‹ Histoire intérieure de la Compagnie de Jésus d'après les documentsChapitre 2 sur 24 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

LES PRINCIPES

INTRODUCTION

§ 1- l'aventure significative de jerome nadal. — § 2. Les divergences de point de vue. — § 3. Raison de CES divergences. — § 4. Plan de l'auteur.

Uaventiire significative de Jérôme Nadal

L'épisode que nous allons rapporter se passe à Paris en 1535.

11 y avait sept ou huit ans, un pauvre pèlerin avait éagné la capitale. 11 comptait alors un peu plus de trente ans. Son extérieur était austère et humble. Il portait le nom d'lñiáo et devait être fameux plus tard dans le monde entier sous le nom d'Ignace de Loyola. Son but à Paris était de mener à bonne fin, près la célèbre Université, les études nécessaires à l'exécution des projets qu'il avait formés pour l'avenir. Ces études, il les avait commencées, en Espagne, à Barcelone et à Alcaln. 11 pensait les achever à Salamanque. Mais il n'avait pu les terminer là-bas ni même en tirer grand profit. Il lui avait manqué de suivre un programme bien arrêté, et, dévoré

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du désir de se rendre utile aux autres, il avait trop rogné sur le temps requis par le travail intellectuel, pour instruire les éens du peuple et les exercer à certaines pratiques ou méthodes de vie spirituelle qu'il avait découvertes. ^

Ses allures et son enseignement avaient du reste occasionné à Iñigo de graves contretemps. En ces jours de révolte et de perturbations religieuses, les autorités ecclésiastiques étaient devenues à bon droit soupçonneuses à rég.ard de toutes les nouveautés qu'elles pouvaient découvrir dans la manière de vivre des fidèles ; et elles avaient lieu, certes, de prendre ombrage, en voyant un laïc, sans instruction, prétendre enseigner autrui, résoudre à son gré les plus hautes difficultés du dogme catholique et diriger les âmes simples dans les plus abrupts sentiers de la perfection chrétienne. Ces alarmes suscitèrent à Iñigo quatre ou cinq procès ; et s'il en était sorti absous sur le chef de la doctrine, il n'avait pas laissé de recevoir de graves admonestations de la part du tribunal, qui lui avait interdit d'enseigner désormais et de tenir aucune réunion de fidèles, sous peine d'excommunication majeure.

Instruit par cette expérience et désireux de s'avancer dans ses études, Iñigo modéra dès lors l^s ardeurs de son zèle. Confiant dans le temps pour la réalisation de ses desseins, il ne cessa pourtant jamais, sous le manteau, de recruter des pfosélytes pour les former à ses méthodes très particulières de spiritualité. Certains de ses disciples lui restaient fidèles ; d'autres non, qui pour une cause, qui pour une autre.

A l'époque où nous sommes parvenus, Iñigo s'était attiré déjà et uni par les liens d'une étroite amitié, Fierre Fabre (Faure, Le Fèvre ou Lefebvre) un savoyard, récemment ordonné prêtre ; Jacques Lainez et Alphonse Salmerón, ce dernier originaire de Tolède et l'autre d'Almazan, au diocèse de Siguenza ; Simon Rodríguez, un portugais ; Nicolas Bobadilla, de Falencia, et enfin François Xavier, noble navarrais, professeur de philosophie dans un des collèges agrégés à la Sorbonne, homme de grand renom, tant pour les dons de son esprit que pour les glorieuses espérances qu'on fondait déjà sur lui.

La plupart de ces jeunes gens se distinguaient par les plus hautes qualités de l'intelligence et du cœur, et l'on

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pouvait être assuré qu'ils accompliraient les plus grandes choses pour le bien de TEélise et de leur pays.

Soumis à rinfluence d'lñiéo, qui avait pris finalerneni le grade de maître ès arts, engagés dans les nœuds d'une sainte intimité, ils n'aspiraient encore à aucune autre fin, qu'à s'aider réciproquement à la pratique des conseils de perfection. A cet efïet, ils se rassemblaient le dimanche matin à l'église des Chartreux, à Paris : ils y recevaient les sacrements de la Pénitence et de l'Eucharistie et, dans la soirée, se réunissaient encore une fois, soit pour des réunions privées, soit pour une promenade hors les murs, soit pour de mutuelles visites à domicile.

De jour en jour, se resserraient ainsi entre eux l'union et l'amitié. L'an 1534, en la fête de Notre Dame, à l'église de Montmartre, proche de Paris, ils avaient fait vœu d'observer la pauvreté perpétuelle, de consacrer leur vie au bien du prochain et, pour s'y préparer, de faire le pèlerinage de Terre-Sainte, ou, s'ils ne pouvaient y parvenir, d'aller à Rome se mettre à la disposition du Souverain Pontife afin que celui-ci disposât d'eux, selon les besoins de l'Eglise. Tous renouvelèrent ces vœux l'année suivante 1535, puis en 1536, dans la même église, à l'exception cette fois d'lñigo alors absent.

Ainsi donc se trouvait constituée leur petite famille, quand ils se lièrent par hasard à un certain Jérôme Nadal, de Majorque, qui vivait lui aussi à Paris, pour ses études, dans l'intention de retourner bientôt dans son pays (1) afin d'y briguer les prébendes et les dignités qu'on considérait alors comme le terme et la récompense naturelle de cette carrière. Avant de venir en France, Nadal avait vécu à Alcalá ; il y avait connu Lainez, Salmerón, Bobadilla et même Iñigo, mais celui-ci de vue seulement.

A Paris, sa qualité d'étranger et la conformité de ses idées et de ses sentiments n'avaient pas tardé à le rapprocher de ses anciennes relations. Cependant, ces rapports, quoique francs et familiers, n'allaient pas encore jusqu'à la grande intimité.

Nadal lui-même rapporte que, vers ce temps-là, ayant échappé à une grave maladie, il avait rencontré Iñigo dans une des rues du quartier Saint-Jacques. Les deux

(1) Il était né à Majorque, d'une bonne famille, le 11 août 1507 (Voir Epislolse P. Nadal, T. IV, p. 717).

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hommes se saluèrent. Nadal parla du péril qu'il avait couru et de la peur qu'il avait eue de mourir. Iñigo lui dit :

— Pauvre ami ! Et pourquoi crains-tu la mort ?

— Comment ne la crains-tu pas, répondit NadaU alors que le Christ lui-même l'a redoutée ?

— Voici cinq ans, répliqua Iñigo, que je n'ai plus peur d'elle!

Malgré la diversité d'idées que suppose ce dialogue, Nadal fréquentait volontiers les jeunes amis. Il aimait à recevoir avec eux les sacrements, à l'église des Chartreux. Il se confessait à leur commun directeur de conscience. Manuel Miona, prêtre* exemplaire, portugais de naissance. Parfois même, il visita chez eux certains des associés, mais sur la ñn seulement de leurs rapports et sans régularité.

Nadal, en personne, nous conte encore qu'un jour Lainez, désirant l'attirer tout à fait et animer sa ferveur, vint le relancer jusque dans sa chambre et l'ayant trouvé en train de lire Théophilacte, s'empressa de lui parler du sens mystique caché dans les Ecritures. Nadal prétend qu'il n'entendit mot à la doctrine de Lainez et qu'il ne se sentit pas le moins du monde ému par ses exhortations. Il en fut de même en une autre occasion, avec Le Fèvre, au cours d'une entrevue qu'ils eurent chez un certain Escobar. Evidemment le fruit n'était pas encore mûr ; les pensées et les sentiments de Nadal demeuraient trop éloignés de ceux de sés amis.

Pour le rapprocher d'eux davantage. Manuel Miona, sur l'instigation d'Ignace, mit un jour cartes sur table et lui parla clairement de ce qu'il désirait. II l'exhortait à se joindre à la Compagnie naissante et particulièrement à se soumettre à la direction de celui qui en était le chef reconnu. Nadal s'y refusa ; et comme Miona revenait à la charge, le dirigé prît Thabitude de lui répondre :

— Puisque tu n'es pas Iñiguiste (ignacîen), pourquoi veux-tu que je le sois ?

Mot qu'il importe de remarquer au passage : car il souligne dès ce temps-là, par cette désignation privée, le caractère personnel de l'œuvre.

A la fin, Iñigo lui-même, voulant gagner Nadal et faf-

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filier aux siens, entreprit de traiter avec lui cette affaire (directement et personnellement.

Ils se rencontrèrent, au jour dit, près de la porte Saint-Jacques ; et Iñigo commença de narrer les vicissitudes de son existence, les persécutions qu'il avait endurées à Salamanque ; il rappela par le menu les procès qu'on lui avait faits, les interrogatoires qu'il avait subis au isujet de son enseignement, et comment, de toutes ces traverses, sa doctrine était sortie sans tache et d'une orthodoxie reconnue. Cette façon de faire confidence de sa vie et de ses épreuves, était d'ailleurs assez dans la manière habituelle d'Iñigo, même à Tégard de personnes qu'il n'avait pas en particulière amitié. En l'occurrence, Nadal conjectura que son interlocuteur avait eu surtout l'intention de lever tous les doutes que lui-même pouvait avoir gardés, touchant la pureté contestée de sa doctrine, chose, dit-il qui ne lui était jamais passée par l'esprit.

