‹ Histoire intérieure de la Compagnie de Jésus d'après les documentsChapitre 11 sur 24 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La « PAUVRETÉ » DANS LA COMPAGNIE

^ 1. Ce que voudraient les textes. — § 2. Ce que trahissent les faits. — § 3. Les raisons de l'histoire, — § 4. Le châtiment.

Tout le monde sait que Tessence de la vie religieuse consiste dans la profession des vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. En dehors de là, à quelle perfection tendraient donc les divers Instituts ? Toutefois la plus érandé variété s'est manifestée de tout temps, en intentions et en formules, parmi les générations chrétiennes, quant à Tintelligence et à Tobservance de ces vœux : d'où la diversité même des innombrables Orúres religieux qu'on a vus paraître dans l'Eglise.

La Compagnie, à sa naissance, se trouva en présence de cette multiplicité de conceptions particulières ; et peu «atisfaite du choix qui s'oiïrait ainsi à elle, décida d'imaginer autre chose ençore. De là proviennent la plus grande partie des « nouveautés » qu'on lui reprocha dès «es débuts.

Puisque nous avons entrepris d'élucider ici les principes qui constituent l'âme intime de la Compagnie e'^ lui font une physionomie à part, il est clair que nous ne saurions mieux faire que d'observer avec soin ce qu'elle entend par la pratique des trois grands vœux de religion ; et nous commencerons cette étude par le vœu de pauvreté.

LA LETTRE ET L'ESPRIT

Ce que voudraient les textes.

Au cours de l'examen auquel nous avons soumis la Bulle d'approbation, nous avons eu Toccasion de parler déjà des différents modes d'inièrpréter les vœux, tour à tour admis dans la Compagnie.

On l'a vu : la profession que firent notamment de la pauvreté les premiers Pères, a sans doute été considérée par eux comme une des bases essentielles de leur vie religieuse ; mais aussi ce fut l'un des points qui^ entre eux, souleva le plus d'incertitude et donna lieu à la plus grande diversité d'avis, après comme avant la promulgation de la Bulle.

Et il nous faut rappeler nos premières observations, en reprenant ici ces idées, pour les appuyer de faits nouveaux qui achèveront de nous édifier sur l'esprit de l'Institut.

Comme introduction à ce genre de recherches, reproduisons d'abôrd un document de premier ordre, tant par la solennité particulière de la forme que par la gravité matérielle du fond. Tout indique qu'il a été rédigé par les fondateurs de la Compagnie, d'un commun accord et après mûre délibération, comme une sorte de convention fondamentale pour l'Institut nouveau (1) !

Nous, considérant et voyant que beaucoup de Religions ont été et sont saintement constituées et ordonnées, les unes ayant en commun des rentes et des propriétés pour les nécessités de la vie, le logement, la nourriture, les vêtements, les chaussures des religieux, bien que ceux-ci ne possèdent rien comme particuliers ; les autres n'ayant ni revenus ni biens-fonds en commun, ni quoi que ce soit à titre privé : nous avons pensé et décidé, en tant que Dieu Notre Seigneur nous a aidés par son habituelle

(1) Ce texte, l'un des premiers qni furent établis en vue de la fondation projetée, a été publié à l'Appendice IV des Consiiiutions hispano-latinem p. 308. m

LA PAUVRETÉ

miséricorde et a éclairé, à cet effet nos entendements, que nous devions mettre à profit les unes comme les autres de ces Règles, en prenant quelque chose ici et là et en cherchant une (formule de) vie commune, en laquelle la Compagnie se puisse mieux conserver, avec moins de peine, de moindres charges pour le prochain, e.t à la plus grande satisfaction et édification de tous, afin que tous nous nous aidions d'un même cœur au salut éternel, chacun usant du talent que Dieu Notre Seigneur lui a donné pour son plus grand service, louange et gloire.

Aux Religions de la première catégorie, nous avons emprunté ceci : que si Dieu Notre Seigneur, pour l'un ou l'autre de ses desseins, nous donnait quelque Maison, c'est notre intention que celle-ci puisse jouir d'une rente pour elle-même, c'est-à-dire, pour la Sacristie, l'ornement de la maison, la pharmacie, la bibliothèque, le chauffage, la lingerie, comme il se pratique pour tout hôpital régulièrement fourni de toutes choses nécessaires à ses pensionnaires.

Comme les Religions de la seconde catégorie, en ce qui concerne notre nourriture, notre vêtement, nos chaussures, pour chaque jour, nous ne voulons posséder ni biens ni rentes, espérant de Dieu Notre Seigneur qu'il nous donnera, comme étant ses bons instruments ce dont nous aurons besoin comme augmentant son service, louange et gloire, sans rien désirer pour nous.

Nous n'imiterons pas cependant en tout les Religions de cette seconde catégorie, mais en partie, et ce pour le meilleur service de Dieu Notre Seigneur, le plus grand repos et le salut de nos consciences. Car il nous a paru que si nous voulions mendier chaque jour (puisque nous n'acceptons rien pour nos messes, confessions, prédications, leçons ni autres fonctions spirituelles), afin de subvenir à tous les besoins de la maison, nous perdrions beaucoup de temps en soins temporels, nous n'en aurions plus autant pour les spirituels, et forsan serions-nous d'une certaine façon importuns ou à charge à certaines personnes.

Nous emprunterons donc à cette manière de faire ceci que pour notre nourriture, notre vêtement, nos chaussures, noûs n'aurons rien à nous, afin que l'abondance des choses nécessaires ne nous rende pas négligents à travailler in agro dominico mais que la pauvreté nous tienne éveillés, pour le plus grand profit et salut des âmes. D'autant plus que nous voyons par expérience que si les Religions du premier ordre se livrent davantage à la vie contemplative, celles du second se consacrent davantage au prochain par la vie mixte.

On voit, par la lecture de ce document, que les lr*ères de la Compagnie, en fondant leur Institut, se déclarent formellement mal satisfaits, au moins pour leur compte, des différents modes en usage de pratiquer la

LA LETTRE ET L'ESPRIT

pauvreté ; ils entendent en conséquence en introduire un autre et l'établir sur des bases inconnues avant eux. Ils y rejettent tout ce qui leur convient le moins et n'admettent que ce qu'ils jugent davantage à leur gré.

Us ne reçoivent point de biens au nom de la communauté, mais seulement pour les Maisons ou les Sacristies- Us ne veulent rien accepter pour leurs leçons, prédications, messes, etc. Pourtant ils ne se résignent pas à demander Taumône. Ils s'en rapportent donc là-dessus à la Providence, dans la confiance que Dieu leur accordera, comme à ses meilleurs instruments, tout ce qu'il feur faudra, non pour eux, mais pour son service, pour l'honneur de son nom et pour sa plus grande gloire.

Tel était du moins l'idéal que se proposèrent les Pères de la Compagnie en fondant leur Institut ; mais jusqu'à quel point se réalisèrent ces beaux projets, c'est ce que nous allons voir à présent :

Textes d'après lesquels les Pères de la Compagnie ont à professer et à pratiquer une pauvreté absolue.

Comme nous avons connu par expérience qu'une vie entièrement étrangère à toute contagion d'avarice et très semblable à la pauvreté évangélique est la plus agréable, la plus pure, la plus appropriée à l'édification du prochain ; et comme nous savons en outre que Notre Seigneur Jésus-Christ se charge de pourvoir de tout le nécessaire, pour la nourriture et pour le vêtement ceux de ses serviteurs qui cherchent seulement le royaume de Dieu : tous et chacun des Nôtres feront le vœu de perpétuelle pauvreté, déclarant que non seulement en particulier, mais en commun, ils ne pourront jouir d'aucun droit civil sur aucune classe de biens fonds, revenus ou dons pour l'entretien ou l'usage de la Compagnie ; mais ils se contenteront uniquement de consommer ce qui leur aura été fourni pour les nécessités de la vie. Ils pourront toutefois avoir dans les Universités un ou plusieurs Collèges, qui jouissent de rentes, pensions et fondations, à appliquer aux besoins des Scolastiques. ... De telle sorte que ni les étudiants ne puissent abuser desdits biens ni la Compagnie les consacrer à son propre usage, mais qu'ils servent uniquement à couvrir les frais nécessités par les Etudiants (1).

La pauvreté est comme une solide muraille qui enclôt les

(1) La Bulle de Paul III.

LA PAUVRETÉ

couvents ; qu'on l'aime donc et qu'on la garde en sa pureté autant qu'il sera possible avec la grâce divine (1).

Que tous aiment la pauvreté comme une mère ; et selon la mesure de cette sainte élection, ils en sentiront en son temps les effets. Que personne ne fasse usage de rien comme de sa chose propre. Qu'ils soient prêts à partir mendier ostiatim, quand l'obéissance ou la nécessité le demandent (2).

Les profès présents ne pourront rien posséder ni en propre ni en commun (3).

Toutes les personnes qui appartiennent à l'obédience de la Compagnie tombent d'accord qu'elles doivent donner gratis ce que gratis elles ont reçu. Elles ne demanderont ni n'accepteront aucun salaire ou aumône quelconque, en retour des messes, confessions, sermons ou de n'importe quel autre office que pourra exercer la Compagnie, selon notre Institut. Car ainsi pourra-t-on, avec plus de liberté et d'édification pour le prochain, procéder au service de Dieu (4).

