L^OBÉISSANCE AVEUGLE
Tauéuste autorité de Dieu ; mais jusqu'à un certain point, très limitativement et très conditionnellement, puisqu'elle s'allie d'autre part avec la débilité humaine et doit tenir compte des droits de la créature raisonnable, sur laquelle elle s'exerce.
Le Supérieur doit être obéi, à moins qu'on ne s'aperçoive que ce qu'il commande est évidemment mal ou absurde. Mais même dans le cas contraire, celui qui obéit n'a rien à perdre à examiner les raisons de son obéissance, sa convenance, son opportunité, ses principes et ses conséquences. Au contraire, il y é^éne devant Dieu. Car l'obéissance, pour être méritoire, doit être surnaturelle, et elle ne le serait pas, si elle ne procédait d'un acte de volonté libre et délibérée, et, par conséquent, résolu à la lumière de l'intelligence. La vertu est une habitude, un état ou une disposition de l'âme particulière, actuelle, positive, par laquelle l'homme mérite devant Dieu. La cécil^é, en fait d'obéissance, est une pure infirmité, une privation, absolument parlant comme en fait. Toute vertu consiste à a^ir comme l'indique la rai- , son illuminée par la foi, dans les diverses occasions individuelles et concrètes qui peuvent s'offrir. Ainsi doit-il en être de l'obéissance.
Supposons que le Supérieur donne des ordres qui, sans être absolument mauvais ou absurdes, ne puissent être approuvés sans réserves : l'obéissance demeure exigible, mais non pas absolument ; la volonté se trouve contrainte, non l'entendement ; l'ordre reçu peut avoir droit au bon accueil, à la déférence, au silence respectueux, non au plein assentiment. On peut enfin persuader au sujet, par voie de conseil, de renoncer à sa pensée, mais non l'y obliger par voie de précepte, en forçant la loi de son entendement.
11 est vrai que la Compagnie en est venue à affirmer et à soutenir cette obligation contre nature ; mais c'est une de ses mille témérités aussi contraires au sens commun qu'à la tradition ecclésiastique et à la bonne doctrine théologique.
Il existe à ce sujet un document que nous ne voulons pas passer sous silence. C'est une lettre d'un jésuite aile-
LA LETTRE ET L'ESPRÏT
mand, écrite à un des Assistants du Préposé Général. En voici la traduction d'après Tespa^nol, traduit lui-même du latin (1) :
Très Révérend in X° Père Assistant,
Enfin est arrivé entre mes majns le livre imprimé à Rome. Ma première curiosité fut de voir ce que disait T auteur sur le sujet de la soumission d'esprit. Et j'ai vu là, p. 348, n^ 101,. qu'on disait que, dans le cas proposé, cette obéissance obligeait le sujet à déposer son jugement propre et à le soumettre humblement à celui du Supérieur. Là-dessus, je dis : S'il en est ainsi, il en résulte que cette perfection de l'obéissance, par laquelle l'inférieur soumet jusqu'à son esprit à celui du Supérieur- (ce qui pouvait être de conseil), devient désormais de précepte, obligeant en conscience et sous peine de péché grave, alors que l'opinion commune des docteurs, selon Suarez, au livre IV de son ouvrage Sur V Institut de la Compagnie, enseignait jusqu'à présent qu'il n'y avait là matière qu'à un conseil évangélique. Et voici ma raison de penser ainsi. De deux choses l'une : Au cas où le Supérieur nie commanderait une chose que je considère comme très probablement illicite, je serai obligé, non seulement de la faire, mais encore ou bien de juger qu'elle est licite, malgré mon opinion à cet égard, d'après le sentiment commun, ou bien de déposer mon propre sentiment au point de penser réellement que l'opinion du Supérieur est plus probable que la mienne... S'il faut aller jusque là, me voilà donc obligé, sous peine de péché grave, à la souveraine perfection de l'obéissance, qui est la soumission de l'entendement, chose, je crois, que n'a jamais promis aucun religieux et qu'on ne peut exiger de lui.
