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CHAPITRE III

Les Constitutions Leurs caractères spécifiques

% l. La a gloire de Dieu » et le « bien de la Compagnie ». — § 2. U admission dans la Société. — § 3^ Exclusivisme spirituel. — § 4. U habit des Jésuites. — § 5. L exemption du chœur.

Celui qui connaît les Règles des divers Instituts reli- .éieux, de quelques-uns du moins, et qui vient à lire les Constitutions de la Compagnie, ne peut moins faire que de s'étonner du contraste qu'il découvre entre les unes et Jes autres.

Les Règles des autres Ordres sont généralement fort -courtes; certaines se réduisent à quelques pages. Celles de la Compagnie sont innombrables; elles forment un 4ros volume.

Les premières, généralement parlant, consistent en •qiielques Conseils évangéliques particuliers dont la pratique constitue essentiellement l'esprit qui doit animer «le corps de l'Institut; elles ne traitent de la partie extérieure ou matérielle de la discipline, ou du gouvernepient, qu'en passant et comme d'une chose fort secondaire. C'est le contraire qui se produit pour la Compainie : la partie qui traite des Conseils évangéliques dans les Constitutions n'y occupe que le second rang; le prin- •cipâl est pour elles le régime, les relations des individus entre eux et avec la suprême autorité.

Les autres Règles, enfin, s'expriment sous une forme -claire, distincte, qui ne laisse place à aucun doute ni à .aucune équivoque. Dans les Constitutions y cette pleine lumière est rare ; tout reste en l'air, indécis, livré au bon

plaisir du Supérieur, en dépit de la multiplicité des règlements de détail. Aussi à peine y a-t-il une Constitution qui n'ait eu besoin de sa De'c/arfliTon correspondante; rarement cette Déclaration elle-même remplit le but qu'elle semblait viser, et très souvent elle laisse dansle même doute ce qu'elle cherchait à éclaircir.

La comparaison est instructive. Elle éveille l'attention du lecteur et l'avertit au premier coup d'œil qu'il a, entre les mains, un Code reliéieux rare et assez étrange.

La (c gloire de Dieu » et le « bien de la Compagnie »

Comme nous l'avons vu, une des choses qui frapperont d'abord, c'est la fréquente répétition des formules <c à la gloire de Dieu », ce à la plus grande gloire de Dieu », ce le service de Dieu », accolées à celles-ci « le bien de la Compagnie », ce le plus grand bien de la Compagnie ». A peine est-il une page où ne revienne l'une ou l'autre de' ces expressions, souvent les deux à la fois. Et, l'on se le^ rappelle, le P. Lancicio a compté (1) que ce ces expressions à la plus grande gloire de Dieu, pour le plus grand service de notre Dieu et Créateur, se trouvent jusqu'à 242 fois dans les Constitutions d'Ignace ». Le ce bien de la Compagnie », le ce plus grand .bien de la Compagnie » doit y revenir à peu près à nombre égal : car les deux formules vont la plupart du temps de pair, comme si dans l'esprit de l'auteur elles étaient inséparables.

Or, il faut ajouter au sujet de cette devise <k à la plus grande gloire de Dieu » que cette manière de parler, aujourd'hui reçue et ordinaire, ne laissa pas d'être l'objet des plus vives protestations, comme s'il se fût agi d'une nouveauté introduite par la Compagnie dans le langage chrétien.

Moines ou laïcs, dit un auteur (2), clercs ou évêques, FEglise catholique s'était bornée jusque-là à chercher la gloire de Dieu,

(1) Hermann Muller, Les origines de la Compagnie de Jésusi p. ISO'.

(2) Idem, ibid. p. 136.

CARACTERES SPÉCIFIQUES

le règne de Dieu et sa justice, selon les expressions très simples consacrées par TEvangile. Le Christ lui-même, — c'était Vohjection des adversaires des Jésuites, — le Christ, venu en ce monde pour procurer la gloire du Père, n'avait pas distingué entre la plus grande gloire et la plus petite ; d'où venait donc cette nouvelle classification ? Y aurait-il désormais deux gloires ? L'une moyenne et commune, que l'ensemble des chrétiens rendrait à Dieu ; l'autre singulière et magnifique, que lui procurerait la Compagnie de Jésus ?

— Querelle de mots,sans doute ! conclut cet auteur; mais querelle qui, si elle trahit chez les adversaires de la Société une antipathie ergoteuse, révèle aussi chez les membres de la Compagnie la tendance perpétuelle à se départir de la langue commune, telle que l'avait fixée la tradition catholique.

Ce qu'il y a au reste de plus grave en cette affaire, ce n'est pas que la Compagnie cherche la plus grande gloire de Dieu, mais que cette gloire coïncide si étroitement avec le plus grand bien de la Compagnie, à tel point que ridentification en apparaisse volontairement si étroite. Cette prétention choque inévitablement l'esprit; et il nous Jaut bien y insister ici, au risque de nous répéter un peu, pour une précision nouvelle. Ce ne sera, au reste, que l'affaire de quelques lignes.

La première fois donc que cette devise apparaît, d'une manière assez confuse et détournée encore, c'est, avonsnous dit, dans la « Formule » de la Bulle de Paul III :

Celui qui désire s'enrôler dans notre Compagnie sous l'étendard de la Croix,... devra avoir tous les jours en vue, en premier lieu Dieu, puis ce plan de vie qui est un certain chemin pour arriver à Lui.

Et ce « plan de vie » signifie déjà la Compagnie elle-même, en même temps qu'il résume l'Institut et la profession qu'on en fera.

Far contre, dans les Constitutions, les noms qui désignent la Compagnie sont abondamment variés et multiformes.

La Compagnie, disent-elles (1), pour prendre le, mot en géné- (1) Constit., p. V, c. I, n» 1, decl. A.

Societas, ut ejus nomen latissime accipitur, omnes éos, qui sub obedientia Priepositi Generalis^vivunt, etiam Novitios ; et quicumque, cûm propositum vivendi et moriendi in Societate habeant, in Probationibus

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rai, comprend tous ceux qui vivent sous l'obédience de son Pré* posé Général ; même les novices et ceux qui, voulant vivre et mourir dans la Société, subissent la probation en vue d'y être admis à n'importe quel titre. Dans un second sens moins large, la Compagnie se compose, non seulement des profès et des Coadjuteurs formés, mais encore des Ecoliers approuvés, car i c'est de ces trois sortes de parties ou de membres qu'est formé | le corps de la Compagnie. Dans le troisième sens, à proprement parler, il s'agit seulement des profès et des Coadjuteurs formés : et c'est en ce sens-là que les Scolastiques promettent d'entrer dans la Compagnie, c'est-à-dire de devenir profès ou coadjuteuis formés. Le quatrième sens, enfin, et le plus étroit de ce nom de Compagnie concerne les seuls profès.. non pas que le corps de la Compagnie ne comporte pas d'autres membres, mais parce que les profès en sont les membres principaux et qu'ils ont seuls, comme on le verra plus loin, voix active et passive à l'élection du Général.