La nourriture, le vêtement et le sommeil seront ceux des pauvres ; et que chacun se contente, si ce qu'il y a de pire à la maison lui est attribué, en vue de son plus grand renoncement et profit spirituel (5).

Il (Saint Ignace) appelait la pauvreté notre mère, et tenait pour indigne et honteux que des religieux fussent riches du qu'on eût motif-de penser d'eux qu'ils l'étaient (6).

Il (Saint Ignace) citait souvent cette parole du prophète, disant : Servons Dieu, car il est mort pour nous et re nous décevra en rien. Mettons en Lui nos espérances, car il nous soutiendra.Espérons en Dieu, faisons notre devoir et nous serons repus de ses richesses (7).

La Compagnie suivra pour la nourriture et le vêtement une manière de vivre commune et modérée, à l'instar des pauvres, mais suffisante pour soutenir le faiblesse humaine et la déblhté de nos corps (8).

Il (Saint Ignace) disait que ne peuvent longtemps durer ni se maintenir en leur Institut les Religions qui vivent d'aumônes quotidiennes et ne possèdent aucun revenu, à moins de se faire aimer des gens ou grâce à la dureté et à l'ascétisme de leur vie, > avec le profit qu'on en retire. (9)

(1) Régie 23 du Sommaire des Constitutions.

(2) Règle 24 du Sommaire.

(3) Déterminations du 4 mars 1541, app. IV. Nous verrons bientôt^du reste que les profès possèdent et en corps et en particulier.

(4) Règle 27 du Sommaire.

(5) Règle 25 du Sommaire.

(6) RiBADEiNERA, Vida de San Ignacio, 1. V, c. III.

(7) Idem, ibid, 1. V. c. IX.

(8) Idem, ibid, 1. III, c. L

(9) Idem, ibid, 1. V. c. V.

LA LETTRE ET L'ESPRIT

Je confesse dit le P. Araoz, que dem'être quelquefois débattu dans le dénuement m'a appris à me beaucoup modérer dans Tabondance. (1).

Notre décence à nous, disait le P. Joseph Pignatelli, c'est d*être pauvre et de le paraître. (2)

C'est dans la pauvreté et l'abaissement, disait le T. R. P. Jean Roothaan, Préposé Général, qu'on sert vraiment et véritablement sous la bannière de Jésus-Christ. C'est une illusion de vouloir faire un grand bien dans l'Eglise au moyen des richesses et dans les honneurs.

Autres textes d'après lesquels les Pères de la Compagnie devraient professer une pauvreté déjà moins absolue.

Tous et chacun d'eux promettront une perpétuelle pauvreté de telle sorte que non seulement en particulier, mais encore en commun, les profès ni aucune de leurs maisons ou églises ne puissent acquérir aucun droit civil à aucune espèce de biensfonds, en dehors de ceux qui pourront convenir à leur usage et logement propre, se contentant des choses qui leur seront offertes pour la consommation indispensable à la vie (3).

La Sacristie pourra jouir d'une rente (4).

La rente de la Sacristie sera administrée par l'un des Nôtres qui ne soit pas profès: lequel, cependant, sera de la Maison ou du dehors (5) et pourra défendre juridiquement son droit, la Compagnie gardant la surintendance de tous ces biens (6).

A la Sacristie, les profès pourront prélever jusqu'à dix ou douze écus, qu'ils seront tenus de restituer plus tard (7).

Après la Compagnie actuellement subsistante, dans la Compagnie à venir, le Préposé pourra dispenser (en ce qui concerne la pauvreté), selon les besoins et l'édification plus grande, touchant certaines nécessités (8).

(1) Litterœ mixtse, t. I, p. 262.

(2) Vida del P. José Pignatelli, t. II, p. 363.

(3) Bulle de Jules III en 1550.

(4) Déterminations du 4 mars 1541. Par le détour de la Sacristie, voilà déjà un revenu commun, puisque la Sacristie appartient à tous.

(5) Il fut de la maison comme de juste, et ce fut le P. Codacio.

(6) Déterminations du 4 mars 1541.

(7) Idem, 4 mars 1541. — Voici donc que les profès peuvent posséder quelque chose en propre, ne serait-ce que comme dépositaires. Et comment restituer, sinon justement grâce à ce qui pourra leur échoir par ailleurs? Que d'embarras pour échapper au texte de la Bulle et à l'obligation absolue de la pauvreté.

(8) Idem, 4 mars 1541. — Pourquoi pour la Compagnie à venir et non pour la Compagnie présente ? Parce que la Bulle était trop claire

LA PAUVRETÉ

D'aucune manière, ni pour les profès ni pour la Sacristie, on ne peut installer de tronc dans l'église (1).

On demande : Ne conviendrait- il pas que ceux de la Compagnie demandassent de porte en porte par les rues, plusieurs fois par an, avec des bourses. — Réponse : Affirmative (2).

On demande : Ceux de la Compagnie ne doivent-ils pas quêter de porte en porte (3) ?

On demande : Peut-on accorder un vêtement de plus d'honnêteté et de finesse, pour un voyage ou selon les opportunités, ou même en raison d'une certaine complaisance spirituelle (4), etc., en dehors de la coutume ? Et faut- il en faire mention dans les Déclarations. — Réponse : Affirmative (5).

On demande : Serait-il bon de marquer expressément dans la Bulle que la Compagnie professe ne pourra plaider en son propre nom, etc. — Réponse : Non, mais on en pourra parler dans les Constitutions, et dire s'il faut choisir une raison sociale (6), €tc., ou un procureur du dehors pour nous défendre.

Ce que trahissent les jaits. '

Comme on le voit par tous les textes précédents, dans le système monastique imaginé par Saint Ignace, les

à l'égard des premiers membres, tandis que pour les Jésuites futurs, on pourrait user d'épikie. Nouveaux artifices pour tricher avec la Bulle.

(1) Idem, 4 mars 1541. — A quoi bon un tronc ? La Sacristie a des revenus, et les profès peuvent y puiser jusqu'à concurrence de 8 ou 10 écus. Que voudrait-on de plus ? Au sujet de ce régime de la Sacristie, il se rencontre une singulière méprise chez les Pères de la Compagnie. Les biographes de Saint Ignace, contant comment le saint fondateur débattait avec Dieu toutes les affaires relatives aux Constitutions, donnent à entendre ici qu'il passa quarante jours à recommander à Dieu ce règlement de détail : à savoir, s'il serait permis à la Sacristie de jouir d'une rente ? Là-dessus, ces panégyristes s'émerveillent de ce que, même sur une question secondaire, le Saint ait paru perplexe et prolongé si longtemps ses oraisons. Ils ne s'avisent même pas que ce dont il s'agissait précisément en cette affaire, ce n'était pas de la Sacristie, mais de la Maison en somme et du régime économique de toute la Compagnie. C'est de parreilles inadvertances qu'est faite toute l'histoire officielle de la Compagnie.

(2) Capita qus&dam, n» XL

(3) Idem, (avant 1549).

(4) Etrange complaisance spirituelle, qui consiste à aller bien vêtu I A ce compte, quel est celui qui ne se sentira capable de ( spiritualiser ».

(5) Capita qusedam (avant 1549).

(6) Centum et duo dubia. — « Casada », qui Veut dire ici >< maison > ou famille», représentant juridiquement la Compagnie.

LA LETTRE ET L'ESPRIT

principes pouvaient mener à tout : à la pauvreté la plus riéoureuse et la plus apostolique, ou à une pauvreté de& plus mitigées. Et c'est ainsi que, de la pauvreté, on passa peu à peu, à tout autre chose. On avait débuté par un grand étalage d'austérité; mais bientôt tout va au gré et à la fantaisie personnelle de chacun. On le verra très clairement par les faits authentiques suivants, souvent . contradictoires, mais dont la pente finale est visible :

Année 1537.

Telle était la ferveur des compagnons (à Rome), qu'oublieux de toute nourriture et d'eux-mêmes, c'est seulement lorsqu'ils sortaient des églises, à l'heure du repas, qu'ils s'avisaient de savoir s'il leur restait quelque chose à manger. Et comme ils ne trouvaient rien à la maison, ils, sortaient pour quêter par les rues, très mal reçus à cette heure importune, résignés à ne recevoir aucune aumône et supportant de telles avanies avec une souveraine allégresse (1).

Année 1540.

il (le P. Lainez) était seul (à Plaisance) à la fin de Tannée, et par ordre du P. Ignace, commençait a'accepter, sur les aumônes qu'on lui offrait spontanément, ce qui était nécessaire à sa sustentation corporelle : car auparavant, par amour de la pauvreté et pour donner gratis ce que gratis il avait reçu, il vivait des aumônes que lui-même avait demandées. Aussi lui et le P. Le Fèvre avaient-ils souffert grande pénurie, même des choses nécessaires (2).

Année 1540*

Le P. Simon Rodríguez "(étant à Lisbonne) faisait instance pour qu'il lui fût permis de vivre d'aumônes. Le Roi (Jean III> finit par y consentir, et il vécut ainsi d'aumônes qu'il chercha durant quelque temps, même souffrant de la fièvre quarte. (3)

Année 1540.

