CHAPITRE V L'obéissance dans la Compagnie
§ 1. Théorie et pratique de Vobéissance au sein de la Compagnie. — § 2. Obéissance de la Compagnie à l'égard de V Eglise hiérarchique. ' — § 3. Saint Ignace et sa pratique personnelle de l'obéissance.
L'obéissance est la vertu par excellence des membres de la Compagnie. S'ils ont atténué la règle primitive de la pauvreté et conservé celle de la chasteté, ils ont exagéré plutôt celle de la soumission aux supérieurs. Ils voient en elle le comble de la sainteté et la perfection de la vie religieuse^ Elle est pour eux une espèce de talisman auquel est attaché le mystérieux secret de Tidéal chrétien, le salut de leur Société, leur félicité temporelle et éternelle.
Comme tant d'autres choses, cette vertu, telle qu'on l'entend dans l'Institut, a du reste fait l'objet des débats les plus passionnés, et, quoi qu'on ait pu dire en sa faveur, • n'ofïre pas finalement à l'çsprit l'image de la perfection. Des philosophes, des théologiens y ont vu une innovation par rapport à la doctrine traditionnelle de l'Eglise, et, par conséquent, en dépit des apparences, quelque chose de périlleux ou même de condamnable. Nous parlerons plus au long de ces controverses dans le chapitre qui suit. Commençons ici par considérer le côté le plus intelligible et le moins contesté de la question. Et avant tout, pour procéder à pas plus sûrs dans cette discussion, nous verrons d'abord : P La théorie de l'obéissance, telle que l'entendent les Jésuites; et 2*, la pratique de cette vertu, telle qu'ils l'ont réalisée.
Théorie et pratique de rohéissance au sein de la Compagnie,
Four saisir quelle est exactement Tidée que professe la Compagnie au sujet de Tobéissance, d'aucuns imagineraient volontiers que rien n'est plus à propos que de voir ce qu'enseigne Saint Ignace, dans sa fameuse Lettre sur cette vertu, écrite aux Jésuites du Portugal. Et certes le moyen est excellent. Il faut toutefois noter que cette Lettre est sans doute signée de Saint Ignace et renferme bien ses sentiments à cet égard ; elle n'est pas de sa main. C'est son secrétaire, le P. Jean de Polanco, qui Ta écrite. On le conjecturait autrefois avec assez de probabilité ; on peut l'afíirmer aujourd'hui en toute certitude.
Dans le n" 132 des Monumenta histórica Societatis Jesu (1) a paru, en effet", une lettre du 27 mars 1548, écrite par ordre de Saint Ignace, par le P. Polanco au P. André d'Oviedo. On y trouve l'esquisse, des pages entières et presque toute la doctrine de la fameuse Lettre, qui, cinq ans plus tard, devait être adressée aux Pères et aux Frères de Portugal. Grâce à cette pièce, il est facile de voir que le P. Polanco, ayant commencé d'exposer sa théorie en 1547, la développa peu à peu au cours des années suivantes et n'a fait que lui donner sa forme définitive dans le papier que signa Saint Ignace le 26 mars 1553.
Peu importe dès lors que cette Lettre retentissante reproduise plus ou moins exactement la pensée du fondateur, qu'il y parle à la première personne comme s'il s'agissait d'un message propre, et même qu'on puisse et doive la tenir pour sienne puisqu'il Ta du moins approuvée et signée; il semble d'une méthode plus rigoureuse de recourir à un autre document, que nous savons avoir été, sinon écrit par le fondateur de la Compagnie, du moins recueilli mot à mot de sa bouche. Il y a renfermé au surplus sous une forme plus laconique toute S3 pensée.
(1) Monumenta Ignatiana, Series prima, t. II, p. 54 et sqq.
l'obéissance
Le P. François Garcia et d'autres auteurs nous content en effet (1) que peu de temps avant de mourir. Saint Ignace appela un Frère Coadjuteur nommé Philippe Vito et lui dit :
— Prends la plume et écris, car je veux laisser à la Compagnie, par écrit, ce que je pense sur l'obéissance.
Le Frère se mit en mesure de le satisfaire, et le Père lui dicta, en langue castillane, onze chapitres ou paragraphes, que les Jésuites ont toujours considérés comme le testament spirituel de leur Patriarche :
Les voici :
• 1» A mon entrée en Religion, et une fois entré, je dois être soumis en tout et pour tout devant Dieu Notre Seigneur et devant mon Supérieur.
2» Je dois avoir un désir d'être gouverné et guidé par un Supérieur, qui vise à Tabnégation de mon propre jugement et entendement.
3° Je dois faire, en tout ce qui n'est pas péché, la volonté de ce Supérieur et non la mienne.
4« Il y a trois manières d'obéir : La première, quand on me l'ordonne par la vertu d'obéissance, et c'est la bonne ; la seconde, quand on me demande de faire ceci ou cela sans plus, et c'est la meilleure ; la troisième, quand je fais ceci ou cela au premier signe démon Supérieur, avantmême qu'ilme le demande, et c'est la parfaite.
5° Je ne dois pas prendre garde s'il s'agit d'un Supérieur majeur, moyen ou mineur, mais lui être tout dévoué comme tenant la place de Notre Seigneur. C'est à distinguer ainsi que se perd la force de l'obéissance.
6° Quand il me semble ou que je crois que le Supérieur me commande une chose qui est contre ma conscience ou un péché et que le Supérieur est d'un avis contraire, je dois le croire à moins d'évidence. Et si je ne puis en décider par moi-même, du moins, soumettant mon jugement et entendement, je dois en laisser la décision à deux ou trois personnes. Si je ne m'en accommode pas, je suis très loin de la perfection et de tout ce qu'on exige d'un vrai religieux.
7° Finalement, je ne dois plus être à moi, mais à Celui qui m'a créé et à celui qui tient sa place, et me laisser mener et gouverner comme se laisse façonner une boulette de cire, soit pour écrire ou i ecevoir des lettres, soit pour converser avec telles ou telles personnes, mettant tout mon dévouement à ce qu'on m'ordonne.
8° Je dois me comporter: 1) comme un cadavre qui n'a ni (1) Vida de San ^I.nacio, lib, V, c. XIV.
LA LETTRE ET L'ESPRIT
désir ni entendement ; 2) comme un petit crucifix qui se laisse tourner et retourner sans résistance ; 3) je dois me faire pareil à un bâton dans la main d'un vieillard, pour qu'on me pose où on veut, et pour aider où je le pourrai davantage.
9" Je ne dois pas demander, prier ni supplier le Supérieur de m' envoyer ici ou là pour tel office, mais lui soumettre mes pensées et mes désirs et les jeter à terre, une fois exprimés, laissant au Supérieur le discernement et la disposition de ce qu'il croira et jugera le meilleur de décider et d'ordonner.
lOo Sans doute, en choses légères et bonnes, on peut solliciter et demander permission, par exemple, pour suivre les stations, demander des grâces ou choses semblables, mais en disposant d'avance son esprit à tenir pour le meilleur ce qui lui sera accordé ou non.
llo De même, quant à la pauvreté, je ne retiendrai ni n'estimerai rien comme ma chose propre, mais je compterai que, de tout ce qui m'est fourni pour en user, ]e suis revêtu et orné comme une statue, laquelle ne résiste en rien, qu'on la couvre ou qu'on la dépouille.
Tels sont les principes de Saint Ignace, qu'il ne faut pas perdre de vue, au cours des développements qui vont suivre. D'après cette vue qu'il eut de l'obéissance, il s'agit en effet d'examiner comment il amena les autres à la pratiquer et, par conséquence, quelle est la façon dont elle est généralement réalisée dans la Compagnie.