Quatre sens pour un seul nom ! On devine par là de combien d'ambiguités et d'équivoques ce point de départ est la source. Encore ne sont-ce pas toutes les acceptions que peut prendre le nom de la Compagnie. Il en est une autre d'une importance plus considérable encore, qu'offre parfois le texte même des Constitutions, à savoir, l'ensemble de ceux qui y exercent le pouvoir, c'est-à-dire, le Préposé Général, les Provinciaux, les Supérieurs.

Mais qu'on le prenne de l'une ou l'autre de ces quatre ou cinq manières, peut-on croire à ce point synonymes ou connexes ces deux noms Dieu et la Compagnie ? Peuton placer sur la même ligne la (c gloire de Dieu » et le « bien de la Compagnie » ? Evidemment non.

C'est une manière de parler commune que de réunir ou d'égaler Dieu et la sainte Eglise. Rien n'est plus cor-

versantur, ut in eam ad aliquem ex aliis gradibus, de quibus dicetur, admittantur, complectitur.

Secundo modo, qui minus latè patet, Societas cum Professis et Coadjutoribus formatis, etiam Scholasticos approbatos continet. Ex his enim tribus partibus, seu membris, Societatis corpus constat.

Tertio modo, et magis proprio, Professos, et Coadjutores formatos duntaxat continet : et sic accipiendus est in Societatem ingressus, quem Scholastici promittunt ; scilicet, ut inter Professos, vel Coadjutores formatos illius numerentur.

Quarta hujus nominis Societatis acceptio, et maximè propria, Professos dumtaxat continet : non quod ejus corpus alia membra non habeat, sed quod hi sint in Societate prœcipui, et ex quibus aliqui,ut inferius dicetur, suffragium activum et passivum habent in electione Praepositi Generalis, etc..

CARACTERES SPÉCIFIQUES

rect. Car l'Eglise est la représentante de Dieu sur la terre, l'organe de sa parole, l'administratrice de ses grâces. Mais (c Dieu et la Compagnie », quelle relation essentielle, unique, y a-t-il entre ces deux termes ? Qu'a donc à voir, transcendantalement parlant, la gloire de Dieu, la plus grande gloire de Dieu, avec le bien de la Compagnie ?

L'admission dans la Société.

Voilà le premier des doutes qui assiègent l'esprit quand on jette les yeux sur les Constitutions pour les comparer aux Règles des autres Ordres. Mais ce motif d'incjertitude ou de méfiance pour l'étranger, n'en est pas un pour l'adepte. Telle est, en effet, l'éducation morale qu'il reçoit, tel l'enchaînement ou la teneur des idées auxquelles il s'accoutume dès les premiers jours de son affiliation, que ce qui paraît le plus extraordinaire aux autres lui semble, à lui, tout simple et tout naturel.

Formation très particulière ! Pour nous en rendre compte, suivons le Jésuite pas à pas, afin de voir comment vont se créant et s'échafaudant ses convictions et finalement sa façon générale de voir le monde et la vie.

En premier lieu, la condition essentielle pour être admis dans la Compagnie, c'est d'être affectionné à l'Institut. Les Constitutions requièrent cette disposition, aussi bien pour être reçu parmi les Scolastiques que pour prendre rang parmi les Coadjuteurs (1).

Une fois le candidat incorporé dans la Compagnie, un des points sur lesquels doit s'exercer surtout la vigilance des Supérieurs, c'est s'il persévère; c'est-à-dire si croissent ou diminuent en lui l'amour de sa vocation, l'afïection à « nuestras cosas », comme il est répété mille fois dans les documents primitifs,

A cet effet, dans le compte de conscience qu'il doit rendre tous les six mois, ou même chaque fois que le Supérieur le juge à propos, « avec grande humilité, pureté

(1) Constit. p. I, c. II, n° 8. — Id. p. I, c. II, 2.

€t charité, sans rien cacher de ce qui offense le Seigneur », le Jésuite répondra aux points suivants (1) :

Que pense-t-il de T Institut et des moyens dont use la Compagnie pour atteindre sa fin ? S'il a formé des jugements délibérés contre les Constitutions, contre telle ou telle règle ou tel ordre du Supérieur, ou s'il a disputé à rencontre ? S'il vit content au sujet de sa vocation ?

A ces questions, il doit répondre selon ce qu'il pense devant Dieu, en conscience.

Car, dès les premières années de la Compagnie, s'imposait le règlement rédigé par le P. Nadal :

^La" règle qui consiste à rendre compte de sa conscience tous" les six mois n'oblige pas à révéler les péchés mortels déjà confessés, au point qu'on pèche mortellement en ne le faisant pas; mais c'est une obligation de les dire pour observer l'Institut, et on est obligé de répondre la vérité, sous peine de péché mortel, si celui qui reçoit le compte de conscience interroge (2).

Au surplus, il faut tenir compte que « parmi les cas réservés, figure n'importe quelle pensée contre la Compagnie ou contre le Supérieur, ou contre la vocation ». Cas réservé au Supérieur, de telle sorte que lui seul peut en absoudre. Tant les maîtres de la Compagnie, jusque dans le secret des pensées, tiennent à maintenir intacts l'estime et l'attachement à la Société.

Tous, grands et petits. Supérieurs et sujets, doivent à ses affaires, à sa cause, cette flamme d'enthousiasme; les Constitutions l'exigent; et il est un des membres entre tous de qui elles la réclament d'une façon toute particulière. C'est le Préposé général. Elles disent de lui qu'il lui peut manquer certaines qualités; mais ce qui ne doit pas lui faire défaut, c'est V « amour de la Compagnie », « prêt à recevoir, au besoin, la mort pour le bien de la Compagnie, au service de Jésus-Christ Notre Seigne ir Dieu » (3).

Et cet attachement à la Compagnie, de la part de ses

(1) La instrucción para dar cuenta de la conciencia según el uso delà

Compañía, dans les Règles de la Compagnie.

(2) Epist. P. Nadal, t. I, p. 562. - ■

(3) Constit., p. IX, c. II, n» 10 — Id. Constit., p. IX. c. I, n» 5. - Paratissimus, cùm opus esset, ad mortem pro Societatis bono. In obsequium Jesu Christ! Dei ac Domini nostri, subeundam.

CARACTÈRES SPÉCIFIQUES

membres, ne doit pas être un sentiment affectueux, ^nn$ plus, mais vif, extérieur, actif, tel que le sujet accomplisse fidèlement et loyalement l'ofïice que la Compagnie lui a confié, ce persuadé que la servir, c'est servir son Créateur et Seigneur, faisant tout pour son divin amour et par respect pour lui » )(1).

Four le bien de la Compagnie, chacun doit faire également le sacrifice de sa renommée et de son honneur, se rejouir de ce que « toutes les erreurs, les fautes et quoi que ce soit qu'on pourra remarquer en lui, tout soU révélé aux. Supérieurs, par n/importe quelle personne qui en sera informée en dehors de la confession » (2).

Pour le bien de la Compagnie, chacun doit soumettre son jugement en matière de doctrine à celui de la Société. Les Constitutions sont formelles sur ce point :

S'il s'en trouve qui aient professé des doctrines qui s'écartent du sentiment commun de TEglise et des Docteurs, ils devront se soumettre à la décision de la Compagnie (3).