Nous lisons dans la vie du Père François Xavier que, devant s'embarquer pour les Indes et ne voulant recevoir aucune provision pour la traversée, le comte de Casteñeda, qui remplissait alors l'office d'intendant de la Marine dans ces régions, faisait beaucoup d'instances pour qu'il emmenât du moins un domestique pour le servir en mer, en lui assurant qu'il diminuerait son crédit et son autorité près des braves gens qu'il voulait évangéliser, s'ils le voyaient comme les autres laver son linge à bord du navire et faire sa cuisine. Le Père lui répondit : « Sei-

(1) Simon Rodrigue^, De origine et progressa Soc. Jesu, p. 64.

(2) PoLANco, Chronic. t. I, n» XIV, p. 83.

(3) Idem, ibid, tom. I, n° XX, p. 87.

LA PAUVRETÉ

gneur Comte, la manière d'acquérir du crédit et de l'autorité par les moyens dont me parle Votre Seigneurie a mis l'Eglise de Dieu et les Prélats dans l'état que vous voyez. La bonne façon pour recouvrer ce qu'ils ont perdu est donc de laver ses hardes et de faire chauffer sa marmite sans s'occuper de personne, ce qui n'empêche pas de s'occuper du service des âmes et du prochain (1) ».

Année 1540.

Ils (les Pères de la Compagnie à Lisbonne) continuèrent de vivre d'aumOnes un certain temps, jusqu'à ce que leurs préoccupations spirituelles augmentant chaque jour, afin de pouvoir employer à entendre les confessions le temps qu'ils perdaient à mendier, ils commencèrent à accepter le vivre du Roi, mais en réservant deux jours par semaine à mendier pour ne pas laisser tomber en oubli cet exercice d'humilité. Mais ce qu'ils recueillaient d'aumônes, ils prirent l'habitude d'en faire don à un hospice de pauvres (2).

Année 1541.

Je visitai avant-hier le duc de Savoie, mon suzerain d'origine,, en compagnie du docteur Ortiz, qui lui rendit compte de nos affaires. Et, au cours de la conversation, le duc me demanda si j'étais de ceux qui s'en allaient prêchant à travers le monde. Il s'offrit à me fournir ce dont j'aurais besoin tant que je resterais dans ses domaines. Sur quoi, en présence de beaucoup de monde^ je répondis que je n'avais besoin d'aucun secours temporel,, mais seulement de sa faveur pour l'utilité des âmes (3).

Année 1542.

Quand je pris congé du cardinal, Sa Seigneurie Révérendissime m'offrit en présent un vase de grand prix et de haute valeur. Mais je ne voulus pas l'accepter et m'excusai en disant que je n'étais pas de ceux qui traînent avec eux leur fortune^ mais qui omnia bona secum soient portare. Et ainsi me délivrai-je du présent (4).

Année 1542.

La vice-reine (de Catalogne) nous voulut faire d'abondantes aumônes ; mais nous n'acceptâmes rien de personne (5).

Année 1545.

Jusqu'à maintenant nous avions continué à mendier. Monseigneur Poggio a offert de nous défrayer de tout, et nous avons

Ww (1) C'est le P. Rodríguez qui rapporte ce fait dans son Ejercicio de ^ perf. P. 2, no III, c. XXIX.

(2) PoLANco, Chronic, t. I, n» XXIII, p. 88.

(3) Lettres du B. Pierre Le Fèvre, t. I, p. 47.

(4) Idem, t. I, p. 160.

(5) Lettre du P. Martin de Santa Cruz, Liiterœ Mixtœ, t. I, p. 94.

lA LETTRE ET • L'ESPRIT

commencé à accepter quelque chose de Sa Seigneurie à raison d'un ducat par semaine... Dé Calahorra nous recevions aussi quelque chose. (1)

Année 1544.

Ils étaient sept (de la Compagnie) à Cologne, c'est la charité des Pères Chartreux et de deux nobles dames qui les entretenait. (2)

Année 1544.

Le P. Claude se sépara avec difficulté de l'Archevêque de Salzbourg. Et sans prendre part à un bon repas que, selon la coutume des princes, on lui avait offert, il partit pourDeUngen. (3)

Année 1545.

Il (le P. Claude de Jay) avait reçu du Cardinal Farnèse une aumône très copieuse. Il en envoya la majeure partie à ses frères de Cologne et employa le reste en bonnes œuvres. (4)

Année 1546.

Le P. François Palmio, qui n'était pas encore de la Compagnie, s'ingéniait à trouver des aumônes pour la nourriture des Nôtres (le P. Jérôme Domenech et certains de nos étudiants). (5)

Année 1546.

Le P. Jérôme Domenech, écrivant de Bologne à Saint Ignace parle de maître François Palmio, qu'il dit n'être pas destiné pour la Compagnie, car «il n'est pas fait pour l'étude...» «Mais il a une autre habileté. Car, pour trouver des aumônes et traiter avec l'un et avec l'autre, il égale Maître Pierre Codacio, (6)

(1) Lettres du B. P. Le Fèvre, t. I, p. 258.

(2) PoLANCO, Chrome. T. I, LXXIV, p. 138.

(3) . Idem, ib. t. I, n» LXXII. p. 134.

(4) Idem, ib. t. I, n° XCI, p. 154.

(5) Idem, ib. t. I, n» GXIII, p. 175.

(6) Litterse quadrim, t. I, p. 4. Ce Pierre Codacio, dont' il est ici question, fut un personnage très important, durant les premières années de la Compagnie. Il fut des premiers qui y entrèrent à Rome. Il semble qu'il ait possédé nombre de bénéfices, amassés grâce à ces cumuls si sévèrement censurés par les Cardinaux, auteurs du Mémorial dont nous avons parlé en tête du Livre I. Dieu ayant touché son cœur, il se fit Jésuite et céda à la Compagnie tous ses revenus. C'est d'eux que les Pères vécurent longtemps en grande partie. D'où le grand cas qu'ils faisaient de sa personne. Il semble au reste avoir été médiocrement doué pour les Lettres, mais génial en affaires. Il posséda à un degré éminent ce que le Bienheureux Pierre Le Fèvre appelait spiritum negotiationis {Lettres et écrits, p. 10), grâce auquel il put à souhait remplir la charge de procureur ou économe, que lui confia Saint Ignace ; et il la remplit, toute sa vie, avec tant d'habileté, qu'on peut dire de lui qu'il fut la Providence matérielle et vivante de ses confrères. En réalité, il se donna tant de mal, il travailla si bien, il remplit Rome de tant de mouvement et de bruit pour

LA PAUVRETÉ

«t fait tout avec tant de diligence et de bonne volonté que, certes, il m'édifie beaucoup. Je pense que la Compagnie se pourra servir de lui et qu'il entrera sous son obédience comme coadjutour. Aussi je le garde avec moi pour l'instant, et pense y gagnei plus qu'autrement. Avec le temps, s'il survient autre chose, on pourra changer d'avis.

Année 1549.

Aussi je protestai, écrit le P. Nadal, que nous n'exigions ni n'acceptions aucune aumône ni pour les reUques ni pour les ministères spirituels, etc.. selon l'usage de la Compagnie, mais que toute notre intention est d'aider les âmes dans la mesure de notre possible (1).

Année 1549.

Une femme, près de Camerino, après la communion et la prédication, se leva- du milieu du peuple, courut à nous et dit à haute voix : » Père, j'espère que vous me pernïettrez de pourvoir à vos besoins pour la route. » Et moi, la remerciant de sa bonne volonté, je ne voulus rien accepter et l'exhortai à la fréquente communion (2).

Année 1549.

Certains reçoivent des aumônes pour des messes, ou pour en faire eux-mêmes l'aumône à des maisons et à des œuvres pies ; •et comme ils ne sont pas profès, ils les acceptent. Je le leur défends. Je désire savoir si j'ai raison. Je leur dis de ne recevoir d'aumônes pour leurs messes que pour secourir des personnes nécessiteuses. Quœritur an liceat ^ (3).

Année 15.51.

On m'offrit l'argent qu'on a coutume de donner au Recteur ; mais je me refusai constamment à rien recevoir, disant que ce n'était pas la coutume de notre Compagnie de briguer ou d'accep-

aboutir à ses ñns, que les Romains, par un singulier quiproquo, assez Impie, en vinrent à appeler la Compagnie de Jésus la Compagnie de Maître Godacio. C'est pourquoi le F, Domenech écrit que le P. Palmio ressemble au P. Pierre Godacio. Il y a toujours eu dans la Compagnie beaucoup de ces talents-là. D'après ce que nous avons pu voir dans ces vieux papiers, on veillait en général, au début, à ce qu'il y en eût un dans I -chaque maison qui jouît de ce spiriius negotiationis. Il est évident que ce qu'on en faisait avait pour but le bien de la Compagnie, celui qui avait pour office de s'occuper des biens temporels déchargeant d'autant ceux qui vaquaient aux ministères spirituels. Il convient malgré tout de noter cette institution avisée. Ainsi s'expliquera peut-être la renommée 1 hommes d'affaires que s'acquirent les Jésuites dès les origines.

(1) Epist. P. Nadal, t. I, p. 57.

(2) Lettre du P. Sylvestre Landino, écrite de Fulgino, Litierœ quadr., t. L p. 155.

(3) Lettre du P. Araoz, datée de Candie, Lilterœ mixlœ, t. 1, p. 315

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ter de telles récompenses pour aucune charge ou office ; que^ ce qu'ils m'offraient, ils l'appliquassent eux-mêmes, s'ils le voulaient bien, à des usages pieux ; qu'il me suffisait de garder l'indispensable pour les besoins de la journée. Et c'est avec peine que je les en ai persuadés ; mais il n'est pas douteux qu'à la fin ils aient approuvé tacitement l'exemple que leur donnait la Compagnie. (1)

Année 1549.

