son Bref Quanto fructuosius, dit expressément que l'Esprit Saint lui inspira le plan de notre Inscitut.

Cette assertion du P. Ribadeneira, quant à sa dernière partie, est fausse. Le Pape Grégoire XIII, dans le Bref cité, dit exactement :

A cette fin le Saint Esprit suscita Ignace de bonne mémoire, fondateur de la même .Compagnie, ainsi que ses compagnons ; iï IteUT donna et confirma par le ministère de ce Siège les moyens excellents et très opportuns (pour arriver à leurs fins).

(1) Simon Rodríguez. ^De origine et progressa Societatis Jésus, p. 76.

(2) P. Ribadeneira, Tratado en el cual se da razón del Instituto de la Compañía de Jesús. Préface. Not. IV.

LÉGENDE SUR LES ORIGINES

liK après quoi, le Saint Esprit poussa Saint Ignace et les siens à embrasser une vie de pauvreté évangélique, comme il meut quiconque à toute bonne œuvre.

C'est ce qu'avaient dit respectivement dans leurs Bulles Paul III et Jules III. Puis le Saint Siège leur accorda et confirma dans la suite, à plusieurs reprises, les moyens appropriés au but qu'ils poursuivaient. Voilà tout ce qu'on saurait tirer de ce document pontifical, et pas davantage- Plus bas, il est vrai, Grégoire XIII poursuit :

Le même Ignàce, mû de Dieu, jugea aue le corps de la Compagnie devait disposeï se3 membres en ordres ex degrés de telle manière que- Mais cette motion divine difíére encore sensiblement d'une révélation de tout ou partie de l'Institut ; c'est une excitation, une grâce d'En-Haut, qui n'implique pas en soi l'illumination proprement dite. C'est donc falsifier les paroles pontificales que de faire remonter jusqu'à la divinité la responsabilité d'actes qu'on ne saurait à aucun point de vue lui attribuer.

'3° Cependant les amateurs de légendes insistent :

Dieu Notre Seigneur, dit le Directoire officiel de la Compagnie (1), communiqua à Saint Ignace, comme chef et fondateur, tout le plan de no+re Institux, et non seulement pour l'extérieur, mais poui? rintérieur et les vcitus propres à l'Institut.

Nous tenons pour certain, insiste le P. Ribadeneira (2), que Dieu Notre Seigneur, qui institua cette Religion de la Compagnie en donnant à notre bienheureux P. Ignace la pensée de la fonder, lui inspira aussi la manière dont il voulait qu'elle le servît et les meilleurs moyens de se maintenir. Car il était impossible autrement à un soldat dépourvu d'instruction d'inventer un plan si admirable d'Ordre religieux et de mettre au jour un Institut si nouveau, si idenâoue dans son essence et à la fois si différent en beaucoup dé détails accidentels des autres Religions. A nous qui vécûmes et travaillâmes avec lui,

(1) Directorium, proem. n° 3.

(2) P. Ribadeneira, Tratado en el cual se da razón del Instituto de la Compañía de Jesús, c. XXIX.

LA LETTRE ET L'ESPRIT

il est constant que le Seigneur lui révéla au moins les points principaux de notre Institut.

Contre cette affirmation hardie du P. Ribadeneira, les faits suivants déposent avec non moins de certitude :

A) Saint Ignace, comme on Ta prouvé jusqu'à l'évidence dans les chapitres précédents, a changé bien des choses à la première formule de l'Institut telle qu'elle fut présentée à Paul III ; signe évident qu'il savait à quoi s'en tenir sur la source très humaine de cette « formule ».

B) Il est bien difficile de définir quels sont les points principaux de l'Institut. Ses propres écrivains ne s'accordent guère là-dessus. Tout ce qu'on peut dire, c'est que certains articles qui passèrent d'abord pour des plus essentiels ont été changés arbitrairement par les Préposés Généraux. Ainsi Saint Ignace lui-même a varié, pour peu de temps, il est vrai, sur la question du chœur, qui semblait fondamentale, sur celle du catéchisme, etc.. Bien plus, les Constitutions donnent au Général la faculté de décider quelles obligations sont principales et lesauelles sont secondaires ; ce qui constitue l'Institut en perpétuel état d'instabilité. Fluctuation sans fin, qu'ii semble difïicile de concilier avec une direction surnaturelle.

C) Saint Ignace en personne l'a confessé au P. Louis Gonzalez de la Cámara : l'idée des Collèges où les Ecoliers se prépareraient à entrer dans la Compagnie ne vint pas de lui, mais du P- Lainez. Et si pareille pensée, si simple, si naturelle, si à la portée de tout le monde, si essentielle à la vie intérieure de la Compagnie, ne lui est pas venue de lui-même ni de Dieu, mais a dû lui être suggérée par un autre, à quoi bon recourir à une illumination miraculeuse et personnelle pour tant d'autres dispositions plus ou moins secondaires ?

Le P. Antoine Astrain, lui-même, dès qu'il est question de la Compagnie, imagine volontiers que tout doit vse passer en dehors du cours normal et providentiel des choses ; il note pourtant, à ce propos, que l'institution des Collèges fut l'œuvre du oc génie » de Lainez. Pour une pareille découverte, il semble qu'une intelligence moyenne pouvait sufïire. Puisque des jeunes gens demandaient à s'agréger aux premiers Pères, quoi de plus naturel en vérité que de les préparer au sacerdoce en

LÉGENDE SUR LES ORIGINES

les réunissant, pour y faire les études indispensables, dans une maison appropriée, sous la surveillance de quelquesuns d'entre les fondateurs ? Toutefois, le « éénie de Lainez exclut tout au moins en cette affaire rintervention miraculeuse de l'Esprit Saint.

4° Saint Ignace, à défaut des Souverains Pontifes, nous aurait-il laissé, en personne, sur son inspiration, quelque document sûr ?

Plusieurs fois, tandis qu'il écrivait les Constitutions, (Saint Ignace) demanda au P. Maître Lainez de lui dire, lui qui avait lu la vie de tous les saints iondateurs d'Ordre, étudié leurs origines et leurs progrès, s'il croyait que Dieu Notre Seigneur eût révélé à chacun d'eux tout ce qui concernait leur Institut, ou bien qu'il eût laissé certaines choses à leur prudence et à leur investigation naturelle. Le P. Lainez, à cette question, répondait qu'à son avis Dieu était l'auteur et la source de toutes ces Religions, qu'il inspirait les principes fondamentaux, les parties les plus essentielles de n'importe quel Institut, et que Lui-même choisissait le chef ei l'instrument principal pour ces fondations. Noire Père concluait alors : « C'est bien ce qu'il me semble aussi » (1).