Toutefois, Nadal se sentit moins que jamais incliné aiix idées dTñigo. Pour en finir, celui-ci, résolu à vaincre à tout prix les répugnances de son ami, lui fixa un nouveau rendez-vous dans la petite église qui s'ouvrait en face du couvent des Dominicains, à Paris. Tous deux y étant arrivés, Iñigo .s'approchant des fonts baptismaux, tira de sa poitrine une feuille de papier, et, l'ayant dépliée, se mit à la lire d'un ton grave et pénétré. C'était une lettre très longue qu'il avait écrite à l'un de ses neveux et dans laquelle il exhortait celui-ci, avec les instances les plus vives, à quitter les vanités du monde pour aspirer à la perfection chrétienne.

Le but auquel visait Iñigo par cette lecture était évident, Nadal ne tarda pas à s'en rendre compte. Mais, persévérant dans ses précédentes résolutions, il se tint sur ses gardes, éludant les arguments de son ami. Plus Iñigo, résolument, insistait, et plus Nadal s'ancrait dans sa résolution de ne rien entendre. Ils sortirent de l'église dans ces dispositions et continuèrent, sur la place, de discuter, jusqu'à ce que Nadal, fatigué des importunités d'Iñigo, lui montrât un exemplaire des Evangiles, qu'il^ avait par hasard en main, et lui dît :

— Voilà qui je veux suivre, et non toi et les tiens, qui allez je ne sais où. Il sufïit. Cesse de m'en parler et ne te soucie plus de moi. Adieu.

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Les dçux hommes se quittèrent sur ces mots, tirant chacun de son côté, résolus à ne plus se voir et à ne se jamais plu^ parler en cette vie.

A dater de là, Iñigo et Nadal connurent une bien différente fortune.

Iñigo et ses disciples poursuivirent l'œuvre qu'ils avaient commencée et, après de multiples vicissitudes, démarches et pérégrinations, finirent par constituer et organiser la Société (1) qu'ils avaient projetée entre eux. Ils la convertirent en un Ordre religieux approuvé par le Pape Paul III, le 28 septembre 1540. Etablis à Rome, ils firent de cette ville le centre de leur Institut et commencèrent à se propager dans tous les royaumes et provinces d'Europe, et jusqu'aux Indes.

Jérôme Nadal, en 1538, retourna à Majorque. Ayant été ordonné prêtre à son passage à Avignon, il fut agrégé dans son pays au Chapitre de la Cathédrale. Il s'adonna à la prédication, aux controverses et aux exercices littéraires ; il éprouva divers contretemps et essuya plus d'un désagrément de la part de sa famille. Sujet à de nombreuses infirmités physiques et à de non moindres contrariétés d'esprit, il menait une vie assez pénible, sans paix pour Tâme et sans repos pour le corps.

Ainsi passèrent peu agréablement quelques années. Jusqu'à ce qu'un jour de l'an 1545, se trouvant dans une de ses propriétés de Valldemosa, à trois lieues environ de Palma, il lui tomba entre les mains un pli que lui confia son ami le vice-roi de Majorque, Don Philippe Cervello, auquel l'avait adressé de Rome l'ambassadeur de l'empereur Charles-Quint, Don Juan de Viga. C'était la copie d'une lettre qu'avait écrite des Indes au P. Ignace de Loyola, en janvier 1544, le P. François Xavier. Après y avoir rendu compte de ses conquêtes

(1) Dans la langue théologique et canonique, les appellations nombreuses et variées d'Institut, Règle, Ordre, Congrégation, Société, Compagnie, etc. , etc. . . ne sont pas synonymes : des nuances importantes les séparent. Pour la commodité du discours, nous les avons cependant employées quelquefois l'une pour l'autre. Nous devons enfin noter la signification identique du mot de Religion fréquemment employé par les auteurs cités dans le sens d'institution monastique. — Note du traducteur.

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Spirituelles dans ces immenses contrées, le missionnaire disait la grande consolation qu'il avait éprouvée, en apprenant que l'Institut de la Compagnie de Jésus avait été approuvé enfin par le Sièée Apostolique.

La lecture de ce papier fit à Nadal l'impression la plus profonde. C'était la première fois depuis dix ans que lui revenait aussi vivement à l'esprit le souvenir de cette Société dont il avait été l'ami. A peine évoquées, surgissaient en foule, reprenaient vie dans sa mémoire les mille scènes d'autrefois entre lui et les compagnons d'Ignace. Tout lui redevenait présent de ce qu'il avait vu et observé en ces jeunes gens, ainsi que l'affection qui les avait tendrement unis. Il s'émouvait à la pensée que le grain de sénevé semé sous ses yeux avait produit cet arbre immense, qui déjà couvrait le monde de ses rameaux et l'emplissait de ses fruits savoureux. Frappant de la main la table où il était assis, il s'exclama :

— Il y avait donc là quelque chose !

Et dès ce moment il résolut d'aller à Rome, non pour entrer dans l'Institut qu'avaient fondé se* anciens amis, mais pour les voir, causer avec eux, les secourir de ses aumônes, et en même temps s'adonner à l'étude du Droit Canon dont il avait le goût. Il inaugurerait ainsi une vie plus parfaite que celle qu'il avait menée jusqu'alors. Et il mit son projet à exécution, en partant de Palma le 2 juillet 1545.

Il arriva à Rome le 10 octobre, anniversaire du couronnement du Pape Paul III et ne tarda pas à renouer avec ceux qu'il était venu chercher. Le premier qu'il rencontra fut Jérôme Domenech, de Valence, qu'il avait connu à Paris et qui était entré depuis dans le nouvel Institut. Domenech, dès le premier mot, voulut le présenter au Père Maître Iñigo. Nadal y consentit sur le champ ; mais le Général le reçut avec une certaine froideur. Domenech insista pour que Nadal restât avec eux et reçût les Exercices, afin d'éprouver sa vocation et de voir si lui aussi n'était pas appelé à l'état religieux. A cet effet, Domenech proposa à Nadal de se rendre à la maison Sainte-Marthe, distincte de celle oij habitaient Iñigo et ses compagnons. C'est là qu'avaient coutume de se retirer les retraitants. Nadal y avait déjà consenti, quand, étant sorti dans la rue, il rencontra deux valets de la famille de l'auditeur de Rote, Jaime Pou, originaire de Majorque, que son

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père avait connu jadis et qui vivait alors à Rome, sinon avec l'opulence qu'il acquit un peu plus tard en accédant à la pourpre cardinalice, du moins dans une situation suffisante pour obliger ses amis. Pou, ayant appris l'arrivée de Nadal le priait de se rendre chez lui pour lui rendre ses devoirs et lui avait dépêché à cet effet ses deux serviteurs. Nadal, ne pouvant refuser l'invitation, pria Domenech de remettre les Exercices à une autre fois :

— Le poisson, plaisante-t-il lui-même, échappait à la nasse.

Nadal passa un mois à peu près dans la maison de Fou. Il se* distrayait à visiter les magnificences de Rome, admirant ses antiquités, dont il subsistait en ce tempslà un plus grand nombre qu'aujourd'hui. Il revoyait aussi de temps à autre ses anciens compagnons, particulièrement Lainez et Domenech, qui lui étaient le plus connus. Quelquefois, il dînait avec eux ; il assista aux conférences du Père Maître Iñigo. La pensée des Exercices revenait-elle dans la conversation : Nadal l'esquivait. 11 prévoyait trop quel serait le résultat ! Non pas qu'il éprouvât de la répugnance pour le genre de vie qu'avaient embrassé ses compagnons ; mais, comme il le dit ingénument, il ne se croyait pas les qualités nécessaires pour cet état.

A la fin, il changea d'avis et se décida à suivre les conseils de ses amis. Aussi, après avoir confié à l'auditeur de Rote qu'il désirait se livrer à certaines pratiques religieuses, lui annonça-t-il qu'il allait s'absenter à cet effet durant un mois environ, pour se confiner dans une retraite absolue. Il quitta la maison de Pou le S novembre, se rendit chez Maître Iñigo, et y entreprit les Exercices sous la direction de Jérôme Domenech. qui, de l'aveu de son Général, montrait une habileté toute particulière à les donner.

D'abord, tout alla bien ; mais, peu à peu, Nadal se sentit étrangement agité. Il avait, fait, dès la première semaine, sa confession générale à Maître Iñigo, et cette démarche lui avait procuré un grand soulagement. Ce bien-être continua et même augmenta par la suite. Tout à coup, quand il arriva à la méditation dite de Vélection (point central des Exercices), il se fit dans son esprit une confusion extraordinaire : ténèbres, sécheresse, stérilité. C'était une agonie pleine d'épouvante. Il eut à

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souffrir de cet état d'esprit jusque dans son corps. Une fièvre continue consumait ses membres. Son intelligence était tombée dans une sorte de stupeur ; sa physionomie se décomposait ; son visage avait perdu toute couleur ; ses yeux étaient vitreux et désorbités. Il en était venu à un tel point, paraissait si changé, si bouleversé, qu'Ignace lui-même craignit que, si cette crise se prolongeait, le patient y perdît l'esprit et finît par devenir fou, ainsi que le Général l'avoua au P. Domenech, au témoignage du P. Nadal lui-même.

Dix-huit jours s'étaient écoulés au milieu des combats et des angoisses que nous rapportons ici, en suivant ou même en citant textuellement les déclarations de l'intéressé, quand Nadal prit enfin une résolution suprême. Mû par une soudaine inspiration, grâce à un eiïort suprême de volonté, il écrivit ce qui suit :

Au nom de la Très Sainte Trinité, Père, Jésus-Christ et Esprit-Saint, je résous et me propose de suivre les conseils' évangéliques en faisant mes vœux dans la Compagnie de Jésus. Je suis disposé à accomplir tout ce qui est propre à cette Compagnie, même quand on me demanderait de le promettre à l'instant. Avec la plus grande crainte et tremblement, en raison de la miséricorde avec laquelle Notre Seigneur Dieu Jésus- Christ en a usé avec moi, 'je le promets de toute mon f me, de toute ma volonté, de toutes mes forces. Gloire soit à Dieu. Amen.