Nous lisons à ce propos dans la Lettre sur l'obéissance :
Quoique en toutes vertus et grâces spirituelles je vous souhaite toute perfection, il est vrai... que pour l'obéissance plus que pour aucune autre vertu. Dieu Notre Seigneur m'inspire le désir de vous voir vous signaler. C'est non seulement pour¡le bien singulier qui est en elle ; mais parce que, comme le dit Saint Grégoire, l'obéissance est une vertu qui à elle seule ingère en l'âme les autres vertus et les y conserve une fois introduites. Tant qu'elle y fleurit, toutes les autres s'y voient épanouir et produire le fruit que je souhaite en vous... Nous pouvons souffrir que d'autres Religions aient sur nous l'avantage en fait de jeûnes, veilles et autres austérités... mais pour la pureté et la perfection de l'obéissance, le renoncement à nos volontés propres, l'abnégation de nos jugements, je désire beaucoup... que se signalent ceux qui, dans cette Compagnie, servent Dieu Notre Seigneur, et qu'à ce sígnense reconnaissent ses vrais e fants.
l'obéissance
Ce désir que, par la plume du P. Polanco, Saint lénace intimait aux Jésuites portugais, il l'exprimait en moins de mots à Rome à tous ceux qui l'approchaient.
Le P. Antonio Brandao écrit à ce propos, dans une lettre datée de Rome le 20 février 1551 (1) :
11 énumérait, je Vai entendu, les vertus particulières de chacune des autres Religions ; mais de la nôtre, il disait que son ^rand désir était que, dans cette minime Compagnie, il y eût, — et qu'elle passât pour Tavoir, — une très grande obéissance. Qu'on ne lui retire pas cette part, et il souffrira tout le reste.,. Aucune chose ou presque aucune ne satisfaisait le Père, de la part des Nôtres, comme l'obéissance.
Pour justifier cette prédilection de Saint Ignace et par conséquent de la Compagnie, le P. Nadal écrit également (2) :
Le principe de l'obéissance dans la Société découle de la Bulle de confirmation, qui ordonne de regarder le Christ comme présent dans les Supérieurs.
Et sur ce texte du P. Nadal, nous nous permettrons une observation. Rarement, très rarement, cette seule fois peut-être, les documents primitifs se réfèrent à la Bulle de Paul III pour expliquer la manière d'être de la Compagnie. Pour tout le reste, cette lettre pontificale reste lettre morte. On l'ignore systématiquement. Elle n'existe pas. Ce n'est que sur ce point qu'on a recours à €lle. Etrange exception !
Mais cette exception est une preuve de plus que, pour les Pères de la Compagnie, l'obéissance n'est pas comme les autres articles de la formule de vie approuvée par la Bulle. Tous les autres points en sont restés sujets à revision; celui-ci, non. On l'a fortifié plutôt.
'.^^"n Pf^^i^ection de Saint Ignace pour l'obéissance etait-elle justifiée ? Est-elle conforme aux principes de
(1) Episiolœ mixtœ t. II, p. 517,
" ÎP^"'^ obedientise societatis ex Bulla confirmationis, quffi prœcipit in superioribus Christum quasi prœsentem agnoscere (Epiât. ^. A adal, t. IV, p. 693,)
LA LETTRE ET L'ESPRIT
la loi chrétienne ? S'adapte-elle à Tesprit du christianisme ? Le seul énoncé de cette question paraîtra peutêtre à plusieurs d'une insigne témérité. Malgré tout, il est nécessaire de la formuler, non pas, certes, pour contredire à l'opinion du Saint, mais pour mettre chique chose à sa place et assigner exactement à cette prédilection sa signification, son importance, son juste mérite. Or, il est notoire que l'essence de l'esprit chrétien, c'est la charité. Charité envers Dieu, notre Père et Souverain Seigneur ; charité envers les hommes, nos frères en Jésus- Christ, tous fils du même amour, objets c^es mêmes miséricordes, héritiers des mêmes espérances.
De cet amour envers Dieu et envers les hommes par rapport à Dieu, découlent toutes les autres vertus. C'est lui qui les informe et les vivifie toutes. C'est lui, par conséquent, qui doit obtenir la prépondérance dans l'esprit et dans le cœur des véritables disciples de Jésus.
A recommander et à promouvoir avant tout cet amour, il n'y a ni erreur possible ni péril. Si grand qu'on le suppose, il ne nuira point aux autres vertus. Au contraire, puisque c'est lui qui les inspire. Mais la réciproque n'est pas vraie.
L'obéissance en particulier ofïre des dangers très précis, si elle ne marche de pair avec la charité. Quand la charité fait défaut, quand le Supérieur n'est pas mû à commander par une impulsion divine, quand dans son cœur ne brûle plus ce feu du Ciel, rien ne le menace tant qui¿ de s'égarer et de s'enorgueillir dans l'exercice de l'autorité. Il s'imagine qu'il la tient de lui-même ; au lieu de commander au nom de Dieu, il commande au nom de sa très vaine personnalité.
Et le sujet court pour sa part les mêmes périls, s'il n'est pas incliné à l'obéissance par la charité. Il se change èn un être servile et bas, en une machine à obéir, dirigée souvent par les plus basses passions. En un mot,, faute de charité, le noble exerc'ce de l'obéissance se mue en un conflit permanent d'égoïsmes, en un amalgame de vanités et de bassesses, sans mérite devant Dieu,, sans dignité devant les hommes, aussi sévèrement condamnable au point de vue de l'Evangile que de l'honneur.
La prédilection témoignée en théorie et en pratique par le fondateur de la Compagnie à l'obéissance ne ten-
l'obéissance
dait pas, certes, à de pareilles indignités ; mais partout où il y a des hommes, il y a des défaillances et des misères. Elles tiennent à la nature. L'histoire doit les constater. Les deux paroles fameuses de Paul IV sont donc exagérées : à savoir, que Saint Ignace ait gouverné « tyranniquement » et que les Jésuites aient fait une c( idole » de la personne de leur fondateur. Toutefois, ce sont les Pères de la Compagnie eux-mêmes qui nous les ont transmises. Et Paul IV n'a rien d'un étourdi qui parle sans rime ni raison. Il a dû s'appuyer au moins sur quelques excès frappants d'attitude ou de langage.
Quoi qu'il en soit, voyons comment Saint Ignace en personne a mis en pratique ses idées à ce sujet.
En raison de l'excellence qu'il lui attribuait, il n'a veillé â rien, dans l'ordre de la discipline religieuse, avec plus de soin et de méthode qu'à l'observation de cette vertu. Pour lui, qui n'obéissait pas en tout, pour tout, ponctuellement, absolument, n'était pas un religieux.
Le P. Ribadeneira écrit (1) :
Notre Père avait coutume de dire souvent que celui qui n'a pas la soumission de Tesprit, même s'il soumet sa conduite, n'a qu'un pied dans la vie religieuse.
Celui qui n'obéissait pas de cette manière était chassé immédiatement de la Compagnie (2) :
Ayant su qu'en Portugal, il y avait certains esprits inquiets qui répugnaient à l'obéissance... notre Père réprimanda gravement le Provincial et lui ordonna in uirtute sanctœ ohedientiss de n'admettre dans la Compagnie aucun désobéissant, puisque cela ne pouvait être bien ni pour eux-mêmes ni pour les autres. Il écrivit la même chose aux autres Recteurs de la Compagnie, afin qu'ils en fissent autant auprès du reste des Supérieurs ^ leurs sujets.
