‹ Histoire intérieure de la Compagnie de Jésus d'après les documentsChapitre 21 sur 24 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les Constitutions.

Leurs principes essentiels.

§<l. La multiplicité des règles. — § 2. La prééminence de la vertu d'obéissance. — § 3. Le Généralat. — § 4. Conclusion : la personnalité de Saint Ignace.

Le Préambule général des Constitutions dit :

Bien que la sagesse et la bonté suprême de Dieu notre Créateur et Seigneur se doivent de conserver et d'exalter à son service cette minime Compagnie de Jésus, ainsi qu'elles ont daigné commencer de faire, et bien que, de notre côté, plus qu'aucune Constitution extérieure, la loi intérieure de la charité et Tamour que TEsprit-Saint a écrit et gravé dans nos cœurs y doivent aider ; cependant, parce qu'une suave disposition de la divine Providence exige la coopération des créatures, qu'ainsi en a ordonné le Vicaire du Christ Notre Seigneur et qu'ainsi nous l'enseignent les exemples des Saints et I2 raison, nous croyons nécessaire d'écrire des Constitutions, qui nous aident à nous mieux conduire, conformément à notre Institut, dans la voie du service de Dieu.

C'est par cette période solide et nombreuse, qu'on peut donner (en espagnol) comme un exemple de ce que nous avons dit sur la perfection intermittente du style dans les Constitutions, que commencent leurs divers articles.

Nous ne nous attarderons pas à y commenter ce qu'on y peut lire sur Tintervention de Dieu, la loi de la charité, l'exemple des Saints, etc.. Nous nous bornerons à y relever Tallusion à un ordre du Pape; et si ce passage vise la finale de la Bulle de Paul III, nous devons constater qu'il y a ici une équivoque.

PRINCIPES ESSENTIELS

Paul m n'avait pas ordonné d'écrire des Constitutions; il avait autorisé les fondateurs à rédiger validement et librement leurs règles, sous certaines conditions d'ailleurs» mais en leur laissant entièrement le choix d'user ou de ne pas user de la permission.

L'observation n'a pas au surplus une grosse importance; elle a pourtant son intérêt : car cette façon assez cavalière d'interpréter les documents pontificaux se manifeste dans la Compagnie un peu partout.

Les Constitutions se divisent en 10 parties :

1° De Tadmission à la probation de ceux qui désirent suivre notre Institut.

2° Du renvoi de ceux qui ne manifestent pas d'aptitude. 3° De la persévérance et des progrès spirituels des aspirants dans la vertu.

4° De la formation littéraire et des autres moyens d'être utiles au prochain pour ceux qui s'y préparent en science et en vertu ;

5° De rincorporation dans la Compagnie de ceux qui sont formés.

6° Des devoirs envers soi-même de ceux qui sont incorporés.

7° Des devoirs envers le prochain, et de la manière de répartir et d'employer les ouvriers dans la vigne du Christ Notre Seigneur.

8° De l'union entre eux et avec leur Chef de ceux qui sont déjà répartis (dans les divers^ degrés).

90 Du Chef et du gouvernement qui émane de lui jusqu'au Corps.

10° De ce qui touche en général à la conservation et aux progrès du corps de la Compagnie.

Far cette table des matières on voit que les Constitutions embrassent tous les points auxquels peut s'étendre le règlement d'une Communauté religieuse. Rien ou peu de chose, semble-t-il, ne leur a échappé. Tout doit y être ordonné ou prévu. Et les uns voient dans cette universalité une perfection ; d'autres un défaut.

Il serait trop long, en tout cas, de suivre pas à pas ces innombrables dispositions. Nous nous contenterons donc de traiter de quelques-uns des caractères intimes, essentiels, qui les aninrent toutes. Ces caractères, bien étudiés et bien compris, suffiront à nous faire mieux connaître le principe constitutif de l'Institut, la quintessence de sa Règle.

LES CONSTITUTIONS

La multiplicité des règles.

Avant tout, posons comme préliminaire qu'une des choses qui choquent le plus le lecteur, c'est le nombre excessif de ces règles, avis, règlements que la Compagnie a jugés nécessaires pour arriver à remplir sa fin, qui est la perfection de la vie religieuse chez ses membres.

Il est dit dans le Préambule des Constitutions que <( c'est la souveraine sagesse et bonté de Dieu Notre Créateur et Seigneur qui doit conserver et faire croître, en son saint service, cette minime Compagnie de Jésus » et que ce plus qu'aucune Constitution extérieure, la charité et l'amour que l'Esprit Saint inscrit et grave dan<î nos cœurs doivent nous y aider ».

C'est une excellente pensée. Mais quand on voit plus loin s'aligner ces règles sans nombre, se multiplier ces minutieux et précautionneux paragraphes, on ne peut se défendre de songer que le législateur a tout l'air de s'être en somme préoccupé beaucoup plus de ces règles extérieures que de la ce loi intérieure de la charité que le Saint Esprit imprime dans les âmes ».

La Providence divine peut tenir une grande place dans la pensée des fondateurs; la prudence humaine se manifeste avec beaucoup plus d'insistance dans leurs écrits. Le grand souci du législateur a été évidemment de tout régler, de tout prévoir, de ne rien laisser au hasard nî au jeu des circonstances.

C'est une des qualités, dit-on, qui distinguent le fondateur de la Compagnie des autres fondateurs d'Ordres religieux

Pour tout et pour tous, la règle est là. On pourrait en donner mille exemples. Quelques-uns suffiront.

Les PP. Salmerón et Broet, en L"41, s'en vont en Irlande et en Ecosse, envoyés par le Souverain Pontife; et Saint Ignace leur remet une instruction sur la façon

PRINCIPES ESSENTIELS

de s'acquitter de leur mission. Pièce curieuse du reste et qui renferme des passages bien extraordinaires.

Lainez et Salmerón s^ rendent à Trente pour le Concile*: instruction, règlement.

Les Etudiants du Collège romain prennent leurs congés dans une maison de campagne autour de Rome : seize articles déterminent ce qu'ils y feront et n'y feront pas, et la manière de s'y récréer.

Les prêtres de la Compagnie administrent le Sacrement de la Pénitence : Saint Ignace s'empresse de leur tracer une méthode à suivre; et le P. Gonzalez de la Cámara nous la décrit (1) :

Le Père a employé aujourd'hui une grande partie de la journée à régler la façon dont chacun doit absoudre et donner les pénitences, afin que soit observée jusqu'en ceci Tuniformité, etc..

Quoi encore ? Entre autres réglementations, certains auteurs (2) citent l'instruction donnée au cuisinier sur la manière d'accommoder les repas et particulièrement sur la forrne d'assaisonnement et la quantité de sel à employer.

Saint Ignace a tracé là-dessus, de sa main, ces deux règles :

1 0 Que le cuisinier ne sale pas les mets d'un seul coup, mais A deux ou trois reprises, de peur que, en y mettant tout le sel d'un coup, la nourriture ne soit trop salée ou trop fade.

2° Quant au mode de procéder, que le cuisinier commence à saler quand l'huile se met à bouillir : il y versera alors la moitié du condiment ; puis, il y ajoutera un quart ; enfin, le reste.

Et nous trouvons à ce propos, dans le Mémorial du P. Gonzalez de la Cámara, un trait bien curieux (3) :

Quand j'arrivai, dit-il, (de Portugal) à Rome, notre Père me parlait bien souvent des frères du Portugal ; il se réjouissait à l'extrême d'entendre comment ils mangent, comment ils dorment, comment ils s'habillent et autres particularités, avec une grande minutie. Si bien qu'un jour qu'il m'avait longuement interrogé sur nos frères ce l'Inde, il me dit :

(1) Memoriale de Sto Ignatio, 315.

