CHAPITRE VII
De la « MONARCHIE » (1).
§ 1. Ce qui la tempère, d'après Je P. Costa-Rossetti, — § 2. De l'absolutisme du- Général, d'après les réalités.
Le P. Jean de Mariana, dans son Discurso de las cosas \\ -de la Compañía, venant à traiter du Préposé Général, I qu'il appelle sous une forme abstraite « la Monarchie », écrit avec la gravité d'accent qui lui est propre (2) :
Nous sommes arrivés à la source de nos désordres et des maux dont nous avons souffert. Singularis férus depastus est eam. Cette monarchie, à mon avis, nous ruine ; non parce qu'elle
! est une monarchie, mais parce qu'elle n'est pas bien tempérée. C'est une bête féroce, qui dévore tout, et, à moins d'en être
I délivrés, nous n'espérons plus de repos.
Le érave historien s'attarde longtemps à décrire les dommages qui, d'après lui, découlent de cette source ; mais il semble que, préoccupé parfois avec excès par la contemplation de ces ravages, il lui échappe trop que telle qu'elle fut constituée, ces maux sont les fruits naturels, et de l'institution elle-même et de l'esprit qui l'anime, et que, par conséquent, une fois admis et ce système et cet esprit, il n'est plus possible d'échapper à leurs effets.
L'institution monarchique absolue, personnelle, cen-
(1) Sur la « Monarchie^ S 'mbolisée par le généralat de Lainez, cfr. Mul- LER, 0. c. — Note du traducteur.
(2) Discurso de las cosas de la Compañía, c. X.
LA LETTRE ET L'ESPRIT
tralisée, est à la base de l'édifice; et si cette base venait à être ébranlée, tout le reste croulerait dans la Compagnie et tomberait en ruines. Voilà l'évidence pour tous ceux Qui étudient le caractère de ce gouvernement. Nous avons vu l'importance que donnait déjà à cette institution la formule de vie présentée à l'approbation de Paul III. Nous avons vu aussi que, tandis que de nombreux articles de cette formule s'altéraient, s'atténuaient, celui qui concerne la ce Monarchie » croissait tous les jours en ampleur et en efficace. Le Pape Jules III, dans sa B^ulle de 1550, sanctionna même jusqu'à un certain point cet accroissement ; mais comme ces concessions n'étaient pas encore suffisantes pour répondre logiquement aux exigences de l'institution, celle-ci continua d'elle-même à s'agrandir chaque jour, jusqu'à prendre la forme sous laquelle, une soixantaine d'années plus tard, la présentait le P. Mariana, avec la crudité de termes que nous avons vue.
Après lui elle alla encore en s'exaltant et en s'exagérant, selon la logique fatale des choses, conformément à la loi imposée de Dieu à la nature physique et morale.
Sans doute, en toute société, il faut qu'il y ait un supérieur et des inférieurs ; que l'un commande et que . les autres obéissent. Chacun de ces deux éléments sociaux a ses droits, qui dépendent des conditions que lui a faites la divine Providence, reine et maîtresse de toute société humaine.
A l'égard des communautés religieuses, en plus des obligations que leur dicte la loi naturelle gravée par Dieu dans le cœur des hommes, il est une règle, soit écrite, soit orale : règle que leur impose le créateur et gouverneur suprême de toutes ces associations qui est l'Eglise, et très spécialement le Souverain Pontife, Vicaire de Jésus-Christ sur la terre. A cette règle doivent s'en tenir et les sujets et les supérieurs, les gouvernants et les gouvernés. Telle est en particulier la condition imprescriptible de l'existence des grands Ordres.
Parmi ces justes lois assignées par l'Eglise aux communautés religieuses, il existe des divergences ; et de ces divergences dépend l'harmonieuse variété des institutions qui fleurissent à travers le monde chrétien. C'est ïa preuve de l'exubérance de sa vie divine
Et ces divergences, assez considérables, se manifestent principalement dans les relations qui régnent, au sein de
LA MONARCHIE
ces Instituts religieux, entre sujets et supérieurs, orientant les actions de tous au but commun qui est le service de Dieu et la perfection spirituelle.
Dès sa naissance, la Compagnie se heurta donc à cette belle variété d'Ordres, les uns florissants, d'autres relâchés, mais comptant de longues années d'existence et vivant sous une sorte de droit commun sanctionné par TEélise, observé et respecté par tous.
Or, on a vu comment, même avant que leur Institut fût né, les Pères de la Compagnie avaient manifesté leur vive répugnance à vivre sous n'importe quelle règle religieuse connue, que le Pape aurait pu leur désigner.
C'est un indice grave que les fondateurs ne voulaient pas se contormer à ce qu'ils voyaient établi déjà dans l'Eglise de Dieu, mais qu'ils cherchaient des voies extraordinaires, rêvaient d'un monde nouveau et d'un Institut qui s'écartât sur les points les plus considérables de tous ceux qui s'étaient établis jusqu'alors. Ainsi fireniils, en effet, et dans la formule présentée à Paul III commencent à paraître certaines des innovations qu'ils prétendaient introduire. D'autres se montrèrent plus tard,, au fur et à mesure que se développa la Société. Mais l'un des points sur lesquels les Jésuites insistèrent le plus tôt et le plus fort fut certainement celui des relations entre les sujets et le Supérieur, c'est-à-dire le Préposé Général ou la Monarchie.
Cette nouveauté se montre expressément ou implicitement en divers articles de la Formule ; mais celle-ci -contient surtout une phrase très frappante par sa concision et par sa clarté, ainsi que par l'ampleur du sem qu'elle suggère. C'est celle oii, parlant de l'autorité du Préposé Général, on dit :
« Tout le droit de commandement réside dans le Préposé Général. »
' Axiome qui résume substantiellement la véritable originalité du nouvel Institut. Encore, à ne prendre cette proposition qu'au pied de la lettre, semblerait-il que In totalité du droit de commander, dont il est ici question pour l'attribuer au Général, se rapportât uniquement à ce qu'on appelle aujourd'hui Je « pouvoir exécutif y>. Ainsi paraît l'avoir entendu notamment Paul III, et il est facile de le déduire de tout le contexte de sa Bulle. Mais, dans la réalité, si nous nous reportons à l'interprétation pratique qui fut donnée à ce passage, l'extension;
LA LETTRE ET L'ESPRIT
des pouvoirs du Préposé ne se borna pas longtemps au domaine exécutif ; elle déborda sur le délibératif et le consultatif, puisque, comme nous Tavons vu d'auire part, le premier Préposé Général, loin de réunir ordinairement ses compagnons pour Taider dans son éouvernement, régit tout par lui-même, donna ses lois, ses statuts, ses constitutions à toute la Compagnie, sans les soumettre préalablement à l'approbation de personne. De Conseil, il n'en exista point. Et ainsi se constitua et s'imposa l'autorité exclusive du Préposé Général ; ainsi naquit sa « Monarchie ».
Les écrivains de la Compagnie discutent longuement et âprement sur la forme qu'a revêtue exceptionnellement, dans l'Eglise, ce régime absolu entre tous. Mais telle qu'ils la mènent, cette discussion est pour le moins inutile ; car tous, ou du moins la majeure partie de leurs arguments sont tirés de l'ordre idéal. Leurs raisons valent donc peu et s'évanouissent au contact des réalités. Cependant, telles quelles, et même purement idéologiques, nous voulons bien les examiner une à une afin d'élucider d'abord une question du plus haut intérêt.
Ce qui tempère la Monarchie d'après le P. Costa-Rossetti.
Un de ceux qui ont traité le sujet avec le plus de sérieux, c'est, par exemple, le P. Costa-Rossetti, dans son opuscule Sur V esprit de la Compagnie (1). Il l'expose avec clarté et le ramène à ses termes les plus exacts. Nous le suivrons donc pas à pas, en nous efforçant, au fur et à mesure, d'éclaircir au moins le problème.
Le P. Costa-Rossetti pose d'abord en principe que la Monarchie du Préposé Général n'est pas absolue, mais modérée ou tempérée ; et il le prouve ou essaie de le prouver par les arguments suivants :
P Que la Monarchie de la Compagnie, dit-il, ne soit pas absolue, comme beaucoup l'ont cru, mais tempérée,
(1) De Spiritu Socieiaiis Jesu, Pars prior, c. XXVIII.
LA MONARCHIE
ce qui le montre bien, c'est d'abord la sujétion du Préposé Général vis-à-vis du Souverain Pontife. Voyons la force de cet argument.
L'autorité du Souverain Pontife est la source et l'origine du droit, dans les communautés religieuses. Fondées et approuvées par lui, elles reçoivent de lui leurs statuts, leur fin, leur loi, leur plan de vie. Il les crée et peut les détruire. De lui, par conséquent, elles doivent dépendre en tout, respectant son pouvoir jusque dans ses sentences de réforme ou de mort. C'est la condition nécessaire de leur vie. Or, nous traiterons ailleurs, dans cet ouvrage, très au long, de l'étrange obéissance prêtée par la Compagnie au Souverain Pontife. Pour le moment, il n'est question que de la soumission personnelle, à l'égard du Pape, de celui qui détient dans la Société le pouvoir suprême, c'est-à-dire du Préposé Général, en tant que cette sujétion a pu limiter ou tempérer son absolutisme. Et, comme point de départ, à ce sujet, nous porterons à nouveau notre attention sur le moment précis d'où dépendît Fexistence même de la Société.