Malheureusement, cette relation du P. Ribadeneira nous a toujours paru peu digne de foi, ne serait-ce que par l'apparence d'adulation qui y transparaît, tant de la part de Saint Ignace à l'égard du P. Lainez que de la part du P. Lainez à l'égard de Saint Ignace. Le fait de se. croire inspiré de Dieu, sans aucune autre garantie que sa propre persuasion, est, «n outre, une présomption manifeste de la part d'un simple mortel, défectible et sujet ici-bas à toutes sortes de misères, quel que soit son état de grâce ou son degré He vertu. On ne nie pas que la chose soit possible. Toutefois, le P. Lainez qui « avait lu la vie de tous les saints fondateurs d'Ordre » aurait pu dire si, à sa connaissance, aucun saint, même fondateur d'Ordre, s'est jamais considéré lui-même, avec cette complaisance, comme le truchement infaillible de Dieu, surtout en matière aussi précise et aussi délicate que la rédaction, par exemple, des statuts si circonstanciés de

(1) P. Ribadeneira. Vida de San Ignacio, lib. V, cap. I.

LA LETTRE ET L'ESFKIT

la Compagnie. Quelle que soit la quiantité de volumes ou de manuscrits qu'il ait compulsés^ nous doutons qu'il en ait trouvé un seul exemple.

Ceux qui tiennent pour authentique la relation du F. Ribadeneira ont à répondre en outre à toutes, sortes de difficultés que nous spécifierons plus tard- Entre au-' tres, à celle-ci : D'après la Bulle de Paul III, les Constitutions devaient être l'œuvre de tous les compagnons réunis en Conseil. Saint Ignace a donc contrevenu à cette disposition, s'il a décidé de tout par lui-même, d'après une révélation particulière qu'il a cru recevoir de Dieu.

5° Les écrivains de la Compagnie, afin de prouver cette prétendue révélation divine qu'ils attribuent à Saint Ignace, en appellent enfin au témoignage de tous ceux qui ont pu y faire allusion (1).

L'une des plus considérables de ces attestations est celle de î^aint François Xavier. Elle serait même prépondérante en raison de l'autorité qui s'attache à ce grand nom, si elle était aussi claire que le soutiennent les défenseurs de la thèse. L'apôtre des Indes écrit donc, parlant de l'approbation authentique de la Compagnie par Paul III :

Dieu a trouvé bon de manifester par elle (la confirmation canonique) ce qu'il avait donné à sentir en particulier, secrètement, à Ignace son serviteur ei notre Père.

Mais cela est bien vague, et il y a loin de ce « sentiment » occulte à l'illumination éclatante qu'on revendique.

11 faut en dire autant d'une parole du P. llover ard Mercurian qui aurait entendu dire à Saint Ignace que, dans l'Exercice des deux Etendards, « Dieu lui avait découvert le secret et mis devant les yeux la forme et le modèle de cette Compagnie». Cependant la forme de vie décrite dans cette méditation est bien imprécise. On n'y voit rien qui s'applique exactement à l'Institut, sinon cette unique indication qu'il faut combattre sous

(1) Tous ces textes, avec leurs références, se trouvent dans l'Histoire de la Compagnie du P. Astrain.

LÉGENDE SUR LES ORKÜNES

rétendard de Jésus-Christ, expression reproduite au début de la « formule ». Mais de là au plan tout entier d'une Société, encore une fois il y a loin

Le F. Polanco, parlant de la fermeté que montra "Saint Ignace sur certains articles à établir dans Tlnstitut, et qui Tempêcha souvent de se rendre aux meilleures raisons contraires, attribue cette mystérieuse obstination aux connaissances qu'il pouvait recevoir ce par une voie supérieure à la nôtre ». — Ce qui ne prouve pas ^rand'chose en soi. Au surplus, comment concilier • cet entêtement avec Tordre reçu du Pa^ de tout faire <c par conseil » et (c en Conseil » ?

Le P. Jérôme Nadal parle en divers passages de cette prétendue révélation. Traitant de Textase qui ravit Saint Ignace à Manrèse en 1521, c'est-à-dire une vingtaine d'années avant la fondation de la Compagnie : « Il semble, dit-il, avoir reçu au cours de cette extase la connaissance de toute la Compagnie. » Il ajoute : ce Lorsqu'on lui demandait pourquoi il avait institué ceci ou cela, il avait coutume de répondre : Je m'en rapporte ù Manrèse. » Et il conclut :

La raison de tout T Institut de la Compagnie, le P. Ignace 'latiré de cette sublime illuminaiion de son esprit, que par un singulier bienfait de Dieu et un insigne privilège de la divine grâce il reçut peu après sa conversion à Manrèse.

Ce que répète en son Mémorial le P. Gonzalez de la Cámara.

Mais ce double témoignage, bien que non sans importance, n'est pas concluant. En fait de révélations, la plus grande réserve s'impose. Pour y croire, il faudrait des preuves claires et extrinsèques à la personne qui en a été favorisée. Elles font ici défaut.

D'autre part, à l'encontre de ces affirmations gratuites des PP. Polanco, Nadal et Gonzalez de la Cámara, nous en connaissons une autre qui, non seulement les vaut, mais, à notre avis, l'emporte. C'est celle du Bienheureux Pierre Canisius, homme d'une insigne piété et d'une haute culture, qui tenait en outre Saint Ignace en parfaite considération. Quand le P. Pierre de Ribadeneira eut achevé d'écrire la vie du fondateur de la Compagnie, il la lut au B. Pierre Canisius, et celui-ci l'avertit d'y

LA LETTRE ET L'ESPRIT

corriger certains points qu'il nota sur un papier (1), afin que, dans une nouvelle édition, l'ouvrage serrât de plus près la vérité. Or, un des articles qui, au jugement du B. Canisius, avait le plus besoin de correction, était celui des illuminations de Manrèse, au chapitre XI du Livre II de la Vie.

Voici cette note suggestive :

Je ne dirais pas absolument : « Il eut des révélations », mais pluiÔT comme il est rapporté ailleurs : ( Jl reçut beaucoup d'in» ] signes clartés sur les chcses divines » : car je crains que cela ne confirme les calomnies de ceux qui parlent mal de nous comme . d'illuminés.