<2) Monumenia Ignatiana, Series quarta, t. I, p. 498.

<3) Memoriale P. Consalvii, n° 87, p. 196.

LES CONSTITUTIONS

• — J'aurais certainement plaisir à savoir, si c'était possible^ combien de puces les mordent chaque nuit.

Certes, nous ne faisons nullement érief à Saint Ignace de cette sollicitude. Nous la notons seulement comme une marque de son caractère. Mais dans Sucun autre fondateur d'Ordre, croyons-nous, cette passion du détail n'a éclaté autant qu'en lui.

Et comme si ce n'était pas assez de cette réglementation à outrance du Général, s'y est jointe celle du P. Jérôme Nadal, le propagateur au dehors et l'essayèur officiel des Constitutions.

Partout où celui-ci est passé, il a laissé un nombre innombrable de prescriptions. Il y en eut tant qu'il finit même par se créer une inextricable confusion dans l'esprit de ceux qui les devaient exécuter. Nous en avons un témoignage remarquable. C'est celui du Provincial d'Araj^on, le P. Antoine Cordeses, dans une lettre à Jacques Lainez, devenu Général ; elle est datée du 12 septembre 1562 (1) :

Le P. Maître Nadal, lors de sa visite, nous a laissé beaucoup d'avis et d'instructions. En vérité il en a laissé tant qu'ils forment un gros volume et, je crois, ne remplissent guère moins de trente cahiers: ce qui, certes, effraie beaucoup des Nôtres, car il semble impossible de se mettre tout cela dans la tête, sans compter les Constitutions et les Acta Congregationis. Et quoique ces avis ne portent pas ce nom, ils ont pourtant force de loi : carie Père nous a donné l'ordre deles exécuter tous avec exactitude, et que personne ne les puisse changer, sauf lui ou Votre Paternité. En certaines choses, il a insisté si fort que plusieurs en sont dans un véritable effroi.

Cette réglementation minutieuse, détaillée jusqu'au moindre article, a sans doute ses avantages ; mais elle a aussi ses inconvénients. Le principal est de transformer l'homme en une sorte de machine, qui agit comme sous l'impulsion d'un autre, attentif à la lettre de la loi plus qu'à l'esprit qui doit la vivifier; et son effet immédiat

(1) Epist. P. Nadal, t. III, p. 816.

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est la terrible confusion dans les esprits, que signale le F. Cordeses.

Le F. Antoine de Cordoue écrit également au P. Lainez, le 20 octobre 1563 (1) :

Pour que les règles fussent plus estimées et mieux gardées, il semble qu'elles devraient être moins nombreuses et ne pas descendre à tant de particularités. Pour celles-ci, les différentes Provinces sont sujettes à des nécessités diverses, et je crois que, s'il est bon que certaines règles nous soient communes, chaque jNIaison ou Province devrait aussi avoir les siennes propres. Mais certaines bonnes âmes se sont fait une spécialité de les multiplier ; elles ont compilé quarante cahiers de celles que nous a laissées le P. Nadal ; et certains Supérieurs sont si attachés à la lettre, qu'ils les font observer toutes ; d'autres se contentent si bien de l'esprit, que je ne pense pas qu'ils les aient même lues I

Ainsi dut faire en particulier le P. Nicolas Bobadilla' quand, étant Recteur du Collège de Naples, il reçut le* règlements auxquels il devait se conformer cfans son administration. Epouvanté d'une pareille mxultitude de lois, il envoya tout promener, demandant à quoi pouvait bien aboutir tant de complication :

— L'homme, pensait-il, doit agir avec une liberté chrétienne. Ce qui importe, c'est sa solidité dans la vertu. Lorsqu'il s'y tient, il peut se passer de toutes ces lisières (2).

Far cette profession de foi, le P. Bobadilla montrait d'ailleurs très clairement que, malgré le long temps qu'il avait passé aux côtés de Saint Ignace, il n'avait pas acquis encore, l'esprit de son Institut. Ses instincts de vieux castillan se révoltaient contre cette caporalisation méthodique et cet art de couper les cheveux en quatre. Evidemment Saint Ignace et lui n'entendaient pas les choses de la même façon.

Cette manie de réglementation était en effet chez le fondateur très logique et tout à fait conséquente. Une fois implantée dans son esprit la prééminence de la vertu

(1) Le P. Astrain a publié cet extrait de lettre dans son Histoire de ' la Compagnie, t. II, p. 432,

(2) Chronicon, t. II, n° 262

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d'obéissance, il était naturel qu'il voulût la voir pratiquer jusqu'à la minutie. La difficulté est de se rendre compte comment s'était exaspérée en lui cette idée du mérite de l'obéissance; mais ce n'est pas ici le lieu de le rechercher; pour le moment nous constatons le fait, et rien de plus. C'est de cette source que découle forcément le flux sans fin de règles, avis, règlements, dont Saint Ignace ne cessa d'accabîer ses. sujets, et qui ont, dans les Constitutions, leur complément, leur résumé et leur symbole.

La prééminence de la vertu d'obéissance.

Dans la Compagnie, effectivement, tout commence, s© poursuit et se termine par l'obéissance ; elle est, ne nous lassons pas de le répéter, le principe, le moyen et la fin de tout, la clef de voûte de l'édifice, au point de vue individuel et personnel aussi bien que social et commun ; c'est la quintessence de l'Institut.

L'obéissance, est-il dit dans la fameuse Lettre attribuée à Saint Ignace, est une telle vertu qu'elle seule introduit dans l'âme toutes les autres, et une fois acquises les y conserve.

C'est par la pureté et par la perfection de l'obéissance, par la résignation vraie delà volonté propre et par l'abnégation de leurs jugements, que doivent se signaler ceux qui servent en cette Compagnie Dieu Notre Seigneur.

Que ceux qui vivent en cette obéissance, avertissent de leur côté les Constitutions (1), tiennent pour certain qu'ils se doivent laisser mener et régir à la divine Providence, par4'intermédiaire du Supérieur, comme un cadavre qui se laisse manier et traiter comme on veut, ou comme le bâton d'un vieillard, qui se porte où on veut, sert à ce qu'on veut, au gré de celui qui l'a en main.

Et c'est à réduire à la pratique cette conception de l'obéissance que visent tant d'innombrables prescriptions.

(1) Consta., p. VI. c. I. n» 1.

Et sibi quisque persuadeat, quôd qui sub Obedientia vivunt, se ferri ac régi à Divina providentia per Superiores suos, sinere debent, perinde ac si cadáver essent, quod quoquoversus ferri, et quâcumque ratione tractari se sinit : vel similiter atque senis baculus, qui ubicumque, et quâcumque in re velit eo uti, qui eum manu tenet, ei inservit.

PRINCIPES ESSENTIELS

Or, rexcellence de robéissance est indéniable; elle inclut toutefois deux termes ou personnes : celle du Supérieur et celle du sujet : et ces deux personnes sont unies par le beau nœud de la justice, qui oblige le Supérieur à ne rien ordonner que d'honnête et de praticable, le sujet à ne pas dépasser les limites d'une docilité légitime et agréable aux yeux de Dieu.

Telle devrait être par conséquent la base, la condition fondamentale de tous les avis, lois et règlements de la Compagnie.