Nous avons parlé, en effet, de ce qui s'était passé avant, pendant et après l'acte initial de la profession, faite par les premiers Pères entre les mains de Saint Ignace ; mais on pourrait y revenir dix et vingt fois : car cette démarche, outre qu'elle est la plus solennelle de leur vie collective, est aussi la plus symptomatique, le pronostic et l'exemplaire de tout ce qui devait survenir au cours des développements successifs de l'Institut.
Le Pape Paul III avait approuvé la formule même que les premiers Jésuites lui avait soumise. Il était donc naturel qu'ils reçussent la Bulle avec respect et avec gratitude et s'empressassent de la mettre en pratique. Mais il en fut tout autrement. Ce ne fut que six mois plus tard qu'ils se décidèrent à manifester leur sentiment à l'égard de cette grande grâce obtenue de la bénigmté apostolique. Et encore, tous ceux oui purent alors selrouver réunis à Rome ne trouvèrent-ils à rédiger et à signer que la déclaration suivante :
Nous VOULONS QUE LA BULLE SOTT RÉFORMÉE, ïd est, CH
retranchant, en ajoutant ou en modifiant les articles y contenus selon qu'il nous semblera mieux ; et c'est sous ces conditions que nous voulons et entendons faire vœu de garder la Bulle. Iñigo. — Paschasius BroeU — Salmerón. — Claudias Jaius. — Jo. Coduri.
LA LETTRE ET L'ESPRIT
Voici donc le premier acte par lequel le premier des^ Préposés Généraux de la Compagnie répondit à la première intervention de Tautorité pontificale dans les affaires du naissant Institut. Et nous avons dit ailleurs notre sentiment à ce sujet. Une seule observation complémentaire. Où voit-on dans cette circonstance le tempérament que Tautorité du Saint-Siège a bien pu apporter à Texercice de l'autorité généralice ? Tout au contraire. Ce quî frappe et scandalise, c'est la limite et les conditions que les fondateurs de la Compagnie semblent vouloir poser à Texercice de la souveraine autorité du Souverain Pontife sur leur Société. Celui qui sort de là, diminué, contenu, les mains liées, ce n'est pas le Pape noir, c'est le Pape blanc.
Faisons maintenant abstraction de tous les faits du même genre qui ont pu suivre, importants ou non, nombreux ou non. La seule existence de cet acte, dans les circonstances données et avec le caractère dont elles le revêtent, est évidemment un symptôme des plus graves, que ne saurait négliger celui qui veut apprécier à sa juste valeur l'espèce de limitation ou de mitigation que, selon le p. Costa-Rossetti, peut imposer à l'autorité du Général la suprême, directrice et régulatrice autorité du Pontificat romain. Ainsi Paul III a modéré Saint Ignace! Et nous n'ajouterons rien à l'éloquence de ce fait brutal, il parle assez haut par lui-même.
2"" La seconde atténuation ou entrave, d'après le Costa-Rossetu, qui s'oppose à l'absolutisme du Général, c'est la Congrégation générale, à laquelle serait soumis le Préposé et devant laquelle il peut être accusé et même déposé.
II semble invraisemblable qu'un homme aussi éclairé que le^ P. Costa-Rossetti donne tant d'importance à la Congrégation générale à l'encontre de la Monarchie generalice. On doit savoir en effet que cette Congrégation générale ne se réunit guère qu'à la mort justement du Général, pour l'élection de son successeur. II est si difficile de convoquer cette assemblée du vivant du Préposé, que depuis trois cents ans que dure la vie légale de la
LA MONARCHIE
ompaénie, on ne Va pas réunie plus de sept ou huit is, et, à plusieurs reprises, non par la volonté de la ciété, mais sur l'ordre des Papes ; une seule fois, à la ite d'une décision de la réunion des Procureurs. En outre, en certaines de ces rencontres, tout se passa telle sorte que ceux qui espéraient de là quelque reède aux excès du Généralat, s'en retournèrent édifiés leurs dépens et considérèrent le remède comme pire ue le mal.
Ainsi la crainte d'une déposition, qui aurait pu être un ein à l'omnipotence de la Monarchie, est une menace e tout point chimérique, bonne tout au plus à remplir les paées d'une apologie en l'air, mais d'une valeur absolument nulle dans Tordre de la pratique et de la vie
3° Il en va de même pour la troisième barrière qui, d'après le P. Costa-Rossetti, pourrait contenir les empiétements de la Monarchie, à savoir la Congrégation ou Assemblée des Procureurs qui, tous les trois ans, se réunit à Rome, et qui, même contre la volonté du Préposé, dit notre auteur, peut convoquer la Congrégation générale aux fins jugées nécessaires.
Or, cette Congrégation des Procureurs, pour commencer, ne se réunit que si le Préposé a ordonné la réunion préalable des Congrégations provinciales qui doivent élire ces représentants. Aussi, bien souvent, plus de trois années se sont passées sans Congrégation de ce genre, uniquement parce que le Général avait négligé ou refusé d'intervenir. Au début, sans doute, il n'en fut pas ainsi, et ces Assemblées se réunissaient assez régulièrement, convoquées ou non ; mais, sur ce point-là encore, l'autorité du Général s'est rendue de jour en jour plus envahissante, et ce n'est pas une de ses moindres usurpations.
A supposer réunies les Congrégations provinciales, elles n'ont au surplus absolument aucun pouvoir pour résoudre ou décréter rien qui puisse, même de très loin, contenir, restreindre ou contrôler Tautorité du T. R. P. Général.
LA LETTRE ET L'eSPRIT
Le P. Jean de Mariana écrit plaisamment (1) que 1 membres de la Conérééatfón provinciale, c'est-à-dire, le Pères du plus érand poids, les plus notables dans chaqu province par leur doctrine et leurs vertus, une fois réunis, n'ont pas même le pouvoir de « planter un clou au mur ». La phrase fait image, et elle est vraie. Les Pères peuvent bien présenter un vœu et délibérer s'il convient, oui ou non, de planter ce clou-là. Mais quant à le planter eux-mêmes, jamais. Tout leur rôle est de proposer la chose, transmise pai Tun d'entre eux, appelé Procureur, qui reçoit mission d'exprimer en personne ce désir, en leur nom, au Général.
Encore cela soufEre-t-il des difficultés. Car la Congîé; gation peut être réunie ; l'occasion même peut se présenter, pour ses membres, de manifester tel- ou tel sentîr" ment, de faire telle ou telle proposition ; si le Provin*^ cial, qui préside la réunion, ne veut pas donner suite ^ l'affaire, il a mille moyens à sa disposition pour y pacf venir.
11 peut même arriver ceci : c'est que les audacieux préopinants se fassent donner sur les doigts ou que leur soit refusée purement et simplement toute liberté de manifester leur avis ou leur désir.
Par exemple, au temps de Claude Aquaviva, celui-ci, craignant que les Congrégations provinciales ne se mêlassent de certaines choses qui eussent gêné et amoindri l'exercice de son autorité, envoya une liste de ces différents points aux Provinciaux, en les avertissant de ne permettre à aucun prix qu'ils fussent débattus et que, si d'aucuns osaient en entretenir la Congrégation, la parole leur fût sévèrement retirée (2). .
Une fois terminée la Congrégation provinciale et le Procureur élu, celui-ci part enfin pour Rome ou pour la résidence du Préposé, et, au jour marqué, tient séance avec ses confrères.
Mais cette réunion à son tour n'a rien à voir directement avec le gouvernement de la Compagnie, moins encore avec le plus ou moins absolu pouvoir du Général ou l'opportunité de le modérer. Tout ce qu'elle résoudre et décider, et encore sous la présidence du P9\
(1) De las cosas de la Compañía, c. XVI, 150.
(2) C'est Saccliini qui raconte le fait dans son Histoire de la Compa^U 1 de Jésus, p. V, lib. X, n° 2. .
LA MONARCHIE
posé en personne, c'est s'il y a lieu ou non de convoquer la Co'nérééation générale pour trancher Tafíaire. Et ceci fait, son office est rempli. Chacun peut retourner chez soi. Certains le font sans même voir le Général. D'autres sont reçus en audience, présentent les papiers ou mémoires dont les a chargés la Congrégation provinciale, ou quelque particulier. Le Général les lit et, s'il daigne y répondre, cette réponse est remise à trois ans, à la prochaine Congrégation, si elle a lieu.
Parfois le Préposé ne se donne même pas la peine d'accuser réception. J'ai eu connaissance personnellement et très authentiquement d'un cas ^e ce genre. Un membre d'une Congrégation provinciale, ayant envoyé au Général, par Tintermédiaire du Procureur, un mémoire sur de très graves affaires qui se passaient dans la Province, Sa Très Révérende Paternité prit le papier, le lut et le mit sans un mot dans sa poche. Et le Procureur rapportait à l'intéressé :
— Ce fut comme si j'avais jeté une pierre dans un puits : le bruit de sa chûte n'est même pas remonté jusqu'à mes oreilles.
On voit, dans ces conditions, jusqu'à quel point la Congrégation des Procureurs est une institution réelle et effective, ou bien plutôt, comme on dit, une pure fictio juris, au point de vue qui nous occupe ici.
4" La quatrième limitation qui, selon le P. Costa-Rossetti, modérerait la Monarchie jésuitique, c'est le pouvoir délibératif des Assistants, élus à l'ordinaire, non par le Préposé, mais par la Congrégation générale.