Rome, l'an du Seigneur 1545, le 23^ jour de novembre, à la 18*^ heure et demie, le IS^^ jour après avoir commencé les Exercices.

Cette protestation une fois écrite, un grand calme régna dans l'esprit de Nadal. La lutte qu'il avait soutenue avait été rude et obstinée ; mais la victoire ne pouvait être plus complète. A partir de ce moment, tout son être parut avoir revêtu une nouvelle nature et un nouvel état. Non seulement son âme avait recouvré la sérénité, mais son corps lui-même semblait renaître à la vie (1).

Nadal entra donc dans la Compagnie, après la probation convenable, et fut l'un de ses membres les plus

(1) Ce récit du P, Jérôme Nadal figure parmi les notes autobiographiques, qui, sous le titre de Chronicon Nadali^, ont été publiées dans le

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zélés et les plus actifs. A part les dix premiers compagnons de Saint Ignace, dont il envia toujours la gloire, l'institut ne dut à personne autant qu'à lui. Personne surtout ne s'identifia autant que lui avec l'esprit, les idées, les désirs et la manière d'être du fondateur de la Compagnie. Plus la résistance qu'il avait opposée aux suggestions d'Iñigo avait été longue, plus la conformité qui s'établit entre eux par la suite fut parfaite et absolue. Un de ses confrères qui l'a beaucoup connu, le P. Jacques Ximénez, l'appelle un homme seciindum cor Innata (1).

Le P. Jean Polanco, le propre secrétaire d'Ignace et partant un témoin de premier ordre, dans une lettre du 7 juin 1553, adressée au P. Jacques Miron, Provincial du Portugal, quand le P. Nadal s'y rendit pour y promulguer les Constitutions, écrivait de lui :

Il a reçu de grandes lumières de notre Père Maître Ignace, car il a tant travaillé avec lui, il a fait montre de tant d'intelligence et de pénétration qu'il connaît bien mieux que moi la Compagnie et son Institut...

Il est, ajoute-t-il, de ceux qui se sont montrés avec le plus de constance les véritables fils de la Compagnie.

Le P. Nadal, conclut-il enfin, ayant à séjourner quelque temps dans ce royaume (de Portugal), notre Père, qui se fie à lui comme à soi-même, lui a remis tout ce qu'il a pu lui communiquer de son autorité, pour qu'il vous aide davantage durant le temps qu'il passera près de vous (2).

Le P. Nadal étant tel et s'identifiant en quelque sorte avec Ignace, celui-ci se servit du P. Nadal pour remplir les postes de confiance les plus délicats. Il le chargea de la promulgation, de l'interprétation et de l'exécution des Constitutions. Il le destina à faire passer en pratique, dans la plus grande partie des provinces d'Europe, l'idéal de vie spécial - que poursuit l'Institut, lui donna tout pouvoir pour en dresser les statuts, en réglementer le? études^ implanter les Collèges, ordonner les choses et les personnes, traiter en un mot de

premier volume de!«ses lettres ( y. Episiolœ P. Nadal,t. I. p. 1-125) et, dans le second, sous le titre d'Ephemerides. Ces notes vont de 1535 à 1546. Elles sont de la plus haute importance pour l'histoire tant du P. Nadal que des origines de la Compagnie.

(1) V. Episiolœ P. Nadal, t. I, p. 35.

(2) V. Episiolœ P. Nadal, t. 1, p. 766.

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toute l'existence extérieure de la Compagnie ; de telle sorte que si Saint Ignace a été l'idée, le P. Nadal fut la main ; l un a été l'initiateur et le fondateur, l'autre l'exécuteur et le metteur en œuvre de la nouvelle profession qui surgissait dans l'Eglise.

Ajoutons, à l'honneur du P. Nadal, que si la confiance que mit en lui le fondateur fut unique et absolue, la loyauté avec laquelle lui-même y répondit ne pouvait être plus complète. Et, bien que Saint Ignace l'ait traité plusieurs fois avec une dureté qui semble excessive, le P. Nadal ne laissa en rien entamer la confiance qu'il avait mise en son Général, son respect pour la vertu, son entière sujétion à la volonté de celui qu'il avait pris pour guide et pour maître ; et cela, non par crainte servile, ni par ambition, par intérêt ou par une visée quelconque d'ambition humaine, mais par conviction intime, spontanée, par devoir impérieux de conscience. Certainement il a pu se tromper : qui donc en ce monde ne se trompe jamais ? Même lorsqu'il l'a fait, autant qu'on en peut humainement juger, son illusion fut noble et généreuse ; elle fut l'efïet de l'humaine fragilité et ne provint jamais de basses passions.

Cependant ceux qui s'obstineraient à tirer à tout prix des conséquences trop favorables, touchant la vie réelle de la Compagnie d'alors, de ces édifiants récits du P. Nadal, obligeraient tout observateur impartial et vraiment objectif à leur opposer une remarque préalable qui s'applique du reste aussi bien à d'autres sujets de la Compagnie, très méritants, et qui ont parlé d'elle avec le même zèle : Ribadeneira par exemple, pour ne parler pas du fondateur en personne, le P. Ignace de Loyola.

Cette remarque, la voici :

C'est que, tout le temps qu'a vécu le P. Nadal dans la Compagnie — et sa vie y fut longue et active — il y fut occupé, sous une forme ou sous une autre, au gouvernement de la Société. Peu de mois après son entrée, le P. Ignace lui confia un poste important dans la maison. Plus tard, en Sicile, en Espagne, au Portugal, à Rome^ en Allemagne enfin, il fut Supérieur et même Supérieur majeur, l'une des deux colonnes, avec Polanco, de la vie intérieure de la Société. Cette situation le mit en état de traiter et de frayer avec les plus grands seigneurs, avec des rois, def ministres, des ambassadeurs.

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des évêques, des nonces, des cardinaux. Il parut dans différentes cours, non sans succès. Il y fréquenta toutes sortes de personnes, reçu avec respect partout où il se présentait. En un mot, il appartint toujours à Tétatmajor le plus brillant et le plus influent de la Compaénie, toujours ordonnant et décidant, toujours placé au premier rané, toujours révéré et obéi. Même en dehors de ces charges et de ces missions, il put toujours se comporter au sein de la Compagnie avec une certaine indépendance, très différente de la vie monotone et subordonnée réservée généralement à la masse.

Dans ces conditions, étant donné la nature humaine, tout ce qui concernait la Compagnie, et en particulier la manière de la diriger, a pu lui apparaître en beau. Il a eu tout plaisir à croire qu'il en résultait mille merveilles. Les Constitutions, dont il a élaboré une partie, il n'a pu moins faire que de les tenir pour un chefd'œuvre ; il a considéré les innombrables règlements de la Société comme le comble de la sagesse, son gouvernement comme Tidéal des gouvernements et son fondateur, le F. Maître Ignace, comme un génie sans égal. En aurait-il jugé de même si, au lieu d'occuper ces hauts postes, il avait été maintenu dans les rangs inférieurs, enchaîné sur cette galère au dur banc de l'obéissance, non pas accidentellement et pour un jour, mais pour y ramer à tout jamais, obscur et oublié ? Ce pilote ou ce capitaine aurait-il considéré les choses sous le même angle, s'il s'était trouvé parmi les forçats ? Tel est le point de vue préjudiciel, fondamental, auquel il faut savoir se placer, pour parler loyalement de toute l'histoire intérieure de la Compagnie de Jésus, sous peine de n'être plus que l'homme d'un jparti pris ou d'une faction.

Les divergences de point de vue

En effet, l'aventure du P. Nadal, que lui-même a voulu nous raconter en tous ses détails; ce brusque passage d'une indifférence revêche à un dévouement sans bornes, d'une répugnance extrême à une sujétion sans égale, voilà justement l'histoire qui s'est répétée

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des milliers de fois au cours des trois siècles et demr qu'a vécu la Compaénie. Cas non moins sugéestif : plusieurs milliers de fois s'est présenté aussi, dans toute sa violence, l'effet opposé ; on est passé de l'indifférence pour la Compagnie ou de la sympathie à son égard à l'aversion et à la haine ouverte. Ou encore, nourri dans un préjugé hostile, on y a persévéré, sans que rien ait été susceptible de modifier ce sentiment, bien au contraire.

Le problème que, dans l'ordre religieux et moral aussi bien que social et politique, a posé au monde cet obscur pèlerin, — comme Ignace aimait à s'appeler, — n'est donc pas aussi facile à résoudre ni peut-être aussi accessible aux intelligences et aux bonnes volontés qu'on se l'imaginerait. Car une des choses les plus étranges et les plus caractéristiques qui se rencontrent dans sa vie et dans son œuvre, c'est justement le grand nombre de querelles et de contradictions qu'elles ont soulevées partout. Contradictions que les siens ont appelées des persécutions, bien que souvent elles ne méritent nullement ce nom, lorsqu'on examine à la lumière impartiale de la conscience les idées et les intentions des personnes qui eurent affaire à Ignace de Loyola.