Or, cette conformité du jugement propre à celui du Supérieur fut une des obligations imposées avec le plus d'insistance à tous les sujets, dès les origines de l'Institut.
Dans une des Instructions données par le P. Nadal aux Recteurs de la Compagnie, nous lisons la recommandation suivante (2) :
Que les Recteurs s'efforcent et prennent un soin particulier par eux-mêmes, par le ministre et le sous-ministre, par le confesseur, etc.. que tous les Nôtres s'appliquent à arriver à la perfection de l'obéissance de l'entendement. Et s'il se produisait tels jugements qui parussent attenter à la pureté de l'obéissance de l'entendement, qu'ils fassent voir que ce sont
(1) Cette lettre a paru dans l'ouvrage : Geschichte der Moralstreitigkeîten in der rômisch-katholischen Kirche p. 2 et p. 250. |
(2) Epist. P. Nadal, t. IV, p. 407. ¡#
l'obéissance aveugle 285
des tentations graves, et qu'ils enseignent à les vaincre par l'exercice de Toraison et autres œuvres pies, etc..
Mais, pour plus de clarté, examinons ce genre de tentation dans un cas particulier.
Un des personnages les plus en vue qui entrèrent dans la Compagnie fut le fameux D. Teutonio de Braéance, parent du roi de Portugal. Déjà d'un certain âge, il crut pouvoir y vivre tranquillement, en servant bonnement Dieu, séduit par Tapparence extérieure de ce qu'il avait vu dans quelques-uns des Collèges, tels qu'ils étaient sous la direction du P. Simon Rodríguez. Il ne fut pas long à s'apercevoir que les dehors l'avaient trompé. 11 souffrit mille désillusions et mille tracas, et, acculé à prendre un parti, il fit part de ses sentiments en termes, dont le P. Nadal rend compte, dans une lettre à Saint Ignace, en date du 13 décembre 1553, sous cette forme énergique :
Les propositions principales que fait D. Teutonio de Bragance, renouvelées déjà devant tous les profès et le Recteur,
sont : 1° 2° qu'il n'est pas obligé à partager les sentiments
de la Compagnie, mais seulement à faire ce qu'on lui ordonne ; et hœc est hœresis apostatarum.
L'hérésie des apostats de la Compagnie, c'est-à-dire de ceux qui en sortent, ou veulent sortir ou sont sur le point de le faire, c'est donc, d'après le P. Nadal, de ne pas se croire obligé en conscience à partager tous les .sentiments de la Compagnie. Souillé de cette hérésie, D. Teutonio ne put demeurer dans la Société et il dut la quitter.
Le Cardinal Bellarmin, dans un traité suj l'obéissance aveugle, apporte de nombreux textes en faveur de cette pratique (1). Mais ces textes doivent s'entendre selon la règle de prudence que nous avons exposée. On n'y trouve rien qui la contredise. Tout ce qu'on y lit peut persuader le sujet de s'eiïorcer à faire crédit au Supérieur et à agir comme s'il ne s'apercevait pas de la témé-
(1) La Lettre de Saint Ignace sur l'obéissance, commentée par Bellarmin, Limoges, 1898.
LA LETTRE ET L'ESPRIT
rité de Tordre reçu, mais non à ne pas voir cette témérité, lorsqu'elle apparaît évidente. On peut prendre tout cela comme conseil, mais non l'imposer comme précepte, pour plier bon gré mal gré le jugement de l'inférieur à celui du Supérieur. L'entendre enfin dans un autre sens pourrait conduire aux plus graves conséquences. Saint Grégoire dit à ce propos (1) :
On doit avertir les sujets de ne pas être soumis plus qu'il ne convient, de peur que s'ils s'appliquent à plus de docilité qu'il n'est expédient à l'égard des hommes, ils ne soient poussés à adorer les vices de leurs maîtres.
Telle est la bonne doctrine.