Ce qui s'étend même aux opinions libres et défenda^ bles : car les Constitutions disent encore (4) :

Pour ceux^cjui font leurs études, il est bon d'arriver à ce que tous suivent communément une doctrine, qui sera élaborée par la Compagnie comme étant la meilleure et convenant le mieux aux Nôtres. Quant è celui qui est déjà sorti de page, il doit prendre garde que la diversité ne nuise à l'union de la charité et s'ac-

(1) Examen, c. V, n» 8.

Sibi persuadendo, quôd dum ei inservit, Creatori ac Domino suo (pro cujus amore et debita reverentia omnia facit) inservit.

(2) Examen, c. V n° 8.

...Interrogetur, an contentus sit futurus, ut omnes errores, et defectus ipsius, et res qusecumque, quae notatse in' eo] et ob'Servatse fuerint, Superioribus per quemvis, qui extra [Confessionem eas acceperit, manifestentur.

(3) Consiit., p. VIII, c. I, n° 8, decl. K.

Cum iis, qui adhuc litteris operam non dederint, curandum est, ut omnes (ùt plurimùm) eamdem doctrinan!, quse in Societate fuerit electa, ùt melior et convenientior Nostris, sequantur. Qui autem studiorum cursum jam peregerit, advertat, nè opinionum diversitas conjunction charitatis noceat : et quoad ejus fieri poterit, doctrinse in Societate conimuniori se accommodet.

(4) Consta., p. m, c. I, no 18, decl. O.

Et si quis aliquid sen tiret, quod discreparet ab eo, quod Ecclesia ^t €]us Doctores communiter sentiunt, suum sensum definitioni ipsius Societatis débet subjicere.

LES CONSTITUTIONS

commoder autant que faire se pourra à la doctrine généralement suivie dans la Compagnie.

Exclusivisme spirituel.

Bien plus, pour le bien de la Compagnie, le Jésuite devra renoncer à la lecture de certaines œuvres de doctrine mystique, où il pourrait trouver un utile aliment spirituel, mais sur lesquelles, comme en tout le reste, il s'en rapportera d'abord au jugement de la Société.

Rappelons à ce sujet une ordonnance du P. Général Everard Mercurian (1) :

Qu'on ne permette pas aux Nôtres la lecture des livres spirituels qui ne s'ajustent pas bien à notre Institut, comme sont ceux de Tauler, Ruysbroclc, Henri de Suso, Le Roseto, Henri Herz (Herph), VArt de servir Dieu, Raymond Lulle, les Œuvre de Sainte Gertrude, de Sainte Mech tilde, et autres du même genre. Qu'aucun de ces livres n'entre dans nos Collèges, sinon avec la permission du Père Provincial. '

Le statut fondamental de l'Institut avait du reste réálé déjà (2) :

Les éciivains spirituels qui, bien qu'apparemment pieux, ne s'accommodent pas bien avec notre Institut, comme sont Tauler, Ruysbrock, Harphius et autres du même genre, ne doivent pas être permis en général et sans choix.

Mais Ife plus curieux, dans cette prohibition, c'est que ces auteurs, — mis à l'Index de la Compagnie, quand une fois celle-ci se fut affermie et affirmée, — avaient paru d'abord du goût des premiers Jésuites. Ainsi, Tauler fut imprimé par le B. Pierre Canisius, à Cologne, en 1543 et fut certainement le premier livre édité par la Compagnie. Les Pères Chartreux de Cologne, dans une pensée d'hommage à Saint Ignace, lui dédièrent une édition de Herph en 1553. D'autres indices encore montrent que ces auteurs avaient d'abord été très lus et très suivis. A quoi tient donc cette volte-face ?

(1) Friedrich, Beiirage zur Geschîehte des Jesuiten ordens, p. 47.

(2) ConstiL, p. VII, n° 20.

CARACTERES SPÉCIFIQUES

En tout cas, c'est à l'attitude nouvelle des Pères de la Compagnie, à Tégard des écrivains bannis par le P. Mercurian, qu'il faut attribuer Toubli où sont tombées des œuvres comme VArt de servir Dieu, tant loué par Sainte Thérèse, le livre VAmant et rAimé, de Raymond Lulle. et les chefs d'œuvre des mystiques allemands. Mais, comme il y a une tendance générale à Pheure actuelle, à réhabiliter ces mystiques, il ne faudrait pas s'étonner de voir bientôt les Jésuites ne se souvenir plus que de leurs complaisances premières.

Tout bon Jésuite doit éviter, en attendant, la lecture des livres, soit de spiritualité, soit d'histoire, concernant les autres Ordres religieux ou émanés d'eux, dont la lecture pourrait attiédir en lui l'amour exclusif de sa Compagnie. Ainsi, semble-t-il, pensait Saint Ignace.

Et il n'est pas hors de propos de citer encore à ce sujet un passage du P. Louis Gonzalez de la Cámara i

^ Les premiers Pères s'aidèrent beaucoup de la lecture des histoires des autres Religions, tant pour leur propre édification et par désir de la perfectior que pour renseignement du prochain. De même, au début, dans cette Province, les frères progressèrent, par sainte émulation, grâce à de semblables lectures ; et pas un n'y trouva une occasion d'être tenté contre sa vocation. Bien au contraire, la lecture de ces Vies de Saints et de ces histoires d'autres Ordres monastiques ayant été restreinte par la suite dans cette même Province. Dieu Notre Seigneur permit que, peu de mois après, deux personnes très notables sortissent de la Compagnie pour se faire moines (1).

Preuve- évidente, que la tactique d'exclusivisme employée par la Compagnie n'a pas toujours porté les fruits qu'elle en attendait; et c'est un cas fréquent dans son histoire.

Mais quoi ! Plus d'ouvrages des Saints Pères, plus aucune de ces œuvres maîtresses de l'antiquité chrétienne, plus rien de tous ces grands témoins les plus authentiques de la tradition religieuse ! Tout doit céder à la lecture des séuls auteurs de la Compagnie, en particulier à celle des Règles et des Constitutions ! On pourrait douter d'un ostracisme aussi rigoureux. Malheureusement c'est le P. François Sacchini qui le consigne, dans son Histoire générale de la Compagnie (2) :

(1) Memoriale P. Consaivii, p. 370.

(2) Historia Soc. Jesu, p. V, p. 8.

LES CONSTITUTIONS

Le p. Claude Aquaviva ayant, à Foccasion de rélection du R. P. Everard Mercurian comme Préposé Général, prêché un sermon rempli de textes des Saints Pères, le P. Nadal, le fit venir et lui dit : « Laissez ces auteurs; votre livre, ce doit être Î3S Constitutions ! »

Tout cela paraîtra ridicule ou odieux, sans doute, à des esprits du dehors; mais, encore une fois, ceux du dedans n'y verront rien que de très légitime et de tout simple : c'est pour eux la mise en pratique de la a formule » soumise à Paul III.

Celui qui entre dans la Compagnie n'a-t-il pas promis de n'avoir plus devant les yeux que Dieu d'abord, puis ce « plan de vie », qui sera ce lie chemin » qui mène à Dieu ? Ne doit-il pas se tenir à part, par conséquent, très lüin de tout ce qui pourrait le détourner de cette considération ou de cette vision absorbante, unique ? N'est-ce pas ce qu'exigent au surplus de lui l'amour de la Compagnie, le (c bien de la Compagnie », 1' « esprit de la Compagnie » ?

