CHAPITRE VI De l'obéissance « aveugle
î§ i. (Ju est-ce que l'obéissance aveugle? — .§ 2. Sa légitimité. — § 3. Du commandement dans la Cornpagnie.
De toutes les controverses concernant la Compagnie,^ aucune n'a fait plus de tapage que celle qui concerne Tobéissance aveugle. Amis et ennemis ont mis à son compte mille incidents scandaleux. Plaidoyers et réquisitoires défigurent également la question. Puisqu'il s'agit pour nous, dans cette Histoire, d'étudier et de faire connaître ce qu'il y a de plus particulier et de plus caractéristique dans l'esprit de la Compagnie, il est clair que nous ne pouvons laisser de côté cette obéissance très spéciale, que la Compagnie considère à bon droit comme Tune des parties essentielles de son patrînfoine moral et religieux. Cherchons donc à toucher le fond des polémiques qu'elle a suscitées.
Qu'est-ce que V obéissance aveugle ?
Pour bien arrêter les bases de ce que nous avons ^ dire, il convient d'abord d'examiner quelle est la doctrine de la Compagnie sur ce point, sans nous fier aux textes, références et théories des Externes, mais en remontant aux sources originales, c'est-à-dire à ce que définissent les Constitutions elles-mêmes.
l'obéissance aveugle
Voici quelques textes (1) :
Il est très expédient pour le progrès spirituel et très nécessaire-(2) que tous s'adonnent à F entière obéissance, reconnaissant, en la personne du Supérieur quel qu'il soit, Notre Seigneur Jésus-Christ, et lui portant intérieurement respect et amour et que, non seulement» dans l'exécution extérieure de ce qui est commandé ils obéissent entièrement et promptement, avec l'énergie et Thumilité dues, sans excuses ni murmures,même si on leur ordonne des choses difficiles et répugnant à la délicatesse ; mais qu'ils s'efforcent à l'intérieur d'avoir la résignationet abnégation vraie de leurs volontés et jugements propres,, conformant totalement leur volonté et leur sentiment à ce que eur Supérieur veut et pense en toutes choses, pourvu qu'ils n'y voient pas de péché, tenant la volonté et le jugement de leur Supérieur pour règle de leur propre façon de voir et de sentir, afin de se conformer plus étroitement à la première et souveraine règle de toute volonté bonne et de tout jugement » qui est l'éternelle Bonté et Sagesse.
Qu'ils laissent tous au Supérieur la libre disposition d'euxmêmes (3) et de leurs affaires en vraie obéissance, lui dévoilant tout, même leur conscience, sans répugnances ni opposition;, sans démonstration aucune d'avis contraire : c?r c'est par l'union d'un même sentiment et d'un même vouloir et par la dae^
(1) Ces passages sont empruntés au Sumario de las Constituciones, qu\ fait partie des Reglas de la Compañía de Jésus. Il est notoire que ce « Som maire » se compose d'extraits des Constitutions elles-mêmes, pris de côtéet d'autre, à peine modifiés d'expression,
(2) Constit., p. III, c. I, n° 23,
Expedit in primis ad profectum, et valdé necessarium est, ut omnes perfectse obedientise se dedant, Superiorem (quicumque ille sit) loco Christi Domini nostri agnoscentes, et internâ reverentiâ et amore eum prosequentes : nec solùm in exsecutione externa eorum, quse injungit, integré, promptè, fortiter, et cum humilitate debita, sine excusationibus et obmurmurationibus obediant, licèt difficilia, et secundùm sensualitemrepugnantia jubeat ; verùm etiam conentur interiùs resignationem, et veram abnegationem proprise voluntatis et judicii habere ; voluntatem: "ac judicium suum cum eo, quod Superior vait et sentit, in omnibus rébus (ubi peccatum non cerneretur) omnino conformantes, propositâ sibi volúntate, ac judicio Superioris, pro regula suae voluntatis et judicii ; quô exactiùs conformentur primae ac summae régulée omnis bonse voluntatis et judicii, quse est aeterna bonitas et sapientia.
(3) Constit. p. IV, c. X, n« 5.
... liberam suîipsorum, rerumque suarum dispositionem cum vera obedientia ipsi relinquendo ; nihil ei clausum, né conscientiam quidem propriam, tenendo ; quam ei aperire (ùt in Examine dictum est) suis constitutis temporibus, et ssepiùs, si causa áliqua id posceret, oportebit ; non repugnando, non contradicendo, nec uUà ratione judicium proprium ipsius judicio contrarium demonstrando; ut per unionem ejusdem sententise et voluntatis, atque per debitam submissionem, meliùs in Divino, obsequio conserventur et progrediantur.