L'opuscule du Cardinal Bellarmin tente bien de racheter son argumentation forcément assez faible en accusant de luthéranisme ceux qui ne partageraient pas sa théorie de l'obéissance aveugle (2). A ce compte, Saint Thomas, dont nous avons cité plus haut l'enseignement très concluant sur ce point, aurait donc été un luthérien anticipé. L'accusation, si elle était réfléchie et formelle, serait d'une témérité scandaleuse.
Avec raison, l'historien officiel de la Compagnie, le P. Saçchini (3), note d'ailleurs :
Le Pape Sixte-Quint, qui estima et favorisa beaucoup Bellarmin, vit de mauvais œil son livre pour la défense de l'obéissance aveugle, et il le tint en suspicion. a
11 ajoute :
Les défenses et suppliques des docteurs et des Cardinaux ne purent l'empêcher d'ordonner de mettre ce livre à l'Index, faisant à cet effet réimprimer son catalogue pour y ajouter le nom de Bellarmin. Mais comme Sixte-Quint mourut avant que parut cette édition, on. obtint de son successeur Urbain VIII
(1) Admonendi sunt subditi ne plus qaam expedit sint subjecti, ne cum plus student quam necesse hominibus subjici compellantur vltia venerar!. (Apud Gratianum, 29, 7, can. 57.)
(2) Censoris opinio (nempe quod duplex opinio semper est necessaria in odediendo superioribus, qui falli possunt ; una situe verum, altera situe bonum quod illi jubent) sapit luthericum fermentum et est perniciosissima (Bellarmini, Tractatus de Obedientia casca, c. V).
(3) Historia Sociel. lib. X, a. 1599. Le P. Pierre de Ribadeneira donne d'autres motifs de l'animosité du Pape Sixte V contre la Compagnie ; il en signale quatre, sans même faire mention de l'obéissance aveugle da P. Bellarmin. Mais en ceci le P. Sacchini mérite davantage créance que, l'auteur des Gloires et triomphes de la Compagnie dans ses persécutions.
l'obéissance aveugle
qu'elle fut supprimée, et ainsi le nom de Bellarmin fut sauvé de cette note injurieuse (1).
Aussi bien Que rEminentissîme Cardinal Bellarmin, le P. Pierre de Ribadeneira, dans son Tratado en el cual se da razôn de Vlnstituto de la religion de la Compañía de Jésus, s*eiïorce de donner beaucoup d'exemples (2) pour démontrer la légitimité de cette obéissance telle qu'on Tentend et la pratique dans la Compagnie. Mais il sufïira de répondre à ces faits par la parole formelle d'un autre Commentateur de l'Institut (3) :
En vain a-t-on tenté de comparer ou d'assimiler les Constitutions de la Compagnie avec celles des autres Ordres religieux. C'est vouloir se laisser tromper par une apparente ressemblance. Personne n'a parlé avec plus de force de la vertu d'obéissance que Saint Bonaventure, et, malgré tout, les Frères mineurs ne doivent obéir qu'en ce qui n'est pas contraire au bien de leur ^ âme et à la règle. Les Constitutions des Chartreux disent qu'il est nécessaire d'immoler sa volonté comme la brebis du sacri- 1 fice ; pourtant ils circonscrivent l'obéissance aux prescriptions de la règle et à ce qui peut y être impliqué, comme le reconnaît Suarez lui-même ; sed tantum in iis quœ ad professionem suse^ requise spectant directe vel reductive. Saint Jean Climaque dit que l'obéissance est le tombeau de la volonté, et Saint Basile que le religieux doit être aux mains de ses Supérieurs comme la hache aux mains du bûcheron ; mais toutes ces expressions se rapportent à des presciiption s contenues dans une règle * fixe, invariable et connue de tous les membres aussi bien que des étrangers.
11 n'en est pas de même dans la Compagnie. En premier lieu, la règle y est en perpétuelle élaboration. Ce qui y existe aujourd'hui peut ne plus subsister demain. Une grande partie des articles demeurent cachés au sujet, et même on~ prend grand soin de les lui dissi-
(1) Le P. Sacchini, dans son Histoire, p. V, 1. VIII, n° 13 et suivants, donne "un résumé de cette dissertation du Cardinal Bellarmin, mais en. supprimant les passages difficultueux qui avaient offensé le Souverain Pontife. Une pareille manière de présenter les documents est fort commune chez les écrivains de la Compagnie.