Car c'est la pratique courante en cette ville (de Barcelone)^ comme ailleurs, de donner tant aux prédicateurs de Carême. Le traitement ordinaire, à ce qu'on dit, est de trente ou quarante écus, et cependant on m'a offert, pour prêcher cette seule station, quatre cents écus : le double de ce qu'ils ont donnéàOttaviano, un italien, fameux prédicateur, à qui ils ont payé deux cents écus pour un Carême. Item des particuliers promettent de contribuer au delà de ce gage, et beaucoup de seigneurs se proposent de vendre à cet effet leur garde-robe et leurs bijoux. Enfin,, pensant m'y décider par de l'argent et par l'intérêt, ils font de grandes et larges promesses. Et ils objectent à notre sentiment que, si doit être donné gratis ce qui gratis a été reçu, cependant dignus est operarius mercede sua. Toutefois, non seulement nous n'avons pas accepté leurs offres, mais nous leur avons fait renvoyer certaines provisions qu'ils nous avaient adressées en secret à la maison. Et comme cela s^est fait avec grandes civilités, j'espère que Notre Seigneur en a été servi. Nous aurons fait, par sa bonté la manifeste édification du prochain. De quoi, gloire soit toute au Seigneur, de qui nous sommes et pour qui nous sommes (2).

Année 1552.

Jusqu'à présent, nous renoncions à la plus grande partie des libéralités du Roi pour cette Maison. Cependant nous acceptions encore de lui douze mesures de blé par an. Mais le P. Miron y renonce aussi, pour le meilleur service de Notre Seigneur, afin que cette Maison soit toute de pauvres et vive vraiment d'aumônes, comme nous espérons de Notre Seigneur qu'il en sera dorénavant (3).

Année 1552.

Nous étions depuis un mois sans aumônes et n'avions reçu

(1) Litieraz quadrim., t. I, p. 285.

(2) Lettre du P. Antoine Àraoz, datée de Barcelone. Episi. mixtse, t. II, p. 42.

(3) Lettre du P. Corneille Gomez, datée de Lisbonne, Litterœ mixtas, p. 751.

LA PAUVRETÉ

pas plus d'un écu et quelques sous. J'ai fait vendre pour vivre aes habits de ceux qui ont été pris en traitement (1),

Année 1552.

Le P. Ganisius a présidé ces séances (promotions aux grades théologiques à l'Université d'Ingolstadt). Il a prononcé à cette -occasion des discours et prêté son concours aux soutenances de thèses, de telle sorte qu'elles se passèrent très bien. Pour •chacune de ces promotions, selon la coutume de l'Université, il revenait aux Nôtres dix florins. Ils les lui abandonnèrent selon leur habitude. Ainsi, d'une part, pour ne pas que se plaignent les docteurs séculiers, ils se croyaient obligés d'accepter l'argent, mais d'autre part ils le restituaient pour accomplir leur devoir envers l'Institut. Ce qui ne se faisait pas sans édification (2).

Année 1552.

Le Pape (Jules III) accorda ce qu'on lui avait proposé sur la suggestion du P. Simon Rodríguez (à savoir que les profès âgés ou maladifs puissent, avec la permission du Général, être pris en subsistance dans les Collèges) ; et il dit par manière de plaisanterie : « Je ne vouarais pas que ces Pères s'acagnardassent pour cela ! Il manifestait ainsi qu'ils devaient user de •cette faculté avec parcimonie et qu'il ne la leur accordait qu'à regret (3).

Année 1553.

Le P. Jérôme Bassio se trouvait à Clermont l'an 1553. Beau- •coup de personnes de l'un et de l'autre sexe lui manifestaient leur affection en lui faisant de nombreux cadeaux. Mais comme il recevait ? l'hôpital le nécessaire pour vivre, il refusa constamment d'accepter de l'argent, des ornements et tout le reste. Et -comme on l'invitait à recevoir du moins quelque chose pour le distribuer aux pauvres, il répondit à ces importuns qu'ils donnassent eux-mêmes ce qu'ils voulaient lui remettre. L'évêque de Clermont goûta beaucoup ce procédé. Si bien qu'il recommanda publiquement à tous cet exemple d'abnégation, si ■étranger à toute espèce d'avarice (4).

Année 1553.

Un des Cardinaux chargés de l'Université de Rome appelée

(1) LillersR quadrim, t. I, p. 544, (Lettre du P. Jean-Baptiste Viola, •datée de Paris.)

(2) Chronic, t. II, n° CCCLV, p. 163.

(3) Idem, t. II, n° XX,.p. 426. — On voit par là combien le Souverain Pontife Jules III souhaitait que les Pères de la Compagnie s'en tinssent rigoureusement au texte de la Bulle. Le P. Polanco prétend en effet que le Pape parla en manière de plaisanterie. Il n'en fut pas toujours :ainsi, et souvent il parla pour de bon.

(4) Chronic, t. III, n° DCLXVI, p. 299.

la Sapience, avait offert au P. Ignace certains revenus que la coutume est d'attribuer comme traitement aux professeurs de cette Université. Mais le Père ne les accepta pas, pour ne pas paraître recevoir un salaire pour ses leçons, contre l'Institut ' de la Société (1).

Année 1553.

Le P. Etoond Auger étant à Pérouse, tous s'étonnaient que la Compagnie n'acceptât aucune rémunération pour ses travaux et que lui même ne se laissât conduire par aucune espérance d'avantage extérieur. Aussi accordaient-ils d'autant plus de crédit à sa prédication qu'elle était faite pour le seul amour de la vérité (2).

' Année 1554.

L'évêque de Cambrai (3), rempli d'indignation, adressa aux. Nôtres des paroles outrageantes. Il défendit au P. Bernard Olivier, sous peine de prison, de prêcher sous aucune formé dans son diocèse, et il manda par lettre aux officiers de sa Curie que s'ils trouvaient dans son diocèse des prédicateurs de la ' Compagnie, il les missent immédiatement en prison. La raison, de ces mauvais procédés était que tous les Ordres mendiants avaient porté plainte contre nous et qu'il leur était favorable :. car il partage leur avis, que notre Religion fait injure aux religieux et aux curés en n'acceptant aucune espèce de salaire» pour les messes, prédications et confessions (4).

Année 1554.

Au cours de ce voyage, (en allant à Tournai), on a obtenu de grands fruits... Les populations ont commencé à mieux connaître la Compagnie et à profiter de nos labeurs. Elles montrèrent leur attachement par nombre de cadeaux libéralementofferts. Mais les Nôtres n'en acceptèrent aucun. Et comme un de leurs hôtes, chez qui ils se trouvaient, leur offrait du vin qu'il avait reçu pour eux innocemment comme honoraire, dès qu'ils l'apprirent, ils envoyèrent ce vin à l'hôpitil, à la grande édification commune (5).

Année 1554.

Il y a à Paris un monastère de femmes, où l'on m'a fait appeler souvent pour les confesser. J'y suis allé plusieurs fois, et.

(1) Idem, t. III, n° XIII, p. 2.

(2) Litterse qiiadrim., t. II, p. 335.

(3) Très remarquable ce cas de l'évêque de £ambrai, qui veut mettre en prison les Pères de la Compagnie pour n'avoir pas voulu recevoir d'honoraires de messe et de sermon. Depuis lors, hélas ! que les temp% sont changés !

(4) Chronic, t. IV, n» DCXIV, p. 286.

(5) Idem, t. IV, n° DCLVII, p. 301.

LA PAUVRETÉ

elles m'ont envoyé quelques présents. Mais je les leur ai renvoyés sur le champ, afin qu'elles sachent que nous faisons tout à titre gracieux. Et comme elles me les retournaient, je ne les ai pas reçus, et ainsi elles voient clairement que nous désirons seulement le salut de leurs âmes (1).

Année 1555.

Beaucoup de gens s'étonnaient de ce qu'il (le P. Robert Clayson à Billom) ne voulait recevoir aucun salaire pour ses travaux, quoique, pour ne pas paraître incivil, il n'ait pu moins faire que d'agréer le vin que lui offrit comme honoraire le gouverneur de la ville (2).

Année 1556.

Beaucoup s'étonnent que les Nôtres, sans être mus par aucun espoir de gain, s'adonnent aux confessions et autres ministères accoutumés de la Compagnie. Car la coutume contraire a tellement prévalu, que certains croient n'avoir pas reçu l'absolution tant qu'ils n'ont pas fait accepter leur offrande au confesseur. D'où îl résulte que certains pauvres vont très rarement à confesse. Ils accourent avec empressement auprès des Nôtres (3).

Année 1556.

