CHAPITRE I
Les Constitutions. — leur rédaction et leur authenticité.
§ 1. Rappel historique des précédents. — § 2. Les trois manuscrits originaux des Constitutions. — § 3. Saint Ignace ou Polanco ?
Souvent, au cours de nos recherches, nous avons dû citer les Constitutions de la Compagnie et nous avons tiré parti de leur témoignage en faveur des idées que nous défendions : voici le moment d'étudier en lui-même ce Code de discipline religieuse, pour y trouver la base de ITnstitut et, à l'occasion, la confirmation ou le sommaire de toute notre argumentation sur le véritable caractère de la Société et sur Tesprit qui Tanime.
Les Pères de la Compagnie de Jésus ne cessent d'exagérer le mérite des Constitutions de Saint Ignace. Ils les vantent comme une œuvre géniale. Ils y voient la marque d'une intelligence extraordinaire, d'un de ces esprits puissants que Dieu fait paraître à de rares intervalles en ce monde comme une preuve de son souverain pouvoir.
Ils exaltent tout ce qui s'y rencontre. Il n'est pas de perfection qu'ils n'y découvrent, de principe de vie spirituelle qu'ils n'y montrent, de règle de prudence humaine qui n'y resplendisse. Lès Constitutions de la Compagnie,
LES CONSTITUTIONS
disent-ils, sont un code de vie qui jamais n'avait été écrit, ridéal de toutes les Règles reliéieuses, Tensemble d'avis, d'instructions, de principes moraux le plus achevé qui soit sorti du cerveau d'un homme. Il est capable à lui seul de diriger, corriger, réformer la Communauté la plus déchue de sa primitive ferveur (1).
Avant de prendre à notre compte ces hyperboles, commençons par remarquer que la plupart des Pères de la Compagnie qui louent à ce point leurs Constitutions ne les ont jamais lues.
Tous connaissent le Sommaire qu'ils en ont entre les mains ; quelques-uns ont étudié V Epitome de l'Institut : très peu connaissent le texte même des Constitutions. L'étudier à fond, en examiner de près la disposition et l'interdépendance des parties, vérifier l'esprit qui les pénètre : si rares sont ceux qui l'ont fait,qu'on peut dire qu'il n'y en a presque pas. A quoi bon du reste, puisqu'il leur suffit de savoir et de pratiquer les résumés officiels, surtout en ce qui touche à l'obéissance, pour parer à toutes les nécessités de leur vie religieuse ?
Tel est le résultat de l'éducation qu'ils reçoivent,
Ce préliminaire établi, procédons pour notre compte à une critique plus attentive.
Mais auparavant, notons encore qu'il ne sera pas surprenant si nous avons à revenir dans ce chapitre sur quéîques-unes des idées déjà indiquées dans les pages précédentes. Il est nécessaire d'y insister pour éclairer certains articles de ÎTnstitut; et ces répétitions fixeront utilement dans l'esprit du lecteur les points les plus importants dont nous voudrions le convaincre. I
Rappel historique des précédents.
Durant le Carême de 1539, Saint Ignace et se» compagnons, Pierre Le Fèvre, François Xavier, Jacques Lainez. Alphonse Salmerón, Simon Rodríguez, Nicolas Boba-
(1) Dleere solebat P. Jacobus Lainez... quod solus ille liber Constitutionum Patris Ignatii erat sufficiens ad gubernandum et reformandum omnes ordines regulares Ecclesise ; cujus rei bonum testimonium erat reverentia qua quinqué Coaigregationes generales a tempore obitus Patris Ignatii in Societate habitse receperunt et veneratse sunt ConstUutlone» easdem. (Bollan». Act. S. IgnaiîU t. VII, Julii^ p. 492),
RÉDACTION ET AUTHENTICITÉ
illa, Pascal Broet, Jean Coduri et Claude Lejay, réunis à Rome, délibéraient donc sur leur situation reliéieuse présente et à venir. Ils se demandaient en particulier s'ils 'evaient continuer à vivre unis d'une façon assez large, omme par le passé, ou se former en Conérééation relfieuse, du genre de celles qui florissaient alors dans 'Eglise. Et l'une des difficultés soulevées par eux contre e projet, était la crainte, que, s'ils en faisaient part au 'ouverain Pontife, celui-ci ne leur conseillât d'entrer ans l'un ou l'autre des Ordres existants ou d'en embrasr le genre de vie éprouvé.
Ils redoutaient ce qu'il en résultât que nous n'eussions plus la facilité ni le moyen de travailler comme par le passé au salut des âmes (notre unique but après notre propre salut), et que fussent déçus tous nos désirs qui, à notre avis, sont agréables à Dieu Notre Seigneur ».
üe pareilles craintes révèlent très clairement qu'au cas ou ils se formeraient en Institut, ils le voulaient faire du moins sur des bases nouvelles, entièrement distinctes de ce qui s'était fait jusqu'alors.
Décidés enfin à entreprendre cette œuvre, non sans de graves insomnies, prières, peines d'âme et de corps, et résolus à proposer au Siège apostolique la fondation d'un nouvel Ordre religieux, ils présentent leur projet sous les espèces de la « formule » la plus vague, la plus indécise, la plus hypothétique. Du moins ne voit-on pas très clairement le chemin qu'ils veulent prendre, ni leurs buts propres, ni les moyens qu'ils entendent employer pour arriver à leurs fins.
Malgré tout, le Pape Paul III approuve cette Formule par sa Bulle du 27 septembre 1540 ; il prend sous sa protection les fondateurs, leur accorde tout pouvoir (1) « pour qti*ils puissent licitement et librement iormer entre eux les Constitutions particulières qu'ils jugeront à propos pour la fin de cette Compagnie, la gloire de Notre Seigneur Jésus-Christ et l'utilité du prochain ».
Les Pères ob^tenaîent ainsi tout ce que récla-mait Vnrcomplissement de leur pieux dessein.
Mais au moment de l'exécuter et de rédiger ces fameuses Constitutions, de nouvelles difficultés s'élèvent N'ont-ils pas une idée bien claire de ce que devra être leur futur Institut ? Ou bien ne s'agit-il que des cahots
(1) Bulle de Paul III.
LES CONSTITUTIONS
qui se rencontrent sur tous les chemins non frayés, tels que ceux où ils s'engaéeaient ?
L'affaire en réalité était épineuse.
Ils en vinrent à bout pourtant. Mais il faut bien dire que, même avant la publication de la Bulle, escomptant l'approbation comme certaine, ils avaient comrnencé pratiquement Texpérience.
Dès le printemps de 1539, en efïet, quelques mois avant de décider si oui ou non ils embrasseraient une Refile officielle, ils discutaient déjà sur les principes sur lesquels ils entendaient fonder cette vie commune et sur les moyens de les mettre en pratique.
Ces principes étaient les suivants (1) :
Ceux qui voudraient faire partie de la Congrégation nouvelle devraient faire vœu exprès d'obéissance au Souverain Pontife et se rendre en n'importe quelle partie du monde où il plairait à Sa Sainteté de les envoyer. Toutefois ce vœu ne se ferait pas entre les mains duiPape, mais entre celles du Préposé de la Congrégation. Et ils devraient Taccomplir sans résistance, du moins s'ils se reconnaissaient habiles au ministère de la prédication.
Que si Fun d'entre eux désirait aller d'un côté plutôt que de l'autre, il ne devrait pas recourir à cet effet au Souverain Pontife, mais au Préposé de la Congrégation, aux ordres duquel il devrait rester soumis, en ceci comme en tout le reste.
Ceux qui entreraient dans la Congrégation devraient se vouer à l'enseignement des Commandements de Dieu aux enfants et aux ignorants, pendant un temps déterminé : quarante jours par an, plus ou moins.
Ces résolutions furent prises le 3 mai 1539, en la tête de la Sainte Croix.
Et tels furent les fondements réels ïur lesquels Saint ' Ignace et ses compagnons tentèrent d'élever d'abord Tédîfice de leur Institut.
Après avoir affirmé ces principes, d'un accord unanime, le samedi avant le IV° dimanche après Pâques, ils établissent encore et confirment le jour suivant, du consentement de tous, ces deux points (2) :
(1) Ces principes sont extraits d'un document publié à V Appendice II de l'édition hispano-latine des Constitutions sous ce titre: 1539, Mense Maio. Determinationes Societafis. Conclusiones seu constitutiones nonnullse a S. P. N. Ignatio et septem ex suis primis sociis factœ. Ce titre est évidemment postérieur à la rédaction du document. M
(2) Même source que le docunrent précédent. "
RÉDACTION ET AUTHENTICITÉ
1° Que durant les quarante jours indiqués, ils feraient le catéchisme aux enfants durant une heure à peu près.
2° Que ceux qui voudraient entrer dans la Congrégation seraient soumis durant un an à des exercices spirituels, à des pèlerinages, au service des pauvres dans les hôpitaux, en laissant à la décision du Supérieur la fixation du plus ou moins de temps à employer à ces expériences ou probations. Le Supérieur pourrait même dispenser du pèlerinage ou du soin des malades, si le sujet était de famille noble et distinguée, et si sa vocation pouvait être compromise par ce genre d'épreuve.