LA LETTRE ET L'ESPRIT
soumission, qu'ils se conserveront le mieux et feront le plus de progrès dans le service divin.
Que tous se disposent bien à observer Tobéissance et à s'y distinguer (1), non seulement dans les choses obligatoires, mais jusque dans les autres, au premier signe de la volonté du Supérieur, sans aucun ordre exprès, ayant sous les yeux Dieu Notre Créateur et Seigneur pour qui est embrassée Fobéissance, s'efforçant d'y parvenir en esprit d'amour et non troublés par la crainte. .
Soyons prompts à la voix du Supérieur, comme si elle venait du Christ Notre Seigneur, laissant en train même une lettre ou n'importe quelle affaire commencée (2).
Reportons toute notre intention' et nos efforts sur le Seigneur, de telle sorte que la sainte obéissance (3), quant à l'exécution aussi bien que dans notre volonté et dans notre entendement, soit toujours en nous parfaite de tous points. Faisons avec beaucoup de promptitude et de joie spirituelle et de persévérance tout ce qui nous sera demandé, nous persuadant que tout est juste, et abjurant avec une sorte d'obéissance aveugle tout avis et jugement contraire de notre part.
Que chacun de ceux qui vivent sous l'obéissance se persuade qu'il se doit laisser mener et régir par la divine Providence par le moyen du Supérieur, comme s'il était un cadavre qui se laisse remuer et traiter comme on le veut ; ou comme le bâton d'un vieillard qui, de n'importe quelle façon et à n'importe quel usage qu'on veuille l'utiliser, sert celui qui le tient en main (4).
(1) Constit. p. VI, c. I, no 1.
Quam quidem (obedientiam) omnes plurimùm observare et in ea excellere studeant ; nec solùm in rébus obligatoriis, sed etiam in aliis ; licèt nihil aliud, quàm signum voluntatis Superioris, sinè ullo expresse prsecepto, videretur. Versari autem débet ob oculos Deus Creator ac Dominus Noster, propter quem homini obedientia prsestatur : et, ut in spiritu amoris, et non cum perturbatione timoris procedatur, curandum est.
(2) Constit., p. VI, c. I, no 1.
... ità ut omnibus in rébus,... ad ejus vocem, perinde ac si a Christo Domino egrederetur,... quàm promptissimi simus ; re quavis, atque adeô litterâ à nobis in:hoatâ necdum perfectâ relicta
(3) Constit ; p. VI, c. I, n» 1.
... ; ad eum scopum vires omnes ac intentionem in Domino convertendo, ut sancta Obedientia tum in exsecutione, tum in volúntate, tum in intellectu sit in Nobis semper omni ex parte perfecta ; cum magna celeritate, spirituali gaudio, et perseverantia, quidquid Nobis injunctum fuerit ; omnia justa esse, Nobis persuadendo ; omnem sententiam ac judicium nostrum contrarium caecâ quadam Obedientiâ abnegando
(4) Constit., p. VI, c. I, n° 1.
Et sibi quisque persuadeat, qudd qui sub Obedientia vivunt, se ferri ac régi a Divina providentia per Superiores suos sinere debent, perindi. ac si cadáver essent, quod quoquo versus ferri, et quâcumque ratione tractari se sinit : vel similiter atque senis baculus, qui ubicumque, cA quâcumque in re velit eo uti, qui eum manu tenet, ei inservit. ^
l'obéissance aveugle
Dans ces quelques paragraphes des Constitutions, nous avons tout l'essentiel de ce qu'enseigne la Compagnie au sujet de Tobéissance, Dans la fameuse Lettre aux Pères et Frères du Portugal et dans d'autres pièces et documents provenant de Saint Ignace, il est aussi traité de cette vertu. Mais on n'y rencontre rien qui ne se retrouve explicitement ou implicitement dans ces quelques extraits.
Tenons-nous y donc, et examinons-y les théories de la Compagnie sur la vertu d'obéissance.
'Généralement parlant, ce qu'on en peut déduire de plus clair, de plus significatif et de plus authentique, c'est que l'obéissance doit être le caractère distinctif des membres de la Compagnie ; qu'elle est la vertu qu'ils doivent davantage cultiver et par laquelle ils doivent le plus se distinguer ; qu'elle doit être enfin prompte, sans discussion, « aveugle ».