Cet esprit d'isolement, cette ambition de former un monde à soi seul, de ne plus voir ici-bas que ce Dieu et la Société », qui dès les premiers jours anima, exalta les fondateurs, s'est trahi au dehors par des manifestations trop claires et sans ambages.

Le F. Ribadeneira écrit :

Tout le désir de notre Père était que le monde connût que nous n'étions pas des moines, mais des clercs réguliers (1).

Et le P. Gonzalez de la Cámara (2) :

Le Père chapitra (3) parce que nous priions îu jardin, se plaignant que nous y chantions. Et il ne nous reprochait pas par là de prier, mais il craignait que nous n'eussions donné à croire que nous chantions (roffice) comme les moines.

Dans une autre occasion, ayant entendu dire que ceux des Jésuites qui parcouraient les rues de Rome en deman-

(1) Monumenia Ignatiana, t. I, p. 426.

(2) Memoriale, n° 373.

(3) Chapitrer, mot à mot donner un chapeau. C'est une expression particulière à la Compagnie ; elle signifie, dans ce langage spécial, faire une vigoureuse réprimande. Cette cérémonie est ordinairement publique et se passe durant les repas au réfectoire.

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dant l'aumône pour la maison professe usaient, au cours de leur quête, des mêmes formules de sollicitation et de remerciement que les autres religieux mendiants, il leur interdit de se servir dorénavant de termes semblables. Gonzalez de la Cámara (1) raconte en efïet

Nous partions en quête avec notre sac par les rues de Rome, frappant aux portes ef criant à chacune d'elles à aussi haute voix que possible, afin d'être entendu dans toute une maison de trois ou quatre chambres :

— Faites-moi Faumône, pour l'amour de Dieu, pour la Compagnie de Jésus.

Mais cette manière de quêter, commune à tous les^eligieux, n'agréa pas à Saint Ignace : aussi dut-on la laisser.

On se souvient enfin qu'un prêtre, ayant^ vanté à un novice les vertus d'un certain Frère Jean Tejeda, francis- cain. Saint Ignace lui fit. une rude semonce, lui disant: — A quoi bon aller chercher dans les Religions à côté ? N'avons-nous par de saints dans la Compagnie (2) ?

C'est du même esprit que procède encore l'interdiction absolue de recevoir dans la Compagnie quiconque aurait porté, ne fût-ce qu'un jour, l'habit d'une autre Religion. Nous avons vu comment, plus tard, ce motif d'exclusion était entré dans les Constitutions comme chose essentielle, et comment il fait partie, aujourd'hui en« core, de l'Examen à titre de barrage, défendant l'entrée de la Société (3).

Le P. Gonzalez de la Cámara, dans son Mémorial, traite des motifs qui ont poussé Saint Ignace à formuler cet empêchement (4) :

Le Père me dit qu'il avait eu deux raisons, pour établir cet empêchement : l'une, c'est que ces (transfuges) étaient accou-

(1) Memortale P. Consaîvii, n° 253.

(2) Monumenta Ignatiana, t. I, 365.

(3) Examen, c. II, n" 3.

Tertius (casus) est, habitum sumpsisse alicujus Religionis Fratrum vel Clericorum ; vitam aliquamdiu in Obedientia cum eis agendo, sive emissâ, sive non emissâ Professione ; vel Eremitam cum vestibus monachalîbus fuisse.

Id. Consta., p. I, c. II, n» 5, decl. E.

(4) Memoriale, n° 155.

LES CONSTITUTIONS

tumés à d'autres rites et cérémonies et qu'il serait malaisé de les réduire à nos façons de faire ; la seconde, c'était Tinconstance.

Et, sur ce sujet de Tinconstance, il est dit dans VExamen, chapitre II, Déclaration C du n"* 6 :

PaieiUement que personne ne soit reçu malgré le troisième (empêchement), car il nous semble en Notre Seigneur que tout bon chrétien doit demeurer ferme dans sa première vocation, principalement lorsque celle-ci est si sainte, qu'on a quitté le siècle et qu'on s'est voué tout entier au plus grand service et à la plus grande gloire de son Créateur et Seigneur.

Or, le peu de valeur de ces raisons saute aux yeux.

Au noviciat, tel ou tel entre pour faire l'essai de ce genre de vie. Comment, si, après avoir revêtu ThabU, il reconnaît que Dieu ne l'appelait pas à cet état, peut-il être tenu pour inconstant ou infidèle à sa vocation ?

D'autre part, à quels rites ou à quelles cérémonies peut bien être asservi, par l'habitude, tel autre qui n'a fait que passer un jour ou deux dans une communauté ?

Ces prétextes sont si vains que l'Institut lui-même en arrive à l'avouer. Car, dans leur seconde partie, chapitre IV, les Constitutions, traitant de ceux qu'il faut congédier de la Compagnie, disent :

Pour ceux qui s'en vont sans permission, si on les tenait pour peu aptes à la Compagnie, i^ ne sera pas nécessaire de faire diligence pour les y faire entrer ; mais au contraire qu'on leur facilite l'accès d'un autre Institut, où ils pourront servir Dieu Notre Seigneur, les relevant de leurs vœux afin qu'ils agissent sans scrupules.

Et la Déclaration D ajoute sur ce point :

Quant à ceux qui sortent de la Compagnie, quoiqu'on les jugeât dignes d'y entrer, il nous semble de même, s'ils entrent dans une autre Religion et y prennent l'habit, qu'on ne doive pas leur faire procès ni s'efforcer de les ramener à nous. Avant leur prise d'habit, on pourra seulement user de la diligence que dictera une charité ordonnée et discrète pour les amener où on jugera bon en Notre-Seigneur, que d'abord ils ont à servir.

Far où l'on voit : P, qu'avoir appartenu à la Compagnie, revêtu son habit et même prononcé ses vœux n'^empêche pas celui qui en sort d'être apte à embrasser un

CARACTÈRES SP3ÉCIFIQUES

-autre Ordre, d'y être appelé peut-être par une véritable vocation; 2°, qu'une fois sorti de la Compagnie, tant que le fugitif n'a pas pris l'habit ailleurs, il est encore recevable et que cette fugue elle-même n'a pas irrémédiablement brisé sa vocation; S'', mais que s'il a pris l'habit, cérémonie purement extérieure cependant, c'en est fait; le voilà inhabilité pour jamais à rentrer dans la Société, comme si l'habit par dessus tout faisait le moine, et la vocation, et le reste.

Tout dépend d'abord, dans l'esprit des Constitutions, d'une question de vêture.

Uhahit des Jésuites.

Et, à ce propos, deux mots encore au sujet de l'habit même de la Compagnie.

Un point très grave, essentiel, dans l'Institut, est de ne point revêtir d'habit religieux proprement dit, mais celui des clercs de vie honorable dans le pays oià ils demeurent:

Que (la Compagnie), dit le P. Ribadeneira. s'efforce d'y faire voir l'honnêteté, la modestie et la'pauvreté qui'conviennent à des religieux (1).

Et le P. Gonzalez de la Cámara (2) :

Je demandai au Père pour quelle raison il n'avait pas fixé pour nous d'habit.