(2) Depuis le chapitre XXV jusqu'au ch. XXVII inclusivement.
(3) L'auteur des notes à l'édition des Constitutions, texte latin et traduction française (Les Constitutions des Jésuites avec les Déclarations^ Paris, 18 13, Note M). L'auteur ne donne pas son nom. mais ce fut loin* d'être le premier venu. Il a beaucoup de talent et de doctrine, et il a étudié avec plus de soin que personne l'Institut de la Compagnie.
LA LETTRE ET L'ESPRIT
muler. L'obéissance peut s'y étendre à tout, même à des choses que le novice n'aurait jamais imaginées ni pu s'imaginer en faisant profession.
L'unique permission qu'on accorde au sujet est de ne point obéir quand il voit que l'acte imposé serait un péché mortel. Encore doit-il le voir clairement et avec évidence; et même alors, lui trace-t-on certaines règles qui ne peuvent manquer d'obscurcir beaucoup la netteté de sa perception.
Qu'on imagine effectivement la situation du sujet dans le cas qui nous occupe. Il doit voir dans le Supérieur, quel qu'il soit, Notre Seigneur Jésus-Christ, reconnaître dans sa voix la voix du divin Maître, et lui obéir, même sî la personne humaine semble peu prudente, manque de bonté ou d'autres vertus. Et alors, comment discuter avec un personnage qu'on a revêtu mentalement de teFs privilèges ? Comment ne pas reconnaître à son opinion une probabilité qui l'emporte même sur le sentiment personnel ? Comment sa seule autorité ne suffirait-elle point à donner une certaine probabilité à des opinions qui par elles-mêmes n'en offrent aucune ?
Le F. Suarez dit à ce propos (1) :
Il faut tenir compte de ce que parfois le Supérieur pourra Hie tel que son autorité rend probable le cas ou le fait qui auparavant n'apparaissait ni n'était jugé comme tel : par exemple si le Supérieur jouit de la réputation d'être un homme non seulement pieux, mais suffisamment docte et prudent.
Et Suarez pourrait ajouter d'autres traits du côté aussi bien du sujet que du Supérieur : par exemple, la révérence, la crainte, etc..
En pareil cas, le Supérieur, en effet, comme docteur, crée une sorte de probabilité et, comme Supérieur, amène dès lors le sujet à -la parfaite obéissance, en attachant son autorité à l'avis qu'il impose, en diminuant d'autant la certitude morale du jugement opposé €t en rendant ainsi vraiment consentie la docilité du sujet. Suarez note que cette façon d'envisager les faits est souvent indispensable pour justifier pleinement l'obéissance et très utile pour assurer l'harmonie entre les uns et les autres ;
Cela peut être nécessaire, dit-il, quant à l'objet matériel d (1) De Reli^ione Societ. Jesu. lib. IV, c. XV.
l'obéissance aveugle
la soumission, pour la justifier, et fort utile aussi d'ordinaire pour conformer son jugement propre à celui du Supérieur.
Mais alors, conimenc expliquer ce que dit Saint Ignace qu'on doit obéir, non pas par des vues ou considérations humaines, mais « en tenant les yeux fixés sur Dieu Notre Créateur et Seigneur, pour qui l'on obéit, et en s'efforçant de procéder en esprit d'amour, mais non troublé par la crainte ». Dans les conditions posées par le P. Suarez, cela est à peu près impossible.