Or, comment s'expriment les Constitutions sur un point aussi important? Que disent-elles, et de la personne du Supérieur, et de celle du sujet, et du lien qui les enchaîne l'un à l'autre, et de l'obligation supérieure qui les domine ? Où parlent-elles de la loi. souveraine d'équité et de bonté, qui doit présider à tout gouverne- Tnent chrétien, et encore plus à tout régime religieux ?

Questions graves, délicates, auxquelles il faut répondre clairement pour donner enfin une idée juste de ce que peuvent être la Compagnie et l'esprit qui l'anime !

Commençons par la personne des Supérieurs. Il en est :abondamment parlé dans les Constitutions. Presque pas de page où n'en revienne la mention, toujours avec le plus grand respect, sinon avec une égale pondération.

Citons quelques textes :

Notre Père exige de ses sujets la plus grande révérence, et ainsi veut-il que soient traités tous les Supérieurs (1).

Qu'ils (les sujets) usent d'une grande révérence, particulièrement intérieure, vis-à-vis de leurs Supérieurs, considérant ^t révérant en eux Jésus Christ (2).

Les Supérieurs de la Compagnie tiennent vis-à-vis de leurs •sujets la place de la divine Majesté (3).

(1) Memoriale, n« 377.

(2) ConsiiL, p. VI, c. I, 2.

Omnibus itidem maximè commendatum sit, ut multum reverentise (et prsecipuè in interiori homine) suis Superioribus exhibeant : Jesum Christum in eisdem considèrent, ac revereantur.

(3) ConsiiL, p. VII, c. I, n° 1.

... sive à Superioribus Societatis, qui etiam Divinas Majestatis loco ipsis praesunt.

LES CONSTITUTIONS

Nous pourrions multiplier ces citations. Mais Ton voit assez, d'après celles-ci, ce qu'est le Supérieui d'après l'Institut, l'idée que s'en doivent faire les sujets, comment ils doivent exécuter ses ordres et s'acquitter de leur devoir de soumission.

Des subordonnés, au contraire, les Constitutions parlent peu, sinon pour leur rappeler les conditions d'entière sujétion de jugement et d^ volonté qu'ils doivent apporter dans l'exercice de leur obéissance.- Et cette différence entre l'une et l'autre manière de traiter les relations des uns aux autres est déjà fort caractéristique.

On dit bien que les Supérieurs devront être considérés comme les représentants de Dieu, obéis comme les vicaires de Jésus-Christ; on oublie de leur rappeler qu'ils doivent voir eux-mêmes en leurs subordonnés les fils de Dieu, les frères de Jésus, et les traiter comme tels.

On n'y trouve rien (du moins en termes exprès) qui fasse écho à la grande parole :

— Que le plus grand d'entre vous se fasse le plus petite et celui qui gouverne pareil à celui qui obéit.

Rien qui réponde aux autres enseignements de Notre Seigneur, qui sont la règle de l'autorité chrétienne et surtout du pouvoir monastique. Rien qui rappelle ce bel idéal du commandement qu'a tracé un prédicateur du siècle d'or de notre littérature (1) :

Commander n'est qu'une servitude d'honneur, un noble esclavage : car le Supérieur doit se consumer comme un ilambeau, qui brûle au service de la Communauté, et s'acquitter comme un bon serviteur de tout ce qu'exige l'intérêt de ses sujets.

Ni l'Institut ni aucun des papiers laissés par Sain^ Ignace ne portent trace de cette considération. 1

Même de la règle supérieure de justice qui doit présider aux rapports des membres avec leur chef, pas un motnon plus, nulle part; le trait le plus notable est celui que nous allons rapporter.

Le P. Jean de Mariana, dans son Tratado de las cosas de la Compañía a consacré un long chapitre, le douzième, à la justice. Il y soutient que celle-ci est peu en honneur dans la Compagnie, que les charges et les honneurs

(1) Le Fr. Alonso Cabrera dans ses Considérations sur les Evangiles: du Carême. Samedi après les Cendres, VI.

PRINCIPES ESSENTIELS

y sont mal répartis; les uns y restent vingt et trente ans supérieurs, et d'autres, semble-t-il, d'un é^al talent, exclus à perpétuité du gouvernement; les intrigants enfin y triomphent et prévalent, tandis' que les gens de bien, graves et doués, demeurent à Técart, etc, etc.-

J'ai toujours eu idée, conclut-il un peu plus loin (chap. XIV), que Dieu nous frappe en raison des dégoûts, des affronts et des torts dont on a abreuvé indûment ses serviteurs dans la Compagnie.

Nous laissons, bien entendu, au P. Mariana la responsabilité de ces plaintes, et nous nous en tiendrons pour notre part au principe qu'il pose en tête du chapitre que nous invoquons :

C'est une chose avérée, dit-il, qu'aucune société ne se peut conserver sans justice, à moins qu'il ne s'agisse d'une bande de voleurs ; et il est indubitable qu'en toute Congrégation les charges se doivent répartir conformément aux qualités et aux mérites de chacun. La Compagnie n'est pas exempte de cette obligation : c'est une loi de nature.

Or, si naturelle que soit cette obligation, le fait est que les Constitutions parlent un peu de tout : si les habits doivent être lavés à la maison ou au dehors, si l'on doit se faire raser chez soi ou ailleurs; mais quant à l'équité qui doit présider à l'administration d'un grand corps, rien„ Le silence.

On dira sans doute que la chose allait de soi ; maïs l'excuse est insuffisante. Que de choses on pouvait tout aussi bien supposer sous-entendues dans les Constitutions, et sur lesquelles on s'étend. A notre avis, tout autre est le motif de cette omission.

■ C'est, dans l'esprit des rédacteurs, la conception très particulière, mais aussi très arrêtée,- qu'ils se sont formée de leur Société. A leur idée, les Supérieurs commandent toujours selon le bien et la raison ; ils représentent donc l'autorité divine et sont l'image de Jésus-Christ; les sujets n'ont ainsi qu'à suivre leurs chefs sur le chemin de la vertu, avec une confiance aveugle, tenant comme de ioi que les ordres reçus sont toujours conformes à la sainte volonté d'en haut, ne se trompant jamais ni sur les dispositions particulières ni pour les mesures générales ni pour l'attribution des offices.

Dans un seul cas les sujets sont dispensés d'obéir;

LES CONSTITUTIONS

c'est si le Supérieur leur commande un péché manifeste;: mais la chose est à peu près impossible, et même alors,, ils ne doivent refuser de se soumettre que s'ils ne peuvent absolument pas se ranger au jugement du Supérieur.

Dans de pareilles conditions, il serait bien oiseux, sans doute, d'insister sur la justice, le respect dû au subordonné, etc. JLe Supérieur est lui-même la règle vivante du droit : pourquoi les Constitutions en traiteraientelles à sa place ?

11 n'est pas une personne raisonnable qui n'ait droit à sa réputation, au respect de sa dignité, au moins d'être humain, à l'estime et à l'honorabilité communes. C'est encore la stricte justice. Or, celui qui entre dans la Compagnie doit renoncer d'abord à cet inamissible apanage.

Nous lisons dans Vi^xamen :

Pour le plus grand profit spirituel et particulièrement pour augmenter en soi Fhumilité, tous devront se féliciter de ce que leurs erreurs, leurs fautes et tout ce qui se pourra remarquer et savoir d'eux, soit rapporté à leurs Supérieurs par n'importe quelle personne qui l'apprendra en dehors de la confession (1).