Celui-ci, dans une lettre au roi Jean III de Portugal en date du 15 mars 1543 (1), lui rappelle qu'à Alcalá les Inquisiteurs lui ont fait trois procès; qu'à Salaman- Que, il en a eu un ; à Paris, un ; à Paris encore, sept années après, un autre; à Venise et à Rome, enfin, deux, le dernier dirigé contre toute la Compagnie. Huit procès, par conséquent, à lui intentés, avant 1543. Huit procès, avant même que ses projets soient venus à maturité, à la requête de personnages qu'on ne saurait accuser d'avoir manqué d'intelligence ou de doctrine, ni d'avoir cédé à des passions privées ; ce qui indique assez qu'il ne s'agissait pas d'une accusation négligeable, devant laquelle pussent rester indifférentes les autorités religieuses. Car, il faut que soient aveugles les apologistes du fondateur de la Compagnie pour imaginer que de pareilles autorités aient été capables de traîner Ignace devant les Tribunaux par pur caprice, pusillanimité ou manie de la persécution !

Les juges qui formaient le tribunal, voire les dénon-

(1) Monumenla IgnalianOy t. I, p. 243.

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dateurs, étaient des hommes Que — au moins pour la plupart — l'honnêteté de leur vie, leurs connaissances, leur rang dans la hiérarchie sociale élevaient bien audessus de ces abjectes misères. S'ils accusèrent, c'est que réellement ils ne purent tirer la question au clair ; c'est que les catéchismes et les enseignements mystiques d'lñigo donnaient lieu sérieusement aux soupçons, alarmaient les consciences et réclamaient une intervention autorisée.

11 fut absous sans doute, remis en liberté et sa doctrine déclarée orthodoxe. Cependant la doctrine, la rectitude d'intention, la bonne conduite personnelle ne son! pas tout. Que de fois n'arrive-t-il pas qu'on ne rencontre dans un livre aucune erreur dogmatique , et que s'y fassent jour pourtant des tendances qui choquent ? Que de fois n'en est-il pas de même dans l'attitude même de telle ou telle personne ?

Enfin, il reste acquis, de l'aveu même de Saint Ignace, qu'il avait subi ces huit procès avant 1543 et qu'il en essuya encore quelques-uns plus tard ; que son œuvre soulevait, par conséquent, en même temps que, certains mouvements d'adhésion et de sympathie, d'autres courants d'antipathie et de blâme, les uns et les autres parmi des catholiques sincères et zélés ; et que nombre d'âmes religieuses et de personnages constitués en dignité s'étonnèrent et s'alarmèrent au sujet de ses théories et de ses méthodes, tandis que d'autres y applaudissaient et les tenaient pour excellentes.

Or, ce qui constitue la caractéristique la plus intime d'Ignace de Loyola, le système d'idées morales qu'il s'est formé et auquel il s'est efforcé d'adapter sa vie, voilà précisément ce qui est passé, en s'y exagérant encore, dans l'Institut où il a concrétisé son rêve et qui est devenu comme une incarnation ou une prolongation de sa personnalité éthique et religieuse. Cela est si vrai que si Saint Ignace a dû passer huit fois en justice, sa Compagnie s'est vue citer huit cents ou huit mille fois, à bon droit ou non, devant les Tribunaux ou au tribunal de la conscience publique, avec cette différence encore que les procès intentés à Ignace furent tranchés par les juges compétents, alors que ceux intentés à la Compagnie se poursuivent en grand nombre sans espoir de sentence ici-bas, du moins jusqu'à nouvel ordre>

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Ge qui ne doit étonner personne. On a vu comment un homme d'une intelligence aussi nette, d'une intention aussi droite et d'aussi bonne volonté qu'était Jérôme Nadal, ne parvint à vaincre les préjugés qu'il nourrissait contre Ignace et son Institut qu'après de longues hésitations et non sans avoir soutenu contre soi-même une lutte quasi héroïque. Ce n'est qu'à ce prix qu'il -obtint le repos de l'entendement et une parfaite conformité de vues et d'action avec le fondateur de la Compagnie.

D'autres, aussi intelligents et aussi bien intentionnés que lui, n'arriveront à une solution ni à ce prix-là ni à aucun autre. Même parmi les premiers compagnons d'Ignace, parmi ceux qu'en personne il a choisis et formés, il se rencontre des hommes de grande vertu, doués de qualités éminentes, dont le Général a loué les travaux apostoliques, et qui jamais n'entrèrent en plein dans la pensée supérieure de celui qu'ils considéraient comme leur Maître, leur Guide et leur Père spirituel. Sans parler de ceux qui moururent prématurément, comme Hoces et Coduri, et qui ne purent voir et juger en pleine connaissance de cause ce que devait être le nouvel Institut, il est hors de conteste que le P. Nicolas Bobadilla, le P. Simon Rodriguez, le P. Antoine Araoz et d'autres Pères, parmi les plus anciens, ne s'accordèrent jamais, du moins à la perfection, avec le fondateur de la Compagnie. C'est un fait qu'on peut démontrer à l'aide de documents irrécusables, bien qu'il n'en soit pas question en général dans les Histoires de la Compagnie qui sont entre les mains du public et où l'état primitif de la Société apparaît sous les traits d'une sorte d'Arcadie morale au sein de laquelle tout était paix, c/oncorde et félicité inaltérable.

En ce qui touche tout particulièrement au gouvernem.ent, un très grand nombre de Pères furent en désaccord, en effet, même avec Ignace, et ne se retinrent de le manifester ni en privé ni en public. C'est une illusion que de croire le contraire.

INTRODUCTION

Dans le premier document, qu'on peut appeler oiïiciel, émané du nouvel Institut, rédigé d'un commun accord par les premiers compagnons d'Ignace, se manifeste déjà cette divergence d'opinion entre les fondateurs de la Compagnie, touchant tant la forme à donner à rinstitut que ses règlements intérieurs et son programme d'action.

Et les premiers fondateurs de la Compagnie de Jésus, avant que l'Institut ne vînt au jour ou du moins ne s'y développât dans toute son ampleur, disputaient déjà et soutenaient les avis les plus contradictoires à son sujet, avec une diversité de jugements digne des Externes (1).

Dissentiments qui n'ont fait que s'aggraver et s'envenimer au cours des âges, jusque parmi l'élite d'une Société qui a pourtant à cœur de paraître au dehors la plus ordonnée et la plus unie.

Le P. François Garcia, dans sa Vie de Saint Ignace (2), rapporte, il est vrai :

Le P. François Villanueva a coutume de dire que la Compagnie est comme une danse bien concertée, telle que ceux qui la voient de loin pensent que les danseurs sont fous et que ses mouvements sont désordonnés ; mais ceux qui la regardent de près admirent le concert et l'art de ses figures.

Ce qui donnerait à penser que là même où la conduite de la Compagnie nous paraîtrait un peu démente, ses membres du moins ne découvrent que concorde et harmonie.

Singulière illusion !

Précisément, ceux qui ont signalé le plus de difficultés et de périls dans les agissements de la Compagnie ont été presque tous de ceux qui l'ont vue et étudiée de plus près. Il sufïit de nommer, à l'appui de cette assertion, Mariana, Mendosa, Fajardo et autres, dont nous publierons un jour les témoignages.

Même du temps de Saint Ignace, le P. François Garcia i3) parle d'un jésuite, Antoine Marin, docteur de

(1) Notons ici, une fois pour toutes, que les Jésuites écrivent les * Nôtres » en parlant de ceux qui appartiennent á la Compagnie; les Externes*, ce sont tous les autres. — Note du trad.

(2) Vida de San Ignacio, lib. IV, c. XI.

(3) Ibid. lib. V c. XIV.

INTRODUCTION

Paris, qui professa le premier la philosophie au Collège romain :

Ce Père, dit-il, prisait si fort son propre jugement, qu'il réprouvait dans la Compagnie nombre de choses qui ne lui paraissaient pas être ce qu'elles devaient. 11 manifestait publiquement son sentiment. Saint Ignace le manda et lui dit qu'Aristote n'avait pas à faire la loi à l'Evangile et que les affaires de spiritualité n'avaient pas à se gouverner par humaine philosophie ; et ne pouvant par ses raisons l'amener à partager son avis, il l'expulsa de la Compagnie.

S'il faut tenir pour véridique le propos prêté à Saint Ignace tel que le rapporte le P. Garcia (car on ne saurait tenir pour article de foi tout ce qu'on nous raconte du saint), quelqu'un s'étonnera peut-être de voir récuser les opinions d'Aristote, en matière de gouvernement, par un homme comme Saint Ignace, qui imposa justement à la Compagnie de suivre ce philosophe dans les classes. Mais, à part cet illogisme, Tépisode montre assez comment, à Rome même et dans sa propre maison, il ne manqua pas à Saint Ignace de contradicteurs, même sur les principes.

Fis encore, si quelques-uns crurent que sa façon de commander ne concordait pas entièrement avec les enseignements de la philosophie, il y en eut aussi qui se persuadèrent que ce régime n'était pas conforme en tous points à l'esprit ni aux enseignements du Christ.