Pour inculquer à tous les esprits cette vertu, il voulait qu'on y exhortât fréquemment dans les entretiens familiers (3).
Chaque semaine, le vendredi, on fera une conférence à la communauté, et une fois par mois le sujet de cet entretien sera l'obéissance.
(1) Monumenta Ignatiana, t. I, p. 433.
(2) Idem, ibid, t. I, p. 440.
(3) Idem, ibid, t. I, p. 484.
LA LETTRE ET L'ESPRIT
Quant à Texécution concrète de ses ordres. Saint Ignace la voulait prompte et absolue.
Les images de cadavre, de boule de cire, de petit crucifix, dont il use dans le document ci-dessus, n'étaient pas pour lui une simple comparaison matérielle, une représentation approximative de ce qu'il voulait faire entendre ; elles tendaient à exprimer adéquatement son jugement. Sujétion de la volonté, abnégation totale du jugement, quasi annulation de la personnalité et de la conscience humaine : telles étaient, selon lui, les conditions et les marques de la véritable docilité.
Et il serait trop long de rapporter la multitude d'anecdotes, quelques-unes bien extraordinaires, qui se racontent sur la manière dont Saint Ignace, comme supérieur, appliquait ces principes. Les documents primitifs sont copieux à cet égard. De même les Vies ofíicielles du fondateur. Le lecteur pourra s'y reporter si la question l'intéresse. Ici, à titre de spécimen et pas davantage, nous parlerons d'un de ces incidents, le plus notable, en raison de la personne en cause.
Ce cas ne se rapporte qu'indirectement à l'obéissance Il vise plutôt la parfaite conformité de l'esprit à la volonté du Supérieur. Mais il n'en est que plus significatif pour montrer l'importance que prêtait Saint Ignace à ce parfait accord entre le Supérieur et ses sujets, qui est la fin dernière de l'obéissance.
Le fait est bien connu. -
En 1552, le P. Jacques Lainez était Provincial pour l'Italie. Désirant remplir comme il faut son office, il s'efïorçait de faire en sorte que les Maisons et Collèges dont il avait la charge fussent bien pourvus de personnel qui travaillât efficacement à la gloire de Dieu et au bien des âmes. Mais il arriva que, sans donner ses raisons. Saint Ignace rappela à Rome certains des sujets de la Province, pour pourvoir aux besoins de Rome. Le P. Lainez s'en émut et présenta quelques observations à ce sujet. Saint Ignace n'en tint aucun compte, et, pour toute réponse, lui fit écrire par son secrétaire, le Père Polanco, une lettre oià était réprimandée sa manière de voir et d'agir. Et l'on va voir de quelle encre !
l'obéissance
P. C. (Pour le P. Lainez seul).
Mon père,
Je vous adresse cette lettre, non pas en tant que je suis Polanco, fils de Votre Révérence, qui lui doit tout respect et toute obéissance, mais comme organe ou plume- de notre Père, qui m'a ordonné de vous écrire ce qu'elle contient. Et il y a bien des jours déjà qu'il voulait qu'elle fût écrite. Mais cette indisposition de fièvre quarte vous étant survenue, il a différé jusqu'ici, afin que soit rétablie Votre Révérence.
Notre Père n'est pas peu mécontent de Votre Révérence. Car plus sont aimés ceux qui commettent des fautes, plus dures elles sont à qui aime les coupables ; et les défaillances sont ressenties d'autant plus fort qu'elles viennent de qui moins on les redoutait. Aussi m'a-t-il ordonné de vous écrire au sujet de certains points, pour que Votre Révérence se ressaisisse et ne se fourvoie plus dorénavant là-dessus, mais s'amende, ce qui lui sera facile avec tant de bonne volonté que Dieu lui a départie.
Premièrement, le Prieur de la Trinité a écrit à notre Père, à propos de Maître .André, avec grande instance, de lui envoyer à la place Maître Jérôme Otello, et pour user de. ses propres paroles : Pour beaucoup de raisons, il serait à propos de m' envoyer notre cher fils en Christ don Jérôme Otello, selon que me Va dit le Révérend Père Lainez. Or, ce fut une faute non médiocre de votre part, bien qu'on ne doute pas que votre intention fût très bonne. Car V. R. n'avait pas à animer ni à conseiller le Prieur pour qu'il demandât à notre Père ce que celui-ci ne peut lui accorder. Il fallait tout au moins pressentir la pensée de notre Père avant de donner ce conseil au Prieur. Et j'aurais voulu vous en donner les raisons, ainsi que de ce qui suit, mais il n'a pas paru bon à notre Père que je vous les dise. Car il devait vous suffire de la soumission du jugement propre, que V. R. doit à son Supérieur, en ce qui touche à son office.
N'est-il pas en outre ordonné que personne ne doit pousser des personnes de qualité à écrire à notre Père de leur envoyer tels ou tels, sans s'être entendu d'abord avec lui, en raison des multiples inconvénients qui s'ensuivent quand il doit ensuite refuser.
Votre seconde erreur fut, en dehors de la faute en soi, que V. R. se soit trouvée en dissentiment avec son Supérieur au sujet du départ de Vénétie du P. Frusio. Et non seulement V. R. s'est trouvée en désaccord, mais elle a manifesté au même Frusio, au P. Salmerón, au P. 01a ve qu'elle l'était et que ne lui semblait pas bon ce que notre Père ordonnait. A quel point il convient qu'une personne que les nouveaux (Pères) doivent regarder comme un miroir, montre ainsi qu'elle trouve mal ce qui paraît bon à son supérieur, V. R. le voit. Quant à
LA LETTRE ET L'ESPRIT
Maître André, il avait donné des raisons qui, à lui, au P. Salmerón et au P. Olave avaient paru suffisantes, dis-je, pour être rappelé de Venise à Rome ; et d'autant moins ont agréé certaines observations de V. R., dans sa réponse, comme le mal qui en résulte pour les campagnes, etc.. qui montrent en tout cas la diversité de son jugement propre d'avec celui de son Supérieur. Or, quoiqu'il soit bon de faire connaître en son temps son avis, laisser apparaître un différend ne Test pas.
La troisième erreur qui a beaucoup peiné notre Père a été d'envoyer ici Gaspard sans aviser d'abord de son affaire, en disant seulement qu'étant padouan, etc. Il ne convenait pas de tenir cachée à Sa Paternité une pareille circonstance, en lui envoyant un tel individu à la maison. Et toute cette espèce de dissimulation et de cachotterie avec le Supérieur, qu'il convient d'aider en tout ce qu'on sait, au lieu de lui nuire, notre Père la tient pour très déplacée dans cette Compagnie et en n'importe quelle Religion. Il lui a déplu en outre qu'ayant réexpédié ce personnage à V. R., afin qu'elle le renvoyât elle-même là-bas, vous ayez approuvé son dessein de revenir ici, en disant qu'il vous paraissait digne de pitié, et autres choses que notre Père appelle des ordres. Or, il ne vous est pas permis d'écrire sur ce ton impératif, qui ne convient à personne envers un Supérieur. Aussi m'est-il ordonné d'écrire à V. R. de s'en tenir à son office, qu'elle ne fera pas peu en le remplissant comme elle doit, et qu'elle ne se fatigue pas à donner son avis en ce qui touche à celui du Général, qu'on n'attend rien de Votre Révérence sans l'avoir demandé, et moins encore aujourd'hui qu'avant qu'elle fût en charge, car, par son administration, elle n'a pas gagné beaucoup de crédit, quant aux choses du gouvernement.