— Au début, me répondit-il, je voyageai en pénitent et portai différents costumes ; les juges m'ordonnèrent de porter l'habit ordinaire et commun, et j'ai gardé de là cette dévotion,. Puisqu'on le veut ainsi, ainsi fais-je : car l'habit importe peu.

D'après le procès intenté à Saint Ignace à Alcalá et dont nous publierons, dans une autre partie de cet ouvrage, de larges extraits, il y a loin de la version qu'on prête ici à Saint Ignace à la réalité des faits, touchant cette question du vêtement; mais peut-être Saint Ignace lui-même aura-t-il oublié la vérité...

(1) Vida de San Ignacio, lib. IH. e. I.

(2) Memoriale P. Consalvii de S. Ignaiio, 136.

LES CONSTITUTIONS

Nous avons reproduit du reste, au chapitre précédent, les dispositions prises par les PP. Ignace et Coduri, au sujet de l'habit des Jésuites en général. Telle fut donc à peu près leur pratique, dès les origines, et nous n'avons rien de particulier à noter à cet égard, sinon que les Constitutions, comme il fallait s'y attendre, donnent au Préposé général, pour cette règle, comme pour les aliments, le sommeil, etc.. faculté de dispenser « si, en certaines occurrences ou certaines nécessités, quelqu'un doit revêtir des costumes plus riches, quoique honnêtes (1) ».

Or, un des motifs pour lesquels les Ordres religieux ont, presque tous, déterminé la forme et la qualité propre de leur habit est justement de prévenir cette exception et les abus qui nécessairement en découlent

Nous ignorons si, du temps de Saint Ignace, certains de ces excès apparurent. On pourrait le préjuger d'après ce fragment de lettre écrite par le P. André Gonzalez ^ Saint Ignace, en date d'Avila, le 12 octobre 1554 (2) :

Un religieux franciscain, prêchant dan- leur église, a dit que Saint François était un bon religieux, et non comme ceux d'aujourd'hui, qui vont avec de bons manteaux de drap [in, des chemises et des chaussures lacées ; qui ne demandent pas l'aumône, mais vivent de leurs rer tes ; et que de deux choses Fune : ou que, sous cette sainteté, plût à Uieu qu'il n'y eût pas le démon, ou qu'ainsi n'avaient pas commencé nos Pères.

La parfaite conformité de costume entre les Jésuites et le clergé de bonne tenue, ou ne fut du reste jamais bien parfaite, ou tarda du moins à l'être, d'après quelques menus faits qui sont parvenus jusqu'à nous.

Certainement l'habit de Saint Ignace, que nous décrivent tous les historiens, n'était pas exactement celui dont usait alors le clergé correct de Rome; et, par la suite des temps, la n^ode évoluant d'un côté chez les uns et au rebours chez les autres, Técart se fit plus sensible encore.

Mais, au surplus, c'est sur un autre point que la divergence est devenue notable et volontaire.

Les Constitutions ordonnënt que, pour certaines fonc-

(1) Consta., p. VI, c. II, no 15, decl. M.

Nec etiam (répugnât), si in occurenti aliqua occasiane, vel necessitate quis vestibus melioribus, honestis tamen, indueretur.

(2) Epîstolse mi tœ, c. IV, p. 393.

CARACTERES SPÉCIFIQUES

tions ecclésiastiques, à Téglise, les Jésuites usent du surplis (1). Le Canon 13 de la première Congrégation générale en prescrit encore Tusage pour la prédication, les processions, etc.. afin, dit la Congrégation, de suivre en ceci l'usage général du clergé. Saint François Xavier usait du surplis (2), et nullement du rochet dont les peintres se sont plu à le revêtir. Mais aujourd'hui les Jésuites en sont plu à le revêtir. Mais aujourd'hui les Jésuites eu masse, en dépit de l'usage, de la liturgie, etc.. usent du Pourquoi ? *

L'exemption du chœur.

Plus grave enfin est une exemption qui différencie absolument la Compagnie, dès Torigine, de toutes les autres institutions religieuses : c'est à savoir l'absence de tout acte religieux en commun, et notamment la dispense de l'oiïice au chœur.

Les autres fondateurs d'Ordre en général avaient donné comme fin principale à leur Institut le culte de Dieu, non seulement individuel, mais en corps. Dans ce service divin, en commun, solennel, ils voyaient, en plus d'un symbole de la communion des Saints célébrée par l'Eglise, la manifestation publique de la consécration de leur société à l'honneur de la Divinité, un moyen très efficace de sanctification propre, en même temps que le beau nœud qui les unissait tous en Notre Seigneur, devant le trône de la suprême Majesté.

Cette consécration sociale, bien mutuel aux pieds de Dieu et instrument d'édification personnelle, n'existe pas dans la Compagnie.

Ceux qui forment proprement la Compagnie (nous parlons du temps de Saint Ignace), les proies, n'ont ni réunions, ni prières, ni aucun acte religieux obligé, ni en

(1) ConsL. p. VI, c. III, n° 4, Decl. B.

(2) Monumenia Xa eriana, t. I, p. 194.

LES CONSTITUTIONS

commun, ni même en particulier, sauf les devoirs indispensables auxquels ils sont astreints comme catholiques et comme prêtres.

A ceux qui sont soumis à la probation, aux scolastiques, aux coadjuteurs, on indique certaines pratiques pieuses à remplir avec une certaine rééularité : par exemple, entendre la Messe, réciter les Heures, se confesser^ etc.. Pour les profès, rien de tel, ni en privé, ni en public. Pas d'oraison quotidienne, pas de prières spéciales, pas de retraites spirituelles ; bref aucun* des moyens que TEélise a considérés de tout temps comme nécessaires à la vie des âmes.

Au temps de Saint Ignace, cet éloignement de la prière commune en était arrivé au point que les Compagnons ne célébraient pas même ensemble les Offices de la Semaine sainte; mais plus tard il fallut revenir sur cet excès choquant, et même on fit mention de ce détail dans les Constitutions.

Sans doute, comme clercs, les profès étaient tenus à réciter le Bréviaire. Ils adoptèrent à cet effet TOffice romain, comme étant le moins long de tous; et nous verrons comment Melchior Cano leur en fit grief. Mais ils avaient licence de l'Autorité apostolique.

Four le reste, les Constitutions laissent tout au bon plaisir individuel : ce qui ne peut manquer de paraître étrange. Et plus étrange encore est la raison qui s'efEorce de légitimer cette façon de faire (1) :

Gomme, d'après le temps et les probations exigées poui'être (1) ConstiL, p. VI, c. III, n» 1.

Quoniam habitâ ratione temporîs, ac approbationis vitse, quse expectatur, ut aliqui ad Professionem, vel in Coadjutores formatos in Societate admittantur, tanquam certum ducitur, eos viros spirituales futuros, et qui sic in via Ghristi Domini Nostri profecerint, ut per eam currere possint, quantum corporis valetudo, et extern se occupation es charitatis atque Obedientife permittent ; non videtur in iis, quse ad orationem> meditationem, et studium pertinent, ùt nec in corporali exercitatione jejuniorum, vigiliarum, aut aliarura rerum ad austeritatem, vel corporis castigationem spectantium, ulla regula eis prsescribenda, nisi quam discreta charitas unicuique dictaverit : dum tamen semper Confessarius consulatur, et ubi dubium acciderit, quid conveniat, res ad Superiorem referatur. Hoc 'tamen dice tur in universum, esse quidem animadvertendum, nè nimius huiusmodi rerum usus tantopere vires corporis debilitet, tantumque temporis eos distineat, ut deinde spiritual! proximorum auxilio, juxta Nostri Instituti rationem non sufficiant l nec contrà tanta in illis sit relaxatio, ut fervore spiritûs refrigescente^ humani ac inferiores affectus incalescant.