Finalement, le vendredi avant la Pentecôte, ils décident, sur l'article de l'enseignement élémentaire de la Doctrine chrétienne, qu'il s'agirait d'une obligation sous peine de péché mortel, aussi bien que pour les manquements à l'obéissance au Préposé ou au Souverain Pontife ; et qu'enfin on ne pourrait recourir directement à celui-ci, sous peine d'être ihimédiatement renvoyé.
La gravité de la première partie de cette résolution n'échappe à personne. Aussi n'est-il pas étonnant qu'elle ait soulevé des protestations, notamment celle de Nicolas Robadilla, ému sans doute des difficultés que rencontrerait l'accomplissement d'un pareil vœu et qui risquaient de troubler grandement les consciences.
Cette opposition de Bobadilla, d'ailleurs très discrète, est la première ombre qui semble avoir troublé l'accord de ces délibérations entre pieux amis. Et elle dut leur faire une impression pénible; aussi, bien que soucieux de prendre toutes leurs décisions à. l'unanimité, fut-il décidé que désormais cette condition ne serait plus nécessaire, mais qu'il suffirait dorénavant de la majorité des voix : et que les autres devraient se ranger à l'avis dominan!, sans que l'opposant, de ce fait, soit exclu des délibérations subséquentes.
Cette décision fut signée par tous les religieux présents; — Pierre Le Fèvre, Pascal Broet, Claude Lejay, Nicolas Bobadilla, Jean Coduri, Alphonse Salmerón, Ifiigo. R. Laceres et Jacques Lainez.
Simon Rodríguez et François Xavier étaient absents, remplissant à Sienne divers ministères apostoliques. On ne sait par conséquent ce qu'ils pensèrent de l'opposition de Bobadilla, ni s'ils partagèrent son avis ou celui des autres.
Or, tout ce premier travail de mise au point avait précédé la présentation et l'approbation de la formule.
LES CONSTITUTiaNS
Celle-ci, ayant été soumise au Pape en septembre 1539 par le Cardinal Gaspard Contarini, ne reçut pas tout de suite, contre Tattente des promoteurs, la confirmation apostolique. Les Cardinaux, chargés de l'information, se trouvèrent partagés et incertains. Le cardinal Guidîccioni en particulier répugnait à toute création nouvelle pour diverses raisons. Il trouvait déjà excessif le nombre des Ordres religieux, et c'était, à son avis. Tune des pires calamités qui désolaient TEglise.
Cependant le Pape et les Evêques, durant les négociations, ne négligeaient point d'employer au service divin ce petit groupe de bons ouvriers que la divine Providence envoyait à leur secours. Le Fèvre accompagnait le Nonce en Allemagne ; François Xavier et Simon Rodríguez étaient sur le point de partir au Portugal, pour se mettre à la disposition du roi Jean III, qui désirait en* voyer aux Indes quelques-uns de ces clercs, dont le Docteur Gouvea lui avait vanté, de Paris, le zèle apostolique.
Ainsi cette compagnie d'amis, qui depuis 1534 avait vécu si unie parmi tant de travaux et de tribulations, animée d'une si grande espérance d'apporter à l'Eglise ujt véritable renfort, menacée souvent de tant de périls, se voyait, juste au moment de réaliser ses meilleurs vœux, désagréger tous les jours, les uns avec l'espoir de se retrouver tôt ou tard, les autres avec la quasi-certitude de ne plus se revoir ici-bas.
Mais avant de se séparer, comptant toujours sur l'érection canonique de leur Institut, et considérant d'autre part l'impossibilité de collaborer aux Constitutions de la Société, ils convinrent de laisser, quoi qu'il advînt, tout ce qui concernait son établissement et ses règles à la décision des compagnons demeurés en Italie, qui pourraient facilement se réunir à Rome, et que Tout ce qu'approuveraient ces délégués serait considéré comme reçu par la Compagnie tout entière.
Cette résolution est du 4 mai 1540 et signée par Iñigo,- Simon Rodriguez, Claude Lejay, Jean Coduri, Alphonse Salmerón et François Xavier (1).
Les choses, enfin, en étaient là quand parut la Bulle du 27 septembre 1540, qui assurait au nouvel Institut
(1) Voir V Appendice III de l'édition hispano-latine des Constitutions sous le titre : 1540, 4»' Mártir, Detennînaiîo Societatis.
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son existence légale et canonique. Elle fixait les bases inébranlables de la Société sur les points suivants :
lo Vie consacrée à la sanctification personnelle, grâce aux vœux de pauvreté, chasteté et obéissance, et au ministère des âmes, grâce à la prédication, à l'administration de la pénitence et tout particulièrement à renseignement de la doctrine chrétienne aux enfants et aux illettrés.
2° Vœu d'obéissance au Souverain Pontife, en vue de courir partout où il les enverrait pour travailler à la vigne du Seigneur.
3° Obéissance au Préposé général en tout ce qui touche à la fin de la Compagnie. Le Préposé général y aurait droit de commandement ; c'est à lui qu'il appartiendrait d'assigner à chacun la fonction qu'il jugerait convenable.
4° L'enseignement de la doctrine chrétienne comme ci-dessus.
5° Le renoncement à tout émolument pour la dispensation des ministères ecclésiastiques : ils donneraient gratis ce que gratis ils avaient reçus.
6° Profession de la pauvreté perpétuelle et absolue, de telle sorte que non seulement individuellement et en privé, mais en commun et corporativement, ils ne puissent acquérir aucun titre à n'importe quelle sorte de biens, rentes ou profits temporels.
Le Souverain Pontife, en toutes ces dispositions, avait déclaré ne rien trouver qui ne fût pieux et saint. Et il ájoutait tous les témoignages de bienveillance et de haute protection que nous avons vus.
La Compagnie de Jésus était donc constituée. Les bases en semblaient claires et nettement délimitées. Personne, et moins que personne ceux qui les avaient eux-mêmes élaborées et présentées avec tant d'instance à Texamen du Saint-Siège, ne les pouvait mettre en doute. Et pourtant, nous avons dit déjà ce qu'il en advint et ce qu'il ne faut pas nous lasser de mettre en pleine lumière.
C'est que ces bases ne contenaient en somme que des principes très généraux. Elles avaient besoin d'être précisées, pour la pratique, par des règles plus détaillées, embrassant les cas concrets et tout le plan de la vie quotidienne. Et c'est pourquoi le Pape lui-même donnait aux compagnons la faculté de les appliquer, grâce à des
Constitutions plus particulières, dans des conditions formellement indiquées : à savoir, qu'elles devraient être débattues entre les membres mêmes de la Compagnie, aux fins marquées par la Bulle, à la gloire de Notre Seigneur et pour l'utilité du peuple chrétien.
Les fondateurs ne se dissimulaient pas la difficulté de remplir ces conditions, en particulier la première. Comment débattre entre eux toutes les Constitutions, puisqu'ils étaient déjà en majorité dispersés, les uns hors de Rome, les autres hors de la Péninsule, et que ceux mêmes qui résidaient dans la Ville Eternelle y étaient absorbés par des œuvres de charité et d'apostolat qui ne leur permettaient guère de délibérer régulièrement sur une œuvre d'aussi longue haleine ?
Or, comment fut résolu le problème ? C'est ce que nous montre le document suivant (1) :
Le 4 mars 1541, tous ensemble réunis, à savoir, D. Ignace, D. Claude Le Jay, D. Jacques Lainez, D. Pascase Broet, D. Alphonse Salmerón, et moi, Jean Goduri, qui nous trouvons en ce moment à Romje, au nom des absents qui nous ont délégué leurs voix, nous avons décidé: que deux des Nôtres s'appliqueraient aux affaires de la Compagnie, aussi bien pour le passé, c'est-à-dire, touchant la façon d'entendre les points déjà confirmés par la Bulle, que pour le présent et le futur, et qu'ils rendraient compte ensuite à la Compagnie de ce qu'ils auraient estimé le meilleur. Et ceci en vue de dépêcher plus promptement l'affaire et de laisser les autres s'occuper entre temps des prédications, confessions, etc..
Deux d'entre nous ont été désignés, D. Ignace et moi, Jean Coduri ; et, selon la volonté de la Compagnie, nous avons commencé aujourd'hui 10 mars et entrepris de délibérer sur la pauvreté dont nous avons fait vœu et à laquelle doivent également s'engager ceux qui entreront dans cette Compagnie.
Iñigo et Coduri, ainsi mandatés, arrêtèrent un certain nombre de points qu'a transmis jusqu'à nous le document d'où nous avons pris le paragraphe qui précède.
Ils y traitent tour à tour de la pauvreté, de renseignement de la doctrine chrétienne, de l'obéissance, des con-
(1) Il se divise en 49 points ou articles, dont le passage cité forme le préambule publié à V Appendice IV de l'édition hispano-latine des Constitutions sous le titre : Anno 1541, 4 Martii, Determinationes varias cum subscriptionibus sex Patrum.