On a déjà dit que ces Assistants, comme leur nom même l'indique, assistent et ne gouvernent pas. Ils ont voix consultative et nullement délibérative, au sens strict. Tel est leur office et pas autre chose. Même des modalités de cette pure assistance, ce n'est pas eux qui sont les juges, mais le Préposé. Ils peuvent délibérer entre eux quand ils le désirent, et en présence du Général, si celui-ci le permet ; mais cette délibération est nulle et de nul effet, si tel est le bon plaisir du Général ; elle ne peut servir à quoi que ce soit que si le Général en dis-
LA LETTRE ET L'ESPRIT
pose ainsi. De sorte que tout dépend de la volonté du Général. Et qu'on dise après cela à quoi ces pauvres Assistants peuvent bien aboutir dans l'affaire qui nous occupe.
Voilà, poui en finir avec la question de principe.
Si nous consultons à présent les faits, il y en a pour tous les éoûts, comme on le verra par les deux exemples suivants :
Le T. R. P. Préposé Général Roothaan a inséré, dans ses précieuses Annotations, les paroles suivantes, datées de 1845 :
On ne doit pas faire facilement abstraction de l'avis des Pères Assistants, à moins qu'il n'y ait de graves raisons pour cela.
En ce qui touche au gouvernement de la Compagnie, consulter avec les Pères Assistants est pour moi un moyen de connaître la volonté divine.
C'est aussi un moyen de raffermir et de renforcer ma débilité, tant pour ce qui touche à l'entendement que pour ce qui touche à la volonté.
Il avait écrit, d'autre part, dans ses Notes de 1829 :
Charge terrible que celle du Préposé général, tant en ellemême qu'en ce qui concerne ceux qui m'ont été donnés pour Assistants. Car, en premier lieu, ceux-ci, sur beaucoup de choses qui sont de peu d'importance ou qui paraissent telles à leurs yeux, se taisent ou dissimulent, partie par respect, partie par charité. En second lieu, parce que, même dans les affaires ou choses graves, comme ils ne sont pas responsables in solidum, il arrivera facilement que sur tous les points ou dans la majorité des cas, il ne délibéreront pas avec la maturité qu'ils devraient, ou ils y réfléchiront peu, se fiant à ce principe : « Il y a quelqu'un pour en répondre ; qu'il voie donc, lui I »
D'oij le P. Jean Roothaan tirait cette conséquence :
— Judicium severissimum iis qui prœsunt.
Telles sont les maximes sur lesquelles appuya son gouvernement cet homme admirable, l'un des Préposés Généraux les plus illustres qu'il y ait eus dans la Compagnie, et qui mérite d'être appelé son second fondateur et son second père. Car il est à croire qu'il se conduisit toujours d'après ses propres maxime»
Celles-ci rappellent du reste à la mémoire certains passages du P. Jean de Mariana que nous voulons reproduire, parce qu'ils confirment pleinement ces vues :
LA MONARCHIE
Si celui qui gouverne d'une manière aussi indépendante et aussi absolue que notre Général, choisit une voie comme la plus sûre, il sera très difficile de Ten détourner, même si elle s'écarte du vrai chemin. La raison en est que chacun préfère naturellement son opinion et la croit la meilleure. Au surplus, le Général range forcément à son avis beaucoup d'autres, voire le plus grand nombre, les uns parce qu'ils sont réellement du même avis, les autres parce qu'ils veulent lui être agréables, plusieurs pour ne pas avoir l'air de contredire et d'être en opposition avec leur supérieur, soit afin de vivre en paix avec lui, soit afin de "ne pas se faire remarquer et de ne pas chagriner celui qui a sur euxtant de pouvoir et d'influence. J'omets l'ambition de conserver certains offices chez ceux qui les détiennent et celle de s'en emparer chez ceux qui y aspirent. A la traverse d'un pareil escadron, si nombreux et si fourni, qui donc osera se jeter ? Qui voudra se mettre en avant ? Serait-il un Saint Paul qu'on le tiendrait pour un extravagant, un inquiet, un perturbateur de la paix (1).
Far opposition aux maximes et à la conduite du T.R.P. Rootiiaan, voici maintenant la manière d'agir d'un autre Préposé Général, l'un des plus célèbres également (^uait co'nnus la Compagnie, le T. R. P. Thyrse Gonzalez.
C'est un de ses Assistants qui parle (2) :
C'est une plainte générale que le Préposé travaille continuellement et résout quantité de choses avant toute espèce d'avis de la part des Assistants, même dans les affaires pour lesquelles, raisonnablement, il devrait consulter. Les Assistants ont réclamé parfois qu'il y eût Conseil. Une première et une seconde fois, ils ont demandé que le Préposé général délibérât sur le temps où il conviendrait de convoquer la Congrégation générale, car tous voient bien qu'elle ne pourra être réunie pour le 8 septembre. Quand l'affaire avec le roi de France en était au point critique, ils demandèrent plusieurs fois aussi la consultation, mais sans résultat.
Aux conseils qui ont été tenus à cette occasion, rien n'a été fait pacifiquement, en se demandant avec sincérité ce qu'il était possible et convenable de faire ; mais le Préposé général avait coutume de dire d'abord :
— • On fera ceci... on veut cela... je ne veux pas... je ne puis accorder cela^ etc. ..
(1) Discurso de las cosas de la Compañía, p. 10 et 11.
(2) Ce document a paru dans l'ouvrage Geschichle der Moralslreiligkeiten in der rômisch-katholischen Kirche, p. II, n° 49, p. 162.
LÁ LETTRE ET L'ESPRIT
La plupart du temps, au cours de ces réunions, le Préposé général a coutuine de donner dès le début et sans délai son avis, avec toute son ardeur et sa véhémence ; et quoi que proposent les autres, il répète toujours la même chose, comme s'il n'avait pas entendu les raisons qu'on oppose à ses dires.
On soumet à la consultation des affaires qu'on sait être déj^ résolues. Ainsi arrive-t-il souvent qu'on tient apparemment conseil sur les nominations de Provinciaux et de Recteurs, après que les titulaires désignés ont déjà reçu la nouvelle de leur promotion.
Quand il s'agit de nommer à quelque gouvernement, il semble que les Assistants soient là, non comme tels, mais comme auditeurs. Sur la liste de ceux qu'on propose, le candidat que le Préposé général a choisi déjà en pensée est inscrit, et à peine lue l'information qui le concerne, le Général aussitôt prononce :
— Qu'il soir élu I
Sans interroger les Assistants, ni même tourner les yeux vers eux pour voir si quelqu'un ne désire pas la parole à ce sujet.
Il n'attache que la plus médiocre attention au tait que le Provincial cl ses consulteurs lui proposent ceci ou cela. Il semble compter pour rien les Assistants, et il n'est personne dont il ait fait moins cas ou en qui il ait eu moins de confiance qu'en eux.
Grand dommage.... -(1).
Telle aurait donc été, d'après ce document, probablement très exagéré, la manière forte de Thyrse Gonzalez en opposition avec la manière douce du P. Rootliaan.
Mais même si cette pièce force la note, comme nous le croyons volontiers, du moins montre-t-elle la parfaite impuissance des Assistants à modérer la Monarchie générallce, fussent-ils des partisans ou des mécontents actifs et soutenus par les puissances extérieures.
Four éviter toute équivoque, nous ne pensons pas en effet que le P. Thyrse Gonzalez, auquel Topposant attribue ici des attitudes aussi brutales, ait été un homme violent ni de peu de vertu, d'un caractère tortueux ou brusque. Bien au contraire. Ce fut un homme vraiment
(1) Ici finit ce document manifestement incomplet.
// est du reste fâcheux que Mir ne donne pas à son sujet de renseignemenisplus circonstanciés. La pièce peut émaner en effet de l'Assistant de France, vendu au Roi, bientôt rappelé à Paris et en révolte ouverte contre son Général. Ce n'est pas sans raison rue Gonzalez le traitait par conséqu nten suspect et se passait systématiquement de. ses conseils. Il y eut d'ailleurs contre ce ferme serviteur d' Innocent XI une sorte de conjuration de toutes les forces mauvaises de la Compagnie. Voir notre brochure : Le Message, etc.. . — Note du traducteur.
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apostolique, avec de grandes et eminentes qualités, que tous ceux qui Vont approché ont tenu en grande réputation de sainteté et de doctrine. Avant d'être nommé Préposé Général, il avait parcouru, comme missionnaire, presque toutes les provinces d'Espagne ; et tous avaient cru voir refleurir en lui quelque chose de Tesprit de Saint François Xavier. Placé à la tête de la Compagnie, il la gouverna dans des temps très difficiles, parmi d'innombrables obstacles que lui suscitèrent les siens, et en particulier les provinces d'Espagne, à l'une descuelles il avait appartenu.