Ainsi, le Bienheureux, s'il ne nie pas absolument les , révélations de Saint Ignace, du moins veut-il qu'on n'enj parle qu'avec précaution et réserve. Imitons donc cette ^ retenue, car de tout temps, ç'a été matière à contestations et à chicanes que l'incontrôlable domaine des visions.

Reste une dernière difficulté. A supposer authentiques toutes ces relations, il faut donc que, dès 1521, Saint ^ Ignace ait été résolu à fonder un Ordre religieux. Or, 'j les panégyristes ont-ils bien réfléchi aux désaveux que leur inflige à eux-mêmes cette hypothèse ?

Car, à les entendre. Saint Ignace entreprit peu après la révélation supposée, son voyage à Jérusalem, afin d'y travailler à la conversion des infidèles et de fomenter la dévotion aux Lieux Saints témoins de notre Rédemption. Puis, ne pouvant y demeurer, il retourna en Espagne et de passage à Barcelone, songea à entrer dans ùn Ordre religieux déjà établi, mais déchu de sa première ferveur, dans l'intention d'aider à le réformer. Ce qui contredit fortement l'inspiration qu'il aurait reçue de fonder lui-même une Compagnie, à lui révélée de toutes pièces par le Seigneur.

Plus tard encore, il multiplie les tentatives et rassemble autour de lui ses premiers compagnons en vue de mettra en pratique avec eux ses idées mystiques. Jamais, nous dit-on, il ne leur parle de fonder un nouvel Institut,

( 1) Cette note a été publiée au Tome I des Monumenta Ignatiana, p. 714.

LÉGENDE SUR LES ORIGINES

pas même quand il a réussi à s'attacher plus étroitement à Paris ses adeptes. Tous ceux qui ont écrit sur Thistoire de la Compagnie, même les plus anciens, insistent du moins là-dessus, quoique nous soyons persuadé pour notre part quTénace, dès les premiers jours, ait nourri à ce propos des projets, sans doute peu arrêtés quant aux moyens d'exécution, mais très nets sur d'autres points, comme en témoigne sa correspondance. Ainsi le P. Jean de Polanco nous apprend qu'en dehors des neuf amis qui persévérèrent à suivre Saint Ignace, il en compta alors deux ou trois autres; mais que ceux-ci voyant que le' Maître et ses disciples ne se décidaient à rien au sujet d'une fondation religieuse, entrèrent dans TOrdre de Saint François.

Ailleurs, parlant de ceux qui lui restèrent fidèles, il remarque :

Il est à considérer et à tenir pour une grande merveille que ni le Maître Iñigo ni ses compagnons, tout décidés qu'ils fussent à se consacrer du mieux possible au service de Dieu, ne se vouèrent à aucune Religion et, sans rien déterminer au sujet d'un autre Institut qu'ils auraient suivi, sans se hâter de rien faire de ce que devait réaliser la Compagnie, se maintinrent cependant unis.

Finalement, le P. Jacques Lainez écrit dans une lettre au P. Polanco, où il lui rend compte des premiers succès de la Compagnie, à propos de ce que ses compagnons et lui entreprirent à Venise, quand ils s'y rendirent en vue de leur voyage à Jérusalem :

Car notre première intention, depuis notre séjour à Paris jusqu'alors, n'était pas de former une Congrégation, mais de vivre dans la pauyreté, nous dévouant au service de Notre Seigneur et à l'utilité du prochain par la prédication et les soins dans les hôpitaux.

La contradiction qui se dégage de ces témoignages semble péremptoire ; et le moderne historien de la Compagnie a bien vu lui-même la force de ces textes. Il essaie de l'atténuer. D'après lui :

Ces expressions de Lainez et de Polanco, qui paraissent nier toute pensée de fondation, doivent s'enten^^ire de la peu sée collective^ c'est-à-dire de la résolution prise en commun par I tous après mûre délibération, mais non delà pensée privée de Saint Ignace.

IrA. ^LETTRE ET I.'ESPÎIIT

Celui-ci aurait eu très ferme au contraire en son esprit ri-dée de sa Gompaénie, reçue de Dieu dans leurs rapports surnaturels. Mais cette léchappatoire est vaine. Car Saint iénace en personne témoigne à Tencontre; et Îe^ textes suivants montrent à Tevidence que lui-même ne nourrissait alors aucun projet, au sujet du moins de k création prochaine d'un Ordre religieux bien déterminé dont il aurait reçu la claire vue du cieî.

De Venise, à la date du 12 février 1536, il écrit au chanoine D. Jaime Gasador (1) qu'il compte revenir en Espagne, au Carême de Tannée suivante, pour s'y consacrer tout entier à la prédication parmi k population de Barcelone, rien n'étant moins sûr pour lui que Dieu le veuille ailleurs et voué hors d'Espaéne à d'autres travaux.

Le 18 juin 1536, il écrit encore à Sœur Thérèse Rejadella (2) :

S'il plaît ainsi à Notre Seigneur, j'espère que bientôt nous y viendrons (à Barcelone). \

Et finalement, le 24 juin, dans une lettre à maître \. Verdolay (3) :

Avant un an, un peu plus, un ipeu moins, je pense être à | Barcelone.

Ainsi, Saint Ignace pensait alors quitter les compagnons avec qui il avait vécu si longtemps en union d'idéeset de sentiments, pour venir en Espagne prêcher lila Parole de Dieu ; il semble avoir abandonné tout pro-î; jet antérieur d'apostolat en commun et même de liibreflien avec ceux qui devaient être plus tard les colonnesde sa Société ; il avait fixé la date de son arrivée, faîi;te de pouvoir accomplir son voyage à Jérusalem ; il avait choisi la population qu'il comptait évangéliser et les obligations qu'il assumerait â son égard. Comment est-dl possible qu'il ^it entretenu en même temps en son esprl l'idée nette de l'Ordre qu'il était prédestiné â fond bientôt, idée inspirée d'en Haut, à laquelle il ne pou

(1) Mûminarûa IgimiianOy t. I, p, 96.

(2) Mem, \. I, p. 106.

LÉGENií^E SUR I.ES ORIGINES

vait résister &ans péché ^rave ? Tout cela est bien difficile à coRcilier (1).