Or, nous avons vu que ce mot surtout d' ce obéissance aveugle » a donné lieu à d'assez nombreuses diatribes contre la Compagnie, comme si elle prétendait que tous ses sujets dussent être absolument, sous la main du Supérieur, comme un être sans raison, un bâton, un cadavre.
Même des apologistes ont tenté de justifier cette épithète d'obéissance « aveugle » par des textes de Saint Benoît, de Saint Bernard et d'autres.
On ne saurait nier pourtant que cette phrase soit peu usitée dans l'antiquité chrétienne : ce qui fait qu'on la regarde avec une certaine défiance. Elle se prête en outre à des équivoques et à de fâcheuses interprétations, qui font qu'il eût été meilleur sans doute de n'en user point. Aussi certains ont-ils objecté que, plutôt qu'aveugle, il eût convenu d'appeler cette vertu la ce parfaite » obéissance. Mais les Jésuites se sont obstinés à défendre cet adjectif malheureux, faisant de cet infime détail comme de tant d'autres une question capitale.
Nous allons voir s'ils ont eu raison (1). Mais, avant
^ (1) Sur l'obéissance aveugle, voir les développements du P. François Cuadrado dans son Compendium^tractatum de virtuiibus, Madrid 1879
LA LETTRE ET L*ESPRIT
même d'entrer dans cette discussion, en guise de préliminaire, il convient précisément de remarquer à quel point le prétexte de tant de polémiques et de tout ce bruit soulevé à travers le monde, est dérisoire et mesquin. Si mesquin que, pour peu que les Pères de la Compagnie l'eussent voulu, si peu qu'ils eussent fait pour prévenir ou résoudre la discussion, celle-ci se serait promptement terminée, si même elle s'était produite. Le texte porte exactement :
La sainte obéissance, tant dans son accomplissement que dar s lia volonté et dans Tintelligence, doit être en nous, toujours, de tous points, parfaite, obéissant avec une grande célérité, joie spirituelle et persévérance, à tout ce qui nous sera enjoint ; nous persuadant que tout cela est juste ; renonçant à tout avis et à notre jugement contraire, CMC A QUADAM obedieniia.
Et le texte espagnol formule bien, il est vrai, d'une façon plus absolue : ce Con obediencia ciega, » Mais c'est le texte latin qui seul est authentique, canonique, approuvé par la Compagnie. C'est lui qui fait loi ; c'est à lui qu'il faut se conformer. Et une obéissance « en quelque sorte aveugle » traduit assez bien la nuance de l'adjectif indéfini qu'on y a glissé.
-Cette nuance est très appréciable. Dans l'espagnol, ridée se présente en effet nue et réduite à sa plus simple expression ; en latin, elle a îubi un certain travail d'arrangement. En espagnol, elle est rigide et absolue ; en latin, elle s'est atténuée, plus ou moins, selon le degréd'indétermination qu'on attribue au mot quadam.
Le P. Juan de la Torre, Assistant pour les provinces d'Espagne et éditeur du texte hispano-latin, dit, à ce sujet, que l'atténuation du sens suggérée par quadam fi'était pas nécessaire.
Nous ne saurions déférer à cet avis. Le texte d'un document canonique — et ici, c'est la rédaction latine, encore une fois, et non pas l'autre — doit être respecté jusque dans ses moindres détails. Il pourra sembler parfois excessivement dur ; on le pourra juger meilleur ou pire; il doit être pris tel quel. Or, l'atténuation voulue d' obéissance aveugle grâce à l'adjonction de quadam est évidente ; et quand elle a été faîte, il faut bien supposer que ce ne fut ni sans réflexion ni sans intention. C'est d'après elle qu'il faut donc interpréter ce texte ; et non pas le traduire d'une façon arbitraire,
l'obéissance aveugle
selon son caprice, pour en conclure que la modification était oiseuse ou inutile. Telle est la seule manière logique, impartiale, légitime de Tentendre.
Ainsi en jugea le P. Pierre de Ribadeneira lui-même en commentant ce passage. Car il «'agissait pour lui de justifier, pour Tinstant, la pratique de la Compagnie et de la défendre contre les accusations de ses adversaires. Il note donc (1) :
Notre Père ne dit pas absolument cseca obedientia, mais il ajoute un autre mot et dit : cœca qiiadam obedientia, qui restreint et modère Tuniversalité de l'expression première, afin de donner à entendre qu'on ne prétend pas que Fobéissance soit aveugle en tout ; on soutient seulement qu'elle doit l'être d'une certaine façon, mais d'une autre, non.