CARACTÈRES SPÉCIFIQUES

admis à la profession, et même comme Goadjuteur formé, on suppose que ceux qui sont reçus dans la Compagnie sont des personnes spirituelles exercées à courir dans la vie du Christ Notre Seigneur, quand leurs aptitudes corporelles et leurs occupations extérieures de charité et d'obéissance le pei mettent, il ne nous semble pas devoir leur donner d'autre règle que celleci en ce qui touche Toraison, la méditation et l'étude, pas plus qu'en la pratique des jeûnes, veilles, austérités et autres pénitences : qu'ils suivent le mouvement discret de leur charité, informant toujours de leurs démarches leur confesseur, et, s'il y a doute sur la conduite à tenir, le Supérieur. Nous avertirons seulement en général de prendre garde que d'une part l'usage excessif dej ces^ austérités ne débilite^ pas trop les forces corporelles ni n'occupe le temps] réservé à secourir spirituellement le prochain, d'après notre Institut, et d'autre part, qu'on ne se relâche pas tellement de ces pratiques que se refroidisse l'esprit et que se rallument les passions humaines 'et basses.

La rédaction de ce paragraphe a soulevé des protestations.

On suppose donc, premièrement, que les profès et coadjuteurs formés sont tous des « spirituels » et des parfaits. C'est une assertion toute gratuite. Il y a manifestement de tout dans la Compagnie comme ailleurs, de saintes gens et d'autres qui laissent à désirer, le grain de froment, la paille et Tivraie. La plupart ont passé par des épreuves et des travaux méritoires, mais qui ne les préparent pas non plus à être abandonnés sans guide' au seuil de la spiritualité pure, comme si on les supposait con^ iirmés en grâce à l'instar des Apôtres.

Les^ Constitutions supposent ici un état de la nature humaine bien plutôt idéal ou désirable que réel et positif, même depuis l'apparition de l'Institut. Et sans doute, la vie religieuse telle que l'ont rêvée les législateurs de la Compagnie est réservée à un tout petit nombre d'élus. Saint Ignace le voulait ainsi :

Qu'on n'admette pas à la profession un grand nombre de personnes, mais des personnes bien choisies... afir que se conservent excellemment la vie et la manière de faire de la Compagnie (1).

(1) ConsiiL, p. VIII, c. 1. n« 1.

Ex parte subditorum, juverit, magnam turbam hominum ad Profes- -sionem non admitti ; nec quoscumque, sed Selectos homines, etiam inter Coadjutores formatos, aut Scholasticos retineri... ut bonus status, ac proceden di modus hujus Societatis conservetur.

LES CONSTITUTIONS

Malheureusement cette Constitution si saée n'a pas été observée. Le grand nombre, la foule est entrée dans le sanctuaire. L'antique loi du dénivellement des élites par la gravitation fatale et le poids des masses a joué pour la Compagnie comme partout. Les « spirituels » y ont été d'autant plus rares que se multipliaient les profès. La majorité s'est contentée d'une moyenne qu'elle a contribué à abaisser de toute sa pesanteur. Beaucoup sont restés au-dessous, très bas. S'en remettre en tout dans ces conditions à 1^ discrétion de la charité personnelle, c'est une suprême et téméraire indiscrétion. Le recours même au confesseur et au supérieur peut avoir ses avantages ; mais il a ses limites : -des vues individuelles ne sauraient tenir lieu de règle.

Et c'est ainsi que ce beau feu, sur lequel on faisait fond, tourne bientôt à ce que le P. Bellecio appelait énergiquement amor cuticulae : il fume, il s'éteint. Le flambeau fait place aux tisons des « passions humaines et basses ». Le cœur s'enflamme d'un feu d'enfer. Et des désordres éclatent qui ont plus d'une fois scandalisé Thistoire.

Mais revenons à la question du chœur.

A en croire les écrivains de la Compagnie, l'on dirait que cette dispense dé l'Oiïice en commun est tellement essentielle à l'Institut, que si 4e fardeau de l'obligation commune lui était imposé, toute la Société croulerait sur cette base ruineuse.

Rien n'est plus faux. La pensée de Saint Ignace sur ce point comme sur d'autres a beaucoup varié.

Dans les notGs sur certaines Consuîfations concernanr l'Institut, en 1541, nous trouvons exprimé ce doute (1) :

Aurons-nous le chœur, dans la mesure où il peut aider et non empêcher les prédications et les confessions, comme pourraient être les vêpres récitées avant les instructions et sermons de Taprès-midi, les dimanches et les fêtes, et au temps dès ténèbres?

A cette demande, il est répondu : — — Affirmative.

(1) Appendix VII, Capita quœdam, etc.. 14.

CARACTERES SPÉCIFIQUES

Ainsi pensaient alors les fondateurs; mais dans les Constitutions , tout est changé :

Si, en certaines Maisons ou Collèges, on juge que cela convienne, au moment du sermon ou de l'instruction de F aprèsmidi, pour occuper le peuple en attendant, on pouira dire les vêpres seulement, mais, à Tordinaire, les dimanches et fêtes ^ sans orgue ni plain-chant, sur un ton pieux, suave et simple ; et ceci en tant qu'on jugera que le peuple sera davantage poussé par là à fréquenter les confessions, les sermons, les instructions, plutôt que d'une autre manière. Sur le même ton, on pourrait réciter les ténèbres et faire les cérémonies de la Semaine sainte (1).

Conformément à ces directions, le P. Ribadeneira écrivait donc au début du XVir siècle :

La Compagnie, durant la Semaine sainte, fait les Offices divins ; la nuit de Noel, chante Matines ; les jours de fête, quand il y a sermon, chante les vêpres à Téglise Taprès-midi ; et en beaucoup d'endroits s'est introduit l'usage de chanter la grand messe, le matin, quand il y a sermon (2).

On voit assez par ces textes que la question du chœur, dans la Compagnie, ne se présente pas d'une manière aussi absolue qu'il pourrait paraître." Les offices en commun y dépendent surtout de certaines conditions : Tédifi" cation du peuple, une dévotion spéciale, les moyens auxiliaires à mettre au service des fins principales de l'Institut.

Toutefois cet usage conditionnel, limité, si peu spontané et si peu solennel du chœur montre bien quelles étaient évidemment les tendances de la Compagnie.

Ce qui se passa un peu plus tard, sous le pontificat de Paul IV, en témoigne plus encore. »

Saint Ignace savait qu'avant d être élu Pape, le Car-

(1) Constit..Y). VI, c. III, n» 4 decl. B.