Aussi les historiens qui se sont en'iaéés mr cette fausse piste s'y sont-t-ils égarés en mille dédales; et nous citerons comme exemple le P. François Suarez, qui écrit, nu tome IV de son ouvrage Snr la Religion (2) :

On attribue cet Institut spécialement à l'Esprit Saint, non seulement à la façon générale dont touxes les œuvres de piété émanent de lui, mais encore parce qu'il a son principe dans la Providence spéciale par laquelle l'Esprit Saint gouverne et défend l'Eglise universelle. Nous voulons dire par là que l'Esprit Saint en ;a tout dicté mot pour mot à Saint Ignace, de sorte qu'il en «st ;pro»prement le seul auteur canonique. Nous voulons dire que, quant à la substance de l'Institut qui consiste à rechercher telle fin par tels moyens principaux, il est à croire que Saint Ignace non seulement a reçu, comme n'importe qui, une impulsion ou inspiration du Paraclet, mais encore une direction très spéciale afin qu'il n'errât pas en ce qui serait le plus expédient pour l'Eglise et pour qu'une œuvre si sainte, si grave, si prudente , pour qu'une aussi immense machine pùt être conçue eit montée par lui... C'est pourquoi je tiens pour certain, en ce qui touche à la substance de l'Institut (et j'entends par là toutes les Co^nstitutions expressément et sans conteste approuvées par le Siège Apostolique), que Saint Ignace fut de telle sorte éclairé^ inspiré et dirigé par le Saint Esprit qu'il n'a point erré et ne s'est pas écarté d'un pas de ce qui convenait pour l'Eglise. Et si quelqu'un pieusement croit que cette inspiration et direction se fit par une spéciale et expresse révélation du Saint Esprit, maintes fois manifeste, il ne dira rien d'étranger à la vérité, comme il est constant par l'histoire de cette vie.

Nous savons combien la vérité est différente de ce récit. Ce qu'il a de plus constant, hélas ! non d'après

(1) Mir objecte encore ici quelques difficultés étrangères à ce long développement. C'est ainsi que les panégyristes, parmi ks « révélations » de Manrcse, relèvent avec grand soin tout ce qu'ils peuvent conjecturer d'heureuv l'our la Compagnie ; mais ils se gardent de faire même allusion à une autre prédiótion du même Saini Ignace touchant la destruction finale de la Compagnie, dont il sera -question -en son lieu. — Note du trad.

(2) Ge tiBKte est tiré du P. Lucas Arcones, dans sa Vie de Satal .Ignace ,^ Hv. VT, c. XIII.

LA LETTRE ET. l'ESPRIT

les biographies plus ou moins tendancieuses de Saint Ignace, mais suivant les documents authentiques et incontestables, c'est, sans doute, sa ferme volonté de réaliser un jour, sous une forme ou sous une autre, sa conception très particulière de la vie spirituelle, mais aussi ce que nous avons rapporté des hésitations, des essais tâtonnants, sans parler des accrocs aux règles tracées par le Saint-Siège, par lesquels le fondateur est passé avant, pendant et après le montage de cette immense machine que fut la Compagnie Et si quelqu'un par conséquent croit que cela ne s'est pas pu faire par l'opération dn -Saint Esprit, il ne dira rien de fort étranger à la vérité.

Même, on trouvera sans doute étrange qu'un homme ■de la réputation et du talent de Suarez se soit livré à de pareilles divagations. Mais il n'y a pas de quoi s'étonner. Plus d'un esprit aussi docte et aussi avisé que lui a donné dans les mêmes erreurs et de semblables équivocues. Et c'était inévitable. Dès le début, la Compagnie a pris 5oin, comme nous le montrerons en son lieu, de soustraire à la vue de ses membres, quantité de faits et de pièces susceptibles d'éclairer ses origines. Tous ont cru que les choses s'étaient passées comme certains les contaient. La Vie de Ribadeneira contenait le canon de tout ce qu'il était possible et opportun de savoir sur le saint fondateur. On ne chercha pas plus loin, et nul n'avait le moyen de pousser davantage les investigations-. Les Bollandistes, sans doute, eurent en mains toutes les pièces du procès ; ils ont fait montre bien souvent ailleurs de jugement et de sagace critique historique ; mais dès qu'il s'est agi de Saint Ignace et de l'Institut, ils s'en sont tenus aux flatteuses légendes qui, de leur temps, avaient prévalu. Ils ont caché beaucoup de choses, trié les documents, usé d'artifices qui ne sont poinr admis entre savants consciencieux. De ces défaillances, nous avons donné des exemples et recommencerons à l'occasion. Quant à savoir si la faute en est à eux tout entière ou si cette attitude incorrecte leur a été imposée par d'autres, c'est une afíaire où nous ne pouvons entrer.

Par bonheur, les choses se sont quelque peu améliorées dans les derniers temps. Aujourd'hui, grâce aux recueils récemment publiés, nous pouvons marcher d*un pas plus sûr. Nous pouvons en savoir, sur les origines de la Compagnie, beaucoup plus long que n'en apprirent les plus anciens Pères, y compris Ribadeneira, Nadal et les

LÉGENDE SUR LES ORIGINES

autres. Si l'on avait connu ces pièces à certaines épo- .ques et dans certaines occasions, il est probable Que J'histoire intérieure de la Compagnie eût suivi un tout autre cours. Elles restèrent iénorées : de là les erreurs et les grandes fictions historiques, comme les appelle Je F. Astrain, qui défigurent ces origines.

L'excellence de la Compagnie

Donnons un exemple encore de ces fictions. De cette idée d'un Saint Ignace visionnaire et illuminé, réglant par révélation jusqu'au moindre détail de son Institut, il n'y avait qu'un pas à faire pour considérer la Compagnie comme une Jérusalem nouvelle, descendue du ciel, toute pure, toute belle, ornée des plus hauts privilèges, enrichie de toutes les prééminences. On ne saurait donner même un résumé de ces belles imaginations. Ce sont des livres entiers qui chantent ce dithyrambe.

Mais s'il n'est pas possible d'en rendre un compte satisfaisant, du moins peut-on présenter quelques extraits de ces hautes fantaisies, moins pour les réfuter que pour avoir occasion de donner un éclaircissement sur plusieurs points particulièrement embrouillés par des panégyristes effrénés.

Le P. Nicolas Lancicio (1), traitant de cette Institution surnaturelle de la Compagnie, parle de quatre classes de prérogatives qui ont découlé pour elle de cette intervention divine en son établissement.

A savoir :

1. — L'Institut de la Compagnie a été confirmé la première fois par Bulle pontificale, dès que Saint Ignace le demanda au Pape et plus vite que l'Institut des Frères Prêcheurs ou des Frères mineurs, bien que leurs fondateurs aient joui en leur temps d'une réputation de sainteté plus grande que Saint Ignace. Car Innocent III à qui Saint Dominique et Saint François demandèrent confirmation de leurs Ordres respectifs,

(1) De prœstantia Insf. Soc. Jcsu, c. II, n. 43.

