LIVRE PREMIER
Fondation de la Compagnie de Jésus
§ L'Eglise et la Compagnie
L'apparition de la Compagnie de Jésus au xvr siècle .a été généralement considérée comme une grâce accordée par Dieu à son Eglise, en ces temps malheureux. Opinion que confirme l'Eglise elle-même. L'oraison pour la fête'du fondateur de Tlnstitut proclame :
0 Dieu qui, pour propager la plus grande gloire de votre nom, avez, par le Bienheureux Ignace, renforcé l'Eglise militante d'un secours nouveau..,
La louange, sans doute, est assez commune, et il n'est pas spécifié, dans cette prière, de quelle qualité fut le (c secours » ; mais au cours des leçons de TOfíice, pour le propre de Saint Ignace, dans le Bréviaire romain, se manifeste la pensée constante des Souverains Pontifes. De même que naguère Dieu suscita d^autres saints personnages pour subvenir aux nécessités d'alors, de même il a ménagé Saint Ignace et ses compagnons pour faire front à Luther et aux autres hérétiques qui s'élevèrent à cette époque. La Compagnie de Jésus apparaît ainsi, après tant d'autres, comme un renfort vraiment providentiel concédé à l'Eglise, au milieu des calamités dont elle souffrait au xvr siècle, du fait particulière-
FONDATION DE LA COMPAGNIE
ment de la révolte du moine de Wittemberg et de ses adeptes.
11 est clair qu'on ne saurait se rendre compte par conséquent de l'à-propos et de la nécessité de cette intervention, sans connaître l'état de l'Europe à ce moment, ses misères et ses besoins. Et Ton pourrait s'étendre copieusement sur ce point. Mais c'est affaire aux Histoires générales de TE^lise (1).
L'évidence est, hélas ! que le catholicisme, vers le milieu du xvr siècle, traversait une crise des plus périlleuses.
Destituée d'esprit surnaturel, de zèle, de piété et de cette charité évan^élique qui lui est indispensable pour remplir sur la terre sa divine mission, une grande partie du cleréé éisait dans une lamentable décadence. Petits et 'grands, princes et peuples, dignitaires et simples fidèles, tous souffraient des atteintes de ce déplorable fléau. La ville de Rome, centre de la chrétienté, qui aurait dû être le miroir du monde, offrait les moins édifiants spectacles.
Saint Ignace rapporte à ce propos un témoignage très pertinent. C'est dans une lettre à Elisabeth Roser datée de 1538 (2). Il y parle de Rome « si vide de bons truits, abondante en mauvais ». Ces mauvais fruits se manifestaient aux yeux de tous avec une telle évidence que
(1) Mir donne ici la traduction de la fameuse consultation sur~la"siiuation générale de l'Eglise, remise au Pape Paul III par une Commission de Cardinaux et de prélats, parmi lesquels Contarini, Caraffa (le futur Paul IV), Sadolet, etc.. L'auteur aggrave au surplus cette pièce assez sévère de notes plus vives encore, mais sujettes à caution. Le document luimême énumère une foule d'abus avec lesquels n'ont jamais rien eu à faire les Pères de la Compagnie de Jésus. Nous avons donc supprimé tout ce chapitre, et par souci de la brièveté et en raison de la fâcheuse impression, inutile et suspecte, qu'il pouvait causer au début de cette histoire. Mir, tout en étant sorti de la Compagnie et tout en réprouvant ses torts, a été élevé par elle, et n'a pu se^délivrer entièrement de ses préjugés d'éducation. Or, les Jésuites aiment assez â]noircir la Curie romaine et toute l'Eglise de la Renais^ sanee, afinque ces ombres rehaussent d'autant l'éclat de la Compagnie qui sauva tout et tous. Naturellement les Jésuites sont assez prudents pour ne s'adonner à ce jeulqu' avec toutes les précautions nécessaires. Mir, dans sa bonne foi, prenant ce^^satires à la lettre, a cru pouvoir s'en inspirer. Mais aujourd'hui, "aprésales récents travaux de Pastor et d'autres auteurs catholiques, il serait inadmissible de renvoyer encore le lecteur à Burckhardt, Ranke, Gregorovius, etc., pour se faire un jugement exact et complet sur la Curie Romaine et l'Eglise du temps de la Réforme: — Note du traducteur.
(2) Monumento Ignatiana, E pistolee et Instructiones, t. I, p. 138.