Et comme cette assertion pourrait paraître plus extraordinaire que la précédente, nous nous en rapporterons ici au témoignage d'un homme insigne, de la plus sévère vertu, aussi expérimenté qu'Ignace en tout ce qui touche à la nature, au gouvernement et à la manière d'être des Ordres religieux. Il fut le fondateur d'une Congrégation plus austère et plus apostolique que la Compagnie. Il a connu Saint Ignace, a eu affaire, avec lui et avec ses premiers compagnons. Il a assisté à la naissance et au progrès de la Compagnie. Son autorité, si elle égale au moins celle de Saint Ignace dans Tordre de l'intelligence des choses religieuses, la dépasse de beaucoup dans l'ordre hiérarchique et social. C'est le Souverain Pontife Paul IV enfin, qui, dans ses conversations familières, avait coutume d'émettre des jugements très peu favorables au fondateur de la Compa-

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énie. Parlant de son éouvernement, il disait tout uniment et tout crûment que le ce Père Maître Ignace avait gouverné sa Société tyranniquement ». Le fait et les paroles nous ont été transmis par un témoin lout à fait hors de pair, le P. Jérôme Nadal (1).

Aucun jugement, concernant le saint fondateur ou sa Société n'est au surplus ni infaillible ni irréformable.

Gardons-nous donc des illusions et des opinions toutes faites. Il n'est rien de plus avéré, dans Thistone des temps primitifs de la Compagnie, que la manière vague, indécise, avec laquelle on procéda au choix des règlements qu'on finit par adopter. Ignace lui-même varia plusieurs fois d'avis sur la nature et l'application de ces statuts. Il ne pouvait résulter de ces hésitations qu'une confusion plus ou moins grande. C'est ainsi que nous voyons, non plus dès les premiers jours de l'institution où cette incertitude s'expliquerait encore, mais jusque vers 1553, le P. Miguel de Torres écrire à Saint Ignace en personne qu'en Espagne, à propos de la conduite à tenir, « chacun va son chemin et choisit sa route à sa tête », de sorte que « très peu touchent au but » :

Rien que, ajoute-t-il, je n'aie rien à dire de personne, je m'aperçois cependant que Jes Principaux des Nôtres que Votre Paternité maintient en Castille, sont rebutants sur plusieurs points, touchant l'administration et les procédés.

Tout enfin en était arrivé à un tel degré d'anarchie que Miguel de Torres, après avoir représenté à Saint Ignace le désir qu'il avait d'aller trouver le P. Jérôme Nadal, pour apprendre de lui les intentions de la Compagnie, finit par écrire :

Car véritablement je n'y comprends rien, pas même à quel point se justifie la fin de la Compagnie (2).

Quel étrange aveu ! A lire les lettres et documents originaux, on ne sait plus à quoi s'eji tenir touchant ce

(1) De ce fait, comme de tous les autres que mentionne cette Introduction, nous rendrons un compte minutieux grâce aux documents que nous reproduisons dans notre Histoire. (A remarquer, par scrupule d'exactitude, que le mot latin tyrannice employé dans ce cas, peut avoir le sens classique d'un gouvernement absolu, personnel, sans contrôle^ en dehors de toute qualification morale. — Note du traducteur).

(2) Lettre du P. Miguel de Torres à Saint Ignace, datée d'août 1553. V. Epístolas P Nadal, t. I, app. n» XIII.

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<iue pensaient et croyaient de leur propre Institut même les premiers Pères, et cela, non pas sur des points insignifiants ou particuliers, mais sur les questions les plus essentielles.

Au jugement du P. Nadal, personne ou presque per-' sonne n'entend rien à Tlnstitut, même parmi les premiers compagnons de Saint Ignace, qui ont pris part, de droit, à la rédaction des Constitutions.

Ainsi le P. Nicolas Bobadilla, homme apostolique, compagnon d'Ignace depuis le temps de ses études à Paris, qui vécut continuellement dans son intimité et dont la vertu et le zèle furent célébrés par Saint Ignace lui-même, n'entendit jamais'un mot, selon le P. Nadal, à rinstitut de la Compagnie.

Ainsi le P. Simon Rodríguez, affilié dès les premiers jours, fondateur de la Province de Portugal et son supérieur durant de nombreuses années, cependant ne comprit jamais rien ni au vrai caractère ni aux manières de faire de l'Institut.

Ainsi le P. Pascase (1) Broet, compagnon pourtant d'Ignace et l'un des dix fondateurs. Supérieur principal de la Compagnie en France, que Saint Ignace, selon Nadal lui-même, pour sa singulière candeur et pureté d'âme, appelait « l'ange de la Compagnie », ne pénétra jamais l'essence de la Société.

Et Nadal attribue la même ignorance aux PP. Adrián, Viola, Ponce et autres, non moins respectables par leurs mérites que les précédents.

D'après quoi, à nous en tenir au témoignage de Nadal, lui seul. Saint Ignace et quelques autres à peine auraient bien saisi la nature de l'Institut nouveau qui s'établissait dans l'Eglise. Tout le reste serait resté à cet égard dans une totale ou presque totale incompréhension. Bizarre Institut, et singulière difficulté de se mettre au courant de ses particularités et de ses mystères !

A ce compte, la Compagnie de Jésus ressemblerait assez au système de ce philosophe allemand (Hegel, je crois) qui, après avoir expliqué durant des années en chaire son système philosophique et lui avoir consacré bien des volumes, affirmait gravement qu'il n'avait rencontré qu'un seul disciple qui l'eût compris, et =encore disait-il de celui-ci, que s'il connaissait bien sa

(1) En français, Pascal ou Pasqiiier. — Note du traducteur.

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doctrine, il n'avait pas encore conscience de l'avoir sûrement saisie.

En admettant donc que l'Institut fût tel que veut nous le peindre le P. Nadal, si vraiment ceux qui les premiers ont vécu dans son sein sont restés dans une telle ignorance et n'arrivèrent jamais à s'en former une idée claire, quelle ne dut pas être la difficulté de l'entendre pour les autres ?

Elle fut immense et, en bien des cas, insurmontable. Aussi, nous l'avons vu, la Compagnie rencontra sans doute, dès sa naissance, un grand nombre de complaisants et d'amis, mais elle se fit un nombre non moins considérable, sinon d'ennemis, du moins de gens qui la regardèrent avec défiance et soupçon, non seulement parmi la foule, en général, mais parmi les personnages du premier plan, de la plus haute vertu, du sens le plus droit, et dont il faut bon gré mal gré peser les avis.

Voilà le fait historique indéniable, duquel seul nous avons à prendre acte pour le moment. On en peut discuter les causes, l'existence n'en souiïre pas le moindre doute.

Et cette situation de la première heure s'est reproduire partout et à toutes les époques. L'opposition et les antipathies ont revêtu des aspects divers, selon la diversité des temps, des hommes et des lieux ; elles ont conservé partout le même caractère de vivacité, de constance et d'irrémédiable universalité.

Ces amis et ces ennemis de la Compagnie se sont rencontrés dans toutes les classes et dans tous les ordres de la société, de telle sorte que ni les dons de l'intelligence ni les gages de vertu et de sainteté ne sauraient être un critère respectif et sûr de cet amour ou de cette haine. Des hom,mes très doctes, doués de la plus fine perspicacité, ont été les amis de la Compagnie. D'autres non moins perspicaces, avisés et savants, ont été ses ennemis. De très saints personnages se sont déclarés favorables ; d'autres non moins saints ont marqué leur défaveur. Il s'en est trouvé même quelques-uns, comme Sainte Thérèse, Saint Charles Borromée, Saint François de Sales, qui, après avoir pris un certain temps ces Pères pour guides

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et conseillers, se départirent par la suite de cette bienveillance à leur ééard ou tout au moins suspectèrent leurs procédés et leur conduite.

Quant à l'autorité ecclésiastique, protectrice naturelle d'un Institut approuvé par elle et voué par profession à son service, il y eut des Pontifes pour le défendre et le favoriser ; il y en eut d'autres qui lui furent hostiles, au point que l'un deux finit par l'abolir et décréter son extinction.

H y a plus. La Compagnie s'est crue suscitée de Dieu (et la Bulle d'approbation le confirme) pour prêcher la foi orthodoxe contre les hérétiques et les schismatiques, défendre l'unité de TEélise et l'autorité du Sou> verain Pontife. Pourtant des princes catholiques furent les implacables ennemis de la Compagnie, au point de n'avoir de cesse que lorsqu'ils la virent éteinte par le Saint-Siège. Et, en face d'eux, d'autres princes, luthériens et schismatiques, ennemis jurés de l'Eglise catholique et voltairiens notoires, protégèrent et défendirent la Compagnie contre les ordonnances de l'autorité ecclésiastique qui l'avait supprimée. Phénomènes bien extraordinaires, uniques, que je sache, dans l'histoire des Instituts religieux.

Raison de ces divergences

Ces phénomènes doivent avoir une cause, et ceux qui aiment à étudier les faits sociaux ne peuvent manquer de trouver ici matière à des recherches intéressantes. Aussi, nombreux sont les philosophes et les historiens qui ont tenté de résoudre l'énigme que leur posait la Compagnie, de trouver les raisons de la faveur et de la sympathie qu'elle excitait chez les uns, des répugnances et de l'hostilité qu'elle provoquait chez les autres. Cherchant à démêler le problème, chacun a proposé sa solution. Mais de la collection de ces jugements, il est résulté une réponse si bigarrée, qu'il n'est pas facile d'y apporter un peu d'ordre ou de clarté.