Le P. Ribadeneira explique longuement en quel sens Tobéissance doit marcher les yeux bandés et en quel sens y voir clair. Inutile de le suivre dans cette discussion. Nous applaudissons en efïet à la concession que fait ici le P. Ribadeneira; et qu'importe que son interprétation personnelle soit elle-même sujette à caution ?
(^œca quadam obedientia, avons-nous dit, semble devoir se traduire par une obéissance, d'une certaine manière, en quelque sorte, pour ainsi dire, ou comme aveugle. Telle est Texplication obvie et même littérale. Et qu'on admette ou repousse au surplus la glose du P, Ribadeneira, l'important est de reconnaître l'atténuation ; car, celle-ci une fois admise, toute la théorie de l'obéis- ^sance selon la Compagnie se trouve notablement adoucie et apparaît très différente de ce qu'enseignent la plupart de ses docteurs.
Cependant la Compagnie s'est obstinée, en dépit de ses propres Constitutions, à défendre une conception, de iour en jour plus étroite de l'obéissance aveugle, dont il nous faut bien dire à présent que penser.
L'obéissance religieuse consiste essentiellement pour l'homme à subordonner sa volonté à la volonté du Supé-
(1) Tratado en el cual se da razón del Instituto de la religión de la Compañía de Jesùs, c. XXV.
Sa légitimité.
LA LETTRE ET L'ESPRIT
rieur, qui pour lui tient la place de Dieu et à Texécuter par conséquent par des motifs surnaturels et divins. En agissant ainsi, le suiet ne renonce pas à sa raison. Mais il rélève, il l'élaréit; en accomplissant un acte de vertu libre, spontané, méritoire. Saint Paul ordonnait (1) aux chrétiens d'obéir à leurs princes, païens et méchants,, non par force et faute de ne pouvoir faire autrement, mais par conscience ; et ainsi devons-nous touiours^ obéir.
L'homme est un être raisonnable. Il doit en tout être éuidé par sa raison. La prudence est la première de ses vertua, et jamais elle ne doit être absente d'un acte proprement humain. Le contraire n'est pas di^ne de l'homme.
Le sujet, dit Saint Thomas (2), n'a pas à juger de ce que lui commande son Préposé, mais seulement de Texécution de Tordre reçu et dont l'accomplissement le regarde : car chacun est tenu d'examiner ses actes à la lumière soit naturelle, soit acquise, soit infuse, qu'il reçoit de Dieu, tout homme devant agir selon la raison.
En réalité, le Supérieur, comme Supérieur, n'a pas le droit de tout commander, selon son bon plaisir ; mais son droit de commandement est renfermé dans certaines limites, selon la classe, l'ordre, la catégorie de l'autorité qu'il exerce. Le père, par exemple, n'a d'autorité qu'en ce qui concerne sa famille ; le chef ou seigneur, en ce qui concerne la société militaire ou féodale ; le Supérieur religieux, en ce qui touche à la discipline propre à son Institut. Croire qu'un Supérieur peut ordonner^ n'importe quoi, à sa fantaisie, est une insanité. *
Les bornes de son pouvoir doivent même être rïgoufeusement déterminées ; et chacun doit les avoir présentes à l'esprit; le Supérieur pour commander, les sujets pour obéir. Et si les sujets, par exemple, se montrent attentifs à ce que le Supérieur ne trans-gresse pas cette règle suprême du bon gouvernement, à seule fin que leur acte propre d'obéissance ne soit pas imprudent, voire pecmineux, ils ne commettent aucune faute : car ni le
(1) Rom. XIII, 15.
(2) Subditus non habet judicare de prsecepto Prselati ; sed de adim pletione praecepti, quse ad Ipsum spécial ; unusquisque enim lenetu aclus suos examinare ad scienliam quam habel a Deo sive sil naluralis sive acquisila, sive infusa ; omnis enim homo debel secundum rallo nem agere. (S. Thom. Qusest. 11 de Veritate. arl. 5, ad 4)
l'obéissance aveugle
Supérieur n'est impeccable dans sa manière de commander, ni les sujets, pour l'avoir reconnu comme supérieur, n'ont rien abdiqué de leur dignité ni des lumières de leur intelligence.
Le Supérieur, en commandant, a le droit d'imposer sa volonté au sujet dans les limites mêmes de l'autorité qui le constitue supérieur ; mais non pas d'imposer son intelligence et son jugement au jugement et à l'intelligence du sujet, car ces facultés ne sont pas libres en elles-mêmes ni soumises directement à aucune juridiction.