Nous aurons occasion de parler de ces difficultés. Pour l'instant, reproduisons un document écrit à Rome, certainement par quelqu'un de très au courant des affaires. 11 nous servira à nous faire une idée plus juste de ce qu'était le P. Thyrse Gonzalez et en même temps ces Congrégations de Procureurs qui, selon le P. ."Costa-Rossetti, contre-balancent l'absolutisme de la Monarchie (1):
Déjà Votre... aura appris le résultat de la Congrégation de la Compagnie. Sur 33 voix 17 ont été pro cogenda et 16 pro non cogenda. Quelques hommes doctes et Très versés dans l'Institut opinent que ce nombre de suffrages n'est pas suffisant pour obliger à convoquer la Congrégation générale : car à cet effet sont requis pluia medietate suffragia. Or, ici on a bien .eu p/ízrí/, mais non plura medietate. Il a circulé un papier très imponant qui appuie cette thèse, et plusieurs tiennent pour certain que cette Congrégation anticipée ne se tiendra pas. On murmure tout haut contre les .Tésuiies en raison de ce projet, et tout Rome se range du côté du Général. On se persuade que tout provient du livre qui va bientôt paraître. On ne sait à quoi se sont arrêtés les votants espagnols. On dit qu'était terrible le rapport de M. l'amijassadeur en vue de les chasser des royaumes et des colonies, et^le P. insistant aura du fil à retordre avec la représentation qu'en fera Sa Majesté Catholique au Pape. Aussitôt Sa Sainteté ordonnera de suspendre cette Congrégation. On aura ainsi une belle excuse, pour décider d'attendre la Congrégation novennale. M. le Cardinal de Guise disait au Général des Jésuites qu'à supposer qu'il eût à entrer au ciel, ce serait à la fois comme martyr et comme confesseur. Les voix espagnoles ont renforcé les voix françaises, et tout cela était une honte. Le Général est très courageux, tous les jours plus vénéré de tous et assuré de la faveur des rois et des empereurs ; le Pape et le Sacré Collège
(1) Ce document se trouve également : Geschichte der Moralstreitigf^eiten, t. II, p. 55, n° 167.
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le tiennent chaque jour en plus haute estime. Qui eût dit que Rome verrait ce saint Thyrse Préposé Général et que Dieu tirerait ce bien pour la Compagnie de l'opposition même de ceux de sa nation.
Four résumer ce que nous avons dit sur )es Assistants, n'importe qui peut donc voir à quoi se réduit leur influence sur le Général en vue de modérer son absolutisme. Ils sont, ni plus ni moins, ce que veut ou permet le Préposé lui-même. Si celui-ci tient à les avoir pour conseillers, ils seront tels'/; et s'il n'en veut ni pour conseillers ni même pour Assistants, de même. S'il s'aperçoit qu'un ou plusieurs de ces Assistants lui donnent des conseils qu'il ne veut pas suivre, ou qui lui sont pénibles ou importuns, il peut se débarrasser d'eux, les obliger à donner leur démission, comme il arriva au P. Paul Hoffeo, un des hommes les plus illustres que compta la Com pagnie au temps du P. Claude Aquaviva. Il croyait devoir en conscience s'opposer à la façon de gouverner du Général, et celui-ci vint à bout de le priver de son oiïice, bien qu'il l'eût reçu de la Congrégation générale (1).
5° En plus du pouvoir délibératif chez ses conseillers, le P. Costa-Rossetti découvre encore un frein à la Monarchie du Général. C'est, à l'entendre, le pouvoir qu'auraient les Assistants, en certains cas, de décider de certaines choses par leur vote et par celui des autres.
Le P. Rossetti ne précise pas du reste quelles sont les « choses » laissées à la décision de ces modérateurs du pouvoir absolu. Nous supposons qu'il s'agit de la répression de quelque énorme faute, déjà signalée dans les Constitutions. Mais le cas est bien plus idéal que réel ou même possible. La limitation que suppose cette hypothétique intervention est purement imaginaire. Et con tre cette manière de voir, l'on entasserait facilement les îextes. Les événements du Généralat de Thyrse Gonzalez, d'autres que nous pourrions citer, dont l'un très récent, déposent terriblement contre cette fiction. Autre
(1) Historia Societatis Jesu, a Josepho Juvencio (Le P. Jouvency) p. V, lib. XI, no 60.
LA MONARCHIE
chose est le plan des prévisions, des règlements sur le papier ; autre chose la réalité vivante. Rien ne prévaut contre un fait, ni imagination ni théories. Les Assistants ont pu recevoir en principe autant de facultés et d*obli- ' gâtions qu'on voudra. S'ils ne peuvent ni s'en servir, ni les remplir, s'ils demeurent soumis à un pouvoir qui les annule, c'est absolument comme s'ils n'étaient rien.
On ne sait et il est impossible de savoir comment les Assistants ont usé des pouvoirs qui leur ont été départis. La relation de leurs efforts n'a pas coutume de courir les rues. De l'un d'eux, qui vit encore actuellement et assiste le T. R. P. Préposé Général, nous avons cependant sous les yeux une lettre où il dit :
Mon devoir est de répondre quand on m'interroge !
Ainsi comprend son rôle le P. Juan José délia Torre. Et si les autres Assistants pensent de même, le P. Costa- Rossetti voit ce qu'on peut espérer d'eux pour modérer le régime tyrannique du Généralat.
b'' Le sixième frein, toujours d'après notre auteur, c'est le pouvoir qu'a la Compagnie, pour des raisons très graves, par l'organe des Assistants, etc.. de convoquer la Congrégation générale, même contre la volonté du Préposé, et d'élire un Vicaire.
Voilà encore un cas théorique et imaginaire, plutôt que pratique et effectif. Aucun fait n'y a répondu, encore que les causes n'en aient pas manqué, et il n'aura probablement jamais la moindre réalisation. L'occasion s'est souvent présentée d'élever contre cette Monarchie une clameur universelle. Cela n'a servi ni abouti à rien. Pour donner satisfaction au sentiment général, le P. Claude Aquaviva fut sur le point d'être déposé et nommé Archevêque de Naples. Mais l'idée fut vite abandonnée et tout demeura en place.
7° Le septième frein à la Monarchie, chez les Jésuites, ce serait les avis de l'Admoniteur.
Voyons en quoi consiste le remède.
Pour personnifier la surveillance que la Compagnie.
LA LETTRE ET L'ESPRIT
exerce sur son Préposé Général, en ce qui touche à son âme et à Texercice de sa charge, la Congrégation élit et nomme un des profès, généralement l'un des Assistants, pour que, attentif à la conduite du Préposé, il l'avise de ce qu'on jugera bon de lui signaler. Il est longuement parlé dans l'Institut des qualités que doit avoir un bon admoniteur et de la façon dont il doit exercer son office.
Au sujet de ce dernier point, qui nous intéresse princir paiement, il faut noter que, en fait de stricte obligation, l'Admoniteur n'est contraint d'aviser le Préposé que de ce que deux des Assistants au moins considèrent comme sujet à admonestation. Il doit tenir compte aussi de ce que n'importe lequel d'entre eux, ou lui-même, jugerait digne d'être reproché ; mais alors il ne doit intervenir qu'après avoir fait oraison et quand il le croit utile, soit touchant la personne du Général, soit par rapport à son gouvernement. Il doit procéder à cette admonestation avec toute la modestie propre à un inférieur vis-à-vis d'un supérieur, sans rien perdre â^u respect qu'il lui doit, et seulement avec la liberté convenable. Après cette démarche, il doit se taire, rendre compte aux Assistants, et, s'il voit que son avis n'a pas profité, le répéter une ou deux fois. Tel est l'office de l'Admoniteur (1).
Comment ces fonctions seraient-elles une barrière contre le despotisme du Géijéral ? La barrière en tout cas est bien faible et commode à franchir.
D'abord, le même Institut recommande au même Admoniteur de n'être ni contraire ni désagréable au Supérieur.
En second lieu, comme, en cas d'admonition inefficace, il suffit à l'avertisseur de la répéter une fois ou ^ deux et de rendre compte aux Assistants, sans se mettre en peine du reste, on ne voit pas le sérieux aboutissement de tout ce remue-ménage.
En troisième lieu, il peut fort bien arriver et de fait il est arrivé souvent que l'office d'Admoniteur et celui de Secrétaire du Général soient cumulés par la même personne ; et comme le secrétaire doit s'identifier tellement avec les idées et les sentiments de son maître, que les deux puissent être réellement considérés comme une seule personne, on voit ce qu'on peut espérer en pareil cas des avis de l'Admoniteur, la confiance que peuvent
(1) Epitome Institua Socialis Jesu, pars. VI, cap. VIII.
LA MONAÍlCHIE
mettre en lui les Assistants ou la Compagnie, Tefficacité enfin de ses avis sur le Général.
S'' Finalement, la huitième limite à Tabsolutisme du Général, c'est qu'il manque du pouvoir législatif, tout entier réservé à la Congrégation générale.
De toutes les limitations imaginées par le P. Costa- Rossetti à l'autorité du Général, celle-ci paraît à première vue la plus forte, et c'est en réalité la plus faible et la moins fondée.
La faculté de légiférer, dit le P. Gosta-Rossetti, est l'apanage propre, exclusif de la Monarchie absolue; et comme le Général . ne Ta pas, sa Monarchie n'est donc pas absolue, mais tempérée.
C'est là, comme nous Talions voir, l'un des paralogismes les plus évidents, comme les appelle le P.- Mariana, qui se rencontrent dans le gouvernement de la Compagnie. Car il faut savoir que si le Général n'a pas le droit de faire des lois par pouvoir législatif, lequel appartient uniquement à la Congrégation Générale, dit notre auteur, il a ce même droit par voie administrative. Il peut imposer à tous autant de règlements, soit de vive voix, soit par écrit, qu'il lui plaît. Ces ordres ou décrets auront force de loi toute sa vie, ce qui seul au fond lui importe. Seuls pourront les aoolir ses succes- ^seurs ou la Congrégation Générale. En outre, selon le proverbe courant dans la Compagnie, le Général est la Règle vivante de Tlnstitut. Or, comme dit fort bien le P. Mariana :
Etant donné que les lois se sont muÏTÎpliées à l'excès, îe Général ne se gouverne plus par les lois, ni pour déterminer les offices et les professions, ni pour fonder les Collèges, ni pour une infinité d'autres choses : car même lorsqu'elles existent, do toutes ou presque toutes il peut dispenser et dispense.