Si in quibusdam Domibus vel GoUegiis sic convenire judicaretur ; eo tempore, quo vesperi prsedicandum, vel legendum est, ad populum detinendum ante hujusmodi Lectiones vel Condones, posset vesperpinum officium tantum dici. Sic etiam ordinariè Dominicis et festis diebus, sinè cantu figurato vel firmo, ùt vocant, sed tono quodam devoto, suavi, et simplici : et id in hune finem ; et quatenus judicaretur, quôd populus ad magis frequentandas Confessiones, Conciones, et Lectiones moveretur, et non aliter. Eodem tono officium. quôd tenebrarum dici «olet, cum suis cseremoniis in hebdómada santa fieri posset.

(2) Tratado en el quai se da razón del Insütulo de la Compañía, c. IV*

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dinal théatin Jean-Pierre Carafía n'était pas très favorable aux agissements de la Compagnie. Il redoutait doncson avènement por el cantar, comme dit le P. Louis- (jonzalez de la Cámara (1), c'est-à-dire qu'on craignait qu'il n'introduisît l'obliéation de réciter l'office au chœur dans la Compagnie. Elevé sur le trône de Pierre, il eut à l'œil les Jésuites, et le vent commença de souffler (( en bourrasque » (2), selon le mot du P. Ribadeneira. Par ordre du Pape, ou peut-être pour prévenir sa volonté, car les textes qui concernent cette affaire sont un peu ambigus, les Jésuites plièrent.

Sous quelle forme ? C'est ce que nous apprend le P. Nadal dans ses Ephémérides (3) :

L'édit de Paul IV nous pressait d'établir le cLœur. Aussi nous essayâmes-nous au chant en particulier ; ensuite, nous^ entreprîmes de chanter au chœur les heures canoniques, à la manière des théatins, comme nous l'avait ordonné le Pape Paul, sans modulation continue, sur un ton de voix uniforme, de sorte que la dernière syllabe seule se détachât. Le chœur se^ tient à la Maison, non au Collège, et ne sera introduit, que je sache, dans aucun autre établissement de la Société.

Le Pape une fois mort, on en revint à l'ancien système. Naturellement !

Comme les occupations que nous assumons pour aider les âmes sont de grande importance, propres à notre Institut et très fréquentes, et d'autre part notre résidence en tel ou tel lieu fort incertiiine, les Nôtres ne s'attacheront pas à l'usage de réciter au chœur les heures canoniques, ni de dire des messes et des offices chantés, car celui qui aura la dévotion de les entendre ne manquera pas de trouver où se satisfaire ; quant aux Nôtres, il est bon qu'ils se consacrent aux fins les plus propres à notre vocation, à la gloire de Dieu Notre Seigneur (4)^

Le P. Gonzalez de la Cámara, dans son Mémorial,,

(1) Memoriale de S. Ignatio, 325.

(2) De actis S.' I;nacio. n» 102.

(3) Epist. P. Nadal, t. II, p. 64.

(4) Constit., p. VI, c. III, n° 4.

Quoniam occupationes, quae ad animarum auxilium assumuntur^ magni momenti sunt, ac nostri Institnti proprise, et valdè fréquentes V cùmque alioqui nostra habitatio tam sit in hoc vel in illo loco incerta *non utentur Nostri choro, ad Horas Canónicas, vel Missas, et alia officias decantanda : quandoquidem illis, quos ad ea audienda devotio moverit, abundé suppétet, ubi sibi ipsis satisfaciant. Per Nostros autem ea trac— tari convenit, quae nostrae vocationis ad Dei gloriam magis sunt propria^

CARACTÈRES SPÉCIFIQUES

raconte qu'un jour, ayant prié Saint lénace de lui donner à nouveau les motifs de cette exemption, le Saint lui répondit (1) :

Je pensai que, si nous n'avions pas le chœur, tout le monde devinerait que nous étions à la disposition de tous quand on nous viendrait chercher pour être utiles aux âmes, et qu'ainsi cela nous serait un éperon pour leur vouloir rendre service.

Il n'est pas nécessaire d'insister pour faire voir le peu de solidité de ces raison».

Celui qui est reçu dans la Compagnie, y entre pour procurer d'abord son propre salut, ensuite celui des autres. Voilà ce que personne n'a le droit de perdre de vue. Sa propre sanctification et, s'il le peut, de pair, celle du prochain : telle est la loi. C'est en ce sens seulement que chacun peut et doit se vouer et se consacrer à l'apostokt. Les Jésuites eux-mêmes doivent s'en persuader, aussi bien que les fidèles qui sollicitent leur ministère.

Or, dans les Constitutions, on a donné une place exagérée à cette action extérieure, comme si elle était la principale que poursuivît l'Institut. Pourtant les occupations charitables peuvent être d'un intérêt aussi pressant qu'il plaira : le plus important pour un religieux est encore sa sanctification personnelle; et l'on devrait par conséquent retrancher au besoin sur les occupations du dehors pour adopter le chœur.

Les confessions, sermons, ministères, même particuliers à la Compagnie, se seraient fort bien conciliés parfois avec la prière en commun pour l'édification du prochain. Car tout ne se borne pas ici-bas à prêcher, confesser, diriger des pénitents. Souvent il se fait plus de bien par l'édification d'une psalmodie grave et pieuse que par de mirifiques discours. On en trouve mille preuves lusque dans les anciens papiers de la Compagnie.

Et finalement il est bien douteux que ce moyen tout négatif de s'abstenir de la prière liturgique en commun ait été pour les Pères un éperon qui stimulât efficacement leur zèle. 11 a été parfois, pour eux, une occasion au contraire de se livrer à Toisiveté; parfois il les a poussés à s'écarter passionnément des traditions antiques et à inventer des dévotions nouvelles, extraordinaires, à laisser pren-

(1) Memoriale P. Consalvii de S. Ignatio, 137

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dre au culte une certaine allure profane, qui jure avec la gravité de la religion. Toutes choses qui nous indiquent qu'au fond de ce débat gît un de ces paralogismes qui, au dire du P. Mariana, ce séduisent malgré leur inintelligibilité ».

Èn efïet, ces prétendues occupations de la Compagnie, si absorbantes qu'elles retiennent de vaquer à la prière, rappellent un peu trop sa fameuse soumission toute spéciale au Pape qui lui sert si souvent à échapper aux lois les plus authentiques de TEglise. C'est un paravent ou un prétexte; un pavillon qui s'efforce de couvrir les plus inattendues marchandises. Et nous allons en donner un exemple. Il n'est pas tiré des Constitutions; mais il n'est pas non plus sans autorité, car nous l'empruntons aux résolutions que prirent en 1547 les Pères de la Compagnie, sur un certain nombre de points importants de discipline religieuse.

Nous y lisons sous le numéro 32 :

Si les coadjuteurs (temporels) doivent faire les lits et ranger les chambres des profès et coadjuteurs spirituels, afin que ceuxci puissent mieux et avec plus de diligence semer la parole divine et travailler aux œuvres surnaturelles ?... La même chose s'entend-elle des Procureurs et des Recteurs ?... De même des Scolastiques, afin qu'avec plus de temps et d'attention, ils puissent vaquer à leurs études, à la plus grande gloire de Dieu et ensuite, avec des forces accrues, travailler au plus grand service et honneur de sa divine Majesté ?

Réponse :

— Affirmative (1).