En ce qui touche à l'extrême aversion et aux suspicions graves qu'excite l'Institut, les écrivains de la Com-

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paénie, ses amis et partisans résolvent la question de la façon la plus simpliste et la plus expéditive. Ils tiennent pour acquis que la source de ces antipathies n'ei^t autre que la prévention, l'envie et autres fâcheux mobiles, ¿st-il possible cependant que tant de gem de bien aient été le jouet de ces vilaines passions ? Quelle jalousie ou quel ressentiment ont pu nourrir contre la Comp'aénie de Jésus ^n Saint Thomas de Villeneuve, un Saint Charles Borromée et tant d'autres Saints ? Est-il possible que tant d'excellents esprits (et l'on en compte, parmi les ennemis de la Compagnie, des plus illustres qu'ait eus l'Eglise), et qui ont vu si clair sur d'autres points, aient été, seulement en ce qui concerne la Compagnie, aveugles ou hallucinés ? Et que dire de ce phénomène bien extraordinaire, à savoir que, parmi les innombrables Instituts religieux, seul celui de la Compagnie de Jésus ait été l'objet d'une pareille diversité d'avis, de jugements si opposés, de tant d'amour et de tant de haine ? Que dire de ce fait, plus étrange encore, qu'une importante fraction de la Société ait partagé, en certaines occasions, ces tendances contradictoires, servant ainsi la cause de ses adversaires, au point que ces dissensions ne purent être éteintes et ce feu apaisé qu'au prix des plus grands efforts ?

D'autre part, si les amis de la Compagnie donnent une si prompte réponse à la difficulté, ses adversaires n'en ont pas une moins vive à leur disposition. Pour eux, la Compagnie est un corps d'intrigants avides 'qui se servent de la religion comme d'un instrument pour étendre leur influence et leurs profits. Tout leur est bon, et, pour venir à bout de leurs desseins, ils ne regardent pas aux moyens ; ils se servent aussi bien de paroles douces et flatteuses que de la menace et de la calomnie, des exhortations évangéliques à la paix et de la diatribe féroce, voire de la sédition et du poison : d'où le mépris oii beaucoup les tiennent. Il n'est pas besoin de relever l'absurdité de ces accusations. Mais, pour ridicules qu'elles soient, il est incontestable qu'elfes émaillent quantité de livres, qui sont lus avec une insatiable curiosité, qui ont influencé de la façon la plus efficace d'innombrables intelligences, remplissant les coeurs de haine et de terreur à l'égard d'un Institut qui à certains titres mérite le respect.

Entre ces deux préjugés extrêmes, il y a une infinité

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de nuances et de degrés. Il est impossible de les rapporter tous, plus impossible encore de vérifier la part de vérité et de fausseté que chacune de ces opinions peut contenir, pour arriver à la solution qu'on propose

Cependant ces difficultés ne sauraient non plus nous contraindre à désespérer de découvrir la raison profonde des passions qu'excite en sens contraire la Compagnie de Jésus.

Quel peut donc bien être ce motif foncier ?

Certains ont cru le trouver dans la nature même de rinstitut, telle qu'elle apparaît dans les pièces canoniques de son institution, dans les Bulles et documents pontificaux, dans ses Constitutions, dans ses règles et autres Chartres disciplinaires. Là certainement est le point fondamental ; mais il n'est pas là se\ilement. Les documents canoniques nous représentent l'Institut dans un état, pour ainsi dire, idéal, non sous son aspect pratique et réel ; ils nous montrent la Compagnie telle qu'elle devrait être et nullement telle qu'elle est. C'est donc cet état de fait, plutôt que théorique, dont il faut tenir compte pour résoudre le problèrne qu'ofïre à l'observateur l'Institut de la Compagnie de Jésus. Voilà pourquoi, à la connaissance de ses règles, canons et constitutions, il faut joindre celle de son histoire. A l'examen spéculatif, il faut ajouter celui des réalisations.

Far malheur, les témoignages sur les faits eux-mêmes sont parfois peu sûrs. On ne saurait, pour ce qui est du passé, s'en remettre entièrement aux ouvrages en cours, ni même recourir à cette source sans les plus infinies précautions.

Les auteurs les plus graves perdent volontiers toute mesure à l'égard de la Compagnie. Les livres écrits sur le fameux Institut sont, pour la plus grande part, ou un panégyrique ou une satire. Si la calomnie et la diffamation guident la plume de ses ennemis, la flatterie et l'exagération dictent l'éloge à ses amis.

11 est une histoiré de la Compagnie, et des plus connues (celle de Crétineau-Joly), dont chacune des pages.

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à force de compliments et d'enthousiasme, devient um outrage à la vérité (1).

Beaucoup, voire la plupart des biographies des membres de la Compagnie, sont pleines d'inventions absurdes, i;ue les sincères amis de la vérité voudraient voir disparaître pour toujours des catalogues. On y trouve ce qu'il aurait mieux valu taire, et on y cherche en vain ce qu'il eût convenu de ne pas dissimuler. Les Fères de la Compagnie se plaignent des fables qu'ont inventées à leur détriment leurs ennemis. Mais beaucoup de ces légendes probablement n'eussent pas été lancées si les Jésuites n'en avaient répandu tant d'autres pour s'exalter et se glorifier eux-mêmes. On a péché de part et d'autre :

Iliacos iníra muros peccatur et extra !

Aussi le témoignage des historiens de la Compagnie, en ce qui touche à la vérification des raisons intimer d'aimer ou de haïr l'Institut, est-il on ne peut plus insuffisant et peu solide.

Par un bonheur dont on ne saurait trop se réjouir^ il y a pourtant à cette règle générale une exception trè^^ remarquable sinon d'une valeur absolue. Depuis quelques années, les Pères de la Compagnie, persuadés de rinsufïisance des méthodes d'investigation suivies jusqu'alors par leurs historiens, ont entrepris une série de travaux qui, s'ils sont utiles à l'histoire générale, le sont davantage encore pour l'histoire particulière de leur Institut.

Le premier résultat de ces travaux a été la publication des documents primitifs de Tlnstitut, où se retrouve mention des faits avant la déformation que leur ont fait subir les historiens. Vingt-six volumes ont paru dans cette collection vraiment monumentale, assez conforme, sous certains rapports, aux règles de la critique historique.

(1) On sait que l'Histoire éditée par Crétineau-Joly est en réalité, pour toute sa substance et même pour beaucoup dans" sa forme, l'œuvre de la Compagnie. — Note du traducteur.

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Quand cette collection sera complète, annoncent les Fères de la Compagnie, et que les documents qui la composent seront tous publiés, l'histoire des origine» de la Compagnie aura trouvé une base solide (1) : ce qui veut dire que jusqu'à présent elle n'en a pas encore ; et c'est la pure vérité. L'histoire de la Compagnie jusqu'aujourd'hui est sans assises. En trouvera-t-elle dorénavant, comme on nous le promet ^ On peut concevoir à ce sujet quelques espérances, non pourtant d'excessives. Car, en premier lieu, en dépit de tout ce que nouii révèlent ces documents, l'histoire qui en ressortira sera toujours mutilée, unilatérale. Elle manquera de la contre-épreuve qu'institue la diversité des témoins déposant sur un fait historique déterminé. Et par cette diversité de témoins, nous n'entendons pas les témoins ennemis de la Compagnie, mais les témoins amis ou non amis, et les indifférents. Or, les seuls que produisent ces premiers documents sont exclusivement des amis, disposés à voir et à peindre presque 'tout en beau, à cacher ou à excuser le reste.

En second lieu, ces documents sont d'une nature qui les rend le moins propres du monde à l'histoire telle qu'elle doit être. La correspondance familière, qui en constitue la plus grande partie, est certainement copieuse ; elle met en cause un grand nombre de personnes. Mais partout on y relève un défaut, non certes de véridicité ou de sincérité, mais de liberté, de spontanéité, d'indépendance, ou comme on voudra appeler cet essor de l'esprit. Cela ne saurait échapper à quiconque y jettera les yeux. Très rarement surprend-on dans cet échange de vues épistolaire quelque trait qui révèle une personnalité. Tout paraît sortir de la même main, tant est grande l'uniformité des idées, des sentiments et même du style. C'est par extraordinaire que se font jour dans ces lettres quelques-unes de ces expressions ingénues auxquelles s'abandonne avec confiance un ami dans l'intimité. Tout y est sec, prudent, réservé. S'il arrive à leurs auteurs de traiter d'affaires tant soit peu intimes et personnelles, c'est en phrases si vagues que le plus souvent il est impossible de percer le mystère

(1) * Ubi haec aliaque eorum temporum monument a edita fuerint, speramus primgevse Societatis Jesu historian! solidum fundamentum habituram > (Epístolas mixtas, i. I., Ad lectorem, p. 20).

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dont elles s'entourent. Cette imprécision devient plus grande encore quand la nécessité obliée à toucher un mot de quelque fait qui porte atteinte au prestige de la Compagnie. Alors la périphrase et Teuphémisme touchent à l'extrême. Et tel étant le caractère de ces pièces, on entend assez qu'il n'en saurait sortir encore qu'une contribution historique avare et peu au point.

Finalement (et c'est une remarque de la plus haute importance), il est bon de savoir que depuis les origines de la Compagnie, c'était sans doute une obligation, pour ceux des Pères qui se trouvaient hors de Rome, de rendre compte de tout ce qui se passait chez eux au Préposé général ; mais on leur recommandait en même temps très fortement de faire de cette relation deux parts, l'une, des choses qu'ils jugeaient édifiantes et à l'honneur de la Compagnie, qu'on pût montrer et donner à lire à tous, et l'autre, qui traitât du reste et qu'il ne convînt pas de laisser voir au prochain. Cette seconde partie était couchée sur feuilles à part ou hijuelas, comme il est dit dans la Correspondance de ce temps-là. Qui aurait en mains c6s fiches, acquerrait une connaissance historique assez complète des affaires d'alors ; mais, de ces pièces, très peu ont été publiées dans les Monumenta histórica Societatis Jesu : ce qui veut dire que la partie principale de l'histoire vraie de la Compagnie manque encore dans cet ouvrage à tant de titres si appréciable (1).