Telle est la règle; et voici comment elle était pratiquée selon les instructions de Saint Ignace (2) :

Qu'ils soient tous prêts à se voir accusés près du Supérieur par n'importe qui, non seulement avec justice, mais même autrement ; qu'ils se félicitent de ce qu'on rapporte d'eux aux Supérieurs non seulement ce qu'on a vu, mais ce qu'ils ont pensé ; et aussi que cela leur soit dit en présence de tous. Même, celui qui sera ainsi accusé remerciera,- avec la plus grande humilité,, demandera pardon, promettant de se corriger.

Cette extension donnée par le fondateur à la règle de l'accusation mutuelle est au moins extraordinaire.

(1) Examen, c. IV, n" 8. \ Ad majorem in spiritu profectum, et prsecipuè ad majorem submis-

sionem et humilitatem propriam, interrogetur an contentus sit futuras, ut omnes errores, et defectus ipsius, et res qusecumque quse notatise in eo et observatse fuerint, Superioribus per quemvis, qui extra Confessionem eas acceperit, manifestentur.

(2) Appendice XIII des Qonstitutions : n° 1 : Ordre de noire Père Maître Ignace.

PRINCIPES ESSENTIELS

l^t voici ce que rapporte à ce sujet le P. Lancicio (1) :

Chaque mois étaient accusés tous les religieux de la Maison même le Supérieur, de la façon suivante :

Le dernier jour du mois, le Ministre les avertissait que ' e premier ou le second jour du mois suivant, chacun mettrait par écrit les défauts ou les particularités quelconques qu'ils avaient observés chez les autres. Par rapport ?u Supérieur, si quelqu'un avait remarqué en lui quelque défaut, il le rapporterait, soit par écrit, soit de vive voix, au Ministre ou au Secrétaire, ou encore à un autre Père d'une classe supérieure, lequel dirait au Supérieur ce que ses subordonnés avaient remarqué en lui, mais sans dire de qui venait l'accusation.

Cette méhode devait donner lieu à de graves doléances.

La preuve en est dans un récit du P. Polanco (2), çue nous résumons ici :

Cela se passait à Gênes vers 1555.

Les Supérieurs du Collège étaient les PP. Jean-Baptiste Viola et Antoine Soldevilla, celui-ci comme Recteur, l'autre comme Econome ou Syndic. Les choses y allaient assez mal^ comme partout où il y a peu d'affaires à mener et beaucoup de gens pour les vouloir diriger.

Il arriva donc que Soldevilla, indisposé contre Viola, se proposa d'écrire au Préposé Général, le P. Ignace, mille choses contre son confrère et au sujet du Collège, en partie fausses, en partie mal comprises, en partie interprétées de travers par son animosité passionnée.

Cette lettre était sur le point de partir, quand elle tomba aux mains du P. Viola, qui, en soupçonnant le contenu, la lut et même la fit lire par ses jeunes élèves ; puis, àl'insu du P. Soldevilla, la fit partir accompagnée de ses propres rectifications et de celle des Ecoliers, qui de bon ou de mauvais gré prirent le parti de l'économe.

Résultat : le P. Soldevilla dut quitter le rectorat et fut envoyé ailleurs.

Des faits de ce genre se sont passés par milliers dans la Com pagnie.

Pour mieux uréer ce devoir de délation, fut instituée dès les origines de la Compagnie la charge de syndic, puis, celle-ci ne suffisant plus, on lui ajouta celle de surintendant, Tun pour l'intérieur, l'autre pour l'extérieur.

(1) Monumenfa Ignatiana, Series quarta, t. 1, p. 482.

(2) Chronicon, t. V, p. 112.

LES CONSTITUTIONS

Et Saint Ignace a réglementé ces fonctions comme il réglait tout. Nous avons reproduit ailleurs ce document.

Quand le P. Nadal, chargé de promulguer les Constitutions, parcourait les Provinces pour les y expliquer et les y implanter, il mettait, nous l'avons vu, le sceau à sa visite :

En établissant un syndic pour avertir des négligences dans Tobservation des Règles, imposer des pénitences et semoncer les délinquants (1).

Personne dans la Compagnie n'était exempt de cette juridiction des Syndics. Quand le P. Jean Núñez Berreto fut nommé patriarché d'Ethiopie, on lui assigna un Syndic qui l'accompagnerait, l'épierait et aviserait le Général de ses moindres manquements.

A cette coutume se rattache enfin, comme complément, le système des informations par écrits, qui, hiérarchiquement et systématiquement organisées, sont adressées aux Supérieurs et finissent par aboutir au Général, concernant tous les sujets de la Compagnie. Ces informations comprennent deux points ou plutôt deux séries de points, les uns intérieurs, les autres extérieurs : à savoir d'une part, l'âge, la santé, les études, etc.; de l'autre, les qualités, les défauts, le fort et le faible, etc.. de l'intéressé.

Durant ses visites au Portugal, nous avons vu comment le P. Nadal recourait à la confession même ou aux confesseurs pour exercer ce joli métier.

Et le système est la clef du gouvernement de la Compagnie. Le P. Claude Aquaviva (2) n'en finit plus quand il entame ce chapitre; et le P. Jean-Paul Oliva, dans sa lettre Sobre les informaciones para el grado, en arrive à dire que, grâce au procédé, le Préposé Général a une connaissance si intime, si sûre, du personnel entier de la Compagnie, qu'il n'y a pas en elle un sujet qui soit aussi parfaitement connu même de ses amis et familiers.

Ludibria rerum mortalium, dirait Tacite (3) !

(1) Litterse quadrimestres, t. III, p. 23.

(2) Sacchini, Historia Societ., p. V, t. II. 10.

(3) Mihi, quanto plura recentium seu veterum revolvo tanto magis ludibria rerum mortalium cunctis in negotiis observantur. (Annal, l, III, c. XXVII).

PRINCIPES ESSENTIELS

Le Généralat.

Après avoir examiné la condition faite au sujet, revenons d'ailleurs à l'étude des conditions faites à l'autorité suprême chargée de le diriger.

La formule, ou plutôt la synthèse de cette autorité, a été exposée, nous l'avons dit, dans la Bulle de Paul III, par ces mots :

Le droit de commander réside tout entier dans le Préposé Général.

Formule unique parmi toutes le« Règles religieuses. Nulle part nous ne retrouvons pareille extension ni même définition aussi catégorique du pouvoir.

Voyons de plus près de quoi il retaurne.

L'autorité, dans les autres Ordres, procède généralement de l'élection. Celle-ci, partant des moindres sujets, va hiérarchisant de degré en degré les Supérieurs, pour élever d'entre ses pairs, enfin, au premier rang, celui qui exerce la souveraine autorité. Dans la Compagnie c'est tout le contraire. L'autorité, au lieu de s'édifier de bas en haut, découle toute du haut en bas.

Sans doute le choix du Préposé Général de la Compagnie est remis au suffrage restreint; mais une fois ce vote nécessaire acquis et le Général constitué, tout dépend désormais de lui. Lui seul choisît ses subordonnés ou délègue la faculté de les choisir de degré en degré, en redescendant du sommet jusqu'au bas de l'échelle. . Examinons comment se constitue cet échafaudage

Les Constitutions disent (1) :

Son office (au Préposé Général) est d'être la tête pour tous les membres de la Compagnie ; d'elle à eux descend l'influx nécessaire à la fin qu'elle poursuit.

Elles ajoutent (2) :

Du Général comme chef procède l'autorité des Provinciaux^ des" Provinciaux celle des Supérieurs locaux, des Supérieurs locaux celle des Supérieurs particuliers.