Les apologistes de la Compagnie se prévalent de ce que l'expression « obéissance aveugle » ne veut rien dire de plus ou de moins que ce qu'ont toujours dit les écrivains ecclésiastiques en pariant de l'obéissance discrète, régulière, parfaite. Mais s'il en est ainsi, à quoi bon introduire et soutenir mordicus ce terme d'aveugle, surtout en certains cas où le Saint-Siège insinuait clairement qu'il lui préférait celui de parfait ? A quoi bon soulever un débat aussi acharné sur un qualificatif qui n'apparaît qu'une seule fois dans le texte des Constitutions, et encore avec une restriction significative ? Ne serait-ce pas parce que, par ce mot d'aveugle, les Pères de la Compagnie ont voulu instituer quelque chose qui pour eux a une signification très particulière ?
Sur ce point de la signification exacte des termes, il se passe en effet dans la Compagnie, un fait assez étrange 11 y a chez elle des choses qui, à première vue, paraissent identiques ou pareilles à celles dont on use dans les autres Instituts, et en général dans l'Eglise ; mais en y regardant de près, on y aperçoit de grandes diiïérences. Le P. Nadal, dans sa défense des Exercices, répète à bouche que veux-tu qu'on n'y trouve rien d'extraordinaire ; qu'ils ne contiennent rien de plus que l'esprit d'oraison qui fut toujours en honneur dans l'Eglise du Christ. Or, au cours de l'examen que nous ferons des Exercices, appuyés sur des textes d'auteurs de la Compagnie et du P. Nadal en personne, nous verrons exacte-
LA LETTRE ET L'ESPRIT
ment le contraire. N'en est-il pas de même au sujet de l'obéissance aveugle ? . \
A ce propos, il est bon de rappeler, ne serait-ce qu'à l titre de fait d'histoire, un texte que nous avons lu dans un des nombreux documents provenant des Archives de l'Inquisition tombés entre nos mains. Il est du P. Jacques de Santa Cruz, un des acteurs dans les événements de 1588 que nous conterons plus tard :
il y a nombre d'années que je me suis rendu compte des périls que comporte l'obéissance aveugle, par suite d'une illusion dp Satan qui fait croire à cei tains qu'on s'élève par elle à la perfection. C'est en elle que consiste ce qu'ils appellent l'esprit de la Compagnie. C'est par elle qu'ils sont estimés et promus dans leur Religion. Cette nuée en est arrivée chez plusieurs à un point qui dépasse tout ce que j'en pourrais dire. Etant à Rome, et les ayant avisés du danger de cette expression, qui fait injure à la loi divine et au Seigneur du monde, je demandai que la Compagnie abandonnât ce vocable d'obéissance aveugle pour dire à la place obéissance parfaite. Leur indignation fut si grande qu'ils se retournèrent contre moi et que je ne saurais dire s'ils m'eussent accablé davantage si j'avais parlé contre les articles de la foi catholique. J'appris de l'un d'eux qui connaissait bien les recoins de la maison et qu'entretenait le Général Everard, qui gouvernait alors, qu'ils me voulaient prendre. Et je ne sais s'ils m'eussent tué et sacrifié à leur idole oê^l'obéissance aveugle ; mais comme je vis le procès mal engagé, je composai avec eux, et ainsi me libéra le Seigneur. Cependant cette ténèbre s'épaissit toujours, et un des plus anciens de la Compagnie, haut placé et qui compte au rang des douze fondateurs, se trouvant seul avec moi, me dit : « Je suis furieux,, et votre vérité ne sera pas reçue, la confirmeriez-vous par des^ miracles ».
Puisqu'il s'agit d'éclaircir la notion de l'obéissance telle que la conçoit la Compagnie, nous ne voulons pas enfin passer sous silence un texte des Constitutions, que nous avons vu étrangement interprété par un écrivain moderne. Il s'agit du passage du Sommarium déjà cité : « Soyons prêts à la voix du Supérieur, comme si nous appelait le Christ Notre Seigneur, laissant là sans la finir une lettre ou une afïaire commencée. » Ces paroles se sont toujours entendues dans le sens strict que, quand le Supérieur donne un ordre, par lui-même ou par un intermédiaire, homme ou chose, par exemple,' , quand la cloche appelle à un exercice déterminé, il faut
l'obéissance aveugle
s'exécuter sur le champ, laissant en suspens fût-ce une panse d'à.