Que Votre Révérence considère ces erreurs devant Dieu et fasse durant trois jours quelque prière à cet effet. Elle écrira ensuite s'il lui apparaît que ce soit des erreurs et des fautes ; elle choisira la pénitence qu'il lui aura paru qu'elle méritait et, une fois sa lettre écrite, l'enverra. Mais avant d'avoir reçu, réponse de notre Père, elle ne fera rien de plus en ce sens.
Rien d'autre pour la présente, sinon que je prie Dieu Notre Seigneur pour qu'à tous, et spécialement à celui qui a écrit cette lettre, comme en ayant le plus grand besoin, il accorde abondamment ses lumières, pour qu'ils se connaissent et s'humilient, et sa grâce pour ressentir et accomplir en tout la très sainte volonté.
De Rome, le 2 novembre 1552.
Par mandement de Notre Père Maître Ignace (1).
Jean de Polanco
(1) C'est le P. Barthélémy Alcázar, dans sa Chrono-historîa de Provincia de Toledo, t. I, p. 201, qui a publié pour la première fois cette lettre.
l'obéissance
Il n'est pas facile d'imaginer l'efiet qu'aura pu produire cette lettre sur l'esprit des lecteurs. Cela dépend de la manière de voir et de sentir de chacun d'eux à ce sujet. Redoutant sans doute cette contrariété d'impressions, le P. Marcel Bouix, dans une collection de Lettres de Saint Ignace qu'il a publiée voici quelques années en France, ne se décida point à donner cette missive de Folanco, ne la jugeant pas opportune pour la fin qu'il se proposait. Les éditeurs des Lettres de Saint Ignace en Espagne n'ont pas éprouvé les mêmes scrupules. Ils font publiée tout entière. Toutefois ils l'ont ornée d'une note à l'intention d'atténuer un peu le mauvais effet que certains passages pourraient produire sur le public. Nous ne savons jusqu'à quel point ils y ont réuRsi.
Obéissance de la Compagnie, à l'Eglise hiérarchiques.
Après avoir vu quelle idée la Compagnie s'est formée de l'obéissance, l'estime qu'elle en fait et la manière dont elle^la met à exécution, si j'ose dire, intra muroSy entre supérieurs et sujets dans son propre sein, il nou& reste à voir la mise en pratique hors les murs, je veux dire considérée de la part de la Société comme corps et ayant comme telle à obéir à autrui.
Nous en avons touché déjà un mot dans le chapitre antérieur et nous y reviendrons à nouveau. Mais un point de vue domine tous ces faits et c'est sur lui que nous voudrions insister surtout, ici, pour dégager le sens de tous ces événements particuliers.
11 n'y a pas de doute que la profession solennelle de Saint Ignace et de ses compagnons, la promesse, le vœu ou l'acte (comme il vous plaira de l'appeler) qu'ils firent à cette occasion, fut en quelque sorte le centre de gravité de leur vie et l'occasion la plus éclatante qu'ils eurent de manifester d'une façon catégorique quel était le fond de leur pensée et de leur conduite, par rapport au Saint- Siège et à la docilité qu'ils lui devaient.
Pour mieux entendre ce que nous voulons dire à cet égard, il faut se souvenir que la Compagnie constituée par la Bulle pontificale n'était pas une société naturellement issue des circonstances, entre compatriotes ou en-
fants de la même famille spirituelle. Elle résultait au contraire de la volontaire adhésion d'esprits les plus divers, originaires des quatre coins du monde chrétien, à une sorte de pacte ou de contrat, sinon exprimé, du moins tacite, auquel tous avaient pris part ; pacte par lequel, de part et d'autre, se contractaient certaines obligations et s'acquéraient certains droits. La base de ce contrat se trouvait être ainsi la Bulle de Paul III, établissant les principes d'après lesquels la nouvelle Société devait être régie,et que chacun des membres devait observer d'autant plus volontiers qu'eux-mêmes les avaient à leur guise établis. Mûre délibération, expériences répétées, ardentes supplications élevées en leur nom au pied du Siège apostolique, rien ne semblait manquer pour, leur rendre doublement sacrée une Règle si désirée d'eux et en même temps si authentiquement confirmée.
Nous avons vu, malgré tout, ce qui se passa. Nous n'y reviendrons pas. Nous répéterons seulement que le seul fait de vouloir observer les Constitutions déjà établies dans la mesure seulement où il conviendrait à la Compagnie ; celui de vouloir réformer la Bulle en y ajoutant et retranchant ce qui leur plairait ; celui de professer publiquement qu'on l'observerait ainsi retouchée in mente, sinon non ; celui enfin de, faire mention dans l'acte même de la profession, non de la Bulle authentique de Paul III, mais de l'énigmatique Bulle de la Compagnie de Jésus : tout cela pourra paraître absurde, monstrueux, à peine croyable. Cela résulte pourtant, nous l'avons vu, de pièces dont l'authenticité n'est pas douteuse.
Or, comment concilier ces faits éclatants de volonté propre avec les théories de la Compagnie sur la vertu de l'obéissance ? Comment cette Compagnie d'obéissants se manifeste-t-elle, dès sa naissance, la plus désobéissante des Compagnies ? C'est ce qu'il n'est pas facile d'élucider avec certitude. Il nous manque sans doute, pour résoudre la diiïiculté, quelques-unes des données nécessaires. Mais ce qu'on ne saurait nier, c'est qu'en tout état de cause, l'incident reste obscur et sujet à discussion.
D'autant que le cas n'est pas isolé. D'autres manifestations étranges lui ont succédé, qui en paraissent bien
l'obéissance
la conséquence par filiation naturelle. Car à peine avaient-ils fait profession, que les Pères de la Compagnie s'empressaient de solliciter privilège sur privilège qui les exemptât du droit commun. Et sans doute ces faveurs leur ont été concédées par l'autorité légitime ; mais cet appétit de mesures d'exception suppose toujours, chez, ceux qui les réclament, un certain instinct d'indépendance, peu normal dans l'Eglise. Parmi ces grâces, il faut compter celle de suivre des principes très particuliers de vie ascétique, de discipline religieuse et de gouvernement pour tout rinstitut. La Compagnie s'est faite juge de la doctrine des siens sans s'occuper de l'Eglise, et elle s'est mise à constituer un corps enseignant qui, en théologie et en morale, s'écartait souvent de l'ancienne tradition. C'est de là, au cours des temps; à mesure que croissait la force de la Société, qu'est venu son isolement plus grand, son originalité d'allures et de procédés. Des querelles se sont élevées, comme celle du molinisme ou celle du probabilisme, qùi introduisirent dans l'enseignement ecclésiastique les plus fâcheux éléments de perturbation. Sans parler d'une multitude d'autres questions, comme celle des rites chinois, qui plusieurs fois contraignirent l'autorité apostolique à intervenir pour refréner cet esprit exagéré d'indépendance.
Par un triste enchaînement de causes et d'effets, il faut , convenir enfin qu'à ces interventions de l'Eglise n'ont pas toujours correspondu, de la part de la Compagnie, cette docilité de jugement, cette facile soumission qu'on aurait dû attendre d'elle. Bien au contraire. Nous en donnerons la preuve au bon moment (1).
Qu'il suffise d'avoir noté, en attendant, ce phénomène assez extraordinaire d'un Institut religieux qui prétend enseigner, cultiver, pousser à l'ejxtrême la rigueur de l'obéissance et qui, de tous les Ordres connus, a toujours opposé le plus de résistance, quand il s'est agi pour lui d'obéir.