Elles concluent enfin (3) :

Ainsi observée la subordination (des autorités les unes envers les autres), se maintiendra l'union, qui consiste très principalement en cette dépendance, moyennant la grâce de Notre Seigneur Jé^s-Ghrist.

D'après ces textes, Tidéal, pour un Préposé Général» à considérer l'autorité dans son essence aussi bien que dans son exercice, serait donc d'être à lui seul l'intelligence unique, qui animerait tout le corps de la Compagnie, penserait pour tous et chacun des individus attentifs à son moindre signal, non seulement pour leur conduite extérieure, mais jusqu'au dernier repli de leur pensée, pour l'exécution en chœur des moindres desseins de l'Institut.

Si cet idéal était réalisable, nous aurions alors vraiment l'organisation telle que Sairrt Ignace l'a conçue, où la faculté de commander réside toute dans le Général.

Malheureusement cela n'est pas possible. Le Préposé Général n'est ni omnipotent, ni omniscient. Borné et défaillant comme tous les hommes en ses plus puissantes -facultés, il ne voit ni ne prévoit pas tout, ne peut tout ordonner ou défendre.

(1) Consta., p. VIII, c. I, 11° 6 :

... suo fungetur officio : capitis videlicet, à quo in illam influxus, ad prsefixum ipsi finem necessarium. descendat.

(2) ConstiL, p. VIII, c. I, n° 6 :

Et sic a Generali Prseposito, ùt à capite, universa facultas Provinciaiibus egrediatur, ac per eos ad Locales, per hos autem ad singulares personas descendat.

(3) Constit., p. VIII, c. I. no 1.

Sic enim, subordinatione conservatâ, unio, quse in ea quàm maxlmè consistit, aspirante gratiâ Dei, conservabitur.

PRINCIPES ESSENTIELS

ü^tte inevitable imperfection est un grave contretemps, mais les Constitutions ont à son usa^e un remède :

Parc? que le Préposé Généra.1 ne peut se trouver partout, il pourra communiquer à d'autres la partie de son autorité qu'il jugera bon pour le bien de tout le corps de la Compagnie (1).

Dans chaque Province, ajoutent-elles, qu'il (le Préposé Général) établisse pour Provinciaux des hommes de toute confiance, car c'est en grande partie sur eux et sur les Supérieurs locaux que repose le gouvernement de la Compagnie ; et s'ils sont tels, qu'il partage autant que possible le travail avec eux, et qu'il se fasse rendre compte de tout le plus important (2).

Et pour que tout marche bien régulièrement, elles concluent (3) :

Généralement parlant, en tout ce qui concerne la fin poursuivie par la Compagnie touchant la perfection propre, le service des âmes et la gloire divine, le Général pourra imposer à tous l'obéissance. Et quoiqu'il ait communiqué son autorité à d'autres Préposés inférieurs, Visiteurs ou Commissaires, il garde le pouvoir d'examiner et de révoquer ce qu'ils auront fait, de décider en tout à son gré ; et toujours il devra être obéi et révéré, comme tenant la place de Notre^ Seigneur Jésus (Christ.

Si donc, dans la Compagnie, il y a une multitude de Supérieurs, il n'y a pourtant en réalité qu'une autorité : celle du Général.

Mais cette plénitude de droits, le Préposé l'exerce par le moyen de ses représentants, nommés par lui, révocables par lui, simples mandataires, qui ordonnent en son

(1) Constit., p. V, c. 1, 2.

Sed quia Pr8e\)ositus Generalis tam variis locis interesse non potest,. aliis de Societate eam partem hujus facultatis, quœ ad totius corporis hujus bonum faceré videbitur, poterit communicare.

(2) Consta., p. ÍX, c. VI, no 6.

Sic etiam in quavis Provincia eos habeat Provinciales tam probatte fidei, ùt qui intelligit, magna ex parte ex his et Localibus bonam gubernationem Societatis. Gùm autem illi taies fuerint, laborem cum illis. in rébus, quae id patiuntur, dividendo, et de omnibus gravioribus certiorem se fieri curando....,

(3) ConsliL, p. IX, c. III, n» 20.

Generatim loquendo, in rébus omnibus, quœ ad propositum Societati finem, perfectionis, et auxilii proximorum, ad gloriam Dki faciunt ,om.-

LES CONSTITUTIONS

nom, exécutent leur consigne et ne peuvent Tengaéet luimême en rien.

Avec eux, le Général se tient en communication perpétuelle : ils sont son bras, sa main, son pied, qui le transporte ici ou là à son gré; il «e sert d'eux pour gouverner ses plus éloignés sujets, avec une telle uniformité, un ensemble de mouvements quasi mécanique, tel qu'on peut dire que ce ne sont pas eux qui gouvernent, mais le seul Général qui règle les mouvements unanimes.

C'est le résultat d'un Code formel (1) :

Il (le Préposé Général) a besoin de bons ministres pour les affaires plus particulières, car bien qu'il puisse s'en occuper parfois personnellement, il ne peut faire autrement que de leur préposer des inférieurs, qui devront être des individus choisis, auxquels il puisse confier beaucoup d'autorité et s'en remettre communément pour le détail des affaires... Le Général traitera avec les Recteurs ou Préposés locaux, et aussi avec des particuliers, travaillant à les aider par ses conseils, réprimandes, corrections, au besoin, car c'est à lui qu'il appartient de suppléer aux défauts des Préposés inférieurs, et d'améliorer ce qui ne serait pas encore parfait en eux, par la grâce et avec l'aide de Dieu.

Et ailleurs (2) :

Le plus ordinairement, il (le Général) traitera avec les Provinciaux, et ceux-ci avec les Recteurs et Préposés locaux, afin que s'observe entre tous une subordination meilleure.

nibus prsecipere in Obedientise virtute possit. Et quamvis aliis inferió ribus Prsepositis, vel* Visitatoribus, vel Commissariis suam facultatem communicet ; poterit tameii approbare, vel rescindere, quod illi fecerint, et in omnibus, quod videbitur, constituere : et semper ei obedientiam ac reverentiam (ùt qui Christi vices gerit) prsestari oportebit.

(1) ConstiL, p. IX. c. VI. n» 2.

Habeat tamen necesse est Praepositos inferiores (quos viros selectos esse oportet) quibus multum potestatis conferre, et hujusmodi res particulares ferè semper committere possit... Aliquando tamen Generalis ipsemet cum Rectoribus, et Prsepositis Localibus, et parti cularibus etiam personis aget ; eosdemque consilio, reprehensione, et si opus est, correctione juvare studeat ; quandoquidem ejus est munus, defectus Prsepositorum inferÍ3rum supplere ; ac cum Divino favore et auxilio, quod in ipsis perfectum non est, ad perfectionem perducere.

(2) ConstiL, p. IX, c. VI, n» 2.

Ejus auterri crebior communicatio inter Praepositos inferiores cum Provincialibus erit ; horum autem cum Rectoribus, et Prsepositis Localibus, ut melius subordinatio conservetur.

PRINCIPES ESSENTIELS

Et ailleurs fd) :

Tous les Préposés locaux ou les Recteurs communiqueront beaucoup avec le Provincial, et en référeront à lui pour tout ; que les Provinciaux se comportent de la même manière vis-àvis du Général, car ainsi assurée la subordination, etc..

Finalement après tant de répétitions et de détails, voici la règle générale (2) :

Les Préposés locaux ou Recteurs qui résident dans une rovince, ou ceux qui y sont envoyés pour travailler in agro omini doivent écrire à leur Préposé Provincial chaque semaine, possible ; le Provincial et les autres au Général, s'il y a jet, également chaque semaine ; et s'ils sont dans un pays où anque la commodité des communications, les envoyés spéciaux, les Préposés locaux et les Recteurs, aussi bien que les Provinciaux, écriront une fois par mois au Général.