LA LETTRE ET L ESPRIT

ne la leur accorda point... Ce fut Honorius III seulement qui confirma ces deux Ordres religieux... Tandis que Saint Ignace,. dès qu'il sollicita l'approbation de sa Compagnie, l'obtint sur le champ par oracle de vive voix et reçut la Bulle de confirmation le 27 septembre 1540.

Toute comparaison est odieuse, surtout entre Ordres religieux. Il n'est donc ni utile ni décent de discuter ici les rapprochements historiques du P. Lancicio. Qu'il suffise de noter que si Saint Dominique et Saint François avaient mis en jeu, pour obtenir ce qu'ils demandaient, tous les moyens dont a usé Saint Ignace, ils n'auraient pas eu sans doute à attendre aussi longtemps.

Et puisque les Jésuites osent bien se glorifier de l'absence de tous moyens humains pour l'établissement de leur Institut, rappelons d'un mot quelques-uns de ceux qui cependant intervinrent.

Le F. Simon Rodríguez parle clairement du mal qu'on prit pour obtenir l'approbation (1).

On sait, d'autre part, que les Fères s'étaient rendu favorables les personnages suivants qui joignirent aux leurs de puissantes instances :

Le Cardinal Contarini, vénitien de noble ascendance et l'un des sujets les plus considérables et les plus influents de la Cour de Rome.

Don Fetro Ortiz, envoyé de Charles-Quint, très ami de Saint Ignace, son confesseur.

Don Fedro Mascareñas, ambassadeur du roi de Portugal, très ami des Pères. Il partit de Rome avfec Saint François Xavier dans les premiers mois de 1540 et, arrivé à Lisbonne, insista de telle sorte auprès du roi Jean III pour qu'il demandât au Pape, par écrit, la confirmation de la Compagnie, que cette lettre est regardée comme ayant eu une influence décisive pour la conclusion de cette affaire.

Doña Marguerite d'Autriche, fille naturelle de Charles- Quint, demeurait alors à Rome, mariée à Octave Farnèse, petit-fils lui-même du Pape Paul III, par son père le fameux Pierre-Louis Farnèse. Cette grande dame se montra très amie des Pères, dès leur arrivée à Rome. Elle se confessa d'abord au P. Coduri, puis au P. Lainez, enfin à Saint Ignace. Et son intervention fut d'un graniï poids en leur faveur.

(1) Simon Rodríguez, De Orig. Instit. Soc. Jesu, p. 83.

LÉGENDE SUR LES ORIGINES

Le Cardinal Farnèse, beau-frère de Doña Marguerite, âgé de dix-huit ans, petit-fils du Pape ; très ami des Pères, qui le lui rendaient bien, au ^rand étonnement de tous, car sa conduite laissait beaucoup à désirer dans cette première verdeur de sa jeunesse. Il favorisa leur établissement.

Quantité d'autres personnages d*un rang moins élevé les aidèrent également à faire reconnaître leur In-stitut.

Peí fut, par-dessus tout, Pierre Codacio, prêtre romain, qui se joignit à Saint Ignace et aux siens dès leur arrivée à Rome et mit à leur disposition sa personne et ses biens. L'emploi qu'il tenait à la Curie lui fournit l'occasion de leur rendre de grands services.

Les Pères ne négligèrent point d'ailleurs les Evêques des diocèses où ils travaillaient et leur firent envoyer à Rome des lettres recommandant leurs personnes et leur ministère.

11 faut enfin faire entrer en ligne de compte, en dehors de ces pratiques, la constance, la ténacité, la force de volonté vraiment surprenante de celui qui fut le chef et le guide de cette petite troupe d'hommes résolus

.Tout ce qu'on a pu dire de la fermeté et de la vigueur d'âme de Saint Ignace est au-dessous de la réalité maxime était que, pour le service de Dieu, il faut recourir à tous les moyens honnêtes et possibles, et en même temps ne se fier à aucun de ces moyens, mais seulement avoir confiance dans le Seigneur pour qui on les prend.

11 se lançait dans ses entreprises, comme s'il n'espérait aucun secours de Dieu et ne comptait que sur luimême, et il se reposait à la fois sur Dieu comme s'il ne pouvait rien pour sa part. Il agissait avec promptitude et vigueur, sans rien dédaigner de ce qui pouvait servir ses projets.

x\ussi est-ce chose avérée, dit Ribadeneira, qu'en plus de trente quatre ans, quelque contretemps âpre et sombre qui survînt, il ne remit jamais à un autre jour ou à une autre heure ce qu'il avait une fois résolu de faire pour la plus grande gloire de Dieu Notre Seigneur.

Et le P. Garcia ajoute (1) qu'en certaine rencontre, il se tint quatorze heures, sans avoir pris la moindre nourriture, à attendre audience d'un Cardinal, pour ne

(1) Vida de San Ignacio, par le P. François Garcia, liv. V, 1, 13.

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pas remettre au lendemain un projet qu'il avait en tête pour le service de Dieu et le bien des âmes.

A quoi- n'aboutit-on pas avec une pareille ténacité ?

Or, il nous est permis, au sujet de cette façon de négocier avec autrui, de reproduire aujourd'hui une pièce écrite de la propre main de Saint Ignace, quelques mois après la reconnaissance authentique de sa Compagnie, il y tfaite justement de la manière dont les siens doivent conduire une affaire et nous fournit ainsi le précepte après l'exemple.

C'est un peu l3ng, mais tout à fait suggestif, au point de vue de cet esprit de la Compagnie que nous avons entrepris de découvrir. On y verra aussi le style du Saint, qu'il n'est pas sans intérêt de connaître. C'est une instruction remise par le fondateur aux PP. Alphonse Salmerón et Pascase Broët, quand ils furent envoyés en Irlande comme nonces apostoliques (1).

De la mvnière de négocier et d z converser DANS LE Seigneur

Pour garder, dans nos rapports avec tous, et principalement avec- les égaux et les inférieurs, notre dignité et autorité, parler peu et tard, prêtant l'oreille largement et volontiers, écoutant aussi longtemps que l'on veut nous entretenir ; répondre ensuite à ce qu'on nous dit ; finir en prenant congé ; si l'on insiste, écourter cette réplique autant qu'on pourra : l'adieu preste et gracieux.