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ditions que doit remplir le Supérieur général, des empêchements à l'entrée dans la Compagnie, de Tespèce, de la qualité et de la forme des vêtements à porter. Résumons le tout en quelques mots :
Sur la pauvreté : les Jésuites ne devront rien posséder ni en commun ni en particulier. Seule la Sacristie des églises dont ils auront la charge pourra avoir des revenus pour les besoins du culte et non à l'usage des profès. C'est le fondateur qui fixera cette rente ; T administrateur ne pourra appartenir à la Compagnie professe. Cependant celle-ci aura la surintendance de ces biens, choisira l'économe et, après sa mort, désignera son successeur. Les profès, sans avoir la propriété ni la disposition de ces biens d'Eglise, pourront enfin, en cas de besoin, emprunter au tronc de cinq à dix écus, qu'ils devront lui restituer plus t ard.
Le vêtement devra être de drap noir, de qualité ordinaire, et pauvre. Pas de serge, de soie, ni de taffetas. Le costume se composera d'un sous-habit à la française, descendant jusqu'à terre, moins quatre doigts, à peu près ; la soutane, jusqu'à mi-jambe environ ; le manteau, d'un pied à peu près plus court que la robe. Par dessus la soutane, une ceinture de cuir noir, large d'un doigt, ou une ceinture de laine, etc.. Les autres vêtements noirs ou blancs, mais non de couleur. Les chaussures, selon la coutume du pays, plutôt noires que blanches ou grises, larges, afin qu'elles puissent être prises et retirées facilement. Et toute exception à la discrétion du Général.
Tous devront enseigner les rudiments de la aoctrine chrétienne aux enfants, quarante jours par an ; mais le Général pourra dispenser, si l'enseignement religieux est déjà publiquement organisé à l'endroit où se trouve le Jésuite, ou si celui-ci n'a pas de disposition pour cette fonction,ou s'il en est empêché. Il pourra en outre faire remplacer dans cet office le Profès par un autre membre de la Compagnie. On enseignera les commandements, les péchés mortels, la manière de se confesser, les prières, etc.. Il n'est pas nécessaire que ce catéchisme se fasse à l'église ; on peut y procéder dans une maison, portes ouvertes.
Le Général est élu à vie ; mais il pourra être déposé et même chassé de la Compagnie,s'il est convaincu d'avoir accepté de l'argent pour lui-même ou pour la Compagnie, s'il a frappé et blessé quelqu'un, s'il est surpris en flagrant délit d'impureté, 11 n'aura ni mule ni cheval, à moins d'infirmité.
Les épreuves que devront subir les aspirants avant d'être reçus dans la Compagnie sont au nombre de trois : les Exercices spirituels durant un mois ; le service dans les hôpitaux ; un pèlerinage à pied, sans argent, et par conséquent, en demandant l'aumône.
Les empêchements pour être admis dans la Compagnie sont :
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d'avoir appartenu à un autre Ordre religieux ; d'être tombé:^ dans Fhérésie ; d'être disgracié corporellement, boiteux, pari exemple, etc..
Tel est donc, résumé à la hâte, le résultat des délibérations des PP. Ignace et Goduri, tel qu'il fut soumis, semble-t-il, aux autres Pères, avant le 22 avril 1541, date de la profession solennelle des fondateurs. Le fait que la ièce est signée de Claude Lejay, Pascal Broet, Lainez, Iñigo, Salmerón et Coduri, paraît indiquer en effet qu'elle a été approuvée par les Pères résidant à Rome.
Il manque pourtant la signature de Bobadilla. Est-ce à dessein ou par hasard ? Il n'est pas facile de le savoir.
A la date mémorable du 22 avril 1541, l'Institut est définitivement fondé, la « formule » de vie entre en vigueur, les vœux solennels sont émis, le Général est élu ; les membres de la Compagnie sont unis par des liens que la mort seule peut rompre. La Société va-t-elle enfin rédiáer ses Constitutions ?
Non ; les fondateurs, se trouvant davantage encore dispersés ou accablés de besogne, la tâche, qui aurait dû être commune, devient de plus en plus difficile. Et la mort de Jean Coduri, survenue le 29 août 1541, l'aggrave encore : car elle prive le Général du précieux auxiliaire que lui avait donné la Compagnie. /
Dans ces conditions, les Pères, sans vouloir laisser toute décision aux mains du Préposé, mais désireux de maintenir leurs droits et d'obéir à la volonté formelle de Paul III, prirent la résolution suivante signée de leur propre main (1) :
Ceux qui quitteront l'Italie laisseront à ceux qu'ils voudront pouvoir pour conclure les affaires de la Compagnie, selon l'occurrence, à condition que la décision ne soit pas contraire à la Constitution qui dit : Contre Vavis d'un seul, ne peuvent être changtes les Constitutions déjà définies et souscrites. En outre^ la résolution arrêtée pai ceux qui restent en Italie, c'est-à-dire à Rome et hors de Rome, devra être prise à la majorité des
(1) Elle se trouve à V Appendice VI du même ouvrage, sous le titre : 1541, 14» Maj'i. Ex Italia profeciuri potestatem faciunt manentibus res societaiis definiendî^
REDACTION ET AUTHENTICITÉ
voix. — A Rome, le 14 mai 1541. Pascal Broet, Lainez^ Salmerón, Ignacio, Jean Coduri, Claude Lejay.
Sans doute, à la suite de cette mesure, l'œuvre de rédaction des Constitutions avance, semble-t-il, plus rapidement. Saint Ignace y travaille, tantôt seul, tantôt avec Taide des uns ou des autres, selon les circonstances.. Cependant il n'est pas possible d'afíirmer quoi que ce soit de certain sur la façon dont ce travail est exécuté ni sur les résultats acquis. De toutes les obscurités qui abondent dans l'histoire de la Compagnie, des premiers jours de la fondation à l'année 1547, une des plus impénétrables est celle qui règne sur ce qui s'est passé alors autour de Saint Ignace, touchant le éouvernement de la Compagnie» les sujets dont il s'est servi pour rédiger certaines pièces qui ne sont certainement pas de sa plume, ceux qui l'ont aidé à élaborer, mettre en forme ou copier sa très abondante correspondance, ses aides ou ses auxiliaires enfin pour l'expédition des papiers, avis et Constitutions, aussi bien générales que particulières.
Parmi les documents qui sont arrivés jusqu'à nous, toute une série d'instructions sont certainement d'une rédaction bien postérieure au fait qui les a provoquées r mais aucunes données, au moins pour la plupart d'entre eux, ne permet de préciser leur authenticité, leur filiation, ni la date exacte à laquelle ils furent écrits. De ces documents, les uns confirment les interprétations premières sur les bases fondamentales de l'Institut; les autres les amplifient et les exagèrent, mais sans sortir du cadre primitif. Beaucoup, le plus grand nombre, concernent les principes généraux et des règles universelles de conduite; d'autres descendent à des minuties invraisem-^ blables.
Celui-ci, par exenTple (1) :
Celui qui va chercher les portions ne doit entrer dans la caveni avec une femme ni avec un homme, sans connaissance et permission spéciale du Supérieur.
Certains sont clairs ; d'autres d'une confusion inextricable ((2) :
Le Serment se fera dans les Collèges chaque année; les
(1) Appendice VII, n*' 2. 29.
(2) Idem, n» 2, 11,
LES CONSTITUTIONS
Préposés provinciaux ni autres n'auront pas de privilèges, mais recourront à celui qui sera Préposé Général.
Ou cet autre (1) :
De même la Compagnie, mue par une entière charité, doit veiller à ce qu'au Supérieur (en ce qui est possible et décent) ne manquent pas les moyens nécessaires ou convenables à sa disposition et profession, pour que (moyennant la grâce divine) il se puisse nourrir de la nourriture spirituelle, devant son Créateur et Seigneur et pour que lui-même, augmentant en grâce, puisse mieux guidei et gouverner ceux dont il sera chargé, à la plus grande gloire de Sa Divine Majesté.
Quand le P. Polanco, aux fins que nous dirons bientôt, tombait sur un de ces avis trop confus, évidemment de la main de Saint Ignace, il avait coutume de mettre en marée :
— Je n entends pas bien ceci^
Far quoi l'on devine assez, dès maintenant, qu'il serait difficile de ranger les Constitutions en bloc sous une même étiquette.
Aussi, le premier soin qu'on prit pour en former un Code définitif, fut de s'efforcer de distribuer ces instructions disparates en clfapitres et en règles : celles-ci permanentes et générales, celles-là accidentelles et particulières; les unes concernant la vie religieuse, les autres les Maisons, les personnes ou les charges.
Fuis ces mêmes instructions furent partagées en Constitutions proprement dites et en Déclarations qui, sous forme de Notes au texte principal, expliquent et commentent les Constitutions.
Enfin, tout le corps de l'Institut fut divisé en deux parties, l'une portant le titre d'Examen, l'autre celui de Constitutions proprement dites. La première s'adresse aux Supérieurs qui doivent prononcer sur l'admission dans la Compagnie, la seconde à tous les membres qui ont à y vivre.