La raison pour laquelle ils (les gens de Florence) favorisaient peu la Compagnie, c'était, apprit-on, l'opinion qu'avait prise d'elle le Duc et qu'il manifesta au cours d'un entretien avec un de nos amis. Le duc lui demandait pourquoi la duchesse d'Albe pouvait à peine voir ceux de notre Société : il le lui découvrit très clairement, en lui contant une histoire concernant ladite duchesse et un sieur Mosquera, ajoutant que ce Mosquera était devenu à ce point l'ami de la Compagnie qu'il lui avait fait don d'une propriété de famille qui rapportait plusieurs milliers de ducats. Le duc lui dit alors : Est-ce que cela vous paraît bien ? montrant par là que, pour sa part, il trouvait mal à ce que la Compagnie eut accepté cette grosse somme. Et le gentilhomme de lui répondre : Est-ce qu'il déplaît à Votre Excellence que ces gens-là s'habillent, mangent, aient un toit à eux ? Et si on leur donne 10 ou 12 mille ducats, faut-il qu'ils les refusent ? A quoi le duc objecta que les Nôtres n'avaient pas ^esoih,pour mener l'existence des indigents, de tout ce que Mosquera leur avait laissé. Mais le gentilhomme répéta : Où il y a beaucoup à manger il y a beaucoup de bouches à nourrir, et toujours la consommation dépasse les revenus. Le duc insista : Et pourquoi ces Pères ne font-ils pas comme les Frères de Saint François qui vivent d'aumônes et non de rentes ? Et il ajouta

(1) Lettre du P. Jean-Baptiste Viola, datée de Paris, Liiterœ quadrim^ t. I, 256.

(2) Chronic, t. V, CMX, p. 339.

(3) Idem, t. VI, n° DCVI, p. 165.

la' lettre et l'esprit

quHl avait reçu d'Espagne des lettres où on lui disait que, dans la Compagnie, étaient reçus toutes sortes d'hommes riches, qui laissaient à la Société leurs biens, arrachés ainsi aux mains de leur famille. Mais le gentilhomme répondit au duc qu'il n^ avait aucune nouvelle de ce genre, mais qu'il tenait les Nôtres pour des serviteurs de Dieu (1).

Le duc de Florence avait touché juste. Il fallait en effet aéir franchement et pratiquer la pauvreté absolue, comme font les Franciscains, ou bien y renoncer clairement, à la manière d'autres Ordres. Mais la façon d'opérer de la Compagnie était à la fois équivoque et difficile à suivre fidèlement. L'expérience ne Va que trop démontré. Car peu à peu, comme c'était inévitable, les Jésuites ont renoncé à la vraie et sincère indigence de leurs débuts, pour s'attacher au bien-être et brasser les affaires les plus inattendues, sans respect pour aucune des lois générales ou particulières de TEglise.

Les raisons de Vhistoire.

Après avoir rappelé les principes de rigoureuse pauvreté, puis ceux de pauvreté mitigée que professa successivement la Compagnie, et enfin les faits qui montrent cornment Ton passa de l'une à l'autre, nous poserons un certain nombre de questions :.

— Quand les Pères de la Compagnie firent leur profession, quelle espèce de pauvreté entendaient-ils donc promettre ? Quelles étaient les obligations que leur imposait leur vœu ? De quelle manière avaient-ils l'intention de le remplir ? Et comment s'en sont-ils acquittés ?

Questions pressantes, auxquelles nous n'entreprendrons pas de répondre nous-même : maïs nous apporterons îcî encore certains textes que personne ne s'avisera de récuser.

Parmi les documents qui figurent aux Appendices de réditîon hispano-latine des Constitutions, sous le

(1) Idem, t. VI, DLX, p. 150.

LA PAUVRETÉ

11° XVIII, se trouve une pièce dont on nous assure que l'original est écrit tout entier de la main de Saint Ignace. Elle est intitulée :

Elegtio seu deliberatio s.p.n. ignatu de paupertate domorum societatis.

Mais il est évident que ce titre n'est pas de l'auteur ; le véritable doit être le suivant :

— Cómodos y razones para no tener cosa alguna de renta.

Saint Ignace discute en cet écrit les avantages et les inconvénients qu'il peut y avoir à ce que les Maisons de la Société jouissent ou ne jouissent pas de revenus, c'est-à-dire à ce qu'elles professent ou non la pauvreté absolue.

Parlant des avantages et des supériorités de la pauvreté absolue, Ignace énumère jusqu'à dix-huit motifs pour lesquels on devrait s'en tenir à son excellence. Les voici :

1) La Compagnie prend de plus grandes forces .spirituelles et une plus grande dévotion, en menant une vie conforme à celle du Fils de la Vierge, notre Créateur et Seigneur, si pauvre et versé en de si grandes adversités.

2) Ne rien désirer d'assuré confond davantage toute avarice mondaine.

3) Il semble qu'on s'unit d'un plus grand attachement à l'Eglise, en demeurant unanimes à ne rien posséder, considérant en son Sacrement le Christ pauvre.

4) On se rend plus facile d'espérer tout de Dieu Notre Seigneur en se séparant de toutes, les choses du siècle.

5) (Cette pauvreté) aide davantage à s'humilier et à s'unir étroitement avec Celui qui s'est humilié plus que tous.

6) On vit plus insoucieux de toute consolation séculière.

7) On vit davantage en continuelle espérance envers son Dieu et avec plus grande diligence à son service.

8) Il y a plus grande édification en général à montrer qu'on n'attend rien du siècle.

9) On parle avec plus grande liberté d'esprit et plus d'efficacité de toutes les choses spirituelles pour le plus grand profit des âmes.

10) On aide et on se tient davantage en éveil pour secourir spirituellement les âmes quand on reçoit quotidiennement l'aumône.

11) On persuade mieux aux autres la vraie pauvreté en l'observant soi-même, selon que le Christ Notre Seigneur nous l'a enseigné : Si quis dimiserit patrem, etc.

LA LETTRE ET L'ESPRIT

12) Il semble qu'on soit plus diligent pour secourir le prochain, mieux disposé à pèleriner et à braver les adversités.

13) La pauvreté, qui n*a rien en rente, est plus parfaite que celle qui vit en tout ou en partie de revenus.

14) Xotre commun Seigneur Jésus Ta choisie pour lui-même et enseignée à ses apôtres et disciples bien aimés en les envoyant prêcher.

15) (En rélisant tous, ^nemine discrepante, 'nous ''prenons pour chef le «même » Jésus, Notre Créateur et Seigneur, afin d'aller sous sa bannière prêcher et exhorter, car c'est notre profession.

16) C'est à cette condition qu'à notre demande nous fut concédée la Bulle et qu'à l'expiration d'un an pour l'expédition, grâce à notre persévérance en ce sentiment, elle nous fut ^ confirmée dans le même sens par Sa Sainteté.

17) C'est le propre de Dieu Notre Seigneur d'être immuable et celui de l'Ennemi d'être variable et changeant.

18) Pour que se conserve la Compagnie, il y a trois moyens : a) que nous soyons tous instruits, ou à peu près ; b) quant

aux Ecoliers, pour le vêtement, le logement et le viatique, il semble qu'où pourra y subvenir: c) pour le trousseau et quelques autres choses nécessaires à la C ompagnie, quelques-uns de ceux qui entreront dans la Compagnie pourront y aider.

Après avoir énuméré les avantages qu'offre, selon lui, la pauvreté absolue, le fondateur cherche ses désavantages, en comparaison d'une pauvreté mitigée.

Les inconvénients qu'il y a, dit-il, à ne compter sur aucun revenu, sont autant de motifs pour posséder plus ou moins :

1) Il semble que la Compagnie par là se conserverait mieux.

2) En possédant quelque chose, on ne serait pas aussi importun et mal édifiant pour les autres, surtout si ceux qui doivent quêter sont clercs.

3) Il y aurait moins de mouvement, de désordre et de troubles à posséder qu'à mendier, au risque d'une sollicitude peu réglée.

4) On ne pourra pas vaquer avec autant d'ordre ét de tranquillité aux offices et prières en commun.

5) Le temps qu'on demandera et cherchera (l'aumône), on ne pourra prêcher, confesser ni s'adonner aux autres œuvres pies.

6) Il semble que l'Église se maintiendra plus propre, mieux ornée, plus apte à émouvoir la dévotion et à être restaurée (en comptant sur des revenus).

7) (Les Pères) eux-mêmes pourraient mieux vaquer à l'étude,

LA PAUVRETÉ

davantage secourir spirituellement le pr'ociiain, et mieux gouverner leurs corps.

8) Après que deux de la Compagnie eurent vu ce projet, tous les autres Tapprouvèrent.

9) Certains inconvénients qu'il y a à posséder ressortent par contre des avantages qu'il y á à ne rien avoir. Quant aux inconvénients de posséder en partie (en dehors des avantages qu'il y a à ne rien avoir), ce sont les suivants :

a) Etre supérieur de religieux pourvus de revenus et avoir sur ces biens la surintendance, et être en même temps supérieur de profès qui ne possèdent rien, et devoir tirer de la même Maison les biens nécessaires tant à soi-même qu'à la Compagnie, les deux choses semblent incompatibles.

b) En possédant, ils ne seraient pas si diligents pour venir en aide au prochain, ni si disposés à supporter les voyages et les épreuves ; ils ne pourraient aussi persuader à autrui la vraie pauvreté et l'entière abnégation de soi, d'après les avantages qui s'ensuivent d'une pauvreté absolue.

Tel est ce document autographe. Plus d'un point mériterait d'y être dégagé des embarras de style familiers à Saint Ignace, relevé et expliqué ; mais nous nous contenterons d'y souligner deux ou trois idées, intimement liées à 1 objet principal de ce livre.