Pour converser et se faiie piendie en grâce par cei tains grand? ou très grands, afin de mieux seivir Dieu Notre Seigneur, considérer d'abord quelle est leur condition et la bienséance d'icelie, c'est-à-dire, savoir si l'interlocuteur est colérique, s'il parle d'emblée et gaîment ; maintenir en quelque sorte la conversation dans le même ton, sur des sujets bons et saints, mais sans se montrer grave, flegmatique ou mélancolique. Avec ceux qui par nature sont discrets, lents en paroles, graves, pondérés dans leurs conversations, prendre le même langage avec eux, puisque c'est celui-là qui leur agrée. Omnia omnibus i actas siim.

Prendre garde que quand l'un de nous est de complexión colérique et converse avec un autre colérique, s'ils ne sont pas en tout du même avis, il y a le plus grand danger que la conversation ne s'égare. Aussi, lorsque quelqu'un se connaît ce tempérament, il doit, etiam dans tous les détails, quand il s'agit de converser avec autrui, arriver tout armé de circonspection et d'une résolution de tout souffrir sans s'affecter, surtout s'il sait son interlocuteur vif.

(1) Monumenta Ignatiana, Series prima, t. I, p. 179.

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S'il converse au contraire avec un flegmatique ou un mélancolique, il y a moins de péril de le déconcerter par des paroles précipitées.

Dans ces conversacions, cherchons à l'emporter, pour engager dans nos filets, à la plus grande gloire de Dieu Notre Seigneur. Observons, vis-à-vis des autres, la même marche que l'ennemi à l'égard d'une âme, tout ad malum,ma\s nous tout ad bonum. Il ne la contredit pas sur ses préjugés, mais il les lui abandonne. Il entre dans sa familiarité en l'entretenant des bonnes et saintes pensées qui lui sont agréables. Plus tard, peu à peu, il s'efforce de l'entraîner avec soi, la sollicitant sub specie boni à certains errenients et à certaines illusions inconvenantes^ semper ad malum. Ainsi pourrons-nous ad bonum louer ou approuver quelqu'un sur un point particulÍ3r, dissimulant sur le reste qu'il prend en mauvaise part. Nous gagnerons par là son affection, nous améliorerons nos affaires, et, après que nous aurons commencé par dire comme lui, il finira par dire comme nous.

Ceux que nous trouverons tranquilles ou tristes, usons-en gracieusement avec eux, parlant longuement, montrant beaucoup de plaisir et de gaieté au dedans et au dehors, afin de réagir contre leur sentiment ad maj'orem œdificationem et consolaiionem.

En toutes conversations, surtout pour procuier la paix, et dans les conférences spirituelles, prendre garde et tenir compte que tout ce qu'on dit peut ou doit être rendu public.

Dans l'expédition des affaires, être libéral sur le temps» c'est-à-dire faire aujourd'hui, si possible, ce qu'on a promis pour demain.

Telle est rinstruction d'Ignace. Tout y est fort remarquable. Les meilleurs diplomates envieraient cet art de négocier. Mais le dernier point mérite une attention toute spéciale, ce Ce que tu as promis de faire demain,, fais-le tout de suite. » C'est admirable !

Ainsi se traitent les affaires d'après le fondateur de la Compagnie ; et c'est avec cette adresse, cet outillage, si l'on ose dire, et tout ce qu'il suppose de conséquences, qu'il a établi son œuvre. C'est par là que tout s'explique, sans oublier bien entendu le concours de Dieu. « Le royaume des cieux souffre violence, dit Notre Seigneur Jésus-Christ, et ce sont les violents oui le raviront. » On peut en di-re autant de beaucoup de choses ici-bas. La volonté est la reine du monde : ce sont les volontaires qui toujours en ont fait la conquête. Le succès de Saint Ignace et de son Institut tient, .en grande partie tout au moins, à cette énergie de décision.

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qu'il a eue et a su imprimer aux siens. Energie persevéranle, dominatrice, indomptable.

Faisons donc le compte de tous ces moyens humains, ceux que nous avons vus et ceux que nous ne savons pas: l'influence des plus hauts personnages, un Roi, un Cardinal, une fille d'Empereur, le petit-fils et la petite-fille du Souverain Pontife, deux ambassadeurs, sans compter les moindres puissances, et par-dessus tout, dominant à la fois son œuvre, les hommes et les événements, le caractèie d'un homme tel a/a Iñigo de Loyola; et qu'on dise si oui ou non l'approbation de la ComAjnie apparaît encore miraculeuse. Le miracle, à notre av^ c'est plutôt vque cette approbation ait tant fardé.

2 - — ha. seconde faveur ou prérogative de la Compagnie, dit le P. Nicolas Lancicio, c'est que sa confirmation fut obtenue dans les temps les plus difficiles. Car à ce moment l'Eglise était toute troublée par la nouvelle hérésie luthérienne qui venait de surgir en Allemagne, par celle de Calvin qui allait poindre en France, par celle des Illuminés en Espagne. Aussi Paul III aurait-il pu différer la confirmation sous prétexte d'y penser mieux et de délibérer davantage. A peine eut-il connaissance des points principaux de l'Institut qu'il le confirma cependant oráculo vivœ vocis, sans la moindre difficulté ni le moindre retard.

Précisément, cette difficulté des temps et la menace des hérétiques fut, à notre avis, le motif principal qui hâta la confirmation. Les choses allaient très mal pour la Curie romaine. Toutefois on n'en était pas non plus à cette extrémité que tout désir fut éteint de faire quelque chose pour le bien de l'Eglise, qu'on voyait se précipiter à sa ruine. Quand, au milieu de cet affreux désordre, de l'inaction et de l'abandon oii étaient laissées les choses divines, les premiers Pères arrivèrent à Rome, jeunes pour la plupart, riches de doctrine, de vertu éprouvée et de zèle pour les âmes, les Princes de l'Eglise et les Prélats de la Cour romaine qui n avaienl pas perdu toute crainte de Dieu, toute confiance en sa Providence ni tout zèle pour la religion, n'eurent garde de mécannaître en ces huit ou dix hommes, qui se présentaient à l'improviste et faisaient montre d'une bonne volonté si exemplaire, des auxiliaires très utiles pour sauver du nau-

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fraée bien des choses. D'ailleurs ce fut précisément le temps OÍ1 la Curie romaine approuva les nombreux autres Instituts religieux de la Contre-Réforme.