Malheureusement ces divisions claires en elles-mêmes, -mais établies après coup, ne pouvaient que s'appliquer i^sez confusément aux éléments épars qui devaient en remplir le cadre. On y a donc entassé vaille que vaille de multiples amalgames, divers d'origine, de ton et de cir-
(1) Idem, n" 1, 20.
RÉDACTION ET AUTHENTICITÉ
constances, un véritable fouillis de faits et de principes, d'instructions, d*avis et de statuts au jour le jour, primitivement informes à Textrême.
Or, tel était l'état oij se trouvaient encore les Constitutions, quand, en 1547, Saint Ignace appela auprès de lui comme secrétaire, le P. Jean de Polanco.
Né à Burgos, d'une famille de notables, il était entré, déjà prêtre, dans la Compagnie, en 1541, après avoir surmonté nombre d'obstacles que lui opposaient ses frères et ses parents.
Doué d'une vive intelligence aussi bien pratique que spéculative, inlassable au travail, entièrement dévoué à la vie, à la prospérité et aux fins de l'Institut, il était l'homme dont Saint Ignace avait besoin pour la charge qu'il lui destinait.
Ce qu'a fait le P. Polanco, non seulement du temps de Saint Ignace, mais-sous les PP. Lainez, François de Borgia et Mercurian, dont il fut aussi le Secrétaire, il n'est pas possible de le rapporter ni même de se le figurer exactement.
Deux hommes ont eu, aux débuts de la .Compagnie, en dehors de Saint Ignace, et gardèrent dans le développement de l'Institut, une action et une influence prépondérantes : le P. Jérôme Nadal et le P. Jean de Polanco.
Nadal pour l'institution et l'établissement de la vie intérieure de la Société, sur les us, coutumes et pratiques relevant de la discipline religieuse ; Polanco pour le gouvernement extérieur, pour le maniement des papiers et pour le mouvement de correspondance que suppose la direction d'une si vaste association de personnes et d'intérêts. Actifs, laborieux, unis d'âme et de cœur à la pèrsonne du fondateur, ils furent les principaux artisans de son œuvre. Plus qu'aucun autre, ils contribuèrent à sa prospérité et à ses progrès.
Tous les biographes de Saint Ignace sont unanimes, en effet,^ à constater que c'est en 1547 qu'il commença de travailler pour de bon aux Constitutions ; et le fait que la nomination du P. Polanco, comme Secrétaire de la Compagnie, date de la même année, montre assez quelle
LES CONSTITUTIONS
Teîatîon étroite de cause à effet existe entre ces deux événements.
Une fois entré, de par son emploi, dans la plus intime confiance du fondateur et dans la plus active coopération au gouvernement de la Compagnie, Polanco devint le bras droit et, peut-être même quelque chose de plus, pour Saint Ignace. Il prit tout en mains. Il lut et revisa, guidé et éclairé par son plan particulier, tout ce que le fondateur avait écrit selon l'inspiration du moment, pour donner forme légale â son Institut ; instruit de ce qui s'était passé dès les premiers jours et pénétré des idées, des projets et des intentions des promoteurs, il se mit entre les mains du Préposé général pour être son loyal coopérateur et rédiger en particulier ces Constitutions, dont l'élaboration devenait urgente.
D'autre part, les compagnons du Saint voyant que ce travail entrait enfin en bonne voie, émirent la motion «uivante, qui équivaut à ce qu*on appellerait aujourd'hui un « vote de confiance » à Tégard du travail entrepris (1) :
(Les soussignés) donnent pour approuvé et confirmé tout ce •que le P. Ignace a obtenu de Sa Sainteté, approuvent également les Constitutions qu'il a faites jusqu'ici et celles qu'il fera par la suite ; finalement, ils veulent qu'on tienne pou. légitimement établi tout ce qui paraîtra (bon) au P. Ignace, à qui ils s'en remettent entièrement. ■ — Pascal Broety Alphonse Salmerón, Claude Lejayy Jacques Lainez.
Et Ton ne saurait, certes, déterminer ligne à ligne toute la part prise par Polanco à la préparation et à la rédaction définitive des Constitutions. Mais qu'elle ait été très grande, très active, très efficace, sinon unique «ur certains points, certains documents en font foi irréfutablement.
Le moderne historien de la Compagnie dit à ce sujet (2) :
Trois écrits de sa main nous font voir avec une certaine clarté la part qu'il a prise à cette œuvre importante.
1a premier est une collection de 161 observations ou proposi-
(1) Ce document figure à l'Appendice XVI sous le titre ; 14 Januorii 1548. Quatuor PP. Suffragium.
(2) Historia de la Asistencia de la Compahia en España, par le P. Antoine Astrain, lib. T, cap. VIII, n" 4.
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lions que fait le P. Polanco pour qu'il en soit délibéré dans la Clompagnie, sans déterminer si cela doit être mentionné dans Ja Bulle (de 1550) ou seulement être prescrit par les Consiitu- Hons.
Il propose ces points sous forme de doutes.
Par exemple : S'il faut dans telle ou telle maison établir un règlement pour la prière ou la méditation ; si les Recteurs des Collèges doivent être profès, ou peuvent Têtre, ou ni Tun ni r autre.
Parfois il ajoute immédiatement la solution qui lui apparaît la meilleure ; ailleurs il manifeste qu'il ne voit pas clairement la réponse. Fmalement, sur certains articles il indique qu'il •conviendra d'en décider dans les Constitutions, et non dans la Bulle, et sous quelle forme...
Le second écrit est beaucoup plus méthodique et ordonné. Le P. Polanco s'y désintéresse presque entièrement des Constitutions et s'y applique à l'élaboration de la Bulle... Examinant point par point tout l'ordonnancement résumé dans la Bulle de Paul III, il propose, sous forme de doutes, les modifications ou additions qu'on y voudrait. Ordinairement il ajoute SÍH1 avis. Il distingue ainsi, dans la Bulle de Paul III, 29 points ; et quoique sur certains il ne trouve rien à dire, sur d'autres, il propose parfois jusqu'à cinq ou six modifications, ^e sorte que le nombre total des amendements déj)asse la centaine.
Il est à supposer que, pour la solution de ces doutes, il prenait conseil des autres Pères qui se trouvaient alors à Rome, ■selon qu'on le peut déduire du fait que Polanco, en donnant •son avis, ne parle pas à la première personne, mais toujours en termes généraux, par le terme vague : il semble.
Ayant étudié dans le plus grand détail son sujet, discuté un à un tous les articles, Polanco rédigea enfin le troisième écrit, •qui propose 102 modifications à la Bulle de Paul III, écrivant «u bas de toutes son avis et celui des autres Pères consultés. Puis il présenta cet écrit, ainsi remanié et ordonné à Saint Ignace pour avoir sa décision et sa réponse définitive sur •chaque point.
Or, ces manuscrits, dont parle le P. Astrain, montrent à l'évidence que la collaboration du P. Polanco aux Constitutions ne fut pas celle d'un simple secrétaire ou minutante, mais une collaboration prépondérante, minutieuse •et directe.
Ainsi, nous avons signalé au chapitre II les variantes •considérables entre la Bulle de Jules III et celle de Paul III : elles sont en grande partie l'œuvre du P. Polanco.
392 LES CONSTITUTIONS
Quant aux Constitutions elles-mêmes, presque toutes les Vies de Saint Ignace donnent à entendre que celui-ci en est l'auteur unique, à moins qu'elles ne soutiennent cette thèse, plus étrange encore, qu'il ne fut à cet égard qu'un instrument passif aux mains de l'Esprit Saint, qui les lui aurait dictées.
Four prouver que les Constitutions sont bien une œuvre authentique, le P. Garcia en appelle même au manuscrit qui serait, dit-il, ce tout entier de la main de Saint Ignace » (1).
Crétineau-Joly, ou plutôt le Père Jésuite dont il enregistre les assertions, affirme également que, dans les Archives du Gesù, à Rome, on garde intacts les manuscrits des Constitutions, totalement de la main du fondateur, de la croix à la date, pour ainsi dire (2).
La Congrégation* générale, tenue en 1558, deux ans après la mort du Saint, parle (3) d'un exemplaire des Constitiitiojis, (( original de notre Père Ignace ».
(1) Vida de San Ignacio, lib. IV, c. IX.
(2) « Les Constitutions de la Compagnie de Jésus furent traduites de l'espagnol en latin, non sur les manuscrits d'Ignace, mais sur une copie faite après sa mort,sous la direction de Lainez par son secrétaire Polan- 00, et imprimée en 1558-1559. c'est-à-dire plus de deux ans après la mort du fondateur. Elles ont d'ailleurs subi un grand nombre d'autres refontes, sans que jamais les manuscrits d'Ignace, dont on prétendait se rapprocher, aient été mis au jour. Les Jésuites, pressés de les produire au XVII» siècle, affirmèrent même que ces manuscrits détruits par l'usage (?) n'existaient plus et qu'ils étaient forcément et officiellement remplacés par la copie « authentique » de Polanco. Déclaration qui n'a pas empêché le P. Montezon au XIX® siècle d'affirmer par la plume de- Crétineau-Joly que le manuscrit des Constitutions « écrit tout entier delà main d'Ignace », et « d'un seul jet », était conservé « intact dans les archives du Gesù », et d'en garantir la parfaite concordance avec le texte latin officiel. Enfin, et d'après les récentes publications des Jésuites, ce ne serait plus, comme en 1838, « un seul manuscrit écrit d'un seul jet », mais trois textes de Loyola, avec variantes, qui seraient conservés aux archives du Gesù. (Monumenia histórica histórica Societaiis Jesu, paraissant par fascicules in-8°. En cours de publication). — Hermann Muller, Les Origines de la Compagnie de Jésus, p. 49.