Cette contradiction ou cette antinomie sont certainement un indice. Comme tous les phénomènes, celui-ci a une cause. Quelle peut-elle bien être ? Si l'on ne la -découvre pas avec toute Îa clarté désirable au cours de ces pages, du moins pourra-t-on l'y deviner ou en trouver la trace.
(1) La question n'est en effet qu'effleurée. Elle serait interminable. — ■ Note du traducteur.
LA LETTRE ET L^ESPRIT
Saint Ignace et su pratique personnelle de Vobéissance,
Parallèlement à ces contrastes touchant le corps tout entier de la Compagnie, il en est d'ailleurs un autre, relatif à la personne même du fondateur.
Mais avant de Texposer, il convient de répéter, encore une fois, que notre intention, ici comme ailleurs, est seulement d'exposer des faits, tels qu'ils ressortent des pièces les plus dignes de foi. Certaines ont été rédigées sous la dictée même du Saint. Et le lecteur pourra en tirer luimême la conclusion.
Avant sa conversion, quand le futur fondateur d'Ordre menait une vie assez dissipée, il lui arriva de commettre, en compagnie de son frère Pierre, un escapade de la pire espèce. On ne sait laquelle. Lorsqu'il reçut les ordres mineurs, ce délit se trouva soumis à la juridiction de l'Ordinaire de Pampelune, diocèse auquel appartenait la ville d'Azpeitia d'où Saint Ignace était originaire. Iñigo s'efforça d'échapper à cette Ofïicialité et engagea à ce sujet un long procès. La majeure partie de la procédure en a été récemment publiée (1).
Et n'est-ce pas une étrange rencontre que le premier événement de cette vih extraordinaire, sur lequel nous ayons une documentation sérieuse, soit cet acte de résistance aux voies ordinaires de la juridiction ecclésiastique ?
Après sa conversion, Ignace entreprend son voyage à Montserrat, passe quelque temps à Manrèse, va à Jérusalem, retourne en Espagne, se fixe à Barcelone et finalement passe à Alcalá pour y poursuivre ses études. Partout il entre en délicatesse avec l'autorité ecclésiastique; mais nous sommes peu renseignés à ce sujet. Ce que nous ■savons de plus clair, c'est ce qui lui arriva à Jérusa-
<1) Au tome I, p. 580 de la 4 e série des Monumenta Ignatiana.
l'obéissance
lem, d'après le récit du P. Louis Gonzalez de la Cámara, écrit, peut-on dire, sous la dictée du Saint (1) :
Son ferme propos (à Sa,int Ignace) était de demeurer à Jérusalem, visitant sans cesse les Lieux Saints ; et il avait rintention, outre cette dévotion, d'aider les âmes... Le Provincial lui dit qu'il avait bien réfléchi à ce dessein, et, en raison de l'expérience qu'il avait faite d'autres (projets du même genre), il ne le croyait pas satisfaisant... (Saint Ignace) lui répondit qu'il tenait très fermement à sa résolution, et que pour rien au monde il n'était décidé à l'abandonner, donnant honnêtement à entendre que même si le Provincial ne l'approuvait pas, comme ce n'était pas sous peine de péché, aucune frayeur ne l'en détournerait. Le Provincial répliqua qu'ils (lui et ses confrères) avaient autorité du Siège Apostoliquepour expulser et faire conduire ailleurs ceux qu'ils jugeaient indésirables et pouvoir d'excommunier les récalcitrants, et qu'ils pensaient que sa place n'était pas ici, etc.. '(Le Provincial) voulut lui montrer les Bulles qui les autorisait à user de l'excommunication ; mais (Ignace) répondit qu'il n'avait pas besoin de les voir ; qu'il en croyait leurs Révérences ; et que puisque tel était leur jugement autorisé, il leur obéirait.
A la lecture de ce trait, revient invinciblement à Tesprit le passage des Constitutions que nous avons déjà rappelé : .
Que tous soient en grande disposition d'observer l'obéissance eVde s'y signaler, non seulement dans les choses d'obligation, mais encore dans les autres, dès que se manifeste la volonté du Supérieur, même sans commandement exprès, tenant les yeux fixés sur Dieu Notre Créateur et Seigneur, auquel se rapporte notre obéissance, et s'efforçant de se conduire par esprit d'amour sans se laisser troubler par aucune crainte.
Dans cette circonstance. Saint Ignace préféra, semblet-il, agir, non par esprit d'amour, mais contraint par l'appréhension de commettre un péché mortel et de s'exposer à la damnation éternelle.
Rentré en Espagne, Saint Ignace étant passé de Barcelone à Alcalá, ne tarda pas du reste à encourir un autre procès, dont nous reparlerons un jour (2).
(1) Ada S. Ignatii, XLVI.
(2) Dans un chapitre de la seconde partie intitulé La Compagnie de Jésus et les femmes.
LA LETTRE ET L'ESPRIT
Cette affaire se termina par un jugement du 21 novembre 1526, où on lit :
PLe Révérend Jean Rodríguez, Vicaire général de la ville Alcalá, pour T Illustrissime et Révérendissime Seigneur Don Alphonse de Fonseca, archevêque de Tolède, ayant été informé que Iñigo, Arteaga, Galixte, Lope de Gaceres et Jean, vivaient ensemble ; qu'ils couraient les rues habillés d'espèces de houppelandes bises avec des capuchons de même couleur : à ce mû par de justes causes, leur a ordonné et leur ordonne, à tous et à chacun d'eux, en vertu de la sainte obéissance et sous peine d'excommunication majeure, encourue ipso facto s'ils y contreviennent, que tous et chacun d'eux, dans les huit Jours, quittent ledit habit et cette manière de se vêtir pour se conformer au costume commun que les clercs et frères lais portent dans ce royaume de Gastille. Lesquels ont demandé copie (1).
Le Vicaire Général la leur fit donner. Il leur avait défendu précédemment d'enseigner et de tenir des réunions de fidèles.
Nulle sentence ne saurait être plus claire et plus décisive. Le désir exprimé par Saint Ignace d'en obtenir copie exclut en outre toute excuse d'ignorance. Cependant, au cours du second procès, le 28 mai de Tannée suivante, nous lisons pour finir :
Depuis lors, en ladite ville d' Alcalá, le 18 mai de l'année courante, ledit seigneur Vicaire s'en vint visiter la prison ecclésiastique et manda à comparoir ledit Iñigo et lui dit qu'il savait qu'avant la Nativité dernière il lui avait été ordonné par devant moi. Notaire soussigné, de ne plus faire d'attroupements de personnes appelés conventicules, et que ledit Iñigo n'a pas obtempéré, mais a désobéi ; qu'il lui en faisait grief comme contrevenant aux commandements de la Sainte Mère Eglise ; que s'il avait une raison ou excuse, qu'il la^dise ou l'allègue, et que lui-même était prêt à l'écouter. A quoi (Ignace) répondit que cela ne lui avait pas été ordonné en manière de précepte et que, si certaines paroles lui avaient été adressées, c'était en manière de conseil, dont il ne tombait pas d'accord.
Réponse doublement étonnante, quand on se rappelle quç le Saint avait demandé à recevoir cet ordre par écrite du consentement du Vicaire général.