Saint Ignace nous confirme donc que la pauvreté Que les compagnons élurent tous, avant de faire profession, fut bien la pauvreté absolue, sans rente, qui vit au jour le jour et à la grâce de Dieu. C'est sur cette base qu'ils demandèrent et obtinrent l'approbation. C'est dans cette élection qu'ils persévérèrent longtemps, repoussant toute idée de mitigation comme une tentation du démon « variable et changeant ». Mais il semble qu'à la fin ils s'en lassèrent, et passèrent peu à peu à l'autre parti, en acceptant au moins pour leurs églises des ressources sur lesquelles ils pourraient prélever, etc.. Telle fut du moins la conclusion des deux Pères que les autres avaient désignés pour étudier en leur nom toutes les questions intérieures relatives à la Compagnie, à savoir les PP. Ignace et Coduri. Et après que ces dêux-Ià eurent ce vu ce projet, tous les autres l'approuvèrent », c'est-à-dire qu'ils cessèrent de faire profession de pauvreté absolue selon leu-s vœux et la Bulle, et se contentèrent de la pratique mitigée qu'on a dite. La contradiction ou Tînconséquence entre l'un et l'autre état d'esprit, entre la première résolution et la seconde, entre l'obligation assumée et In pratique subséquente, ne saurait être plus mar-

LA LETTRE ET L'ESPRIT

quée. Et comment a-t-on pu passer sans plus d^embarras d'une pauvreté à Tautre ? Mystère de la conscience humaine !

Une autre observation par ailleurs assez frappante. Dans la formule des vœux que nous avons rapportée au chapitre V, il est dit :

Promitto Omnipotenti Deo et Summo Pontifici ejus in terris Vicario... perpetuam paupertatem, castitatem et obedientiam

JUXTA FORMAM VIVENDI IN BULLA SOCIETATIS DOMINI NOSTRI JESU ET IN EJUS CONSTITUTIONIBUS DEGLARATIS SEU DECLA- RANDIS GONTENTAM.

Je promets à Dieu... perpétuelle pauvreté... selon la iormule de vie contenue dans la bulle de la compagnie.

Ainsi, d'après ces derniers mots, la profession se fait, non selon la Bulle de confirmation de la Compagnie émanée de Paul III, mais selon la Bulle de la Compagnie de Jésus. Faut-il donc entendre par cette Bulle de la Compagnie celle qui résulterait de la réformation déjà en instance du document original ?

Les Pères croient-ils par cette équivoque justifier leur conduite à leurs propres yeux et aux yeux de la postérité Nouveaux mystères.

Mais si l'imbroglio est pour nous indéchiffrable, il n'en fut sans doute pas de même pour Ignace et ses compagnons. Eux du moins, il le faut bien supposer, surent parfaitement ce qu'ils faisaient, virent clair dans ce dédale d'intentions secrètes; et la difïiculté provient aujourd'hui, pour nous, de l'impossibilité de nous replacer exactement dans l'état d'âme complet et très déterminé de ces profès de la première heure.

Or, ou nous nous trompons fort, ou la clef, et sinon la justification, du moins l'explication de l'acte d'Ignace et de ses compagnons, doit être ce principe suprême, que nous avons dégagé d'autre part, qui est la base et la fin des Exercices, l'axe, par conséquent, de la conscience du Saint : à savoir l'indifférence que doit garder l'homme à l'égard de toutes les choses créées, « en tout ce qui est laissé au choix de notre libre arbitre... de telle sorte que nous ne désirions quant à nous pas plus la santé que

LA PAUVRETÉ

la* maladie, la richesse que la pauvreté, l'honneur que la honte... désirant et choisissant seulement ce qui nous conduit davantage à la fin pour laquelle nous sommes créés ».

Etant donné cette indifférence, qu'importait la rigueur, ou la largeur, ou la mitigation de la pauvreté embrassée, si de l'une ou de l'autre façon de l'entendre pouvait aussi bien profiter le service de Dieu ?

Sans doute, c'était contrevenir à la Bulle de Paul III. Mais celle-ci avait subi déjà tant d'autres réformes, additions et suppressions ! De quel droit les faire ? Etait-ce donc un choix laissé au libre arbitre des Pères ? Ils crurent en conscience que oui.

]Se sont-ils trompés ? C'est une autre question, et nous ne pouvons que renvoyer le lecteur à ce que nous avons dit déjà et dirons encore à ce sujet.

A propos de ces difficultés, nous revient du reste un autre souvenir historique. Vers 1536, quand Sa*int Ignace ne songeait pas encore, du moins selon certains auteurs, à instituer la Compagnie, il se trouvait à Venise, guettant l'occasion de passer à Jérusalem. C'est alors qu'il put faire de près connaissance avec l'Ordre récemment fondé par Saint Gaétan, avec l'appui et la coopéra^tion de l'évêque de Thyène, Jean-Pierre Caraffa. Or, cet Institut avait embrassé la plus absolue pauvreté. Cette austérifé étonna beaucoup Saint Ignace. Il lui semblait que ce mode de vie n'était pas praticable. Il n'était lui-même qu'un séculier obscur, un étranger, un pèlerin : il écrivit pourtant à l'évêque Jean-Pierre Caraffa une lettre (1) oij, à travers les mille circonlocutions, engorgements et bégaiements pénibles qui constituent sa façon habituelle d'écrire, il lui fajt part de son sentiment. A son avis, il était « très difficile qu'ils (les nouveaux religieux) se pussent pendant longtemps maintenir dans cette profession ». Et il en donne trois raisons qu'il est inutile de reproduire ici tout au long.

Quatre ans plus tard. Le pèlerin de Venise ne se souvient plus d'avoir adressé à l'évêque de Thyène ces aver-

, (lyMonumenia Ignatiana, t. I, p. 115.

tissements indiscrets, que n'oubliera pas, lui, d'après les historiens de la Compagnie, le futur Paul IV. Ignace, à son tour, fonde un Institut ; et il y établit la pauvreté sur des bases nouvelles, inconnues, Sisait-il, de tous ses prédécesseurs. Nous avons vu lesquelles, et ce serait un jeu que d'y retrouver justement cerlains points de ressemblance avec rOrdre de Saint Gaétan.

Far tout ce que nous venons d'apprendre en butinant de ci de là à travers les documents, nous pourrions donc conclure que les avis d'Ignace à Caraña eussent été au moins aussi opportuns et aussi bien placés d'Ignace à Ignace. Et il est curieux que le même homme, si prudent pour les autres, l'ait été si peu en cette matière pour lui-même et pour les siens.

Four tout dire enfin, les religieux de l'Ordre de Saint Gaétan, appelés Pères de la Providence, sont restés fidèles à leur règle primitive, en dépit des prévisions d'Ignace. Mais il n'en a pas été de même de sa Compagnie, qui, de l'aveu de son propre fondateur, abandonna très vite la rigueur de sa règle originelle. Que ce soit l'effet de causes intimes ou accidentelles ; que cet ' abandon résulte de la nature même de l'Institut ou des circonstances de temps, de personnes et de lieux, le fait brutal subsiste. La terrible leçon des choses, la dure réalité, supérieure à toutes les illusions et à tous les projets, a acculé les fondateurs de la Compagnie de Jésus à une grave déception, au sujet de la pratique de la pauvreté, aussi bien que touchant l'enseignement de la Doctrine chrétienne, etc., etc.. Les inconvénients de Fentreprise . déjà sensibles au temps de Saint Ignace, n'ont fait du reste que croître et triompher davantage par la suite des temps, à la mesure des progrès de la. Compagnie (1).

Nous n'avons rapporté en eiïet que des textes du début, touchant les origines de cette déviation dont les écarts devaient se multiplier à Tinfini. Beaucoup de rigueur pour commencer, dans l'ordre de la pensée comme dans la pratique; puis un fléchissement confmu. Ainsi par exemple, dans l'espace de quelques années,

(1) // n'y a pas de contradiction 'réelle entre la persévérance des Théatins ' et le changement de conduite des Jésuites. Si les premiers s'étaient mis à poursuivre le programme... impérialiste des seconds, ils seraient bientôt tombés dans les mêmes besoins et partant dans les mêmes errements. — Note du traducteur.

LA PAUVRETÉ

nous voyons que les fondateurs passent de Tusage de emander tous les jours Taumône à celui de ne mendier .^u'un jour par semaine, puis à envoyer un autre tendre la main pour eux, puis à recevoir sans avoir quêté, mais eulement pour leurs besoins courants ; enfin ils accepent de larges dons qu'ils partagent avec d'autres d'entre es leurs. On améliore le vêtement, les profès vivent aux "rais des Collèges ; on leur défend de mendier ; ils touhent un honoraire en vin ; l'honoraire en argent suit, our les messes, sous couleur d'en faije part aux pauvres, ngage dans cette voie, on finira par aller très loin. On renoncera à la mendicité, on la défendra même tout à fait. On acquerra de grandes fondations, on possédera de magnifiques collèges, de somptueuses églises. Puis viendront les immenses exploitations, les grandes affaires, les maisons de campagne. Plus tard le haut commerce, les Missions transformées en comptoir de denrées coloniales, en véritable Compagnie des Indes plus active et plus rapace que les pires Compagnies marchandes, la faillite de Séville et les agiotages de Lavalette.