Or, il n'est personne qui n'aperçoive combien mal à propos sont invoquées ici certaines occupations intellectuelles ou pieuses, notamment à propos des scolastiques. Par bonheur, cette idée de faire faire la chambre des plus minces étudiants de la Compagnie par une sorte de domesticité sacrée n'eut pas de suites, au grand avantage de la discipline régulière. Les prêtres et les écoliers de la Compagnie, soucieux de se montrer bons religieux, font, en général, aujourd'hui, leur lit et leur chambre, sans «'irnaginer qu'ils y perdent rien ni pour la plus grande gloire de Dieu, ni pour leurs études, ni pour leur ministère présent ou futur.

(1) Appendice III de l'édition hispano-latine des Consiitutions Determinationes, n« 32.

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Enfin, pour mettre les choses au point, le B. Pierre Ganisius, à l'effet de soutenir en Allemagne la piété des fidèles, terriblement battue en brèche par l'hérésie de Luther qui combattait avec acharnement les fonctions publiques et solennelles du culte catholique, voulut, sans doute, réintroduire dans les églises de la Compagnie les cérémonies et la prière en commun : messes chantées, vêpres, etc. Mais Saint Ignace, l'ayant appris, lui écrivit par l'entremise du P. Polanco la lettre suivante, datée du 3Ü novembre 1554 (1) :

Comme Tintroduction de pareils usages et coutumes, si différents de ce que pratique notre Compagnie, ne devait pas sembler une chose si légère et de si peu d'importance que Votre Révérence pût s'y décider sans en donner avis, et que, circonstance aggravante, il vous était plus facile de ne pas prendre cette initiative qu'à nous de la révoquer : Sa Paternité m'a chargé de donner à Votre Révérence une pénitence qui durera un mois. Ce sera de vous accuser tous les jours devant Dieu Notre Seigneur de cette faute et de lui demander l'esprit d'union et de conformité absolue avec la Compagnie universelle, union qui s'étende du cœur aux œuvres extérieures, toutes à la gloire divine. Sa Paternité donne secrètement des ordres pour que l'on laisse tout là, comme de chanter la messe, matines, etc.. Et sa Paternité veut que les deux autres Docteurs lisent cette lettre.

Un cas analogue se présenta du reste en Espagne, à Burgos, avec le P. François Estrada, d'après une lettre au P. Polanco, datée du 17 septembre 1553 (2) :

Le Connétable est ici et m'a parlé plusieurs fois avec beaucoup d'affection. Il revient toujours à sa plainte qu'il n'y ait pas pour notre Ordre de chœur ni de chant ; et il semble que c'est la raison qui l'empêche de nous faire don du Collège qu'il fonde. Beaucoup d'autres personnes et presque toute la ville partagent le même avis. Car, ceux qui fréquentent notre chapelle n'y entendent ni heures ni chant. Rien que le silence. Ils prétendent ne s'y pouvoir faire, que le chant excite grandement le peuple à la dévotion, et que c'est la raison pour laquelle beaucoup de gens ne viennent pas à nous et ne se font pas enterrer ici..

(1) Cette lettre de Saint Ignace au B. Ganisius n'a pas été imprimée, et il n'en est fait aucune mention dans la grande Collection qui porte le titre de Beati Pétri Canisii, Societatis Jesu, epislolœ et acta. Elle doi pourtant être regardée comme authentique. Copie en a été prise auxt Archives de la maison professe à Rome, et cette pièce est entre nos mains.

(2) Epist. mixtee, t. III, p. 479.

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J'écris ceci à Votre Révérence pour que, s'il lui paraît bon, nous puissions satisfaire le Connétable, ranimer son dévouement, et même, si Votre Révérence en est d'avis, réciter à la chapelle^ en chœur, les heures recto tono : ce qui perdrait peu de temps et porterait fort le peuple à la dévotion.

A cette lettre, Polanco répondit le 7 novembre (1) :

Au sujet du chœur, notre Père tranche résolument; — Si Votre Révérence est si fort de loisir, qu'elle chante toute seule, mais qu'elle laisse s'occuper les autres ; enfin, que rien ne se fasse en dehors de ce que permettent là-dessus les Constitutions^

Four en finir sur ce sujet, donnons un dernier renseignement et reproduisons un dernier texte du P. Nadal. Le fait est le suivant (2).

Saint Ignace ne récitait pas de Bréviaire du tout. En 1539, peu après son ordination, il obtint dispense et remplaça l'Office par certaines prières vocales, Faudition des cpnfessions. l'exercice de certaines œuvres de charité, selon que le lui permettait l'état de sa santé; il semblt. même qu'il ait cru en conscience pouvoir agir sur ce point à son gré.

Or, n'y a-t-il pas corrélation entre ce sentiment individuel et l'espèce de répugnance du fondateur pour la prière en commun dans son Ordre ?

Voici maintenant le texte de Nadal (3) :

Il faut suivre les dévotions de l'Eglise en ses offices : car l'Esprit se fait sentir davantage là où l'Eglise unanimement vaque à sa recherche, et les Bienheureux exultent en lui.

Nous ferons sur ce texte uñe observation.

Si, d'après le P. Nadal, l'exemple de l'Eglise s'impose et si la fécondité des grâces de l'Esprit se manifeste surtout en elle, pourquoi les Pères de la Compagnie semblent-ils avoir voulu suivre délibérément une voie tout

(1) Epist. mixix, t. III, p. 479. |

(2) Monumenta Ignatiana, t. I, p. 552. '

(3) Sequendse sunt Ecclesiae devotiones in suis officiis ; plus eniia sentitur spiritus ubi tota Ecclesia illi spiritui vacat, et beati in eo exultant. {Epist. P. Nadal, t. IV, p. 695).

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Opposée ? Cette pensée de Nadal ressemble à un éclair qui tout à coup a illuminé sa pensée, à un brusque reflet des anciennes traditions, parmi les contradictions de l'esprit nouveau. Et ce n'est pas la première fois ni la dernière que nous nous heurtons à cette sorte de résipiscences. Elles ne font que souligner davantage l'écart entre la doctrine commune et les singulières pratiques de la Société.

Quoi qu'il en soit, voici pour le moins quatre ou cinq points oii la Compagnie se différencie profondément des autres Religions. Y en a-t-il d'autres ? Le P. Lancicio en compte jusqu'à 58, et il y en a certainement davantage. Il est impossible d'entrer dans cet infini détail. Ceci suffit à caractériser la déconcertante originalité de la Compagnie.

En somme, la discipline de cette étrange Société consiste surtout en exemptions et exceptions. Et s'il se passait pour tous les Ordres religieux la même chose que pour elle, on se demande ce qu'il adviendrait du droit canonico-monastique et de l'unité de l'Eglise en cette matière.

Sans doute, le Saint-Siège a sanctionné certaines de ces exceptions à la règle générale, encore qu'à ce propos, comme pour tout le reste, la Société ait souvent passé de fil en aiguille d'une permission ou d'une tolérance à la revendication impérieuse des plus aventureux privilèges. Mais l'historien n'a pas à entrer dans ce débat. Il constate. Non pas pour discuter la décision apostolique, mais soucieux de relever dans cette chasse aux faveurs les symptômes ou les vestiges d'une manière de procéder qui s'impose à l'étude du sociologue et de l'observateur.

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