De là résulte que l'obéissance n'exclut nullement l'examen de la moralité de Tacte qu'on nous derñande ; au contraire, elle permet, voire elle ordonne de rejeter ce qu'il pourrait y avoir en lui d'évidemment mal ; elle ne condamne pas un jugement respectueux de la convenance ou de l'utilité de ce qu'on lui ordonne ; elle confère bien plutôt à l'inférieur, non seulement le droit, mais très souvent le devoir, de faire sur ce point ses représentations au Supérieur. Elle ne défend pas la recherche des motifs qui ont pu Bicter la résolution prise, ni de 'la fin à laquelle tend l'ordre reçu, car cet éclaircissement peut être fort utile pour la bonne exécution des instructions données. Elle n'exige pas une approbation intérieure, absolue, sans réserve : car rien n'oblige à tenir la volonté du Supérieur pour impeccable ou son jugement pour infaillible.
Mieux encore. Si sacrés sont les droits du sujet à examiner les actes imposés par son Supérieur, que les moralistes enseignent que le sujet d'un Supérieur ou d'un Prélat cesse en quelque sorte de l'être dès qu'il s'aperçoit que fait défaut à ce qu'on lui ordonne toute sérieuse raison (1), ou quand il a conçu des doutes à cet égard et craint qu'il ne résulte de son obéissance un grave dommage, ou quand il croit, ne fût-ce que par opinion probable, que sa docilité, même licite, met en péril sans nécessité sa vie, sa réputation, ses biens ou ceux de ses proches (2). Et tout ce que pourraient objecter là contre les écrivains de la Compagnie, en s'appuyant sur la fameuse règle XI, ne prouve rien dans la circonstance. Dans cette règle, il n'est question que d'un conseil, non d'un devoir, ni du droit strict dont nous traitons ici.
(1) LiGoRius, lib. IV, De Theologia morali, p. 39.
(2) LiGoRius., ib. In limitaiione 2^ .
LA LETTRE ET^ L'ESPRIT
Ce qu'elle propose pourra, en certains cas, être la perfection, non une obliéation.
Il y a loin de là à Tobéissance aveugle dont certains nous rebattent les oreilles.
L'auteur de la Lettre sur l'obéissance, attribuée à Saint Ignace, professe que la bonne manière d'obéir consiste à présupposer et à croire, de la même façon qu'on a coutume de faire dans les choses de la foi, que tout ce que le Supérieur ordonne est un ordre de Dieu Notre Seigneur et de sa très sainte volonté, à l'aveugle, sans enquête auc.une, et à passer à l'exécution de ce qui a été ordonné avec l'élan d'une volonté passionnée d'obéir. Cette comparaison du Supérieur, homme défectible, avec Dieu, la souveraine perfection, toute puissance suprême et sagesse infinie, non seulement est défectueuse, mais, à la presser trop, elle friserait le blasphème.
Dieu Notre Seigneur, Créateur de nos âmes, leur principe et leur fin dernière, les guide à leurs destinées éternelles par sa très suave Providence ; il illumine notre intelligence de ses très clairs rayons et soutient aorre volonté sur le chemin du bien par ses surnaturels secours. Si quelquefois il propose à notre volonté, par la voie supérieure de la foi, des choses qui excèdent notre capacité naturelle, il ne nous demande pas cependant de les accepter ou de les croire à l'aveugle, irrationnellement, mais discrètement et prudemment, sous bonnes preuves qui rassurent pleinement notre entendement. Dieu, au surplus, est infaillible ; il ne peut ni se tromper ni nous tromper, et tel est aussi le propre de l'Eglise, quand elle parle au nom de Dieu. Celui-ci est, pour tout dire, un « accréditeur » au sens absolu, inconditionnel, universel, vis-à-vis de l'homme. Il n'en est pas de même du Supérieur.
Le Supérieur, si comblé qu'il soit des dons de la nature et de la grâce, reste un homme, en bien des cas plus faillible que quiconque. Les hauteurs donnent le vertige, et telle est l'humaine condition que pour peu que l'homme s'accoutume à commander, il contracte des habitudes de penser et d'agir qui le prédisposent volontiers à s'égarer.
Vouloir s'égaler à Dieu et exiger pour ses propres volontés la même sorte d'assentiment qui se doit à la divine Majesté, est donc une témérité insupportable.
II est certain que l'autorité du Supérieur représente