/ (Quelle que soit d'ailleurs la vérité, c'est assez de ces variations pour justifier l'opinion de Millier sur le peu de consistance de ces « affirmations contraires » demeurées jusqu'ici incontrôlées et insaisissables. — Note du traducteur).
(3) Cañones Primœ Congre g ationis Generalis. Can. 4. Constitutiones firmse, ac ratae habendse, et etiam observandse sunt^
prout in originali exemplari Patris nostri Ignatii habentur.
RÉDACTION ET AUTHENTICITÉ
La IV^ Congrégation parle aussi d'un autographe de ces mêmes Constitutions (1).
11 n'existe rien de tel. Il n'existe et n'a jamais existé aucun exemplaire des Constitutions écrit tout entier de la main de ISaint Ignace, pas plus qu'il n'existe d'autographe des Exercices. Nous verrons plus loin à quoi nous en tenir sur ce dernier point.
En vain, les historiographes nous décrivent par conséquent (2) le saint Fondateur, retiré dans sa cellule ou au jardin, ayant entendu la Messe, et, sans autres livres que le Missel, l'Imitation, le Nouveau Testament, occupé à écrire les Constitutions qu'il devait laisser à la Compagnie. Nous pouvons certainement nous le représenter ainsi. Mais son travail était bien plutôt de jeter à l'occasion sur le papier de rares et brèves notations, destinées à servir de brouillon, et assez loin du texte, sous la forme où nous l'avons aujourd'hui.
Et ce texte définitif, au contraire, semble l'aboutissement d'un travail de très longue haleine, œuvre de mains diverses et de multiples intelligences, comme nous le verrons par la suite. Mais il convient de citer d'abord, au moins à titre de curiosité, un renseignement précis, touchant ce sujet. Il est du P. Ribadeneira (3) :
Une autre fois il (Ignace), fit appeler tous ceux de la maison de Rome au réfectoire et devant eux s^accusa de s'être trop hâté de terminer les Constitutions, disant qu'il savait qu'il ne convenait pas de le faire (si vite) pour le service du Seigneur,
Et le P. Ribadeneira note qu'il tenait ce renseignement, à lui donné à Florence en 1557, du P. Jacques de Guzman, qui le tenait lui-même du P. Antoine de Cordoue. Mais le P. Ribadeneira doutait qu'il fût exact, ne l'ayant entendu répéter par aucun autre :
(1) Cañones Quartse Congr. General. — Can. 3.
Versio Coiistitutionum à tertia Congregatione generali usque ad hanc approbata, auctoritate hujus quartœ Congregationis, nonnullis locis ab ipsa Congregatione ad veritatem autographi emendatis, confirmatur : et P. Generali committitur, ut secunc^um hujusmodi correctiones Constitutiones denuo imprimantur; et hiijusmodi editio deinceps in universa Sacietate pro vulgata habeatur,
(2) Monumenia Ignatiana. — Scripta de S. Ignatio, t. I, p. 572.
(3) De actis SU Ignatii a Ribadeneira, /i° 167. — Scripta de Sio Ignatio, t. I, p. 390.
Du moins, dit-il, cela ne se passa-t-il pas durant que j'étais à Rome.
Qu'y a-t-il par conséquent de vrai dans cette anecdote ? Dieu seul le sait. Mais c'est la seule qui nous montre Saint Ignace comme ayant mis la dernière main à l'œuvre dont on veut à tout prix lui faire honneur. Critiquement, ce n'est pas assez.
Les trois manuscrits originaux des Constitutions.
Voyons donc comment s'est formé plutôt le texte des Constitutions et la part respective qu'ont prise à sa lédaction, d'après les autres sources, Saint Ignace, Polanco et d'autres.
A nous en tenir au moderne éditeur des Constitutions y dans son Prologue, on peut distinguer, pour l'élaboration ou la rédaction du texte, trois périodes ou étapes : la première de 1547 à 1551, la seconde de cette date à la mort de Saint Ignace en 1556, la troisième de 1556 à 1558.
Ces trois périodes sont délimitées et représentées par trois manuscrits, qui indiquent clairement l'évolution et la formation définitive de l'édition aujourd'hiii reçue.
Le premier manuscrit, désigné par la lettre A, était écrit en 1550, mais pas avant, puisqu'on y cite plusieurs fois la Bulle de Jules III, publiée le 21 juillet 1550 ; ni . plus tard, puisqu'il fut présenté aux Pères réunis à Rome à la fin de l'année, avec les corrections du P. Salmerón et d'autres, précédemment faites.
Il contient les Constitutions, avec les Déclarations, mais non complètes ; et ces Constitutions, pour la plupart, ne sont que des extraits des différentes pièces, écrites, au hasard des circonstances, depuis les premiers jours où l'on commença de légiférer sur la Compagnie : extraits, distribués d'ailleurs et développés, ici et là, d'une façon extraordinaire.
Le style en est très uniforme, clair et aisé, plus que celui d'aucun document de ce genre. Tel qu'il est arrivé jusqu'à nous, c'est le .résultat d'un travail très conscieU'
RÉDACTION ET AUTHENTICITÉ
deux et l'œuvre d'une main fort experte. Or, que cette main soit celle du P. Polanco, c'est ce qui apparaît d'abord.
En tout cas, l'auteur n'en est pas Saint Ignace. Le style suffirait à le démontrer, et l'aréument est fort. Mais d'autres indices le confirment. Notons-en un.
Dans les Avis ou Déclarations sur le Chapitre I de l'Examen, où il est traité de la façon d'agrééer des membres à la Compagnie, le rédacteur a laissé courir sa plume et indiqué jusqu'à huit moyens pour fomenter ces vocations. Ceci contraste singulièrement avec les idées que professait alors Saint Ignace sur la vocation à la Compagnie. Aussi, s'apercevant de son indiscrétion, le rédacteur a rayé lui-même son texte, y mettant de sa main cette note :
— Laisser tout cela, ou en indiquant peu de moyens^ ou en les rendant beaucoup plus difficiles.
L'opinion des Pères dut être qu'il restait encore, dans ce manuscrit A, beaucoup de choses à éclaircir et -à compléter. C'est pourquoi il ne fut pas approuvé d'une façon définitive.
Le second manuscrit, désigné par la lettre B, est une copie du premier, mais avec beaucoup d'articles ajoutés ou supprimés. Il a un préambule qui manque à A. Sept chapitres qui traitent des Universités ont été ajoutés à la IV® partie.
A sa rédaction ont dû collaborer plusieurs auteurs.
L'éditeur prétend y réconnaître, en plus de Saint Ignace et de Polanco, cinq ou six écritures. Or, il est clair que ces différences de calligraphie ne prouvent pas une multitude de rédacteurs proprement dits, mais seulement la diversité des copistes. Malgré tout, c'était un fait à noter.
Il est probable qu'à la suite des observations des Pères, à la fin de 1550 et au commencement de 15.^^1, Saint Ignace, aidé du P. Polanco, entreprit en effet une revision de la version première, corrigeant, retranchant, ajoutant, modifiant l'ordre et la disposition des matières, d'après les avis reçus et les décisions prises. Même ainsi amendées et perfectionnées, le fondateur ne se hâta point d'ailleurs de revêtir les Constitutions de sa sanction définitive.
LES CONSTITUTIONS
11 voulut qu'elles fussent au surplus éprouvées par une expérience de deux ou trois années.
Le P. Jean de Polanco, dans sa Chronique (1), note que cette idée lui fut suggérée par le P. Louis Gonzalez de la Cámara. Mais peu importe. Que la pensée en soit de lui ou d'un autre, le fait est que Saint Ignace résolut de mettre ces premières Constitutions à l'épreuve,; et il chargea les PP. Jérôme Nadal et Antoine Cuadros d'appliquer la législation nouvelle, l'un en Europe, l'autre aux Indes.
Ceci se passait en 1552.
Il est tout naturel que les deux metteurs en scène et en œuvre, si l'on ose dire, aient ensuite apporté à la rédaction définitive la part que leur suggérait leur expérience. Relativement au P. Nadal, lui-même nou-s apprend (2) que lorsqu'il fut rappelé de Sicile à Rome, en 1552, par Saint Ignace, celui-ci lui donna à lire le texte des Constitutions, afin de savoir ce qu'il jugeait à propos d'y amender. A plus forte raison dut-il le consulter, après l'avoir officiellement promu grand Visiteur. D'autant que, d'après Orlandino (3), il lui avait accordé jusqu'au pouvoir de résoudre, changer et corriger sur place les Constitutions déjà connues, selon qu'il l'estimerait raisonnable.