Or, dans l'édition moderne des Constitutions, cette rèéle est expliquée d'une manière assez étrange. Le F. Juan José de la Torre prétend que le mot littera y siénifie lettre, dans le sens d'epistola, le message, la correspondance ; que l'interpréter dans le sens d*un jambage d'écriture est une exagération, et que de pareilles imaginations n'ont jamais passé par la tête de Saint Ignace.
A quoi il suffit de répondre : 1° que littera en latin, 4i'a jamais été synonyme ¿'epístola ; il faudrait au pluriel litterœ : il n'est pas un écolier de première année de latin, qui ne sache qu'au singulier littera est autre chose; 2° que la Compagnie l'a toujours ainsi compris depuis les temps les plus reculés (1) ; 3° que de pareilles exagérations, l'Institut en est plein, et que par conséquent il est à prendre ou à laisser en bloc avec elles; 4° que dire de Saint Ignace qu'il n'était pas capable de donner dans de tels excès, seul peut le prétendre quelqu'un qui n'a pas lu une seule des Vies du saint fondateur qui sont entre toutes les mains; 5° enfin, qu'à s'engager dans cette voie d'interprétation et d'atténuation pour beaucoup de passages de l'Institut, on risque de ruiner bientôt toutes les règles et toute la discipline de la Compagnie. Comment cela á-t-il pu échapper à l'éditeur des Constitutions, au R. P. J. J. de la Torre, Assistant pour la province d'Espagne ?
C'est assez sur l'obéissance aveugle. Mais avant d'abandonner ce sujet, il convient de placer enfin une observation d'une portée plus générale.
11 est très commun aujourd'hui de prêcher la nécessité de l'obéissance, les droits de l'autorité, l'exaltation de Tordre comme remède aux maux qui nous affligent. Le monde, lit-on dans la Lettre sur robéissance de Saint Ignace, se perd par la désobéissance. On peut avoir îà-dessus une opinion différente. Au temps de Saint Ignace, pour nous en tenir là-dessus aux dires du Pape
(1) Id quod jubetur de littera inchoata, (Epístolas P. Nadal, t. IV. p. 417).
LA LETTRE ET L'ESPRIT
Adrien VI, des Cardinaux conseillers de Paul III et de Saint François Xavier, ce qui perdait le monde, c'était moins rindocilité, que d'une part la passion du pouvoir et de l'autre l'excès des servilités.
Exalter les droits de l'autorité peut avoir ses périls, aussi bien que prôner et exagérer les droits des sujets. Four ne pousser à l'abus ni droits ni devoirs, l'unique remède est, comme nous l'avons vu, la charité chrétienne. C'est à cette lumière divine qu'il convient de déterminer les droits des Supérieurs et ceux des subordonnés. Où règne la charité, tout est en harmonie. Grâce à la charité, celui qui commande, commande bien, et celui qui obéit, obéira comme il faut. Ayez la charité, vous aurez l'ordre, la paix, tout le bonheur possible sur la terre.
Four saisir par contre le danger d'une apologie exclusive du pouvoir, voyons un peu ce qui se passe parmi nous. Une des tendances de l'hétérodoxie moderne, c'est, à notre avis, ce culte de la force ou du nombre, l'omnipotence, la déification de l'Etat, la Statolâtrie, comme on l'appelle, par laquelle sont conférés à l'Etat tous les droits qui appartenaient en propre à Dieu, voire quelques-uns par surcroît. Or, parmi ces droits, en première ligne, celui qu'on revendique le plus haut pour la Loi est l'obéissance aveugle à ses ordres : « Obtenir des hommes une aveugle obéissance, dit crûment un rationaliste très déclaré (1), voilà le problème le plus important. A quoi emploierez-vous cette obéissance ? C'est là ane question d'importance secondaire qu'il n'est pas urgent de résoudre sur le champ. » Et un autre rationaliste (2) ajoute : « Une loi rigide, précise, concise, voilà le premier besoin du genre humain. » Ainsi parlent les leaders de l'Etatisme Ce langage n'est pas très difïérent de celui qu'emploient les défenseurs exagérés de l'autorité, les prédicateurs et les apologistes de l'obéissance aveugle.