On voit donc à quoi se réduit cette suprême ressource invoquée par le P. Costa-Rossetti pour modérer la puissance généralice.
D'où il ressort que le régime absolu n'a, dans la Compagnie, rien qui le contienne ou le^ tempère. Un seul
LA LETTRE ET L'ESPRIT
frein joue, c'est celui que, par une admirable prévoyance,, la Bulle d'institution de Paul III a consigné dans la Formule :
Qu'il (ie Général) se rappelle toujours, au cours de sa prélature, la bonté , la mansuétude et la charité du Christ, et l'exemple que nous ont laissé Saint Pierre et Saint Paul.
Telle est IHinique et véritable réserve qui s'impose au Préposé. S'il l'oublie ou en brave l'injonction, il n'y a plus rien à espérer que de la Miséricorde divine. La Monarchie devient la pire des tyrannies, en tant qu'elle s'exerce au nom au;^uste de Dieu.
De V absolutisme du Général d'après les réalités.
De tout ce que nous venons de dire, il résulte donc que la Monarchie chez les Jésuites diffère énormément de celle des autres Instituts reliéieux, et particulièrement de ceux qui précédèrent la fondation de la Compagnie et qui se gouvernent encore d'après l'ancien droit canonique monastique.
De toutes les nouveautés introduites dans le monde religieux par ITnstitut de la Compagnie, celle de sa Monarchie est en effet la plus extraordinaire. Ce n'est pasla modification d'une chose ou d'une institution antique, mais l'introduction d'un régime tout autre, entièrement nouveau et inconnu jusque là. C'est l'absolutisme pénétrant dans rEglise„
Car, dans les autres Ordres religieux, Tautorité du Supérieur général, même élu à vie, est tempérée et limitée : P par la règle, dont il est le premier sujet ; règle que tous les religieux ont en mains et sous les yeux, et qui' fixe d'une manière invariable les droits et les devoirs de chacun, inférieurs et supérieurs ; — 2° par les Chapitres ou Congrégations générales des délégués de l'Ordre ; chapitres qui se réunissent à intervalles déterminés; par la règle, et dont l'autorité, supérieure à celle du Général, peut s'exercer contre lui s'il est convaincud'abus de pouvoir ou de mauvaise administration ; —>■
LA MONARCHIE
3° par l'autonomie des Provinces et des maisons particulières, qui élisent leurs Supérieurs, gouvernent et administrent leurs biens sous la surveillance seulement du. Supérieur général ; — 4° par une hiérarchie organisée, basée sur la règle, et qui fixant exactement les obligations et les prérogatives, trace à tous, petits et grands, leur devoir et leur sphère d'action hors de laquelle personne ne peut agir sans encourir les plus graves responsabilités ; — b° enfin, par de multiples autres causes et influences particulières à chaque Institut.
Aucune de ces garanties n'existe pour le Général des Jésuites. Il est, d'après les Constitutions, « le dépositaire de la règle », qu'il communique à ses subordonnés dans la mesure et sous la forme qu'il juge à propos ; ce l'interprète de la règle », le seul qui ait, en ce qui le concerne personnellement, le droit d'en déterminer le sens et l'extension ; il est c( la règle vivante », suivant Suarez et tous les commentateurs. A lui seul appartient la décision de ce qui est substantiel et de ce qui ne Test pas dans l'Institut. Il -commande à ses subordonnés, non pas dans les limites strictes de la règle, mais en tout ce qui con-^ cerne la fin de la Compagnie, qu'il s'agisse d'une chose prévue Ou non par les Constitutions. Son gouvernement et son administration ne sont jamais résiliables de son vivant ; car la Congrégation générale, qui pourrait à la rigueur le déposer, n'est convoquée régulièrement qu'à sa mort, pour élire son successeur. Il peut, c'est vrai, comme nous l'avons vu, consulter les Assistants que la Congrégation générale lui a nommés ; pourtant il est libre de ne pas le faire ou même, quand tous seraient d'un avis commun, d'en suivre un autre.
L'autonomie des Provinces, celle des Collèges, des Universités, des Résidences, etc.. n'existe que dans la mesure qu'il veut bien leur accorder. Les Provinciaux, Recteurs, Supérieurs, Ministres, de quelque ordre ou rang qu'ils soient, n'ont d'autorité que celle qu'il leur délègue, d'attributions que celles qu'il leur confie. La somme d'autorité qu'il semble leur concéder d'une manière fixe et précise n'est elle-même bien souvent que purement fictive. Car les Supérieurs qu'il met à la tête de tel ou .tel cadre de la Société n'exercent la plupart du temps qu'une autorité dont l'extension est inconnue, précaire et changeante : le Général peut la limiter à son gré, à l'insu des sujets, qui font ainsi hommage de leur respect et de leur
tA LETTRE ET L'ESPRIT
docilité à un pouvoir inexistant. Et il arrive que, même lorsque le Préposé, dans les Lettres patentes qu'il adresse aux supérieurs particuliers, leur octroie les facultés les plus amples afin de tenir davantage les inférieurs dans rhumilité et la déférence, en réalité, par des lettres secrètes, ces pouvoirs sont restreints selon le bon plaisir d'en haut. Et ceci n'est pas un procédé théorique. 11 est pratiqué sur une grande échelle. Nous le savons pour les temps primitifs par les lettres du P. Nadal (1).
Au Général seul ou à ceux qu'il délègue à cet efïet et auxquels il se peut fier, il appartient exclusivement de recevoir quelqu'un dans la Compagnie, dans ses Maisons ou Collèges, etc.. Il peut raccourcir ou prolonger le noviciat et décider du grade ou de la situation que chacun occupera dans la Compagnie. Ecoliers, coadjuteurs spirituels, indifférents, profès de. trois ou quatre vœux, tous dépendent de lui et de lui seul.
11 peut également, c'est-à-dire à son gré, renvoyer de la Compagnie, non seulement les novices, qui sont en probation, ou qui sont liés déjà par des vœux secrets à la Société, mais encore les Scolastiques qui ont fait publiquement leurs premiers vœux, les Coa(^juteurs spirituels engagés vis-à-vis de l'Institut sans que l'Institut s'engage envers eux, voire les profès des quatre vœux, qui sont les membres proprement dits de la Compagnie. Ceux-là, comme les autres, peuvent être expédiés du jour au lendemain, ou du matin au soir — et Saint Ignace l'a fait parfois — sans être interrogés ni confrontés avec aucun témoin, sans procès canonique, sans qu'on leur donne ni la raison de leur renvoi, ni un viatique pour le chemin, sans que Te Général ait enfin à rendre compte à personne des motifs de sa détermination ni à alléguer d'autre cause que la gloire de Dieu et le bien de la Compagnie tels qu'il les entend.
Ni les services rendus ni les droits acquis, nî même le bien spirituel de l'individu ne comptent pour rien. A tout doit être préféré le bien de la Compagnie. 11 n'est pas même nécessaire de restituer au Jésuite congédié les biens auxquels il a renoncé pour entrer dans la Compagnie : il semble en effet que les Constitutions prescrivent cette restitution ; mais, selon les Déclarations, on laisse à
(1) Epístolas P. Nadal, t. I, p. 14?
LA MONARCHIE
la prudence du Général de décider si l'on doit quelque chose et quand on le devra dr»nner
Maître absolu des âmes et des corps, des réputations, des degrés, des états, le Préposé Général est aussi le maître de tous les biens de Tlnstitut et des fortunes particulières que pourront lui acquérir ses sujets. En lui, disent les Constitutions, réside tout le pouvoir d'administrer, de conclure les contrats d'achat et de vente; à lui le droit d'accepter ou de refuser les Maisons, CoUèiles, donations. La VHP Congrégation lui reconnaît même le droit de commuer les intentions des bienfaiteurs (1), de conserver leurs legs sans remplir les conditions imposées quand il les juge trop onéreuses pour la Société, s'il peut s'en dispenser sans scandale et sans risque de s'aliéner la bonne volonté des ayants-droit encore vivants.
Enfin, pour clore cette liste déjà lon;^ue à l'excès et pourtant incomplète encore, le Général personnellement est maître des privilèges, pouvoirs et facultés concédés par le Saint-Siège à la Compagnie en général.
C'est à lui (2) d'user des grâces accordées par le Siège apostolique et d'en communiquer à chacun de ceux qui vivent sous ^on obédience la part qu'il juge en Notre Seigneur devoir êire bien employée en Lui pour la fin visée du divin service ; et c'est à lui encore de les révoquer et restreindre, en suivant la même règle du plus grand service divin.
I Autorité formidable sans doute ; mais combien plus redoutable encore, si l'on considère l'espèce d'obéissance I -qu'on exige des sujets ? Obéissance aveugle, passive, lUÎ- I mitée ! C'est en étudiant cette sorte de gouvernement : <ïue Suarez s'exclame :
L'Eglise n'a point encore vu de Général d'Ordre revêtu d'un ; pouvoir aussi vaste, et dont l'influence soit aussi immédiate 4ans toutes les parties du gouvernement (3).
(1) Acfa Congr. General, VIII, Décret. 41.