Il est possible aussi que Lainez, Olave, Christophe de Madrid, d'autres encore dans l'entourage de Saint Ignace, qu'il avait coutume de consulter sur des choses d'importance, aient pris part à ce travail.
Finalement, dans les Actes de la 1" Congrégation générale, tenue à la mort de Saint Ignace, il est dit que celui-ci avait chargé trois Pères de changer, en respectant le sens, tout ce qu'ils croiraient bon dans le texte des Constitutions, et qu'il en fut ainsi fait. Deux de ces Pères, nous apprend-on, étaient présents à la Congrégation ; et un d'eux était sans doute le P. Polanco. J
Tel était, en tout cas, Tétat du travail aux derniers| jours du fondateur. |
Avant sa mort, par conséquent, fut commencé, sinonj
(1) Chronicon, t. II, p. 688.
(2) Epistolœ P. Nadal, t. I, p. 130.
<3) Historia Societ. Jesu, lib. XIII, n" 7.
RÉDACTION ET AUTHENTICITÉ
mené à bonne fin le Manuscrit C, qui contient le texte le plus connu, le plus ample et le plus complet des trois.
Et il est difficile, sinon impossible, de spécifier quelle espèce d'intervention de la part de Saint Ignace, décida de la rédaction, revision ou approbation de ce texte.
Que certaines de ses parties, articles ou clauses, ne soient pas du Saint, cela est non seulement probable, mais sûr.
Car, aux jours oii Ton mettait la dernière main à Tœuvre, le premier Général se trouvait si épuisé, qu'il pouvait avec peine s'appliquer au gouvernement de la Compagnie. Il avait nommé, pour l'y suppléer, les PP. Polanco et Christophe de Madrid. Il s'en était remis à eux de tout. Dans cet état, il put sans doute présider encore à la mise au point des Constitutions ; mais du moins son intervention ne dut-elle être ni fort attentive ni très minutieuse.
Nous avons vu qu'il avait expressément accordé le droit de correction à Polanco et à deux de ses confrères; et même si les Actes de la P° Congrégation générale ne nous avaient pas renseignés à cet égard, nous avons une Note de Saint Ignace en personne, à la Déclaration X du chapitre IV de VExamen, sur l'exemplaire original du manuscrit C, où parlant du P. Polanco, il dit :
Et là-dessus, s'il vous semble bon de changer quelque chose faites-le.
Que le P. Polanco ait profité de cette permission, non seulement c'est probable, mais on en trouve des indices évidents dans les Constitutions. C'est ainsi que nous lisons, en marge du C comme du B, différentes annotations de sa main :
Reporter ceci, mettre cela aux Déclarations, etc..
Il y a, en outre, dans les manuscrits B et C, de nombreux passages, où il est fait mention de l'avis demandé à Saint Ignace par Polanco, sur le point de savoir si telle ou telle idée, ou telle clause, devait être omise ou maintenue ; et elle l'est en effet selon les résultats de la consultation.
Finalement, le même texte C, non seulement nous donne, en différentes occasions, la preuve très claire de l'intervention de Polanco ; mais il nous rend douteux
LES CONSTITUTIONS
qu'il ait été définitivement revisé, arrêté et approuvé par le fondateur de la Compagnie. Ainsi, par exemple, dans rédition moderne des Constitutions , au chapitre 11^ n° 4 de la VP partie, l'éditeur note :
Ici se terminait tout d'abord Tadditioa,
C'est-à-dire l'addition faite à cette Déclaration, et qui^ dans le texte, figure entre parenthèses. Or, le P. Polanco Tavait soulignée précisément dans le Manuscrit C et écrit en marge :
Je doute si notre Père a revu ceci.
Et dans la VHP partie, ch. VI, n^ I, l'éditeur observe encore :
A ces mots latœ sententiœ, il y a dans le manuscrit C cette note du P. Polanco : « Ceci, a été ajouté, quoique Notre Père ne Vait pas vu )K
11 y eut certainement beaucoup d'autres cas du même genre.
Et la conclusion la plus modérée à laquelle on arrive,, c'est donc que Saint Ignace a revisé tout au plus — et encore pas en son entier — un texte composé et mis au point par le P. Polanco et deux autres collaborateurs, mais qu'il n'a nullement rédigé, en personne, sous leur forme actuelle, les Constitutions.
Les Actes dont nous parlions tout à l'heure nous suggèrent du reste la même conclusion.
En eiïet, au Canon 72, il est parlé de certaines Constitutions, trouvées sur des feuilles volantes en dehors du texte principal, dont on dit que Saint Ignace ordonna de les faire, mais que ni il ne les approuva, ni même ïï ne les vit.
Sur d'autres articles, on omet jusqu'à la mention que Saint Ignace, qui ne les revisa point, eût ordonné même d'en traiter.
On cite, en outre, sur certains points, difïérentes leçons du même texte, que Saint Ignace aurait connues, sans qu'on sache laquelle au juste il a préférée.
Comme on le voit, l'authenticité rigoureuse des Constitutions se trouve de plus en plus ruinée, à mesure qu'on avance dans cette étude. Or, l'incertitude augmente encore, si peu qu'on ait égard aux circonstances.
RÉDACTION ET AUTHENTICITÉ
Saint Ignace ou Polanco ?
Fixons par exemple notre attention sur la IV" partie.
Chose remarquable ! Cette partie ne figure, dans les jCodex A, B et C, que jusqu'au chapitre VII; rien de ce qui suit n'apparaît encore dans les trois originaux espagnols.
En plus de cette lacune déjà bien significative, l'esprit le moins averti peut faire cette remarque que la façon de traiter ce sujet, la multiplicité des détails auquel on descend, le caractère de ces menues prescriptions sur Tordre des études, la distribution des classes et des matières, le choix des récompenses et des punitions pour les écoliers, tout cela ne peut être que le fait d'une personne tout à fait au courant de ces matières, comme pouvaient l'être un Nadal, un Lainez ou un Olave ; mais que tout cela s'explique mal de Saint Ignace. Une main étrangère s'y trahit.
Et si nous ne pouvons lui donner un nom, du moins s'identifie-t-elle elle-même dans la Déclaration E du ch. X, n° 1Ü, de cette IV^ partie.
Il est traité dans ce numéro des ofEicfers à choisir pour le gouvernement des Maisons; et la Déclaration ajoute (1) :
QuMls y soient aptes, f entends, en tenant compte des capacités de la personne ou de ses occupations : car des charges qui entraînent une grande sollicitude ne conviennent pas à des gens occupés par ailleurs, et certains qui ont acquis une grande expérience pour s'eil bien acquitter, ne doivent pas en être écartés facilement.
Cette expression : f entends, à la première personne du singulier, ne se présente qu'une seule fois dans tout le
(1) Constitutions, p. IV, c. X, 6, decl. E, Cette incidente a été naturellement éliminée 'du texte latin : a Idonei sunt intelligendi habita ratione tum suffi cientiœ personarum, tum occupationum. Quse enim officia multum occupationis secum ferunt, valdè occupatis in aliis rébus minimè convenirent : et quia quibusdam experientia, ut bene fiant, necessaria est,^non facile mutari deberent. »
LES CONSTITUTIONS
texte des Constitutions. C'est ici. Le Jésuite de la rédaction a oublié évidemment à cet endroit Qu'il parlait comme législateur, et il nous donne son avis particulier. Or, que cet avis n'ait pas été celui de Saint Ignace, il est facile de le voir au Manuscrit A. On y trouve en effet la même Déclaration, à la différence de quelques mots ; et Saint Ignace, entre parenthèses, y avait noté «: obscur ». De cette obscurité, le rédacteur définitif ne souffre point et tranche : J'entende !
Enfin, il y a un article des Constitutions où il nous est loisible de saisir cette main, non plus obscure et anonyme, mais claire, personnelle et déclarée.
Voici comment.
La Déclaration F du chapitre II de la^VI^ partie, porte dans le texte espagnol :
Taies serían, si llevasen las posesiones dichas vino, ó olio, ó trigo, ó se vendiesen las frutas ó hortalizas de los huertos
Or, le mot « possession », appliqué non seulement à l'action de posséder, mais à la chose possédée, est quelquefois employé dans les auteurs classiques espagnols ; mais il n'est pas usueUen Castille. C'est à Majorque ph.i tôt qu'il est, en ce sens, d'un usage courant. Et ne seraitce pas par conséquent ici la main du P. Jérôme Nadal que nous surprenons tenant la plume : Nadal, majorquin et longtemps propriétaire exploitant, en ce pays, d'une de ces « posesiones de olio », qui s'appelait Binibasi ?
Continuons cependant notre examen.