On n'en finirait plus de suivre la Compagnie dans cette ascension vers le pouvoir et la richesse. Il faudrait plusieurs volumes rien que pour effleurer ce sujet. Nous en avons assez dit pour faire voir que le plan des fondateurs s'est écroulé sur ce point, comme tant d'autres desseins qu'ils avaient formés. Poussés par leur désir d'innover, ils avaient rêvé d'iyi monde nouveau et de voguer

por mares nunca di antes navegados,

« par des mers jamais encore naviguées ». Ils s*écartèrent ainsi de toutes les routes suivies par les anciens Ordres. Mais l'antique loi des choses s'en est vite vengée. Quelques années plus tard, la Compagnie faisait pis' que tous. Elle en venait à être plus riche que les Bénédictins et les Dominicains réunis^ quant aux biens de communauté ; et elle ouvrait la porte aux appropriations particulières, même pour les profès.

Encore la plupart des Ordres religieux, anciens ou modernes, agissent-ils, chacun à sa façon, d'après des

LA LETTRE ET L'ESPRIT

principes clairs et définis ; ils savent où ils vont et ce qu'ils font. Ils prennent les précautions utiles pour que la propriété commune ou particulière, plus ou moins stricte, n'occasionne pas dans leur sein les maux qu'on en pourrait craindre. La Compagnie, elle, croit mieux s'y prendre et aboutit fatalement aux pires résultats.

Nous avons vu déjà, au cours de notre examen de la Bulle de Paul III, comment on y faisait dépendre l'observation du vœu de pauvreté du jugement individuel, indécis, variable, que les Pères se feraient, par expérience, de son mérite. Il était donc naturel qu'ils en étendissent ou restreignissent l'exercice d'après ce sentiment propre, soumis lui-même au principe suprême de l'indifférence dont nous avons parlé. Ce principe en soi très périlleux, étant donné la pente de la nature humaine plus inclinée à l'abondance qu'à l'austérité, le devient encore bien davantage, si l'on considère qu'il marche de pair, en fait, avec une autre idée, qui n'est pas clairement exprimée dans la Bulle, mais qui déjà y transpire et occupe dans les (iOnstitutions toute la place. Cette idée, c'est le bien de la Compagfiie. La gloire de Dieu et le bien de la Compagnie sont en effet les deux membres de phrase que ressasse sans fin l'Institut. Il n'y a pas une page qui n'en retentisse.

Or, si ces deux intérêts étaient réellement inséparables, tout serait pour le mieux, et il n'y aurait rien à craindre au sujet de ces variations sur la richesse et la pauvreté. Malheureusement il n'en est pas ainsi. Le divorce est fréquent entre les deux postulats fondamentaux de la Société ; et, du bien de la Compagnie, chacun s'est fait une sorte de raison d'Etat qu'il a interprétée à sa manière, au sein même de l'Ofdre. Les uns ont cru que plus la Compagnie acquerrait de biens temporels, mieux elle atteindrait sa fin ; d'autres pensèrent le contraire. Voici par exemple un texte du P. Nadal, écrivant à Saint Ignace le 15 septembre 1553 (1). Il y traite de la fondation d'Evora, en Portugal '

Le Cardinal, Père, a une très grande bonne volonté et ne désire rien tant que le plus grand service de Dieu. Je crois, moi, tapien, que sa bonne volonté est le jouet de certains conseillers qui se font une Compagnie à leur manière, et cela a retardé

(1) Epistolœ P. Nadal, t. I, p. 185.

LA PAUVRETÉ

uelque peu cette a,ffaire. Garces cousulteurs ont délibéré que s bénéfices temporels rapportés à la Compagnie par ses Collèges

ont périlleùx ; et ils inclinent à ne pas lui accorder de si grands

e venu s.

De ces deux opinions (et il faut noter que le P. Nadal, 'interprète officiel de Tesprit de la Compagnie, était Qur la plus large), il était facile de prévoir laquelle riompherait. Il ne faut pas demander de miracle à la ature humaine. Ce qu'on doit exiger, étant donné notre condition, c'est que les abus ne soient pas trop exoritants, qu'ils ne s'écartent pas trop scandaleusement de la manière de procéder qu'on peut raisonnablement espérer de chacun, du haut en bas de l'échelle des âmes ; et qu'enfin on agisse en tout d'une façon humaine et. ordonnée.

Est-ce ainsi que les choses se sont passées dans la Compagnie ? Les excès en fait d'enrichissement ne furent-ils pas bientôt visibles et éclatants ? Les manquements à la profession de la pauvreté n'y devinrent-ils pas tels que les consciences durent à bon droit s'alarmer et qu'il eût fallu refréner ces abus d'une main vigoureuse ?

11 semble que si ; et les Préposés Généraux eux-mêmes s'inquiétèrent, on le sait, des accrocs manifestes faits à une règle réputée inviolable. En vain, ils tentèrent de mettre uti terme à des désordres qui se multipliaient de toutes parts. Le châtiment était inévitable.

Le châtiment.

C'était au milieu du dix-huitième siècle.

Déjà tout annonçait la ruine de la Compagnie; et les âmes qui n'avaient pas perdu de tout point le sené des choses divines, voyaient la main de la Providence dans les maux qui fondaient de tous côtés sur l'Institut. Elles cherchaient dans ses fautes la raison de ses malheurs.

Ainsi, le 20 novembre 1762, le T. R. P. Laurent Ricci, Préposé Général, écrivait au P. Nectoux, Provincial d'Aquitaine :

Rien ne me préoccupe autant que la façon dont s'observe dans la Compagnie la pauvreté que nous a imposée notre Père

LA LETTRE ET L'ESPRIT

Saint Ignace. Je ne feindrai pas d'avouer qu'elle a pâti quelque peu par la faute de certains (1), et je ne doute pas qu'il ne faille attribuer à cela la cause des maux dont no us souffrons, particulièrement en France.

Et le P. Nectoux, abondant dans le sens de son supérieur, répond le 21 janvier 1767 :

Je vois trop que déjà il n'est plus temps d'adopter les mesures indispensables pour rétablir parmi nous l'antique esprit de la Compagnie. Mais c'est le moment de convenir de deux choses : la première, que par le fait même que nous reconnaissons et confessons les fautes où nous sommes tombés, la miséricordieuse et paternelle main de Dieu nous châtie tous pour que nous nous corrigions de nos imperfections et pour que nous nous appliquions avec plus d'ardeur à notre perfection, au salut du prochain et à la gloire divine. La seconde, c'est qu'en même temps que nous nous guérirons, grâce aux remèdes appropriés, des infirmités qui nous affligent, nous prévenions pour l'avenir des maux semblables, persuadés que Dieu veut nous donner la paix, rassembler les Nôtres dispersés, les rappeler à leur ancienne demeure et à leurs offices.

Et il ajoute, sur la même lettre :

Nous n'avons pas besoin d'un nouveau Préposé, mais de nouvelles mœurs.

Dans un autre fragment de lettre écrite le 26 novembre 1765, le P. Nectoux dit encore :

Je nourris l'intime conviction que notre Compagnie ne peut tenir, sans préjudice, cachés ou amoncelés dans ses coffres, tant de millions (2). Si j'ai écrit jusqu'à présent dans mes lettres quelque chose d'inconvenant, que me le pardonne Votre Paternité en considération de l'amour que je porte à la Compagnie, dont je voudrais voir dorénavant les fils pauvres comme ils le furent aux origines. Car je n'espère rien de bon de notre état, présent, mais je crains tout pour notre très aimée Société, si elle ne fait pas les œuvres qu'elle devrait.

Et il suggérait au Père Ricci la pensée d'adresser à

(1) Parmi ceux-là il faut compter , sans doute, les Préposés Généraux qui voyaient le mal sans y porter remède.

(2) Que diront de ce témoignage ceux qui proclament à grands cris la pauvreté de la Compagnie à l'époque de son extinction ?

LA PAUVRETÉ

toute la Compagnie une lettre sur l'état actuel des choses.

Pour que notre Société puisse recouvrer son antique splendeur et la ferveur désirable, il semble que la lettre dont je parle à Votre Paternité devrait renfermer quelques ordres sur ce que je dirai plus loin, afin d'exciter et de conserver en nous Tamour de la sainte pauvreté. Cet amour pourrait se ranimer sans grande difficulté, si Votre Paternité voulait bien nous adresser une exhortation en ce sens. Mais je considère comme quelque peu difficile de conserver cet attachement à la sainte pauvreté, si nous n'extirpons pas avec vigueur et constance les matériaux incendiaires qui peuvent préparer, alimenter, enflammer la passion de Fargent. On y arrivera en éteignant et arrachant et déracinant de fond en comble, dans les communautés comme dans les individus, tout espoir de manipuler des capitaux, à Texception du nécessaire pour fonder de nouvelles Maisons... C'est pourquoi il me paraît opportun de décréter (et je ne crois pas que me contredise aucun jésuite de cette Province) que personne ne pourra plus recevoir d'argent, quel que soit le prétexte sous lequel on l'offre, provenant de n'importe lequel de nos offices ou ministères, de telle sorte que se recommande plus efficacement à la gloire de Dieu la pureté de notre pauvreté, que s'observe plus fidèlement notre Institut, et que s'efface plus facilement toute trace de cupidité, en en reniant tous les attraits (1).

Ces plaintes du P. Nectoux, exprimées avec tant de conviction au P. Ricci, pourront paraître étranges à Qui ne connaît que la règle écrite de la Compagnie.