(1) Proceso primero, p. 36.
l'obéissance
Toujours résolu à ne pas céder, il s'en alla pour protester à Valladolid, où se trouvait l'Archevêque de To> lède, Fonseca. Celui-ci reçut et écouta le plaideur avec bonté, mais ne lui accorda point ce qu'il demandait. Sa» chant quTñigo désirait poursuivre ses études à Salamanque, le prélat lui dit seulement qu'il avait là quelques amis auxquels il pourrait le recommander. Il lui donna quatre ducats d'aumône, et là-dessus le congédia.
A Salamanque, Saint Ignace encourut de nouveaux procès, toujours pour la même cause : il s'obstinait à enseigner et à définir des points de doctrine. Au cours de ces poursuites, le juge ecclésiastique. Bachiller Prias (comme Saint Ignace lui-même le rapporta au P. Gonzalez de la Camaia) finit par prononcer :
Qu'il ne trouvait aucune erreur ni en la vie ni en la doctrine des inculpés ; et même qu'ils pourraient enseigner comme ils faisaient auparavant, à condition de ne pas définir : ceci est péché mortel, ceci est péché vén iel, tant qu'ils n'auraient pas passé quatre ans à s'instruire davantage. Cette sentence une fois lue..., le pèlerin (le pèlerin, c'est Saint Ignace) , dit qu'il ferait tout ce que la sentence ordonnait, mais qu'il ne l'acceptait pas : car, sans le condamner en aucune chose, on lui fermait la bouche pour l'empêcher d'aider au prochain selon son possible... Et il trouva de grandes difficultés de rester à Salamanque, car il lui semblait qu'on eût fermé la porte à l'avancement des âmes par cette prohibition à lui faite de définir ce qui était mortel ou véniel. (1).
Bien surprenante est cette façon de penser de la part du Saint. L'autorité ecclésiastique le traite avec une bonté vraiment chrétienne. On reconnaît que dans son enseignement et dans sa conduite, il n'y a rien de répréhensible. On l'autorise à continuer ses prédications et même à donner les Exercices à qui et comme il lui plaira. On lui défend seulement, tant qu'il ne sera pas entièrement éclairé sur les dogmes de notre foi et sur les préceptes de la. morale chrétienne, de se mêler à des discussions délicates et en particulier de déterminer ce qui peut être péché ou mortel ou véniel. . ~Et malgré tout. Saint Ignace s'obstine justement sur ce point, attachant à ce détail toute l'efïîcacité de son
(1) Acta qusedam S. Ignafii, n» 70.
266 LA LETTRE ET L'ESPRIT
enseignement, et si sûr d'autre part de sa manière de voir qu'il écrivait dix ans plus tard au roi de Portugal :
Pour tous les pouvoirs et les richesses temporelles qu'il y ait sous le ciel, je ne voudrais pas que tout cela ne se fût pas^ passé pour moi (1).
Comme nous avons vu, dans des livres récents, écrits par les Pères de la Compagnie, ridiculiser cette sen- 1 tence du Tribunal ecclésiastique de Salamanque, qui | ^ « condamnait Saint Ignace au silence (ce n'est pas vrai), ^ non parce que son enseignement avait été trouvé digne j de censure, mais parce qu'il manquait au Saint un r diplôme ou une barrette de docteur (2) », nous essaie- < rons de justifier cette sentence et prendrons encore une < fois la défense de l'autorité ecclésiastique. ' 1
A la vérité, l'exhortation ou l'ordre donné à Saint : ' Ignace d'avoir à s'abstenir, notamment, de définir les ! \ limites du péché mortel ou véniel, était on ne peut plus prudente. Sans doute. Saint Ignace, à cette époque, très ignorant de ces questions théologiques, pouvait considérer l'affaire comme étant de sa compétence.
Mais il n'en était pas de "même des véritables théologiens qui lui donnèrent cet avis. Parmi eux, une induction très admissible permet de compter le grand François de Viftoria. Et en réalité, tous ceux qui ont essayé de sonder ces abîmes des rapports entre l'hom'me et la loi divine, ont trouvé de grandes difficultés à déterminer js ce qui est, en fait, dans le secret des consciences, péché ¡c mortel ou véniel. |i
Ces difficultés pouvaient ne pas inquiéter beaucoup 1 Saint Ignace, simple laïque alors et sans études ; bien id mieux, il ne les soupçonnait même pas. Mais ces théo- ti logiens, pleins de bienveillance, l'exhortaient à juste titre à prêcher, à exhorter à la vertu, à faire tout le bien ¡Ií qu'il pourrait aux âmes, sans s'égarer dans des discus- \ sions obscures où il ne pouvait avoir aucune autorité.
Cependant, après son départ de Salamanque, voyons ce qui arrive à Saint Ignace, à Paris.
(1) Lettre au roi de Portugal, en date du 15 mars 1545, Monumenta Ignatîana, t. I, p. 296.
(2) H. Watrigant, La Genèse des Exercices spirituels, p. 48.
l'obéissance
II semble bien, en effet, qu'il ait eu, là aussi, maille â partir avec l'autorité; et nous pouvons faire abstraction de ces démêlés nouveaux, mais non pas nééliéer un renseignement que nous donne à ce sujet le P. Gonzalez de la Cámara.
II mena quelque temps cette vie d'hôpital et de mendicité ; mais constatant qu'il y profitait peu dans les lettres, il se mit à réfléchir à ce qu'il ferait. Voyant que certains servaient les régents dans les collèges et avaient encore le temps d'étudier, il se détermina à chercher un maître. Et ayant fait cette considération, embrassé ce conseil et pris cette résolution, il y trouva de la consolation, imaginant que son maître serait le Christ, un des écoliers Saint Pierre, l'autre Saint Jean, et ainsi de suite pour chacun des A.pôtres. « Quand le maître me commandera, se disait-il, je penserai que c'est le Christ qui m'ordonne; et quand un autre me fera faire autre chose, je penserai que c'est Saint Pierre qui me le commande. » Il fit de suffisantes diligences pour trouver un embaucheur. Il en parla à Bachiller Castro, à un Frère des Chartreux qui connaissait beaucoup de maîtres de pensions, à d'autres encore ; mais il lui fut impossible de trouver un maître (1).
11 semble que ces velléités d'obéissance aient été fréquentes dans la vie de Saint Ignace ; mais, chose curieuse, il n'arriva jamais à les réaliser. Ce qui ne laisse pas d'être bien étrange, en raison de la multitude d'occasions qui se devait présenter, surtout à Paris, durant les huit ans qu'il y passa, si peu que lui-même et ses relations se fussent mis en peine de lui trouver quelque chose.
Durant les années qui séparent son séjour en France de son établissement définitif à Rome, nous n'avons rien trouvé d'ailleurs, touchant l'obéissance, qui soit digne d'être rapporté, sinon un petit fait que nous a conservé le P. Simon Rodríguez (2) :
Les Pères, vivant dans ces maisonnettes solitaires, commencèrent de s'y exercer à l'obéissance volontaire de la façon suivante : se trouvant réunis à deux ou trois, chacun d'eux à tour de rôle commandait et obéissait aux autres, ceux qui obéissaient se soumettant avec une telle docilité à celui qui commandait, qu'on n'eût jamais dit qu'ils le faisaient spontanément, mais par obligation. Quand ils furent à Rome, ils jugèrent •que cette forme d'autorité devait se prolonger tout un mois, et
(1) Monumenta Ignatiana, series quarta, p. 81.
(2) De origine et progressa Societ. Jesu, p. 52.
LA LETTRE ET L'ESPRIT
cela dura jusqu'à Télection du Père Ignace comme Préposé Général, et celui-ci, sans doute, en ce temps-là, obéissait en toute diligence, ni plus ni moins que les autres ; mais tous^ néanmoins, le traitaient et en usaient avec lui avec une particulière révérence.