Quand se réunit la 1" Congrégation générale, ce fut un de ses desseins de donner la dernière main aux Constitutions et de les approuver. A cette fin fut présenté à la Congrégation le texte C espagnol, accompagné de sa version latine, faite, semble-t-il, partie par le P. Polanco et partie par le P. André Frusio. Avant de l'approuver définitivement, la Congrégation députa le P. Polanco lui-même pour le reviser et l'examiner de nouveau. Et celui-ci s'en acquitta avec soin, comme à Tordînairè,
RÉDACTION ET AUTHENTICITÉ
rayant, corriéeant, approuvant, selon qu'il lui paraissait conforme à Tesprit ou à Tintention de Saint Ignace.
De ces approbations, corrections, ratures, le Codex C est rempli.
Mais avant que ce manuscrit lui-même fut revenu aux mains de Folanco, il est facile de vérifier que deux autres Pères au moins y avaient travaillé ; Tun qui l'écrivit ou copia le Codex B, mais avec beaucoup de corrections ou d'additions; un autre, ensuite, qui le corrigea et ajouta, en surcharge, des variantes que le P. Polanco, en général, approuva.
C'est à cette triple révision successive que b Congrégation générale a dû faire allusion.
Et si le P. Polanco nous avait donné, soit dans le texte des Constitutions, soit dans son Chronicon où il nous conte tant de choses par le menu, les noms de ces deux sujets de la Compagnie, nous aurions déchiffré une partie de rénigme; mais il nous a caché ce point comme tant d'autres mystères, par exemple, ce qui touche à la profession de la Bulle de Paul III, à son interprétation, etc. . sans parler de cette ce discipline du secret » qui a rendu impénétrables tant de points obscurs concernant la Société.
Ce Codex C est en tout cas le plus important de tous. Il a servi pour la version latine des Constitutions, qui est le texte légal et authentique de la législation de la Compagnie, approuvé comme tel par la Congrégation générale et par les suivantes. Et si Saint Ignace avait revu et approuvé ce texte en son intégrité, on pourrait dire qu'on y trouve la pensée du fondateur de la Compagnie sur tout son ordonnancement intérieur. Mais il n'en est pas ainsi, puisque le P. Polanco lui-même nous prévient, sui certains points, qu'il est douteux que Saint Ignace les ail vus. Incertitude d'autant plus grave que cet exemplaire contient beaucoup de changements par rapport à A et à B ; et il faut tenir compte de ces doutes, quand il s'agit de l'authenticité ignatienne de textes vénérables.
L'intervention du P. Polanco était, au reste, très naturelle. Il ne pouvait même agir autrement, vu la charge qu'il remplissait près du fondateur de la Compagnie.
Les Constitutions, parlant du Secrétaire du Général, ne disent-elles pas de lui qu'il doit être :
La mémoire et la main du Préposé pour tout ce qu'il doit
LES CONSTITUTIONS
écrire et traiter... se revêtant de sa personne et tenant compteque, hors Tautorité, il a toute la charge sur lui (1).
Tel fut justement le P. Polanco, et comme tel nous nous expliquons parfaitement son rôle et son influence prépondérante en tout ce qu'a fait, personnellement ou non, Saint Ignace.
Mais plus que la critique interne du texte attribué a Saint lénace, d'autres signes encore plaident contre l'authenticité parfaite. Il ne s'agit plus ici des variantes, de l'expression, de la forme de l'illustre ouvrage, mais de quelque chose de plus significatif et de plus important encore, d'indices formels d'inauthenticîté.
Le P. Ribadeneira, par exemple, nous assure qu'il ne paraissait pas bon à notre Père que les novices fussent admis, avant deux ans, à faire des vœux. Du moins, c'est ce qu'on lit dans son Tratado del gobernio de San Ignacio, c. I, n° 13.
Et ailleurs (2) :
En janvier passé, le P, Nadal parlant à notre Père de faire ' faire les vœux, le Père dit qu'il ne lui convenait nullement dMnduire, avant deux ans, les novices à prononcer cet engage^ ment.
Par contre, nous lisons dans les Constitutions, IIP par» tie, c l. Déclaration T :
Quoique ceci (faire les vœux) aide à recevoir une grâce plus abondante, on ne doit commander à personne de les prononcer ni le contraindre en aucune façon durant les deux premières années. Et si, par dévotion, spontanément, ils se mettaient à anticiper ces vœux, on ne doit les admettre à les faire entre les mains de personne, ni user d'aucune solennité, mais que chacun d'eux en fasse l'offrande à Dieu dans le secret de soft âme.
(1) Constit. p. IX, ç. VI, n« 8.
Qui pro memoria et manibus illi sit ad omnia, quae scribenda et tractanda fuerint, ac breviter ad res omnes officii sui obeundas ; qui induat Praepositi persoriam ; et prseter potestatem, totum officii ejus pondus; humeris suis impositum esse existiraet.
(2) Dicta et facía S. Ignatii a Ribadeneira, n» 12, Scripta S. Ignatit h p. 413.
RÉDACTION ET AUTHENTICITÉ 40
Et dans la V* partie, ch. 5, n** 6 :
Si quelqu'un, par dévotion propre, devance (pour fa^'re ses vœux) les deux années exigées officiellement, il pour a suivre la même forme.
Ces déclarations paraissent entièrement opposées aux textes historiques cités jusQU*ici.
Voyons un autre cas (1) :
Le P. Nadal proposa à notre Père, s'il lui paraissait bon, de transporter les novices, qui se trouvaient alors mélangés à la Maison avec les anciens, dans certaines maisons que nous avions à quelque distance, pour qu'ils y demeurassent en forme de noviciat ; et le Père lui répondit par une autre réprimande semblable à celle rapportée plus haut.
Cependant il est dit dans VExamen, ch. I, n" 4 :
Il y aura des Collèges et des Maisons de probation, ayant des revenus pour Tentretien des Ecoliers, avant qu'ils entrentdans la Compagnie, etc.
Et la Déclaration B ajoute :
Ces Maisons de probation sont comme les antichambres des- Collèges ; y sont admis et éprouvés quelque temps ceux qui ' doivent entrer ensuite dans les Collèges.
A la IV* partie, ch. II, n° 5, Déclaration D :
Ceux qui se préparent à entrer dans les Collèges sont ceux qui sont dans les Maisons de probation et ceux qu'on y envoie des Maisons de la Compagnie professe ou des Maisons de probatiort pour leurs études.
On voit assez par ces textes que les Constitutions admettent franchement les Maisons de probation dont Saint Ignace repoussait l'idée.
Il est possible, au surplus, qu'en étudiant de plus près d'autres faits et d'autres papiers, on trouve plusieurs cas encore où Saint Ignace et les Constitutions se montrent en désaccord; mais c'est assez pour mettre en doute, ici,, que le texte définitif des Constitutions représente en son intégrité l'esprit de Saint Ignace. Elles sont bien plutôt, * dans leur forme définitive, de ceux qui intervinrent dans.
(1) Memoriale P. Consalvii, n*» 256.
leur rédaction, Tannée d'avant et Tannée d'après la mort du fondateur.
Et Ton dira sans doute que, sur les points mentionnés comme sur beaucoup d'autres. Saint Ignace a pu changer d'avis. En telle ou telle occasion, n'a-t-il pas manifesté certaines opinions et d'autres un peu plus tard, assez contradictoires ? N'a-t-il pas pu, par conséquent, établir ou laisser établir, expérience faite, dans les Cowstitutions, des règles assez différentes de son sentiment premier ?
Même sur les points les plus graves de l'Institut, nous avons constaté ces variations parfois déconcertantes. On pourrait même aiïirmer qu'à peine est-il quelques articles sur lesquels Saint Ignace n'ait pas professé plus ou moins délibérément, à la fin de sa vie, à peu près le contraire de ce qu'il croyait le plus fermement aux premiers jours de l'établissement de l'Institut. Nous avons donné de ce phénomène tant de preuves au cours de ce livre, et nous en fournirons tant d'autres encore, qu'il est inutile d'y insister pour le moment. Cependant, ici, les contradictions soulignées sont si visibles, les désaveux formulés par Saint Ignace sont si rapprochés, pour ne pas dire contemporains, du texte définitif des Constitutions, qu'il est bien difificile d'imaginer que le pour et le contre aient pu sortir ainsi à la même date d'une même intelligence.
Le lecteur conclura.
Parlant de l'authenticité de ces Constitutions, le P. Nicolas Bobadilla aiïirmait résolument qu'elles étaient attribuées à Saint Ignace, non pas qu'on trouvât en elles aucun caractère interne d'authenticité, mais parce qu'ainsi l'affirmaient Nadal, Polanco et Lainez (1). Et Bobadilla sans doute exagère; cependant il ne parle pas non plus absolument sans raison.
Et ce qui augmente encore les doutes et les perplexités h ce sujet, c'est la forme extrinsèque, nous dirions volontiers matérielle, que présentent, chacun à sa manière, les trois manuscrits A B et C.
(1) Non si sa « nisi ex relatu conim » se (le Costituzioni) sono quelle che la buona memoria del nostro Padre Ignatio fece o non. Epist. P. Nadal, t. IV p. 118.