C'est dans ces conditions que s'exerce Tautorité dans la Compagnie. Conditions uniques parmi toutes les autres Congrégations religieuses, et l'une des plus grandes, des plus graves, des plus transcendantes nouveautés que la Compagnie ait introduites dans le régime monasticoreligieux.

Les conséquences de cette façon de faire sont considérables. Nous n'en dirons qu'une.

Comme nous l'avons noté, dans la plupart des Instituts, r'est pnr élection que se crée l'autorité entre égaux. C'est là une origine démocratique et populaire, pour ainsi dire. Grâce à elle se lève d'entre les sujets eux-mêmes, pour les régir, un maître et seigneur, qui représente l'autorité divine, mais qui ne saurait oublier tout à fait les liens nui l'attachent à ceux qu'il commande aujourd'hui.

Supérieurs et inférieurs forment deux classes, il est vrai,

(1) ConsUL, p. VIII, c. I, n» 4.

Omnes vero Prsepositi Locales, vel Rectores, crebrâ communicatione cum Provinciali utantur : et juxta eius arbitrium in omnibus se gérant, Eodem modo Prsepositi Provinciales cum Generali se habebunt. Sic enim. subordinatione conservatâ, unio, quse in ea quàm maximè consistit, -aspirante gratiâ Dei, conservabitur.

(2) Constit, p. VIII, c. I, n« 8, decl. L.

Prsepositi Locales, vel Rectores, qui sunt in aliqua Provincia, quique missi sunt ad fructum in agro Domini curandum, Prseposito suo Provinciali singulis hebdomadis, si fieri potest, scribere debent ; et Provinciales, et alii, Generali singulis hebdomadis, si vicinus fuerit : si autem in regno diverso résident, ubi desit ea commoditas, tam privati ad fructificandum missi et Prsepositi Locales, et Rectores, quàm Provinciales, singulis mensibus semel Generali scribent*

mais deux classes d'une même société, enlacées, limitrophes et presque confondues à leurs confins : si bien (;u'à quelque degré qu'on les veuille séparer ou différencier, il faudra toujours y reconnaître une i^ommunauté d*oriéines et de tradition.

Sur elles règne en outre une loi commune qui les unit; une loi qui s'est établie d'un commun accord, et à laquelle tous sont également soumis. D'oii résulte naturellement et nécessairement un caractère spécial, une empreinte, qui marque l'exercice de l'autorité. C'est la modération, la tempérance, la droiture, îês procédés aimables, bref la réalisation aisée d'une véritable communauté de sentiments qui doit distinguer tous les chrétiens comme fils de Dieu et frères en Notre Seigneur Jésus' Christ,

Dans la Compagnie les choses se passent tout autrement. L'autorité des Supérieurs une fois constituée, comme nous l'avons dit, le droit de commandement universel passe au Supérieur, qui le répartit à qui et dans la mesure où il lui plaît. Deux catégories, deux castes en résultent nécessairement, qui n'ont plus rien à voir l'une avec l'autre.

Les Supérieurs peuvent traiter et entretenir entre eux des relations; mais comme tels, ils s'isolent de leurs sujets. Avec ceux-ci ils pourront communiquer sur le ton de bienveillance et de modestie qui convient à un maître chrétien, à un chef religieux : ces rapports resteront quand même empreints, pénétrés des étranges éléments introduits dans la vie monastique par les Constitutions. Ils garderont quelque chose qui tient du sortilège et de l'artificiel,' et qui, p^ar conséquent, demeure susceptible de se dénouer ou de se gâter très facilement au moindre contretemps.. Certes, la grâce de Dieu peut beaucoup ; mais pour être eiïicace, elle doit s'appuyer sur ]n nature, et la nature ici se dérobe.

En vérité, voyons les choses dans leur réalité objective et vivante. Supposons que le Général, aussi bien que tous les Supérieurs par lui promus, manifestent toujours* toute la vertu, toute l'intégrité de mœurs, toute l'impartialité désirable dans Texercice de leur pouvoir; il demeurera toujours qu'en cas de conflit entre eux et un de leurs sujets, les forces de l'une et de l'autre partie, naturellement parlant, ne sont ni égales ni homogènes. Le déséquilibre est inévitable.

PRINCIPES ESSENTIELS

En pareil cas, c'est le Préposé Général qui devrait se trouver l'arbitre né de la querelle et le modérateur de l'une et de Tautre tendance; mais, dans la Compagnie, Tes Supérieurs étant ses créatures, son premier souci est de défendre leur autorité comme là sienne propre. De même, les Supérieurs mineurs, en défendant les Préposés majeurs, soutiennent leur propre cause. C*est pour eux une nécessité absolue. Dans ces conditions, combien facile est leur victoire, combien inévitable le découragement des sujets à défendre même ce qu'ils considèrent comme le droit le plus strict. Ils savent qu'ils seront vaincus et ont accepté d'avance d'être vaincus.

Dira-t-on que ce conflit supposé, aii sein de la Compagnie, entre supérieurs et sujets, est impossible ? Plût à Dieu que toute l'histoire, l'histoire publique et connue, aussi bien que l'histoire intime et encore inédite de ia Société, ne témoignât pas au contraire de l'existence perpétuelle de semblables conflits î

De ce qui précède, on peut déduire tout ce que représente le Généralat dans la Compagnie : et nous lisons à ce propos, dans un ancien document, une phrase qui mérite d'être reproduite.

Le P. Gonzalez de la Cámara écrit (1) :

Je me souviens qu'au temps où le P. Torres vint visiter cette province (de Portugal), c'était une phrase passée en proverbe parmi les anciens Pères (et le P. Docteur la goûtait particulièrement) qu'en la Compagnie il n'y avait plus qu'un seul homme, id est, le Supérieur.

Et ici se pose naturellement la question : si le seul homme qu'il y ait dans la Compagnie est le Supérieur, que sont les autres ?

Non seulement l'autorité du Préposé dans la Compagnie est l'origine de toute l'autorité qu'exercent les Supérieurs, mais elle est en même temps totale, omniforme, absolue. Le ^ droit de commander, que la Bulle de Paul III concède au Général, est entier — todo — exten-

<1) Memorialc P. Consalvii, n° 271.

LES CONSTITUTIONS

sivement, si bien qu'il peut ordonner n'importe quoi à n'importe qui ou, en un seul mot, ordonner tout à tous. Les Constitutions disent (1) :

Pour le bon gouvernement de la Compagnie, on a jugé qu'il convenait extrêmement que le Préposé Général eût toute autorité sui la Compagnie ad œdificationem.

En lui, effectivement, résident le principe et le moteui universel, la solution de toutes les difficultés.

C'est lui qui admet à l'Institut ceux qu'il juge aptes, et qui les renvoie à son gré. C'est lui qui destine les affiliés à tel ou tel ministère, telles ou telles études, tel ou tel degré de vocation. Il a la suprême administration des maisons ou Collèges; il fait les contrats, reçoit les donations. Il choisit les Supérieurs et leur donne, retient, mesure, retire ou rend l'autorité qu'il lui plaît. Il dispense des Constitutions, les interprète ou les « déclare ». Il ne peut rédiger de son autorité privée des Constitutions qui obligent universellement et pour toujours; mais il peut rendre des ordonnances qui resteront en vigueur sa vie durant. Il attribue aux règles existantes leur véritable valeur effective. C'est à lui qu'il appartient de communiquer aux particuliers les grâces ou privilèges concédés par les Souverains Pontifes à la Compagnie. C'est lui qui récompense ou punit, exalte ou abaisse.