Mais à côté de ces défauts, regrettables sans doute, cetfe collection de documents publiés par les Pères de la Compagnie de Jésus est la mine la plus riche en données authentiques qu'il y ait sur les choses de l'Institut. C'est à elle que doit recourir quiconque désire trouver quelque chose de solide et de fondamental sur les premiers temps. Elle ne donnera pas la connaissance adéquate, parfaite, intégrale des événements, mais

(1) L'ouvrage se publie par cahiers mensuels. Ont paru : le Ghronicon Societatis Jesu, du P. Juan de Polanco, 6 vol. ; les Liiierse quadrimestres, 4 vol. ; les Epistolas mixtœ, 5 vol. ; les Epistolse P. Nadal. 4 vol. ; Sancfus Franciscus Borgia, 2 vol. ; Monumenta Xaueriana, 1 vol. ; Monumenta pœdagogica, 1 vol. ; Monumenta Ignatiana, 3 vol. ; Epistolœ PP, Broet, Jaji, Codurii et Rodríguez, 1 vol. A ces œuvres il faut ajouter un volume de Lettres et autres écrits du B. Pierre Le Fèvre et l'édition momumentale des Constitutions, texte latin et castillan. Ce dernier ouvrage contient des documents très remarquables sur les origines de l'Institut de la Compagnie de Jésus.

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du moins la meilleure information qui se puisse trouver en l'état actuel des choses.

En unissant s ces aperçus Tétude attentive, approfondie et complète des documents primitifs touchint l'Institut, on pourra donc acquérir une science suffisamment exacte, sûre, authentiqiie surtout, de la nature canonique et historique de l'Institut. On découvrira, par là même, la raison de la diversité des opinions et des sentiments à son sujet, dès son apparition en ce monde (1).

Plan de Vauteur

A la lumière de ces deux catégories de documents, à savoir les monuments canoniques officiels et les pièces historiques, j'ai donc entrepris d'écrire l'Histoire intérieure documentée de la Compagnie.

Or, à peine lancé dans cette entreprise, il est tombé par surcroît entre mes mains, par des voies assez extraordinaires, une autre collection de pièces provenant des archives du Tribunal suprême de l'Inquisition. Elles jettent? une abondante lumière sur certains événements restés obscurs etvinexpliqués dans les Histoires de la Compagnie. Plus tard, j'en reçus d'autres encore, tirées de l'antique couvent de San Esteban, à Salamanque, et de divers côtés, toutes d'une haute importance pour la fin que je me proposais. Je n'ai pas laissé non plus de recourir, à l'occasion, à tous les livres que j'ai pu consulter, dont quelques-uns très rares et de premier choix.

C'est à l'aide de toutes ces ressources que j'ai mis enfin la main à l'œuvre et que j'ai pu achever ma tâche après plusieurs années de travail. Non pas que je m'ima-

(1) Bien avant cette publication des Monutnenta histórica Socieiaiis Jesu, avaient paru des Lettres de Saint Ignace, œuvre entreprise par l'auteur de ce livre dans sa jeunesse. Il y travailla, d'une manière non continue, il est vrai, durant dix-huit ans. A la fin, il se donna des collaborateurs et, grâce à leurs communs efforts, on put réunir un trésor de deux mille pièces qui remplirent six gros volumes. Ce travail a sans doute son importance, moindre cependant que celle des Monumenta, en ce qui touche au développement de l'Institut de la Compagnie.

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éine avoir épuisé la matière ; mais il me semble l'avoir suffisamment éclaircie, dans la mesure du moins oii elle pouvait rêtre dans les circonstances présentes.

J'ai intitulé cette œuvre Histoire intérieure documentée de la Compagnie de Jésus, et ce titre mérite une explication.

Tel ou tel pourrait croire en effet, à lire cet énoncé, que cette Histoire « intérieure » de la Compagnie va lui découvrir et démasquer certains secrets et mystères qui sont, aux yeux d'un grand nombre, propres à la Compagnie de Jésus.

Je devrais, pour ceux-là, conter point par point, avec tous les détails et détours, ces intrigues atroces et ces plans infernaux, qui s'échafaudent, à les en croire, dans la cellule des Pères Jésuites êt particulièrement de leurs Directeurs et Supérieurs majeurs.

Or, si quelqu'un s'est imaginé que j'entamerais pareil roman, qu'il se détrompe. Ces plans criminels, ces trahisons occultes sont étrangers à l'histoire. Sans admettre que tous les Pères de la Compagnie soient impeccables, on peut assurer que ces abominables noirceurs et les intentions perverses qu'elles supposent n'ont d'autre tondement que la fantaisie et l'humeur de sots ennemis. Ainsi donc, ce livre ne traitera, même pas d'une manière éloignée, de pareilles révélations, fut-ce pour les réfuter : car elles ne méritent un tel honneur aux yeux d'aucune personne jouissant de son bon sens (1).

Cette Histoire n'examinera pas davantage la vie des Jésuites telle qu'elle se passe à portes closes, ces pratiques particulières nî ces mille minuties oij se complaît la formation religieuse et morale des membres de la Compagnie ; ces détails n'offriraient aucun intérêt pour les Externes et n'ont pas grand'chose à voir avec l'action de la Compagnie telle qu'elle se manifeste à la lumière du jour.

Enfin, nous ne parlerons pas non plus des secrets de gouvernement de la Compagnie. Ils font sans doute de

(1) Evidemment l'auteur fait allusion, ici, au Juif errant d'Eugène Sue et à d'autres livres du même genre. — Note du traducteur.

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son Institut une Société à part, une sorte d'Etat dans l'Eglise, oii tout apparaît propre, exclusif et singulier. Mais outre que beaucoup d'autres ont traité ce sujet, il ne répond qu'assez peu au but que poursuit notre ouvrage.

Les affaires intérieures, dont nous voulons parler, sont de nature bien différente et d'une bien autre portée.

II es|; évident, en efíet, que toute institution humaine est fondée sur certains concepts, qui, en même temps qu'ils lui constituent une manière d'être particulière, lui insufflent une vie et une activité propres, distinctes de celles qui animent les autres institutions du même genre. Telle est la loi suprême qui a présidé à toutes les fondations, principalement à celle des Ordres religieux, sans en excepter la Compagnie de Jésus. Son Institut repose sur des principes déterminés ; c'est de <:es principes qu'il tire son origine et son existence ; ce sont eux qui inspirent sa manière d être, qui le constituent en groupement spécial, qui le différencient dès le premier instant de toutes les autres Congrégations religieuses, qui forment la base de sa Constitution essentielle, qui ont décidé de sa nature intime, de son esprit, qui ont donné l'essor enfin à toute Tactivité qu'il a déployée au cours de son histoire.

C'est de ces éléments essentiels, constitutifs, de cet « intérieur » très spécial, que notre Histoire entend traiter. On y étudiera la nature de ces principes ; comment ils ont pris naissance et comment ils se sont concrétisés par l'application dans les faits ; comment ils réussirent à former et à diriger la conscience individuelle et collective des Pères de la Compagnie ; comment enfin, de cette application, formation et direction pratique, est fait l'Institut tel qu'il a vécu, travaillé et fleuri à travers le monde. Point de vue sérieux, intéressant pour tous. Il ne peut manquer d'exciter la curiosité de quiconque se livre à l'étude philosophique de l'histoire ; et, parmi tant de livres qu'on a écrits sur la Compagnie, le sujet, semble-t-il, n'a jamais été traité avec le soin, la diligence et l'ampleur qu'il méritait.

Déterminons encore et précisons tout à fait les énergies intérieures en cause. Sans doute, c'est de ces principes fondamentaux qu'ont procédé toute l'activité extérieure de la Compagnie et les développements de son

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histoire, glorieuse à tant de titres, avec ses hauts et se& bas, les triomphes et les persécutions, les grandeurs et les chutes ; mais, il convient d'en avertir, rien ne paraîtra de ces vicissitudes du dehors dans notre Histoire.

Aujourd'hui encore la Compagnie subsiste, vit, travaille, se meut à travers le monde ; cette vitalité et cette activité seront à nos yeux comme si elles n'étaient pas, car notre étude se déroule sur le plan des idées. Peu ou prou lui importe Tordre concret et quotidien des événements, qui ne sont qu'une conséquence.

Quelques observations enfin. En développant cette série d'aperçus touchant la nature intime de la Compagnie de Jésus, ce n'est nullement notre intention de nous poser en juge, en avocat ou en procureur. Comme historien, nous nous sommes attaché d'abord à la vérité des faits, sans nous préoccuper nulle part des conclusions qu'il est possible ou facile d'en tirer. L'histoire doit s'écrire ad narrandum et non ad prohandum. C'est un témoin qui raconte ce qu'il a vu et entendu, et l'enseignement qu'elle donne aux hommes ressemble à celui de l'expérience et de la vie dont elle doit être le fidèle reflet.

Bien que ce livre entreprenne une histoire des idées, il n'entend pas faire celle des intentions. Les idées appartiennent à l'entendement, les intentions à la volonté ; et le domaine de la conscience est si secret qu'il faut l'abandonner à Dieu. Lui seul sait vraiment ce qui se cache au fond du cœur des hommes. Dans cette persuasion, non seulement nous nous abstiendrons^ de juger les actions, sauf dans le cas d'absolue évidence, mais nous éviterons de qualifier les personnes. Nous leur épargnerons les épithètes ou les attributs qui pourraient prédisposer l'esprit du lecteur et anticiper sur ses^ jugements. La sincérité du débat l'exige.