RÉDACTION ET AUTHENTICITÉ
Nous avons déjà parlé de A. Quant à B et à C, les répétitions, corrections et même les disparates y sont telles et si nombreuses qu'on peut hardiment affirmer que, de toutes les œuvres parvenues ici-bas à une certaine notoriété, il n'en est pas une qui présente un ensemble aussi bicarré de style et d'inspiration.^
Four en juger, c'est au texte espagnol qu'il se faut réporter. La traduction lapine en effet a naturellement pallié et uniformisé. Cependant il lui en reste encore quelque chose.
Pour ce qui touche aux répétitions, par exemple, il suffit de prendre n'importe quel exemplaire des Constitutions et de voir les références, ordinairement données en marge, et de les compulser les unes après les autres. On constatera à combien de reprises reviennent les mêmes choses, souvent insignifiantes, qu'il était grandement suffisant de dire une bonne fois. Le texte latin témoigne lui-même du désordre avec lequel sont distribuées les idées. Ce qui aurait dû être exprimé au commencement est rejeté au milieu ou à la fin, et vice versa. Tantôt ce qui est de moindre importance se trouve dans le texte même des Constitutions; tantôt, au contraire, des observations de premier ordre se trouvent rejetées parmi les. annotations secondaires, comme si elles étaient de peu de valeur. Il serait aussi facile qu'interminable de citer ici les textes.
Même, cette rédaction défectueuse ne manqua point d'appeler d'abord l'attention de certains Pères à qui Von donna à lire les Constitutions, pour avoir leur avis, avant de les présenter à l'assemblée de 1550.
Notamment Salmerón et Bobadilla (1).
Pour remédier à ce défaut, le P. Salmerón proposa d'abréger les Constitutions, en renvoyant aux Déclarations beaucoup de choses qui figuraient alors dans le texte, en allégeant ainsi la rédaction principale et en la rendant plus intelligible. Le P. Bobadilla suggéra également l'idée de « faire un bref Sommaire de toutes ce? règles, qui en fasse connaître l'essentiel ». Et ce Sommaire fut rédigé plus tard, et même à double exemplaire. L'un est le Summarium des Constitutions, l'autre. VEpitome de l'Institut, tous deux du reste assez imparfaits.
(1) Appendice X de l'édition hispano-latine.
LES CONSTITUTIONS
Le même Bobadilla, plus tard, en 1557, quand la rédaction des Constitutions est achevée, dit d'ailleurs qu'il est nécessaire de les réformer beaucoup ; elles contiennent, ajoute-t-il, certaines choses inutiles et superilues, d'autres écourtées et insuffisamment traitées, d'autres difficiles et intolérables, que le Saint-Siège ne permettra jamais; en somme, « c'est un labyrinthe » (1).
Et à propos de ces observations du P. Bobadilla, il est bon de se souvenir que le P. Nadal lui jetait à la figure, sur tous les tons, qu'il ne connaissait pas un mot de l'Institut,qu'il ignorait de tous points les Constitutions et qu'il ne les avait pas même lues. Ce qu'on voit très clairement par ce qui précède, c'est, au contraire, que le P. Bobadilla les connaissdt parfaitement et avait fort bien su y discerner le fort du faible et le bon du mauvais.
Ceci d'ailleurs se réfère à la distribution et à Tordonïiance des idées, à l'allure générale de la rédaction.
Si nous passons au détail, à la construction particulière de la phrase, à ce qui constitue plus spécialement la ^composition et l'art d'écrire, le peu de part que Saint Ignace a pu avoir à l'établissement du texte n'échappera â personne.
Les Constitutions, sans doute, ne sont pas une œuvre littéraire. Jamais on n'a prétendu qu'elles eussent rien de tel, bien que trois ou quatre Pères, qui semblaient plus particulièrement désignés à cet égard, s'y soient appliqués. Mais, comme toute expression de la pensée humaine, elles ne pouvaient faire autrement que d'affecter une forme concrète et déterminée. Et cette forme est Tune des plus extraordinaires qui se puissent imaginer. Nous parlons, bien entendu, du texte espagnol, puisque le latin, nous l'avons vu, est déjà tout autre chose.
De tant de livres arrivés à une certaine notoriété, pas un, donc, n'offre une pareille diversité de style. C'est un ^arlequin de centons et d'extraits de valeur très inégale, de toutes sortes de trames et de couleurs, recousues par
<1) EpisL P. NadaU ch. IV, p. 110.
REDACTION ET AUTHENTICITÉ
des doigts peu agiles à ce métier. On y trouve des paragraphes ou des périodes qui sont des modèles de style. Les idées sont claires, les mots appropriés, les images choisies merveilleusement. Mais, à côté de ces meilleurs passages, d'autres sont des modèles de confusion et de désordre. Les mots y sont de toutes provenances : castillans, latins, italiens, introduits n'importe comment, dans une construction inextricable.
Cette diversité de phrases, tantôt claires et faciles, tantôt équivoques et obscures; le désordre dans la distribution des idées; les répétitions sans rime ni raison trahissent la multiplicité des auteurs qui contribuèrent à la composition. Qui furent-ils ? Il n'est pas facile de le déterminer. Mais la part de Saint Ignace est en tout cas la moindre.
Le style, ou pour parler plus exactement la façon de s'exprimer par écrit de Saint Ignace, est déconcertante. C'est celle d'un Biscaïen, qui a beaucoup couru de par le monde, qui a entendu parler et parlé lui-même dix langues différentes, qui a retenu de tous côtés des mots et des expressions, mais n'a jamais pu se déshabituer de sa langue maternelle e| de la syntaxe très particulière des gens de son pays. Saint Ignace eut en effet la plus grande inaptitude à l'acquisition des langues étrangères, comme aussi bien à toute idée artistique, excepté la musique, semble-t-il, en bon cantabre qu'il était. Il parlait donc selon la poussée instinctive de ses origines, assemblant les mots de bric et de broc, comme ils venaient, sans aucun égard à leur construction et à leur enchevêtrement. L'idée était généralement claire; mais la liaison et la construction des périodes se perdaient volontiers dans les nues. Ces défauts,loin de se corriger,augmentèrent avec l'âge, comme nous le pouvons voir par les écrits des dernières années de sa vie, qui tournent parfois à un galimatias indéchifîrable. Ceci soit dit en tout respect, car enfin un homme peut être un modèle de vertu ou même un grand saint sans passer pour un maître en l'art de faire accorder les mots. Certainement Saint Paul ne brille pas par le purisme grammatical ; et pourtant c'est Saint Paul, qui s'avouait lui-même rude et grossier et bégayant de langage. Or, le style de Saint Ignace nous est connu p.ir ses Lettres, par les Exercices et par les notes qu'il nous a laissées sur ses révélations; il se montre parfois dans les Déclarations; mais il ne fait qu'apparaître ici et là
LES CONSTITUTIONS
dans les Constitutions, sous la forme de quelques mots ei> surcharge ou de quelques courtes phrases.
C'est révidence pour quiconque prendra la peine de lire et est en mesure d'apprécier le texte espagnol.
Résumons-nous donc. De tout ce que nous avons dit en ce chapitre, on peut, à notre avis, tirer les conclusions suivantes :
1° Le texte actuel des Constitutions, considéré dans sa totalité et sous sa forme espagnole, la plus importante au point de vue de cette étude, ne saurait d'aucune façon être attribué à Saint Ignace.
2° A l'élaboration et à la rédaction définitive de ce texte contribuèrent plusieurs mains, selon les temps et les circonstances ; et le principal collaborateur fut certainement le P. Jean de Polanco, sous la direction générale de Saint Ignace. Toutefois Polanco a inséré dans son texte, ou il en a rejeté au contraire, d'après son propre témoignage, bien des choses, sans le moindre contrôle de la part du Saint vieilli ou déjà mort.
3° Saint Ignace a pu écrire des notes, des plans, des morceaux plus ou moins étendus, qui ont servi à la mise au point de certaines Constitutions rédigées par ses disciples ; il a pu rayer, ajouter, supprimer ; il a pu ordonner enfin que fussent mis à l'étude et édictés certains règlements, donnant à ce sujet son sentiment ou même ses paroles à recueillir. Le texte littéral des Constitutions, telles qu'il nous est donné de les lire aujourd'hui, n'est pas de la main du fondateur.
4° Il n'est pas possible de déterminer, dans le texte définitif des Constitutions, quelle assertion, quelle idée, quelle expression' est proprement de Saint Ignace, car c'est fort rarement qu'apparaissent dans les manuscrits sa main ou la marque distinctive de son style. Nonobstant, on peut et doit tenir pour assuré que les Constitutions, en général, nous ont transmis plus ou moins authentiquemènt sa pensée, qu'y vit à jamais l'esprit qui l'animait : ce qui en somme, est le principal, quant à l'authenticité foncière de cette œuvre fameuse.
Combien diffèrent ces conclusions des idées courantes chez les apologistes de la Compagnie sur la formation de cette œuvre, il n'est pas besoin de le souligner. Mais avant de porter à ce sujet un jugement définitif, voyons les arguments sur lesquels s'appuie la légende. Nous serons bientôt fixés sur sa valeur.
DÉVELOPPEMENT INTÉRIEUR