3. — La troisième faveur et prérogative divine, ajoute le P. Lancicio, c'est l'heureuse issue de l'examen de l'Institut confié à des personnes dont on ne pouvait espérer ce succès Car le Souverain Pontife Paul III avait sans doute la meilleure opinion de la Compagnie ; mais pour se délivrer avant tout des murmures des langues médisantes et montrer qu'il ne pro cédait pas avec précipitation dans une affaire de cette importance, il chargea d'examiner l'Institut, réduit à certains chapitres, le P. Thomas Badia, Maître du Sacré Palais, homme de grande prudence et de savoir, qui depuis fut promu Cardinal, et trois autres Cardinaux, dont on ne pouvait espérer la faveur. L'un d'entre eux était Barthélémy Guidiccioni, si opposé aux nouveaux Ordres religieux qu'il avait, dit-on, écrit un livre sur la nécessité de réduire à un certain nombre la multitude des Religions qu'on comptait dans l'Eglise. Et tous, sans ambages, après de longs débats, louèrent pourtant l'Institut de le Compagnie et le recommandèrent au Souverain Pontife, en particulier Guidiccioni, qui dit : « Je n'étais pas disposé à approuver la fondation de nouvelles Religions ; mais je me sens mû intérieurement et j'éprouve de tels sentiments que ma volonté incline à ce que la raison ne me persuade pas ; et j'embrasse, à un certain point contre ma volonté, ce que me font repousser les arguments ». Ainsi le rapportent Ribadeneira <it Orlandino ; et le P. Nadal ajoute que « dorénavant, il eut coutume de faire beaucoup d'éloges de notre Institut. »

îl n'est pas vrai que l'examen de l'Institut fut confié à des personnes dont on ne pouvait espérer l'approbation. L'une d'entre elles était le cardinal Contarini, sî fort ami des Pères, qu'il avait choisi, dit-on, Saint lénace pour confesseur. Le P. Thomas Badia, de l'Ordre de Saint Dominique et Maître du Sacré-Palais, était également très favorable aux compagnons.

Or, le cardinal Contarini, le 3 septembre 1539, présenta à Sa Sainteté Paul III, à Tivoli, la formule de l'Institut. Celle-ci n'était pas encore, nous Tavons dit, celle qu'a insérée la Bulle de LS40. Elle était réduite à cinq articles, qui ne sont pas parvenus jusqu'à nous. Le Pape en écouta la lecture et l'approuva. Et cette reconnaissance n'avait sans doute rien d'officiel ; mais l'entéri-

LA LETTRE ET l'ESPRIT

nement en semblait si facile à Contarini, qu'il écrivait à Saint Ignace : « Vendredi prochain nous irons à Rome avec Sa Béatitude, et ordre sera donné au 'Révérendissime Ghinucci de faire le Bref ou une Bulle (1). » Mais l'opposition de Guidiccioni fut si obstinée qu'il se passa plus d'un an avant cette publication. On ne sait sur quoi le Cardinal fondait ses répugnances. Les historiens de la Compagnie multiplient les suppositions à ce sujet. Ils racontent, par exemple, que son parti pris était tel qu'il -fut longtemps sans vouloir même jeter les yeux sur la formule. Il s'y décida enfin, et elle lui parut excellente. Sur quoi les uns affirment qu'il persévéra pourtant dans son premier jugement. Jes autres qu'il en changea et se fit désormais l'avocat de la Compagnie près de Paul 111, qu'il reçut lui aussi un signe du ciel à ce sujet et autres développements d'usage. Mais la variété même de ces récits suffit à en ruiner l'autorité.

40. — La quatrième faveur ou prérogative, conclut le P. Lan cicio, c'est que le Pape Paul III, dans la Bulle de confirmation, donne la faculté au Préposé Général d'établir des Constitutions, ce qu'Innocent III n'a ni concédé ni permis à Saint Dominique. Bien plus, le même Paul III, ne voulant pas obligér Saint Ignace à montrer ces Constitutions et à les soumettre à l examen, lui accorda, par grâce spéciale, de son Autorité apostolique, que les Constitutions déjà établies pussent être changées, modifiées, refaites et se trouver par le fait même confirmées par le Siège apostolique.

Cette liberté que donna Paul III à Saint Ignace de taire, détaire et refaire en tous points les Constitutions est précisément la preuve décisive de ce que nous avons dit au chapitre précédent : à savoir qu'au jugement du Pape, elles devaient être élaborées de consilio et in Consiiio entre les compagnons. Elles n'étaient donc pas inspirées de Dieu, mais, après avoir imploré son secours, devaient être délibérées d'après les règles de la sagesse et de la prudence humaine, complétées, corrigées, amendées suivant les circonstances.

Au surplus, la Compagnie ayant obtenu dès ses ori-

(1) Lettres de Saint Ignace, t. I, app.

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éines tant de grâces et de prérogatives, au rapport du P. Lanciclo, il était naturel que, parvenue à sa majorité, elle devînt une institution merveilleuse où se fondissent et s'harmonisassent les perfections les plus diverses quv se soient vues en aucune institution. Sur cette perfection, les Pères de la Compagnie ne tarissent point. Il est absolument impossible de les suivre à travers leurs développements. Nous n'essaierons même pas de résumer, par exemple, les passages les plus saillants d'un livre fameux, Vlmago primi sœciili societatis Jesii, publié en Belgique pour célébrer le centenaire de l'Institut. C'est un volume in-folio de mille pages, consacrées toutes à l'éloge de hi Compagnie. Ce que nous en extrayons ici n'en représente qu'une infime partie; mais le lecteur verra par là ce que peut être le livre.