(2) Consdl. p. IX, e. III, n« 10.
Ejus erit, uti facultatibus à Sede Apostólica Societati concessis ; et eam partem illarum unicuique inferiorum communicare, quam in ipso bene collocatam, ad finem Divini obsequii nobis praefixum, existimaverit. Ejusdeni erit revocare eas, vel contrahere ; ad eamdem regulam Divini beneplaciti omnia exigendo.
(3) Cité par Herma-nn Muller, dans Les origines de la Compagnie de Jésus, p. 61.
LA LETTRE ET L'ESPRIT
En réalité ce qu'on peut conclure de cette étude et ce qu'en déduit implicitement Suarez, c'est que le éouvernement de la Compagnie est un éou-vernement nouveau, inconnu jusque là dans l'Eglise. Considération qui devrait donner beaucoup à pens^er et à trembler, et dont s'épouvante tout philosophe chrétien, observateur impartial de l'histoire de l'Eglise et respectueux admirateur de ses vénérables traditions.
Dans un monument ancien, nous trouvons une phrase qui, dite alors avec une certaine innocence, qualifie admirablement cette autorité démesurée du Général.
Le P. Gonzalez de la Cámara écrit quelque part (1) 1
Je me souviens qu'au temps où le P. Torre arriva dans cette province (de Portugal), c'était un dicton commun parmi les anciens Pères — et le P. Docteur le goûta très particulièrement,^ — qu'en la Compagnie il n'y avait plus qu'un homme, id est le Supérieur.
Un seul homme pour toute la Compagnie, son Préposé Général ! Quand vil-on pareille abdication dans les anciennes institutions religieuses ?
Les raisons qu'on donne pour légitimer cette autorité*' réellement formidable, « la plus grande ou presque qu'il puisse y avoir en ce monde », comme dit l'Institut luimême (2), c'est P l'union qu'on assure au corps de la Compagnie, dispersé à travers le monde, grâce à sa lête^ qui est le Général ; c'est 2° la promptitude et la facilitéavec laquelle ce corps ainsi uni peut être manœuvré par le Vicaire du Christ sur la terre, au service duquel il est ordonné tout entier.
Ainsi parle du moins l'Epitome de l'Institut.
Il est possible, en efïet, que tous ne conviennent pa^ du bien-fondé de ces raisons.
Prenons garde d'abord que le premier motif, considéré en lui-même, est d'ordre purement humain et naturel, ni plus ni moins que ceux donnés par la formule de la Bulle de Paul III pour légitimer l'obéissance des sujets à l'égard du Général, comme nous Pavons vu en
(1) Memoriale P. Consalvii, n° 271.
(2) Epitome Institua Societ. Jesu, pars IV, sectio II.
LA MONARCHIE
ï. son temps. Il est au surplus théoloéiçluement indifférent l en soi et peut tourner soit au bien soit au mal des indi- ; vidus comme du Corps, suivant ce que vaut le Général 'r, en,personne, comme l'a démontré souvent Texpérience. Í 11 semble, en un mot, qu'il vise la conservation d'une insf titution politique plutôt que celle d'un Ordre religieux. Quant au second motif invoqué, on peut lui opposer autant et plus encore de difficultés et de doutes. La preuve en est que justement, comme nous l'avons déjà dit, le Corps religieux qui a causé le plus de difficulté, pour son maniement, au Souverain Pontife, a été de tout temps la Compagnie de Jésus, nous en pourrions rappeler de nombreux exemples.
Ainsi est-ce moins pour honorer ce saint religieux lui- [ même que pour obtenir é^âce à lui de la Compagnie ce \ qu'il désirait, que le Pape Innocent XI fit* naguère élire f Thyrse Gonzalez Préposé Général. Encore y fallut-il la 1 croix et la bannière, et certains prétendent que le Pape ) malgré tout échoua à détourner la Société des fâcheux s chemins où elle s'égarait.
Récemment encore, aux temps du T. R. P. Antoinei Marie Anderledy, il fallut à Léon XIII d'énergiques ins- C tances pour régler, dans la Compagnie, les études théolo- I giques mal dirigées et réprimer la politicomanie dont «: souffrent à l'état endémique les Révérends Pères.
Mais nous reparlerons plus tard à loisir de ces faits t significatifs.
Comme seul argument (1) de cette difficultueuse docilité de la Compagnie à l'égard de Rome, nous donne- rons ici un indice commun, xlair, concluant, irrécusasable. C'est à savoir la nécessité oià s'est trouvé le Saint- Siège, dans certains documents adressés à toute l'Eglise et particulièrement aux Ordres religieux, d'insérer protocolairement l'incise ou phrase : même aux religieux de la Compagnie de Jésus. Insistance nécessaire pour contraindre à accomplir le devoir commun une Société
(1) Il ne nous semble pas que l'argument donné par Mir soit très concluant. Cette clause de style témoigne seulement 1° de la situation^ariiculière de la Compagnie, ni Ordre ancien ni Congrégation nouvellCy mais à cheval entre les deux, au regard du droit commun monastique ; 2^ des innombrables privilèges accordés par le Saint Siège, et auxquels la mesure nouvelle risquerait de se heurter, faute de cette dérogation formelle^ exigée par les documents précédents. Mir n'est pas canoniste et se méprend souvent en ces matières. — Note du traducteur.
LA LETTRE ET L'ESPRIT
qui, en tout, s'imagine exempte, brandit ses privilèges,,, échappe à toute action de Fautorité et se moque du joug, de l'obéissance. Cette clause, bientôt devenue de style, est étrangement sévère. Jamais on n'y a songé, en eñei, pour aucun Ordre religieux, sauf pour la Compagnie. Preuve évidente de la difficulté qu'ont éprouvée les Souverains Pontifes à la diriger, même à la faveur de l'autorité de son Général et de l'étroite union du Corps de: la Compagnie avec sa tête !
Or; arrivé à ce point, il est possible qu'on se pose cette question :
— Si cette étroite harmonie intérieure de la Compagnie, dont on nous disait merveille, ne tacillte en rien lé maniement de ce grand corps par le Souverain Pontife^, au compte de qui fonctionne donc la Monarchie ? Quel mystère, quelle énigme, quel paralogisme y a-t-il ici ? Pour quelle raison une Société, qui fut expressément instituée pour être aux ordres du Pape, est-elle entre tous les instituts religieux celui qui oppose au Saint- Siège la plus obstinée résistance ? Quel est donc l'esprit qui anime ce Corps si rare, si singulier, si extraordinaire* qui engendre en lui cette monstrueuse contradiction entre l'idéal et les réalités, entre ce qu'on y promet et professe et ce qu'on y réalise et exécute ?
C'est là une des questions les plus graves qui se posent à propos de la Compagnie ; et tous ceux qui ont suivi le fil de cette discussion, au courant de nos chapitres,, doivent avoir déjà dans l'esprit, en dépit de toutes les; contradictions, certaines données qui leur permettent de deviner la réponse. Nous leur en fournirons d'autres encore, et finalement l'énigme sera sans doute à peu près déchifïrée.
Quant aux effets de l'absolutisme du Général, nous rencontrons, même parmi les défenseurs de la Compa» gnie, les plus considérables divergences d'appréciation.
Les uns, comme le P. François Garcia, prétendent que grâce à cette Monarchie : Jl
On voit la Compagnie réaliser l'idée de la République de Pl« ton, qui avait paru aux sages comme un désir et un rêve plH
LA MONARCHIE
tôt qu'une œuvre possible à la condition humaine, et encore sans les imperfections qu'avaient notées les philosophes et les théologiens dans l'invention de ce grand maître des législateurs politiques (1).
D'après ies autres, au contraire, comme le P. Juan de Mariana :
C'est une bête féroce qui dévore tout ; et à moins qu'elle ne soit abattue, plus d'espoir.
Il n'y a, ajoule-t-il, presque pas un dommage notable en la Compagnie qui ne découle de cette source, i a plus opulente en désordres qu'il y air en notre gouvernement.
C'esL, conclut-il, la source de nos maux et des déceptions qufr nous avons éprouvées.
La différence d'appréciation ne saurait, comme on voit, être plus marquée.
Le P. Juan de Mariana, toujours sur ce sujet, note par surcroît (2) :
Notre fondateur, dans la Formule de vie pour notre Institut, qu'il remit en 1540 à Paul III de bonne mémoire, tempéra cette Monarchie de sorte que les choses perpétuelles s'y établissent en Congrégation générale, et les ordinaires et temporaires par ceux qui se trouveraient présents à la résidence du Général : l'une et l'autre chose à la majorité des voix. Mais dans la seconde formule, soumise à Jules. III en 1550, ce second point a été modifié, si bien que sur les articles de moindre importance et temporaires, tout a été laissé à la libre disposition du Général- On avait dû faire l'expérience de quelques inconvénients à lier les mains du Préposé ; mais on nef vit pas ceux, qui, depuis, ont résulté de cette centralisation si-complète de toute autorité entre ses mains, et je ne doute pas que,'gri\ce à sa prudence et à sa sainteté, Saint Ignace n'en serait revenu de lui-mênie à la première manière de faire comme plus sûre et plus dégagée de tout inconvénient.
J'opine, poursuivit-il, qu'il est nécessaire de tempérer et lier cette monarchie, car il est clair qu'on ne petit gouverner dix mille hommes comme on en gouverne six cents. Les familles particulières, en se multipliant, forment des villages, ec ceux-ci des cités ; à mesure qu'en croît le nombre, se modifie la forme dtt pouvoir. Du gouvernement domestique qui est entièrement privé, sans loi et despotique, on passe au politique, qui pourvoit seulement au bien général, et encore avec beaucoup de retentie.