Absolue, suprême, unique, son autorité exerce sur la vie de l'Institut une influencée et une prépondérance sans égale dans les autres Instituts religieux. Le nom du Préposé revient à chacune des pages des Constitutions. Le Général est le point central de la Compagnie; tout y converge, tout rayonne de lui ou revient à lui.

Il en résulte que son gouvernement est le plus ample, le plus minutieux, le plus absolu qu'il y ait sur la terre.

Les Jésuites, dit un écrivain moderne (2), ont introduit dans l'Eglise catholique une forme de gouvernement, une manière d'obéissance inconnue jusqu'à eux. L'Eglise, — s'écrie Suarez dans un accès d'enthousiasme qui l'empêche d'apercevoir la portée de son aveu, — ■ l'Eglise n'a point encore vu de Général d'Ordre revêtu d'un pouvoir aussi vaste et dont l'influence soit aussi immédiate dans toutes les parties du gouvernement.

(1) Consta., p. IX, c. III, no 1.

Ut bene gubernetur Societas, expediré valdè videtur, ut Prsepositus Generalis omnem habeat auctoritatem, in Societatem ad sedificatlonem.

(2) H. MuLLER, Les origines de la Compagnie, p. 61.

PRINCIPES ESSENTIELS

On raconte qu'un des Préposés généraux de la Compagnie, parlant un jour à l'ambassadeur de France à Rome, le duc de Brissac, lui dît :

■ — Voyez, Monsieur : de cette chambre, je gouverne, non Paris, mais la Chine, et non seulement la Chine, mais le monde entier, sans que personne sache comment cela peut se faire.

Non contente d'être la plus haute, la plus ample et la plus absolue, l'autorité du Général est au reste la plus intime, celle qui pénètre le plus avant dans l'âme ^e ses sujets, celle qui va le plus loin possible dans les plus secrètes pensées et les intentions les plus occultes de ses subordonnés.

Là-dessus les Constitutions sont catégoriques. Une des charges qu'elles imposent avec le plus d'insistance au Général est de s'informer de tout :

Qu'il se fasse renseigner par le menu sur ce qui se passe dansles Provinces, par les Provinciaux (1).

Qu'il connaisse, disent encore les Constitutions (2), la conscience autant que possible de ceux qui sont en charge, particulièrement des Provinciaux et des autres à qui il confie un office de quelque importance.

Comment il parviendra à « connaître la conscience » de tous, c'est au reste ce que l'on a vu en traitant du Syndic, des informations périodiques, du compte de conscience, etc.. Ici, comme complément de ces moyens, rappelons seulement Tun de ceux dont le P. Nadal ne dédaigna pas de se servir pour établir, au cours de ses visites, le compte de conscience général qu'il prétendait transmettre à - qui de droit. Nous reproduisons littéralement (3) :

Certains Pères et confesseurs, et très vertueux, ont éprouvé des scrupules au sujet de cette décision de Votre Révérence

(1) Consiit., p. IX, c. VI, n« 1 decl. A.

...injungendo crebrô sibi rationem reddi eorum, quse in Provinciis omnibus geruntur per Provinciales.

(2) Constit, p. IX, c. m, no 19.

Cognoscat, quoad ejus fieri poterit, conscientias eorum, qui sub ejus Obedientia sunt ; ac prsecipuè Prsepositorum Provincialium et aliorum, quibus muñera majoris moment! committit.

(3) Lettre du P. Gonzalo Alvarez au P. Jérôme Nadal, le 24 novembre 1561 : Epist. P. Nadal, t. I. p. 562.

LES CONSTITUTIONS

qu' Ínter peccata mort alia censentur d'écrire des lettres sans permission, de s'a.ccoi'der en dehors de la maison une réfection comme si Ton s'appropriait le bien d'autiui ; également, de ne pas répondre exactement quand on est interrogé au cours <lu compte de conscience, alors que les Constitutions n'obligent pas sous peine de péché, sauf pour certains manquements aux" principaux vœux.

On a vu même plus haut comment la plupart de ces fautes, arbitrairement aggravées, étaient ou pouvaient facilement être considérées comme des péchés réservés.

Kt cette résolution du P. Nadal pourra surprendre. Quant à nous, nous ne la discuterons pas. On nous Dermettra seulement de demander :

— Si c'est un péché mortel, par la grâce du P. Nadal, de ne pas répondre à une question indiscrète au cours du compte de conscience, quel crime sera-ce donc d'abuser de ces confidences sacrées, contre fous les canons de l'Eglise, pour l'administration extérieure de la Maison ou de la Société, de violer le secret confié à une discrétion paternelle, en dépit de toutes les assurances prodiguées aux ieunes âmes Dour les amener dans cette souricière ?

Les Constitutions sont muettes à cet égard.

Mais surtout ce qui met le sceau à la monarchie absolue du Général, c'est d'être à vie pour la personne qui l'exerce. Cette espèce de perpétuité était, au XVI® siècle, une grande innovation. Elle donna lieu, dès les débuts, à mille querelles, qui ne sont pas encore éteintes, non seulement entre Jésuites, mais de la part des Souverains Pontifes.

Pour prévenir sans doute ces contestations, les Constitutions ont accumulé tout ce qu'elles ont pu imaiJnrcr de raisons en faveur de cette perpétuité. /

Les voici telles qu'on les y peut lire :

Elle favorise l'expérience et facilite l'usage du gouvernement, la connaissance des particuliers... Ainsi distraira-t-on et fatiguera-t-on moins des Nôtres en les appliquant au service universel de la Compagnie, communément occupée à des missions importantes pour le service divin.

Les pensées et les occasions d'ambition seront davantage exclues que s'il fallait procéder à chaque instant à des élections. -

PRINCIPES ESSENTIELS

11 est plus facile de trouver un homme apte à cette fonction <jue plusieurs.

C'est Texemple que donne la manière commune de procéder pour les charges les plus importantes, comme celles du Pape, des Evêques, des Princes et des Seigneurs.

L'autorité du Général sera plus grande, étant immuable, pour ceux du dehors comme pour ceux du dedans.

En général, quand les (Constitutions daignent fournir ainsi leurs raisons pour l'introduction de certaines nouveautés dans Tordre disciplinaire, les bases en sont un peu fragiles.

Nous en avons déjà vu des exemples.

Four le cas présent, la faiblesse est telle qu'à peine elle mérite la discussion. Le plus myope découvre le défaut de la cuirasse.

En guise de réponse générale, on peut d'abord observer que" toutes ces belles raisons, exposées par l'Institut, tous les précédents fondateurs d'Ordre les avaient connues et cependant avaient rejeté le généralat à vie : c'est un signe, ou qu'ils ne trouvaient pas ces raisons bien solides, ou qu'ils avaient contre elles d'autres raisons d'importance supérieure.

Quand naquit Saint Ignace, le monde était déjà très vieux. Quinze siècles de tradition religieuse s'étaient déroulés au sein de l'Eglise et, durant cette ère, s'était lentement et solidement créé un état de choses stable et éprouve. L'idée de l'autorité monastique en particulier avait été examinée sous toutes ses faces, expérimentée de toutes manières. Si donc aucune des Congrégations religieuses existantes n'avait finalement retenu ce mode d<s gouvernement à première vue naturel, c'est donc qu'elles avaient au moins une raison prépondérante, qui effaçait toutes les convenances évoquées par la Compagnie.