La Compagnie de Jésus, y lit-on, est un microcosme, un miracle perpétuel, le plus grand miracle, celui qui les renferme et symbolise tous. Elle est le Phénix qui ressuscite et s'élève au-dessus de toute l'humanité. Elle est le char mystique d'Elie, le quadrige d'Ezéchiel. Elle a pouvoir sur les éléments. C'est un levier qui, grâce à un point d'appui, peut remuer toute la terre. C'est une société d'hommes très excellents, supérieure à toutes les autres Sociétés religieuses, parfaite imitatrice du Christ et des apôtres, composée d'anges, émule de leur pureté qui brille avec le plus vif éclat et s'embrase du plus ardent amour. La Compagnie confère à ses fils un honneur et une dignité qui les place au-dessus des Rois, des Evêques et des Cardinaux. Jusque du Souverain Pontife on peut dire que, de même que celui qui fut sa figure, le Grand Prêtre des Hébreux, portait sur sa poitrine le Rational dont il recevait ses inspirations, le Pape porte sur son cœur cette Compagnie, unie et collée à lui comme l'instrument de ses oracles. La Compagnie ne fait qu'un avec l'Eglise. C'est la Cité de Dieu, universelle, sainte indéfectible, perpétuelle, persécutée, mais invincible, prévue et voulue de Dieu avant la création du monde, prophétisée par David, Isaïe, Ezéchiel et Malachie, fondée et établie non par Saint Ignace, mais parle Christ même qui lui a donné son nom, par la Très Sainte Vierge Marie qui fût sa mère et l'a conçue dans son sein, par les Apôtres ses pères, ses maîtres et ses modèles. La Compagnie surpasse l'Eglise, tant parce qu'elle est le monument qui a révélé à la terre les merveilles du Christ que par les prérogatives singulières qu'elle octroie et décerne à ses fils. Dans l'EgUse le bon grain est mêlé à l'ivraie, et beaucoup y sont appelés, peu sont élus ; il n'en est pas de même pour la Compagnie où tout est choisi, limpide, pur et exquis. Les Jésuites, même très jeunes par l'âge, sont des vieillards

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'Ct presque des centenaires par leur prudence et leur vertu. Tant qu'ils ne sont pas sortis de la Compagnie et n'en ont pas quitté l'habit, ils peuvent être sûrs de compter parmi les prédestinés et, lorsqu'ils meurent, de s'en aller droit au ciel. Et non seulement ils vont au Paradis ; mais le Christ en personne, leur frère, leur guide, leur capitaine, vient à leur rencontre et les conduit à leur place très haute et privilégiée dans la gloire. Les missionnaires de la Compagnie sont des Hercules, des Samsons, des Pompées, des Césars, des Alexandres. Tous les Jésuites en général, sans aucune exception, sont des lions, des aigles, des foudres de guerre, la fleur de la milice de l'Eglise. Ils naissent armés de pied en cap, la cuirasse sur la poitrine, le casque en tête. Chacun d'eux vaut une armée. Leurs théologiens sont les plus illustres de l'Eglise. Lainez fut écouté à Trente côî me un prophète. Lessius fut l'oracle de tout le monde chrétien. Suarez est le maître universel de son siècle. Sairit Ignace fut un père digne de tels fils. Il a été si grand dans l'ordre de la grâce qu'il rivalise avec Moïse, avec les prophètes, avec les apôtres. Il dépasse et surpasse tous les fondateurs d'Ordres religieux. C'est lui qui s'est le plus rapproché du Christ. Il a vu intuitivement la Divine Essence. En fondant la Compagnie, il a fondé pour la seconde fois l'Eglise. Sa conversation avait un si divin attrait que les habitants du ciel descendaient sur la terre pour l'écouter... Enfin, les prérogatives de la Compagnie et de ses fils sont si nombreuses et si grandes, que d'elle comme de Dieu on peut dire qu'on ne saurait pécher par excès en en parlant, car elle est une œuvre divine et non humaine, sa gloire est la gloire même de Dieu, et en la louant on loue et exalte la Divinité.

Ce n'est pas sans répugnance que nous avons reproduit cette série de rêves déments (1). Mais ils ne sont pas malheureusement particuliers au livre dont nous les avons extraits. On les retrouve dans une infinité d'ouvrages, et. chaque année, on les peut réentendre dans les églises des Jésuites à l'occasion du panégyrique de Saint Ignace ou d autres circonstances analogues. On y va de surprise en surprise, sans bien savoir ce qui étonne davantage: la vanité de ceux qui imaginèrent ces folies, ou l'effronterie de

(1) Tout catholique connaissant son catéchisme, trouvera aisément, dans ce fatras de « rêves déments », plusieurs propositions intolérables, au point de vue dogmatique et disciplinaire de t Eglise catholique romaine : nLa Compagnie confère à ses fils un honneur et une dignité qui les place au-dessus... des Evêques et des Cardinaux... Le Pape porte sur son cœur cette Compagnie unie et collée à lui comme l'instrument de ses oracUs...La Compagnie ne fait qu'un avec VEglisey, etc. Mais ce qui está retenir surtout, c'est que cette explosion de folie très réellement une « indis-

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ceux qui ont donné licence de les imprimer et ont ainsi permis à ces sottises de courir le monde. Mais on arrive au paroxysme de la stupéfaction Quand on s'aperçoit que les hommes qui proférèrent, imprimèrent et propagèrent 'Ces monstruosités orgueilleuses, prétendent à la fois, à cnaque pa^e, la bouche pleine, à temps et à contre-temps, ;s'appeler sans rire, comme nous l'ailons voir, les membres de la-(( minime » Compagnie de Jésus.

•crétion » ( due à un moment d'aberration collective) sur la doctrine esotérique et initiatique de la Compagnie, qui se considère vraiment comme la Sur- Eglise et croit posséder en son Généralat une sorte de Sur- Papauté.

Voici, par contre, comment le P. Joseph Brucker apprécie cet accès d' « idolâtrie », dans son histoire quasi officielle de la Compagnie de Jésus {Paris. Beauchesne, 1919, page 209) ;

Entre les publications suscitées par la circonstance {le premier cenienaire de la Compagnie) dans diverses provinces de l'Ordre, on remarqua particulièrement celle des Jésuites flandro-belges, Imago primi sœculi. Cet ouvrage dont le plan est dû à Bollandus et où le récit historique alterne avec les digressions oratoires et les poésies de tout rythme, forme un volume de grand luxe, par sa belle typographie plantinienne et la riche illustration, consistant en emblèmes gravés que commentent les pièces de vers. Il a dû subir beaucoup de moqueries, que justifie mal un certain défaut de goût et de mesure. Il semble qu'aux seuls Jésuites, il soit interdit de dire des Leurs le bien qu'ils savent être la vérité. S'ils le disent, ce ne peut être que par orgueil et dans l'intention de déprimer leurs rivaux. Pourtant, n'ont-ils pas, depuis leur première apparition dans le monde, été assez vilipendés, assez calomniés, méconnus même <ie bien des catholiques, pour avoir le droit de faire l'éloge de leur mère €t de leurs frères ? Que quelques-uns, en pareil cas, aient excédé plus ou moins, ne le contestons pas : mais leur sera-t-il possible d'être jamais assez modestes, au gré de leurs adversaires et des envieux ? »

Comme on voit, les panégyristes du troisième centenaire ne peuvent se résigner à renier les trêves déments » du premier. L'esprit de la Compagnie reste le même de Z" Imago à Brucker. — Note du traducteur.

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