Four échapper à ces extrêmes, le chemin le plus sûr. comme nous l'avons dit, est encore de soutenir les droits de la charité, de placer au-dessus de toutes les lois et de tous les règlements la loi intérieure de l'amour que le Saint Esprit a gravée au fond des cœurs selon la pa-
(1) Bagehot, cité par H. Joly, Saint Ignace de Loyola, c. IX, p. 195.
(2) SiGHELE, cité par le même auteur, p. 195.
l'obéissance aveugle
role de Saint Paul, et de s'en tenir à ce sujet au langage éprouvé, simple, clair et intelligible de l'antiquiiè chrétienne^
Du. commandement dans la Compagnie
Après avoir parlé des devoirs des sujets, en ce q'iîi touche à Tobéissance, il ne reste plus guère qu'à toucher un mot des devoirs du Supérieur quant à l'exercice de son autorité. L'un et l'autre aspect de la question se complètent réciproquement. Si le subordonné doit se conduire avec discrétion, prudence, docilité raisonnable en un mot. à plus forte raison son cKef doit-il faire montre des mêmes vertus dans sa manière de commander. Il ordonne, au nom de Dieu, à des êtres raisonnables, dont il est constitué la visible providence. Le respect à l'égard de l'autorité divine qu'il représente, le respec* à l'égard de la dignité humaine chez ceux qu'il régit» exigent de lui une souveraine circonspection dans l'exercice de cette autorité, une afïection, des entrailles de père, dignes de l'inefïable mansuétude du Christ. Commander et obéir sont deux actes correspondants, en étroites relations l'un avec l'autre, ^qui reposent sur les mêmes conditions fondamentales. Il est difficile d'obéir comme oa doit, plus difficile encore de commander comme il esr juste. A cet effet, toute prudence est courte par quelque endroit.J^e Pouvoir est contié pour édifier, non pour détruire. Vouloir ordonner à l'aveugle et exiger qu'on obéisse à l'aveugle est impossible. Ce serait pervertir toutes les idées reçues et convertir la société en une épouvantable Babel.
Considérez un instant quelles obligations pèsent sur un Supérieur, qui commande au nom de Dieu, qui doit diriger ses sujets dans les sentiers de la vertu, écarter les obstacles qui les arrêtent, leur aplanir les voies qui mènent à l'éternelle félicité. Que de motifs de trembler en assumant une pareille charge ! Quelles épaules sont capables de ce fardeau ! Cependant, l'on voit parfois briguer ce poste avec frénésie, l'accepter avec un délire de joie.
LA LETTRE ET L'ESPRIT
l'exercer et en abuser sans aucune espèce de préoccupation ou de scrupules. Epouvantable aberration !
Un ami très chaud et très intelligent de la Compagnie, très renseigné sur ses affaires extérieures et sur sa situation morale, entendant à la fois ce qui se murmurait au dedans et ce cui se chuchotait au dehors, disait à un jésuite :
— Je ne sais pas si Tobéissance des Jésuites est aveugle; mais le commandement Test à coup sûr (1).
Si le mot n'est oas authentique, du moins est-il juste, hélas (2) '
(1) Les Jésuites par Un des leurs, p. 206.
(2) Une analyse magistrale de l'obéissance aveugle dans la Compagnie est donnée par.îî. Miiller (Les origines etc.). Selon nous, il a le tort de soutenir que l'obéissance jésuitique a été matériellement inspirée à Saint Ignace par celle des Kbouans ou Confréries islamiques. Mais le lecteur peut Jacilement se borner À une simple comparaison de ces deux obéissances, selon l'exposé très documenté de Millier ; et jacilement il appréciera l'une à la lumière de Vautre. — Note du traducteur.
LA MONARCHIE