Quant à l'adjectif de « documentée » que nous rivons mis en tête de cet ouvrage, il a également ici une signification très spéciale. Car les documents sont d'une importance capitale en histoire. Qiiod non est in monibf mentis, dit le grand historien Frédéric Hurter, non est in historia. Or, si cela peut et doit s'entendre de toute

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histoire en général, à plus forte raison faut-il s'y tenir pour THistoire de la Compagnie de Jésus.

Sur le compte des Jésuites, on a débité tant de faussetés, accumulé des énormités telles, soit en leur faveur, soit contre eux, que les gens sages et impartiaux ne se décideront jamais à conclure sur la foi des dires et des préjugés d'autrui, mais seulement après avoir tout examiné de leurs yeux et palpé de leurs mains.

Us redoutent, dès qu'on leur ofíre un livre, que, de même qu'on les a trompés déjà tant de fois, on ne les déçoive encore, et qu'au lieu de la vérité qu'ils cherchent, l'auteur ne les berne d'inventions, favorables ou défavorables, calomnieuses ou adulatrices à l'égard de la Compagnie, selon son caprice et son humeur.

Cette suspicion impose à quiconque doit parler des Jésuites une loi très sévère, qu'il s'agit d'observer avec la plus rigide ponctualité. Ne jamais rien affirmer, qu'on ne puisse prouver sur le champ, soit par un document formel, soit en indiquant une source facile à vérifier. Ne rien laisser à l'interprétation subjective

L'histoire n'est pas un roman, même pieux. Il ne s'agît pas de savoir comment il serait mieux ou plus beau ^uc les choses se fussent passées, mais comment nous les montrent les monuments les plus dignes de foi, même avec leurs incertitudes, leurs lacunes et leurs contradictions.

A ce prix est le triomphe final de la vérité, et c'est à ce triomphe qu'aspire l'auteur de VHistoire intérieure documentée de la Compagnie de Jésus.

S'en tenant aux p'ièces, il expose et le bien et le mal, le certain comme certain, le douteux comme douteux, toujours les preuve* en mains.

Ses références et ses citations sont garants de ses assertions. Il y a des chapitres dans cette Histoire qui ne seront rien d'autre qu'une série d'extraits ou un perpétuel renvoi aux textes ; d'autres qui sont faits tout entiers de documents officiels, comme les Bulles et Brefs pontificaux, ou de passages d'auteurs plus ou moins respectables et dignes de créance. En certains cas, j'ai ajouté les annotations et apostilles utiles pour éclairer certains passage» ou corriger les assertions de l'écrivain, mais toujours en donnant les raisons de ces mises au point.

Fidèle à cette loi de vérification minutieuse, je me

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suis proposé en outre de fuir les énonciations values eî générales. Latet dolus in generalibus, disaient les dialecticiens de Tantiquité ; et cet aphorisme vaut aussi bien pour les historiens. Ce qu'on appelle la méthode synthétique peut être excellent pour certaines sciences; elle sert de peu en histoire. La méthode qu'il y faut, c'est l'analyse, fondée sur des faits précis, concrets et bien prouvés. Et telle est la marchf», que nous avons suivie ici.

Cette critique exacte des événements étudiés sufïira d'ailleurs à les faire apparaître sous leur vrai jour. Quant à signaler à chaque occasion les mille fables et faussetés dont sont remplis certains ouvrages, c'eût été une tâche interminable et ingrate. Aussi nous sommes-nous abstenu de l'entreprendre, encore que ces livres — il est triste de Tavouer — exercent une influence désastreuse et propagent des erreurs qui corrompent les intelligences.

A cette règle nous n'avons fait qu'une exceptioñ, en faveur de VHistoire de la Compagnie de Jésusr pour l'Assistance d'Espagne, par le R. P. Astrain, S. J. Cette œuvre, très sérieuse, a été préparée, semble-t-il, durant de longues années, écrite et publiée avec toutes les autorisations ofíicielles. Comparée aux antiques Histoires générales de la Compagnie, celles d'Orlandino, de Sacchini, de Jouvency, de Cordara par' exemple, elle leur apparaît manifestement supérieure par la véracité du récit, par la reproduction des documents dont elle use, par la sincérité avec laquelle elle rapporte et présente les choses. Il s'y manifeste un immense travail d'investigation et — pour parler haut et clair — une valeur qui jusqu'à présent ne s'était pas encore rencontrée chez les historiens de la Compagnie de Jésus.

Dans cet ouvrage, le P. Astrain dénonce une quantité de fables qui avaient cours jusqu'ici sur les origines de la Com.pagnie ; d'un bras intrépide il jette certains personnages historiques à bas du piédestal - qu'ils avaient usurpé et hisse à leur place d'autres figures condamnées à une obscurité imméritée. Il lui arrive même de loucher du bout du doigt à l'Arche sainte, à la personne de Saint Ignace de Loyola, en «publiant à son sujet certaines choses que les précédents historiens avaient prudemment supprimées de leurs biographies.

Par de telles audaces, le P. Astrain a bien mérité de

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la vérité historique et s'est rendu sympathique à tous ceux qui la cherchent sincèrement et loyalement, bien qu'il ait pu déplaire aux partisans des anciens systèmes ^et des « grandes fictions historiques », comme il les appelle (1).

Mais tout en étant telle, VHistoire de VAssistance d'Espagne est encore loin de remplir toutes les conditions qu'impose la sévère loi de l'histoire. Car si elle fait justice de certaines des grandes fictions qui prévalurent à d'autres époques, elle n'évite pas elle-même certaines faiblesses. Elle n'interprète pas toujours droitement et ingénument les textes ; elle prodigue souvent -les épithètes flatteuses qui préviennent le jugement du lecteur ; elle adopte une interprétation des faits ou des -difficultés qui soulève de graves incertitudes ; elle laisse dans l'ombre un certain nombre de points qu'il eût «convenu d*en tirer.

Cette manière de procéder (que je suppose involontaire) ne saurait passer pour celle que réclame justement l'histoire tout court, à Tencontre de Vhistoirepanégyrique qu'abomine si fort le P. Astrain en per- «onne =

Attentif à ces règles de sévère critique, quand nous aurons à traiter de certains incidents touchés par le F. Astrain ou à travailler sur les mêmes documents que lui, nous signalerons quelques-unes des erreurs où il est tombé, les excès et les manquements de son Histoire, «i digne d'autre part de grands éloges.

Laisser les choses en l'état où elles sont, écrit très bien le P. Astrain lui-même, ce n'est pas faire œuvre d'historien ; on Ti'écrit pas l'histoire pour confirmer des erreurs, mais pour faire éclater la vérité (2).

C'est à ne pas laisser les choses comme elles sont, à ne pas confirmer tant d'erreurs et à éclaircir la vérité ■que visent les observations que nous nous permettrons -de lui faire, avec la liberté qu'exige le saint amour du vrai, tel qu'il ressort des faits et des archives. A ce trait, nous espérons que l'auteur de VHistoire de VAssistance d'Espagne reconnaîtra dans l'auteur de VHistoire intérieure de la Compagnie, non un ennemi ou un contradic-

(1) Historia de la Compañía de Jesús, t. I, p. 10.

(2) Historia de la Compañía de Jesús, t. II, p. 489.

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teur systématique, mais un ami, un confrère et un collaborateur.

Voici quelques années, Léon XIII écrivait dans un document mémorable :

Les hommes d'hcnncur, versés en ce genre de connaissances, doivent s'appliquer à écrire Thistoire dans la seuleintention de faire connaître la pure vérité... Aux fausses relations, qu'ils opposent leur minutieux travail d'investigation; à laj:émérité des assertions, la prudence de leur jugement; à la légèreté des opinions, la discrétion de leurs maximes. Il faut s'efforcer de réfuter les faussetés et mensonges en recourant aux sources. Que tous les écrivains aient surtout présent à l'esprit que la première loi de l'histoire est de n'oser rien dire qui soit faux, d'oser ne rien cacher qui soit vrai.

Ces paroles du érand Pontife ont été la rè^le de nos efforts ; qu'elles soient le gage de cette victoire de la vérité que tous devraient également souhaiter, même lorsqu'il s'agit de la Compagnie et de son histoire !..

(1) Lettre du Souverain Pontifel^Léon XIII au Cardinal de Luca, en date du 18 août 1883 : « Viri probi in hoc scientiarum genere scienter versati, animimi adjiciant oportet ad scribendam historiam hoc proposito et liac ratione, ut quid verum sincerumque sit appareat et quse congeruntur jan^ nimium diu in Pontifices Romanos injuriosa crimina docte opportuneqüe diluantur. Jejunse narrationi opponatur investîgationis labor et mora ; temeritati sententiarum prudentia judicii, opinionum levitati scita rerum selectio. Enitendum magnopere ut omnia ementita et falsa, adeundis rerum fontibus refutentur ; et illud imprimís scribentium obversetur animo primam esse historiae legem ne quid falsi dicere audeat, deinde ne quid veri non audeat ; ne qua suspicio gratiœ sit in scribendo, ne qua simultatis ». LEO XIII, die XVIII augusti 1883. Epístola dilectis filiis nostris S.R.E. Cardinalibus Antonio de Luca, Joanni B. Pitra et Josepho Hergenrœther.

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