Est-ce que celle-ci ne se compose -pas en majorité de profès ? Est-ce que ceux-ci n'ont pas fait vœu de pauvreté ? N'ont-ils pas promis solennellement, devant Dieu, que d'aucune manière ils ne permettraient qu'on porte atteinte à cette pauvreté et que, s'il était question d'y toucher, ce serait pour la rendre plus étroite et plus rigoureuse ? A quoi riment donc les larmes de ce Provincial, quand il a en mains de pareils remèdes ? Pourquoi recourir au Général ?

Pour répondre à ces objections, il faut noter d'abord que sans doute les profès font vœu de garder la pauvreté et de ne pas permettre qu'on y touche, sauf pour la res-

(1) Ces extraits de lettres du P. Ricci et du P. Nectoux, tirées des Archives de Simancas, ont été publiés par D. Gaétan Manrique, dans un article de la Revista de España, intitulé Lorenzo Ricci, General de las Jesuítas.

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serrer. Mais cette promesse, quelle que soit son appnrente importance quant au point que nous débattons, en réalité n'offre aucun intérêt immédiat. Il n*est pas un profès qui, en la proférant, se croie appelé à légiférer sur la matière. Il se trouve en face de positions acquises auxquelles il n'a plus qu'à se conformer, qu'il les juge bonnes ou non. Le remède aux abus, s'il y en a, peu lui chaut. C'est l'afïaire des Supérieurs.

Même au cas, à peu près imaginaire, où il aurait à intervenir ou à prendre part à une nouvelle réglementation, il faut tenir compte que son vœu ne l'engage qu'à la condition expresse ou sous-entendue qu'il est fait pour (c le bien de la Compagnie » ; et ce même « bien », ce n'est pas à lui de le définir, mais à la Compagnie et très particulièrement au T. R. P. Général, juge suprême et grand metteur en œuvre de ce principe. Telle est la portée exacte de ce vœu si catégorique. Et cette interprétation peut paraître bien extraordinaire. Cependant elle est usuelle dans la Compagnie, non seulement en ce qui touche à la pauvreté, mais sur beaucoup d'autres points; et il n'y a qu'à s'y tenir, d'après le P. François Suarez (1), le grand commentateur de l'Institut.

Mais aussi, dans ces conditions, que sert un pareil vœu pour ramener à la stricte pauvreté ? C'est pourquoi le P. Nectoux avait raison d'en appeler au Général, le seul qui pût apporter à la situation les remèdes opportuns.

Le fait de l'extraordinaire enrichissement de la Compagnie de Jésus à l'époque de sa prochaine extinction ressort assez des documents qu'on vient de lire. On a voulu le nier mille fois. On se fie là-dessus à la crédulité des braves gens ; et l'on s'en rapporte à la prévention qu'on sait leur inspirer en faveur de la Compagnie présente.

Sans aller loin, le P. Pablo Villada(2) disait, il n'y a pas. longtemps encore, que quand la Compagnie fut éteinte

(1) De Religione SocieL Jesu, lib. VII, c. VI, Paragraphe II.

(2) Dans un article publié par le 1^' numéro de la revue Razón y F

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au XVIir siècle par le Souverain Pontife Clément XIV, 'ses ennemis espéraient trouver de grandes richesses, mais que, malgré toutes les recherches, on ne put rien découvrir. Il serait très facile de réfuter pareille assertion pour tous les royaumes où se trouvait établie la Compagnie. A titre d'exemple, et rien de plus, voici, pour tios lecteurs, ce qu'en dit un écrivain, témoin de ce Qu'il 'avance, quelques années seulement avant l'extinction (1) :

La Compagnie est comme un lierre vieilli qui s'est propagé dans toute notre monarchie et particulièrement en cette Amérique. Elle a envahi toutes les crevasses de nos murailles, y a rongé insensiblement le substantiel ciment qui les unit et les consolide, si bien que, sans lui, elles sont exposées à la ruine... Montrons-en un des exemples concrets : le Collège de Buenos- Ayres est un lierre qui soutire au public de ce pays, en argent, pas moins de douze mille pesos d'or par an, à savoir, six mille en frais de logement et six mille en pharmacie; et comme si cela, ne suffisait pas pour alimenter trente individus, même en estimant à 150 pesos, voire davantage, la nourriture de chacun d'eux, ils possèdent dans la campagne de La Magdaleina, de Los GuilmeSy de Buenos- Ay res, de Las Conchas, de la Cañada de la Cruz et d'Arezo, plus de terres que le roi de Sardaigne n'en a en ses Etats ; et même avec F aide de six cents esclaves dont ils disposent, il ne leur n'est pas possible d'exploiter la millième partie de ces terres, reçues des gouverneurs comme récompense. Le collège de Córdoba est un autre lierre, qui, en dehors de ce qu'il suce au public par les mêmes voies, plus abondamment encore, jouit, dans les environs de Jesús-Maria, Santa Catalina, Altagracia, Calamuchila et Caroya, déplus de terres et deux fois plus fertiles que le roi de Portugal dans notre Péninsule; et avec l'aide de mille esclaves, qu'il y possède, il ne peut les cultiver pas plus que les Espagnols pauvres ne peuvent obtenir qu'on les laisse les faire fructifier, étant comme ce chien du jardinier qui « ne mange pas les choux ni ne les laisse manger par autrui. »

L'exemple de ces deux Collèges de la province du Paraguay suffit à donner une idée des richesses de la Compagnie de Jésus en cette Province qui n'était pas une des plus riches d'Amérique. Il est probable en effet que celle de Mexico, celle du Chili et d'autres encore étaient plus avantagées. Celle du Paraguay passait pour une mission assez pauvre en comparaison. On peut donc conjec-

(1) D. Bernard Ibáñez de Echevarri, dans son Reino Jesuítico del Paraguay, p. 3, art. IL

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turer que les richesses de la Compagnie au Nouveau Monde étaient réellement fabuleuses. Quant à celles d'Europe, elles étaient également considérables,, ainsi que le démontrent les bâtisses immenses des Collèges et les propriétés qui en dépendaient, au témoignage de la tradition. Après cela, comment peut-on affirmer que, (( quand les ennemis de la Compagnie tentèrent de s'emparer de ses biens, ceux-ci ne se découvrirent nulle part » ?

. Si celui qui parle ainsi est de bonne foi, comme je le suppose, c'est une preuve évidente de l'extrême ignorance où demeurent les membres de la Compagnie à l'égard de leur Institut, comme nous l'avons déjà dit ailleurs.

Four en revenir aux plaintes du P. Nectoux et aux bons désirs du T. R. P. Laurent Ricci, rien ne se fit, en réalité, pour remédier aux maux que l'un et l'autre déploraient si amèrement et dont ils voyaient se précipiter la funeste échéance. Ou l'on ne put, ou l'on ne voulut pas intervenir ; à notre avis, c'est la volonté qui manqua» Et alors se déchaîna la plus grande calamité qui puisse fondre dans l'Eglise sur une institution religieuse ; on vit les Pères de la Compagnie persécutés de toutes parts, chassés de leurs maisons, bannis de leur patrie, errant sur les mers, devenus la fable du monde, sans foyer, sans refuge, abandonnés de tous. Quelques années plus tard, cet Institut fameux, dont la grandeur avait fait l'admi* ration de tous, cet Institut devant qui tremblaient les rois et les gouvernements, qui avait porté ombrage aux Souverains Pontifes eux-mêmes, finit par être supprimé par un Pape et rayé de la face de la terre. jj

Puis quarante années passent, et l'Institut ressuscite, I Comme il avait fait déià. il commence par pratiquer j une stricte pauvreté. Il vit d'aumônes qu'on lui ofïre bénévolement, sans rien recevoir pour les messes ou pour l'exercice du ministère, etc.. Les Jésuites laissent dire à Pie VII que son intention en rétablissant la Compagnie est de la restaurer sur le pied même oli Pavait mîsç le Pape Paul III par sa fameuse Bulle, sans aucune des corruptions qui se sont peu à peu introduites

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par la suite. Mais déjà ils ont recommencé à s'enrichir et à thésauriser, à construire des maisons magnifiques et à acquérir des fermes somptueuses, à convertir leurs Collèges en productives maisons de rapport, à amasser dans les coffres-forts de leurs procureurs des sommes énormes d'argent, de valeurs publiques, d'actions de banque, d'obligations de chemins de fer, etc..

Qu'est-ce que tout cela prépare ?

Le T. R. P. Préposé Général, Jean Roothaan, écrivait, il y a un peu plus de cinquante ans :

La pauvreté en esprit est nécessaire à tous les chrétiens pour se sauver ; la pauvreté réelle à tous les religieux ; mais ceux qui veulent être véritablement parfaits et ont faim et soif de la justice, cherchent et soupirent après Tindigence. Nous autres •avons été faits excessivement pauvres, mais dans un autre sens : pauperes facti sumus nimis, sed alio sensu.

Quel est le « sens » ou sentiment dont parle le P. Jean Roothaan, il est difficile de le dire.

Il écrivait, d'ailleurs, il y a plus. d'un demi-siècle; et auiourd'hui la Compagnie ^en est arrivée à ce point, touchant la pauvreté, dans le domaine des idées et des faits, qu'il n'y a plus personne, absolument personne qui croie possible qu'un Supérieur, un Recteur, un Provincial, un Préposé Général puisse encore user, même des paroles ôn P. Roothaan .

N'est-ce pas à nouveau un signe ?

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