Tel est Tunique cas où Ton peut voir Saint Ignace se plier à une habituelle obéissance : encore s'agit-il d'une dépendance assez large, temporaire, et tempérée par toutes sortes d'égards.
Après son élection, nous avons vu comment il remplit^ pour sa part, la tâche qui lui incombait de veiller à l'observation de la Bulle et la responsabilité qu'il encourt pour la façon dont les autres, à sa suite, l'interprétèrent.
Il avait été élu à vie, et ce fut'l'occasion pour Saint Ignace de manifester encore un trait de caractère qu'on ne saisit chez aucun autre fondateur d'Ordre religieux^ du moins sous cette forme. Les autres saints fondateurs d'Ordres, en effet, par exemple. Saint François d'Assise, Sainte Thérèse, etc., soit pour se conformer à la règle de l'Institut qu'ils avaient créé, soit de leur volonté propre, donnèrent, au moins quelque temps, l'exemple pratique de l'obéissance, comme sujets, s'abaissant au niveau des autres et pratiquant comme inférieurs ce qu'euxmêmes avaient ordonné comme supérieurs. Rien de tel pour Saint Ignace. Il commanda au contraire jusqu'aux derniers moments de sa vie. Et ce fut sans doute une conséquence naturelle du système de gouvernement qu'if avait établi dans la Compagnie. Mais s'il n'y a rien à reprendre au sujet de cette perpétuité du pouvoir, peutêtre n'est-il pas sans intérêt de noter le règlement de vie de Saint Ignace durant son Généralat.
Nous avons là-dessus un texte du P. Jérôme Nadal assez curieux :
Il ne faut pas compter, dit-il (1), parmi les traditions de la Compagnie, tous les faits et gestes du P. Ignace. Ceux-ci, par un privilège particulier, ne conviennent qu'à lui seul. Ce qu'ii faisait, il ne semble p?s que nous devions Timiter, comme de
(1) Epist. P. Nadal, t. IV, p. 620.
l'obéissance
célébier si peu souvent la messe, de ne pas réciter les heures canoniques, mais seulement les petites prières du Rosaire : car sa grande dévotion ne lui permettait pas de célébrer souvent ni de prier beaucoup ; il n'eut p?s d'Assistants ; etc..
Sur quoi, il convient peut-être de remarquer que le motif invoqué comme dispense pour le Bréviaire n'est pas le vrai. Le document par lequel Ignace se dispensa de l'office divin (1), commué « en certaines prières vocales, ou audition de confessions, ou pratique de toute autre œuvre pour le bien de soi-même et du prochain », déclare que la raison de la dispense, ce ce sont les divers maux et infirmités corporelles dont il souffre, particulièrement quant à Testomac ».
Ce que nous conte le P. Nadal au sujet de cette grande dévotion qui Taurait empêché de réciter le Bréviaire n'est donc qu'une de ces innombrables inventions accumulées autour de la personne du fondateur, par l'effet de cette idolâtrie, pour user du mot de Paul IV, que les siens ont conçue pour lui. Au surplus,~co^mment concilier ce trait avec ce que nous racontent ses biographes, au sujet des deux ou trois heures qu'il aurait consacrées chaque jour à la prière ? Et que dire de ces trop longues oraisons arbitraires, aux dépens de l'obligation du saint Office ?
Le P. Nadal ajoute du reste à la liste de ces comportements inattendus de Saint Ignace, qu'il ne peut donner en exemple, un có etc »... mystérieux, qui indique assez clairement que ce ne fut pas tout. On serait assez curieux d'apprendre ce qu'escamote discrètement cet <c etc » !..
11 faut enfin ajouter à cette bizarre habitude de s'exempter des règles et de la vie commune, d'après Nadal, un autre fait non moins extraordinaire.
Pour en saisir toute l'importance et le caractère, il est bon de se rappeler que, dans la rédaction définitive des Constitutions qui régissent aujourd'hui encore la Compagnie de Jésus, il est une partie entière, la neuvième, sur les dix que comprend l'ouvrage, composée de six chapitres, réglant la situation, la conduite et les relations du Préposé Général avec la Compagnie.
(1) Ce document, qui porte la date de 1539, a été publié dans les Monumenta Ignatiana, séries quarta, t. I, p. 475.
LA LETTRE ET L'ESPRÏT
Au moment de passer à la pratique des prescriptions qui y sont renfermées, un doute s'éleva parmi les Pères les plus graves, sur la question de savoir si elles s'appliquaient au Préposé Général actuel, qui était le P. Ignace.
Une consultation se tint à cet égard par ordre d'Ignace lui-même, et le P. Nadal nous en a transmis le résultat ,(1) :
Dans la délibération^à^cet égard que, par ordre d'Ignace, le Pères tinrent (en Fan 1555), furent prises à la pluralité des voix¡les conclusions suivantes : 1° Que s'observeraient immédiatement les Constitutions; 2° qu'elles seraient promulguées dans la mesure nécessaire à leur observation ; 3« qu'on ne lierait pas les mains au P. Ignace pour le cas où il lui paraîtrait devoir les changer en certains points ; 4» qu'elles ne seraient pas imprimées ni communiquées à personne du dehors ; 5° qu'avant de passer outre, il serait nécessaire de résoudre quelques doutes, ce qui pourrait se faire en trois ou quatre jours, en s'y appliquant ; 6° en ce qui touche au présent Général, qu'il voie luimême, après avoir fait oraison, s'il doit s'appliquer ce qui est marqué dans les Constitutions touchant le Préposé, et qu'il ne le mette à exécution que dans le cas où il le voudra suavement, soit en ce qui touche à sa personne, soit en ce qui concerne sa manière de gouverner. ( Le P. Ignace) a approuvé les cinq premiers chapitres, et sur le sixième a. áécls.ré qii' il y penserait.
Nous ne savons si réellement Saint Ignace pensa beaucoup à ce que lui proposait la Congrégation, à savoir,, s'il s'appliquerait oui ou non les règles que lui-même avait tracées pour l'exercice de ses fonctions. On ne trouve aucun indice à cet égard dans les histoires de la Compagnie. Il est probable par conséquent qu'il ne fit jamais aucune réponse et continua simplement à vivre exempt de ses propres lois.
La mort le surprit sans que, même quand il se vit menacé, il déposât un moment son autorité -et nommât un vicaire pour le remplacer, après sa sortie de ce monde^ en attendant l'élection de son successeur.
Le P. Ribadeneira (2) nous conte que s'il n'en fit rien» ce fut par humilité et pour ne pas donner à entendre qu'il avait reçu surnaturellement la révélation de sa mort prochaine. C'est une des mille suppositions que font les pa-
(1) Epîsiolx P. Nadal, Ephemerides, t. II, p. 39.
(2) Vida de San Ignacio, lib. IV, c. Xyi.
l'obéissance
nééyristes sur ses intentions et ses projets. En fait, telle fut la situation. Les raisons, Dieu seul les sait.
De tout ce qui précède, on pourrait donc tirer cetteconclusion légitime que le fondateur d'Ordre qui a le plus légiféré sur l'obéissance, qui l'a exigée des autres avec le plus de rigueur, fut celui peut-être de qui Ton peut citer le moins d'exemples de cette vertu, quelles que soient d'ailleurs les causes de ce phénomène au moins singulier.