(1) Vida de San Ignacio, lib. V, c. XXI.
(2) Discurso de las cosas de la Compañía, c. X. ^
LA LETTRE ET L'ESPRIT
Ainsi n'y a-t-il rien à conclure de ce que notre fondateur gouverna la Compagnie d'une façon toutes particulière, et comme un père régit sa maison. Trop de lois ont réglé depuis même ce qu'il avait confié à la discrétion des Provinciaux ; et cette façon de ^ faire n'a pas laissé d'occasionner hiendes maux et des dommages, a Tout au moins donna-t-elle peu de satisfaction et multiplia- fl t-elle les plaintes. Pour moi, c'est, pour un gouvernement, aller 1 à la dérive et à l'aventure. 1
Car tout chancelle grandement, conclut-il, quand l'aveugle veut conduire It; clairvoyant ; de là procèdent les^ dégoûts, le mépris envers celui qui dirige, soupçonné d'opiniâtreté et de stiperbe, des murmures ei jusqu'à des mutineries.
11 ne nous appartient de discuter ni les appréciations ] de Mariana ni ses èrieis. Mais, qu'il nous soit permis ^ de le noter, ce respectable historien imagine bien à tort | que, si Saint Ignace avait vu les fâcheux résultats de cette, méthode, il y aurait porté remède ; il semble, hélas ! que Mariana se soit fait sur ce point de grandes illusions. Soit dit en tout respect pour cet excellent homme !
11 fut un écrivain d'un immense savoir, philosophe, théologien, exégète ; son moindre talent fut l'histoire, et il y brille cependant au premier rang. En dépit de ses inappréciables connaissances, c'est en vain qu'il vit et étudia tant de choses, d'après son propre témoignage, concernant surtout l'Institut. Il n'y a pasi vu, il n'y a pas étudié suffisamment ce- qu'il aurait dû, en premier lieu, voir et étudier : c'est-à-dire l'esprit de la Compagnie, l'âme qui unit, informe et vivifie toutes ; ses parties. Sans doute n'eut-il pas sous la main toutes, les données et tous les éléments d'appréciation néces-i saires ; et c'est ce qui doit l'excuser.
Le fondateur de la Compagnie, comme en témoigne son compagnon le P. Lainez, fut Vhomme d'un petit, nombre de vérités (1). Mais ces vérités étaient très enracinées dans son esprit. Il s'y attacha avec une extraordinaire ténacité ; et il les a poussées à leurs conséquences extrêmes. Une de ces idées foncières, les plus personnelles, tant par instinct que par réflexion, fut sa notion , de l'autorité. Que celle-ci fût bonne ou mauvaise, parfaite ou défectueuse, discrète ou indiscrète, ce n'est pas' ce dont il s'agit en ce moment pour nous ; mais le fait >est que Saint Ignace l'implanta dans la Compagnie et lui*
<1) AsTRAiN, Historia de la Compañia, lib. I, c. IX.
LA MONARCHIE
fit produire tous ses fruits. Cette idée apparaît très claire et très ample dans la formule de 1540. Elle se développe encore dans celle de 1550, et, à la mort de Saint Ignace, en 1556, elle est arrivée déjà à un très haut point. Qu'elle ait donc acquis par la suite les accroissements que déplore le P. Mariana, il n'y a pas lieu pour autant de croire que Saint Ignace eût réprouvé cette courbe ni qu'il se fût efforcé de tout ramener aux anciens rèélements de 1540. C'est le contraire qui semble le plus conforme aux données de l'histoire comme au génie du fondateur.
Les idées, les institutions ont leur vie propre, spécifique, qui se développe d'après une force intérieure, avec une sorte de fatalité. L'esprit qui anima la Compagnie dès les origines y avait exigé l'institution d'une autorité forte ; de même porta-t-il rapidement ce pouvoir à l'ampleur, aux excès, à l'absolutisme qui devait éclater plus tard. Et Saint Ignace eût pu, sans doute, prévenir, atténuer, en détail, certains de ces abus, en leur opposant les remèdes appropriés ; mais diminuer les droits de l'autorité elle-même, lui tracer de plus étroites limites, attenter au principe si solennellement déclaré dès 1540 : (c Le droit de commander réside tout entier dans le Préposé Général », il n'y pouvait aucunement songer. C'eût été détruire lui-même par la base tout l'édifice si péniblement élevé de ^^es mains, tuer l'esprit qui l'avait conçu et fait croître.
Le P. Pierre de Ribadeneira raconte du Saint :
Il se montrait très difficultueux à croire les rapports que lui faisait autrui, même ceux qmi lui venaient du P. Polanco ou d'autres d'une égale prudence et d'une pareille religion.
11 ajoute même :
Il se fiait si peu aux informations qui lui venaient du dehors , en particulier des Supérieurs et des Provinciaux que communément, durant le peu d'années qu'il gouverna la Compagnie, en un temps où les membres étaient fort réduits en nombre et peu nombreuses aussi les affaires, il envoyait dans les Provincts des Visiteurs qui s'informaient directement et de visu des choses et des personnes, disposaient et ordonnaient de tout par l'autorité reçue du Général, sans s'occuper des informations des Provinciaux et ne s'en rapportant qu'à ce qu'ils avaient vu par eux-même parmi les sujets.
LA LETTRE ET L ESPIUT
Telle aurait pu être, par conséquent, l'atténuation que Saint Ignace eût apportée à Texercice ordinaire du pouvoir du Préposé et de ses lieutenants. Et il y avait d'autres mesures possibles, dans le même éenre. Mais comment s'écarter du principe lui-même, sans diminuer ou altérer une autorité despotique dans son essence ?
A tenir compte de cette manière de voir du fondateur de la Compagnie, d'autres écrivains de moindre autorité que le P. Mariana eussent évité d'autres erreurs encore, tant sur le pouvoir éénéralice que sur d'autres articles de ITnstitùt.
Un auteur récent écrit à ce propos (1) :
La Compagnie est, dans son ensemble, un modèle de sagesse, d'équilibre, surtout de force et d'unité. Il n'est pas nécessaire de citer à ce propos un certain nombre de témoignages que l'on rencontre partout et qui sont d'ailleurs assez agaçants, parce que ceux qui les ont rendus étaient d'une incompétence notoire, parce que ce qu'ils admirent le plus est heureusement imaginaire, et parce qu'ils se sont d'ordinaire contredits, aussi peu recevables lorsqu'ils approuvent que lorsqu'ils condamnent. On peut dire néanmoins, sans manquer de respect à notre saint fondateur, que dans cette organisation, certains principes ont été poussés à l'extrême par ceux qui oni complété l'œuvre qu'il avait ébauchée et en ont altéré l'esprit. Tels sont, par exemple, lè pouvoir absolu des Supérieurs, le droit et le devoir de la dénonciation mutuelle, le compte de conscience, la surveillance réciproque, dégénérant fatalement en espionnage et engendrant l'hypocrisie, le décachetage des lettres envoyées et reçues, qui est une violation criante du secret naturel et de la confiance du public, l'immolation des individus, particulièrement des jeunes gens, à des caprices des supérieurs, un ensemble enfin de pratiques et de règles qui semblent peu conciliables avec le respect de la dignité humaine, telle que la comprennent les sociétés modernes, où l'égalité ne fléchit volontiers que devant le mérite personnel, qu'il soit puissance de l'esprit, force du caratcre ou éminence de la vertu.
Nous n'avons pas à discuter les mérites ou les défauts que cet écrivain attribue au é<^)avernement de la Compagnie ; mais il faut protester s nouveau contre l'afíirma-
(1) L'auteur du livre : Les Jésuites par Un des leurs, p. 271.
LA MONARCHIE
tion que ces défauts soient des altérations ou des corruptions de l'Institut primitii, introduites par les successeurs de Saint lénace dans la charge de Préposé Général. Loin d'être des déviations de l'Institut primitif, ces abus en sont la conséquence logique et nécessaire.
Sur ces exagérations ou déviations, ou comme il plaira de les appeler, il y a sans doute une singulière illusion Beaucoup croient, même parmi les membres de la Compagnie, qu'elles prirent naissance au temps d'Aquaviva. Quelques-uns, il est vrai, les font remonter au P. Jacques Lainez, mais aucun n'ose mettre en cause Sainf Ignace. C'est une source d'erreurs et d'équivoques. Toutes les coutumes, institutions, règlements, d'oij procèdent les désordres signalés par notre auteur anonyme, sont contemporains du fondateur. On a atténué plutôt dans la suite la rigueur et la dureté avec laquelle les appliquait Saint Ignace. Les règlements d'Aquaviva sont peu de chose au prix de ceux de Nadal, approuvés et autorisés par le Maître Si donc c'est de ces règlements que sont sortis les abus et les attentats à la dignité humaine, comme les appelle l'auteur, il faut l'imputer à ces règlements eux-mêmes, au lieu de prétendre qu'ils ont été exagérés plus tard, poussés à l'extrême, et qu'on en a dénaturé l'esprit. Ayons le courage de tout dire, et laissons les déguisements et les hypocrisies à nos adversaires.