Cependant les apologistes de la Compagnie ne se résignent pas à cette troublante constatation et veulent à tout prix démontrer que ce saint fondateur fut, en nombre de cas, un très parfait modèle de soumission et de docilité.
Nous pourrions négliger ces prétentions intéressées d'écrivains dont on voit trop le parti pris. Avant de passer outre, nous tâcherons pourtant d'éclairer un peu ce problème, car il nous ouvre la voie pour en finir avec un certain nombre d'erreurs qu'entretiennent à l'envî les biographes de Saint Ignace. ^
Ils nous parlent de son appétit d'obéissance en s'appuyant avant tout sur le fait suivant :
(Saint Ignace) — c'est le P. Pierre de Ribadeneira qui nous le conte, — étant déjà Général de la Compagnie, dit plusieurs fois que si le Pape lui commandait de se rerdre au port d'Ostie^ qui est non loin de Rome, de monter dans la première barque qu'il rencontrerait et de traverser la mer sans mât, sans gouvernail, sans voiles, sans rame, sans aucun des autres appareils nécessaires à la navigation, et sans appiovisionnement,il le ferait et obéirait, non seulement en paix, mais encore avec contentement et dans Fallégresse de son âme. En l'entendant, un personnage important s'étonnait et disait: «Quelle prudence est-ce là?» Mais notre saint Père lui répondit: «La prudence n'est pas à exiger de celui qui obéit et exécute autant que de celui qui commande et ordonne}) (1). j
(1) Vida de San Ignacio, lib. ^V, c. IV. — Le P. François Garcia, dans la Vida de San Ignacio, lib. V, c. XIV, rapporte le même trait. Mais il reproduit d'une façon certainement bien curieuse la réplique prêtée à Saint Ignace : « La prudence, lui fait-il dire, doit être demandée à celui qui commande, non à celui qui obéit et exécute ». Comme on voit, du P. Ribadeneira au P. Garcia, c'est-à-dire en cent ans, la maxime a souffert une notable altération. Ainsi en est-il pour mille
LA LETTRE ET L'ESPRIT
Et, à propos de ce même amour de robéissance, le P. Garcia (1) nous apprend aussi : v
Avant de fonder la Compagnie, quand les Pères perdirent Tespérance d'aller^ à Jérusalem, le P. Jacques Lainez dit à notre Père Saint Ignace quMl se sentait incliné à'partir aux Indes pour la conversion des Gentils, qui périssaient faute d'ouvriers. Mais le saint répondit : « Je n'ai pas cette inclination : car, comme nous avons fait vœu d'obéissance au Souverain Pontife pour qu'il nous gouverne à sa volonté et nous envoie en n'importe quelle partie du monde pour le service du Seigneur, nous devons rester indifférents à faire ce qu'il nous demandera, sans incliner d'un côté plus que de l'autre. Et si je me voyais incliné comme vous à partir pour les Indes, je^ m' efforcerais d'incliner au parti contraire, afin d'arriver à cette parfaite indifférence qui est nécessaire pour s'élever à la perfection,»
Enfin, à côté de ces paroles qui ne sont que des paroles, voici les faits qu'on cite.
Au premier plan. Ton place le geste qui, au moment de son élection, lui fit remettre aux mains de son confesseur, un Père franciscain, du couvent de Montecitorio, le Frère Théodose, la décision définitive concernant son acceptation ou son refus ; et nous avons vu comment celui-ci l'obligea à se résigner à cette charge, sous peine de résistance à la volonté manifeste de Dieu.
On conte aussi qu'au cours d'une de ses maladies, comme le médecin, jeune et novice dans son art, compromettait sa cure en lui ordonnant des remèdes qui aggravaient plutôt son mal, le Saint, bien qu'il sût l'erreur de ce maladroit, obéit à toutes ses ordonnances, jusqu'à ce que fût appelé un autre médecin qui découvrit la sottise du premier et rendit la santé au patient (2).
autres faits et dits qu'on rapporte du Saint. En général, plus l'auteur est moderne, moins il se gêne avec la matérialité des actes, et les meilleures Vies sont encore celles des premiers Jésuites, quoiqu'il faille s'en défier beaucoup. Telle que la rapporte le P. Garcia, la maxime prêtée à Saint Ignace est une sottise : tout homme, à tout moment, doit agir comme être raisonnable, et la prudence est la première des vertus cardinales. Elle a sa place dans tout acte humain et même dans l'exercice de la vertu d'obéissance.
(1) Vida de San Ignacio, 1. V, c. XIV.
(2) A propos de cet incident, le P. Maffei (Vita B. IgnatiU 1. III, c. VII) profite de l'occasion pour faire briller sa riche latinité et son talent maniéré d'écrivain. Il décrit dans les détails les plus techniques la maladie de Saint Ignace telle qu'il l'imagine. Ainsi, s'est o faite ■ peu à peu la
l'obéissance
C'est un cas fréquent et Ton se demande ce qui prend au P. François Garcia de s'écrier là-dessus dans sa Vie :
— Exemple rarissime, qui ne s'était jamais vu, jusque là, dans l'Eglise .!
Mais cet enthousiasme intempestif n'est rien encore au prix de l'onction avec laquelle les biographes rappellent un acte authentique cette fois d'obéissance, dans leurs Vies de Saint Ignace. Pour ne pas donner prise au soupçon de mauvaise plaisanterie ou de tendance à la satire, nous en emprunterons textuellement encore le récit au P. François Garcia (1) :
Le Père avait jeûné, dit-il, durant le Carême jusqu^'à la Semaine sainte sans un jour de répit, quoiqu'il fût vieux et se trouvât affaibli et maladif. Le mercredi de la Semaine sainte, il eut la fièvre. Alexandre Petronio le vint voir, lui défendit de jeûner les derniers jours du Carême, et lui ordonna de manger un poulet cette nuit-là pour recouvrer les forces perdues. Le Saint ne répliqua pas ni ne lui dit, ce qui eût été bien naturel, qu'il ne restait plus que quatre jours de jeûne, les plus saints de tous, et qu'on le laissât satisfaire sa dévotion. S'en tenant à ce qui lui avait été prescrit, il mangea son poulet ; et comme le médecin s'étonnait de ce qu'avait fait là Saint Ignace, celui-ci lui <iit : 'f- Le devoir est d'obéir ».
Le P. François Garcia et tous ses plagiaires tiennent cet acte de docilité pour une espèce de miracle. Quant à nous, nous liiissons l'épisode et -ceux qui précèdent à l'entière appréciation de nos lecteurs ; et ceci dit, nous <ïuitterons ce terrain, qui devient brûlant (2).
biographie légendaire du fondateur, que les modernes apologistes n'ont plus qu'à recopier en l'enjolivant. à leur tour. Œuvres de rhétorique, eau bénite de cour. Il manque à ces écrivains le sens même de l'histoire et ■de la gravité avec laquelle devraient être traitées ces matières.
(1) Vida de San Ignacio, lib. V, c. XIV.
(2) En réalité, Saintlgnace a voulu V obéissance au plus haut degré dans sa Compagnie. Tout chez lui se ramène donc à inculquer avec ténacité l'idée de l'obéissance à ses sujets. Telle est, par exemple, la portée des paroles d'Ignace prêt à prendre le large dans une barque dépourvue de tout : telle est la portée du fait de cette obéissance plus terre à terre de manger un poulet le Jeudi Saint. Il n'est que Juste de constater que, de ce point de vue, Ignace n'a jamais dévié d'une ligne dans sa conception de l'obéissance. — (Note du traducteur).
LA LETTRE ET L'ESPRIT