Pour en revenir à l'autorité du Préposé Général, comment nier que son pouvoir non seulement fasse partie intégrante, mais soit le plus haut, le plus pur, le suprême article, pour ainsi dire, de l'esprit qui pénètre l'Institut ? Seuls refusent de le reconnaître ceux qui ne savent ni ce qu'est, ni ce qu'à été, ni ce que doit être la Compagnie. On peut vanter, on peut honnir cette Monarchie : une fois admise l'existence des Jésuites, il faut admettre que l'absolutisme du Généralat est la caractéristique essentielle de l'Institut.
Quelques faits confirment irréfutablement notre thèse: Le T. R. P. Charles de Noyelle, épouvanté lui-même de l'excès de son autorité et redoutant les responsabilités qu'il pourrait encourir par là devant Dieu, demanda à la
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Congrégation qui l'avait élu de vouloir bien mettre une réserve à ses pouvoirs, grâce à un contrôle régulier et effectif de ses Assistants. La Congrégation s'y refusa, ne voulant pas lier les mains du Général. Tout au plus lui' ■ concéda-t-elle que tous les trois mois, les Assistants se réuniraient pour délibérer entre eux s'il n'y avait pas quelque chose dont ils dussent aviser le Préposé et que, si la moitié au moins en était d'avis, cette admonition lui serait faite, mais sans que cela par ailleurs tirât à coî>séquence (1).
Le T. R. P. Jean Roothaan s'eiïraya lui aussi du nombre immense des affaires qui pesaient sur ses épaules. Il demanda qu'on ne lui écrivît pas sur tant de sujets et que les Supérieurs y pourvusseîit par eux-mêmes, puis- ; qu'ils étaient à pied d'œuvre. Et on trouve la même* plainte dans certaines lettres de Saint François de Bor- i gia et même de Saint Ignace. Mais, cette manie de con- J sulter sur toutes choses les Supérieurs, ne s'est jamais j calmée dans la Compagnie, même lorsque le T. R. P.-- Général s'est un peu relâché du soin de répondre à tout. ;
Réellement le nombre de lettres qui arrivent quotidien-4i¡ nement aux mains du Préposé Général est extraordi-i naire. Il n'y en a jamais moins de trente par jour et, àl certaines époques, cela monte à trois cents et plus.i Comme le disait l'actuel Préposé à une personne qui l'a-^ rapporté à l'auteur de ce livre, ces correspondances sont| parfois si nombreuses qu'à peine si le Général a le temps, non pas même de les lire, mais de s'informer de ce qu'elles contiennent de plus grave. Et à ces lettres il faut répondre au jour le jour, sous peine de voir s'accumuler les affaires de telle sorte que l'expédition en devienne impossible.
Les torts que cause aux membres de la Compagnie cette centralisation excessive sont énormes, chacun le comprend. En dépit de l'embouteillage, les choses en effet suivent leur cours. Or il s'agit des affaires les plus graves intéressant la conscience des uns, le bien de la Compagnie, celui de l'Eglise ou de la société, que devrait trancher la décision d'un homme matériellement incapable même d'en connaître, car il n'a pas le temos d'y réfléchir ; et même lorsqu'il réussit à se mettre au courant des difficultés, les sujets à traiter sont si nombreux,
<1) Epitome Instituti, p. VI, c. II, sect. I.
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si divers, qu'il lui est moralement impossible de les régler tous avec compétence et rectitude.
Tel est le gouvernement de la Compagnie, éouvernement admis en fait par tous, sujets et Supérieurs, et contre lequel aucune résistance ou observation n'est admise. Et ce régime peut avoir ses avantages, comme toute forme de pouvoir. Mais qui n'en voit aussi les inconvénients ? Rêver de profiter des uns en évitant les autres est une chimère.
Avant de terminer sur ce point, il nous reste au surplus deux mots à dire sur une fable — ■ nous tenons en eiïet le fait pour tel — à laquelle a donné lieu la Monarchie.
On lit dans les Constitutions que la Compagnie doit exercer un contrôle sur son Préposé ; et l'idée est venue de là à quelques-uns que le Général ne gouverne peutêtre pas la Compagnie par lui-même, autant qu'il semble, mais qu'il y exerce une autorité purement extérieure, nominale et déléguée. Le vrai détenteur de cette autorité occulte et mystérieuse serait un Conseil de personnes élues à cet effet par la Compagnie. Le Général ne serait ainsi qu'une espèce de Doge de Venise, pur représentant, comme on sait, ou exécutif du fameux Conseil des Dix (1).
Si l'on cherchait les origines de cette fable, peut-être les pourrait-on trouver dans la formule même de la Bulle de Paul III, oij il est dit que « la fin de la Compagnie lui est proposée (au Général) par Dieu et par la Compagnie ». En ce sens encore pourrait s'interpréter la déclaration que signèrent les Pères avant de faire profession, que c( quant au vœu du Supérieur professant de garder la Bulle ou les Constitutions, etc.... cette obligation s'entend selon le sentiment de la Compagnie ou ad arhitrinm boni viri, afin de lever les scrupules possibles ». Comme si, par cette ^déclaration, on avait voulu imposer à celui qui serait élu Général une manière de faire et de procéder. Enfin, l'obligation faite au Préposé élu d'accepter la charge qu'on lui confie, sans pouvoir s'y soustraire, fournit un argument plus spécieux encore à
(1) Il aurait fallu distinguer ici entre les diverses époques de la Compagnie. Le Généralat eut en effet ses temps d'éclipsé et de décadence, ' is-à-vis de la Compagnie professe, et vice versa. Mais l'histoire en serait difficile á faire : car on pense bien que les documents écrits font défaut sur ces passages critiques de la vie intérieure de la Société. — Note du traducteur.
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cette thèse, que d'autres textes, dans les Constitutions, confirmeraient au besoin.
Cependant l'absurdité d'une pareille imagination est évidente.
Il n'y a, dans le gouvernement de la Compagnie, aucun pouvoir occulte ou mystérieux, rien de plus que ce qui se peut voir et lire clairement dans les Constitutions. Une certaine confusion se manifeste sans doute ici et là. Des contradictions même éclatent à première vue. Mais aucun sens ésotérique, aucun mystère impénétrable. Les phrases creuses ou sonores qui se rencontrent, traitant du Préposé Général, n'indiquent rien d'extraordinaire. Nous n'oserions dire qu'on y saisit certains effets de scène, une emphase théâtrale; cependant les idées y subissent un grossissement, une exagération verbale extraordinaire. Une pareille façon de parler, mystérieuse et sibylline, peut éblouir les Externes ou même les membres de la Compagnie qui n'ont pas vu de près fonctionner ce gouvernement ; elle ne trompe pas celui qui connaît un peu l'histoire de l'Institut, qui a regardé les' hommes en face er qui a eu le malheur de faire l'expé'rience de ce régime.
Cette réminiscence même du Doge de Venise, auquel on assimile le Préposé Général, est une des plus inno* centes qu'on ait rappelées sur ce point.
Pour beaucoup, le Général des Jésuites est une sorte de Vieux de la Montagne, qui, du mystérieux repaire où il se cache, dépêche ses émissaires et ses ordres secrets, dispense par eux la vie et la mort à qui il lui plaît : le poison, Vacqiia tofana sont ses instruments de règne. Pour d'autres, la Compagnie jouit d'un pouvoir politique, dont l'influence occulte pèse efficacement sur tous les gouvernements de ce monde sublunaire et auquel sont soumises toutes les puissances .d'ici-bas. Pour d'autres enfin, le Général est une espèce de demi-dieu, doué d'une sagesse surhumaine, qui émet des oracles, et dont les moindres paroles sont guettées et obéies par des milliers de sujets suspendus, à ses lèvres.
Ces idées sont évidemment disparates: elles se réfutent assez d'elles-mêmes.
Mais il n'est pas facile de définir beaucoup mieux, en peu de mots, ce qu'est le Général ou la Monarchie dans la Compagnie. Etant personnelle, cette Monarchie est nécessairement sujette aux, vicissitudes et aux variations
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humaines, suivant celui qui Texerce. Lorsqu'on étudie l'histoire de la Compagnie, on voit combien diversement les divers Préposés la pratiquèrent. Il y a, par exemple, une différence immense entre un Claude Aquaviva et un Vincent Caraffa, parmi les anciens, entre un Jean Roothaan et un Antoine-Marie Anderledy parmi les modernes. II n'est pas possible, par conséquent, de donner une définition qui convienne pour tous. Mais, en parlant très en général, on ne serait peut-être pas très éloigné de la vérité en disant que le T. R. P. Préposé Général de la Compagnie de Jésus, à part la haute situation qu'il occupe et la grandeur qui auréole son nom, est communément un assez brave homme, plus ou moins habile ou honnête, animé de bonnes intentions sans éclat, que le hasard, plus que le choix, a mis à la tête d'une formidable machine qu'il manœuvre. Dieu sait comme, sans se rendre la plupart du temps un compte exact des éléments dont elle se compose, ni de sa force, ni des conséquences que peuvent avoir ses évolutions.
Ce n'est pas là, je pense, une conclusion qui puisse paraître bien excessive (1)... •
(1) Nous n'appiou-'ons ni ne contestons cette conclusion de Mir. Mais la logique impose à son tour une déduction : si ce que Mir expose est exact, il faut convenir que le « Pape noir » est lien une sorte de Doge de Venise. Quant au Conseil des Dix, c'est aujourd'hui encore, comme nous avons dit, une terre inexplorée et inexplorable : Terra incógnita ubi sunt leones. — Note du traducteur.
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