Enfin l'autorité du Préposé général est si grande, si étendue, si illimitée, et tient une place si importante dans la vie de l'Institut, qu'il était naturel que la personne en qui elle s'incarne fût tenue en considération particulière, véritablement révérée comme une espèce de palladium, quelque chose de sacré et de mystérieux, dont la Compagnie procurât la conservation avec un soin jaloux.

LES CONSTITUTIONS

C'est à quoi s'emploie tout entier le chapitre V de l.i IX^ partie des Constitutions, intitulé :

— De la conduite que tiendra la Compagnie en ce qui touche au Préposé Général.

Ce chapitre est un des plus dignes d'étude qu'il y ait dans ce livre. Il mériterait d'être analysé par le menu et même d'être copié en entier. Mais, comme la chose n'est pas possible, nous nous contenterons d'un des paragraphes, non pas même du texte définitif, mais d'un des derniers brouillons qu'on en garde. C'est une sorte de résumé de tout le chapitre, et le fondateur de la Compagnie l'a écrit tout entier de sa main.

De la prévoyance, autorité ou soin que la Compagnie doit avoir au sujet du Préposé Général.

La Compagnie ou les personnes députées par elle auront la prévoyance, due en tout amour et charité, des choses extérieures nécessaires au Préposé Général, de telle sorte qu'elle jugera et déterminera comment U doit manger, dormir, se vêtir, circuler, ayant autorité plénière pour cela : ce qui peut l'aider beaucoup spirituellement, pour deux raisons :

La première, c'est que le Préposé étant tel qu'on espère, ce sera pour lui une grande consolation et un grand contentement spirituel de n'avoir pas le souci de ces affaires-là, voulant et désirant obéir à ce. sujet à la Compagnie tenant la place de Notre Seigneur. La seconde, c'est que tous les sujets de la Compagnie, sachant cette disposition, n'auront occasion que d'en être édifiés ce qui convient le plus pour la plus grande union de la tête avec les membres.

Ce paragraphe, répétons-le, est bien surprenant.

Ainsi donc Saint Ignace, comme Préposé général, a ou feint d'avoir les yeux fixés sur tous et chacun des individus de la Compagnie pour les régir et les inspirer. Tous et chacun d'eux fixent leurs regards et leur pensée sur le Général, non seulement pour lui obéir, mais pour guetter le moindre signe de lui, prendre le soin le plus pénétré de sa personne et de sa vie. Ce que tous ne peuvent faire effectivement, ils chargent quelques-uns de le faire en leur nom et de prodiguer pour eux leurs hommages et leur culte au Général, comme si tous s'acquittaient ainsi de ce devoir. Et Saint Ignace imagine que Cct état d'esprit doit être très profitable à l'avancement spirituel dans sa Compagnie.

PRINCIPES ESSENTIELS

Avouons tout au moins qu'il est assez spécial, de la part tant du chef que de ses subordonnés. Et Saint Ignace, d'après ses propres paroles, a beau en croire le profit non seulement possible, mais réel et effectif. Pour notre part nous confessons éprouver des doutes à cet égard,, -

Premièrement, nous doutons que le Préposé Général, •en ce qui touche à sa personne, ait jamais été tenu à observer les dispositions, même de vie matérielle, prévues par ses Assistants, pour le manger, le dormir et le reste. 11 ne dépend nullement d'eux comme les très humbles sujets de la Compagnie dépendent partout de leur Supérieur. La plénière autorité des Assistants, tantôt lui refusant, tantôt lui accordant des douceurs, est une pure imagination !

Nous doutons également que le spectacle, même réalisé, de ces procédés imaginaires eût jamais édifié personne

Au contraire, nous craignons fort, étant donnée la condition de l'humaine nature qu'avant que le Préposé ne se fût pieusement soumis aux Assistants, ceux-ci ne se fussent eux-mêmes adaptés d'ordinaire à la pensée, voire aux goûts du Supérieur, et étudiés à lui plaire par toutes les complaisances possibles, selon Dieu s'entend et honnêtement.

Et pour en avoir la preuve il suiïit de ce que nous rapportent tous les documents contemporains sur le fondateur lui-même.

Saint Ignace y apparaît dans un état d'âme très éloigné de la sujétion et de l'obéissance volontaire que suppose ce paragraphe.

Mais avant de poursuivre, rappelons un texte que nous avons déjà reproduit dans ce volume.

Le P. Nadal parle de ce qui se passa au sujet de la rédaction provisoire des Constitutions d'attente, concernant le Préposé Général :

En ce qui touche au présent Général, qu'il voie, après avoir îait oraison, s'il doit mettre en pratique ce que règlent les Constitutions touchant le Préposé ou s'il peut n'en exécuter que ce que suavement il lui conviendra d'en prendre, «oit en ce qui touche sa personne, soit en ce qui concerne sa manière de gouverner.

Là dessus, il (le P. Ignace) a dit : « Qu'il y penserait».

LES CONSTITUTIONS

Et, comme le P. Nadal ne rapporte ríen de plus, on^ peut supposer que Saint Ignace ne donna pas d'autre réponse et que ne fut pas mis à exécution ce que prévoyaient les (Constitutions à son égard. C'est-à-dire qu'il s'exempta de toutes les tutelles, observances ou contrôlesdont elles parlaient, pour procéder en toute liberté et comme bon lui sembla. Ainsi du moins semble-t-il avoir fait, d'après toutes les relations des PP. Gonzalez de la Cámara, Ribadeneira, Manareo, etc..

Saint Ignace lui-même ne disait-il pas au P. Gonzalez de la Cámara qu'eux, les fondateurs de la Compagnie, avaient vécu sur ce point como quiera ? Telle fut en effet la vérité. Au Collège romain, où demeuraient les étudiants, s'observait un certain règlement, une sorte de discipline régulière, pas très différente de celle qui s'observe encore aujourd'hui dans les maisons du même genre ; mais à la Maison habitée par Saint Ignace et par ses compagnons, le règlement ne paraît pas avoir été très sévère. Pas de cloche (1), qui appelât à des actes religieux en commun; aucun temps fixé pour l'oraison; chacun disait la messe quand il lui plaisait; enfin, l'ordre laissait, pour tout dire, fort à désirer (2). Como quiera, chacun à sa guise ! Aussi cette maison d'où étaient sortis tant de règlements à l'usage de la Compagnie tout entière, demeurait-elle la plus déréglée.

En ce qui touche à Saint Ignace lui-même, il suivait son caprice. Il se levait de grand matin et faisait ses prières. Rarement il disait la messe. Jamais de Bréviaire : car, comme on l'a vu, dès 1539, il fut dispensé de la réci-

(1) Sur la sonnerie des cloches, comme signal pour le lever, etc.. les documents anciens trahissent quelques divergences d'appréciation.

Un témoin contemporain dit par exemple {Mon. Ignat. Series quarta, p. 561) :

«Au temps de Saint Ignace, on ne sonnait la cloche ni pour l'oraison ni pour l'examen. Quand l'heure était arrivée de se lever, le réglementaire parcourait les chambres et les réveillait. Puis, chacun faisait son oraison et l'examen au moment fixé, et entendait la messe, soit en la célébrant à l'égUse, soit en y assistant de meilleure heure »,

Mais le P. Lancicio, au contraire, raconte (Mon. Ignatiana. Ser. q. t. I, p. 483) :

«Après sept heures de sommeil, le réglementaire, sans entrer dans les chambres, frappait à la porte et réveillait ceux qui dormaient... Il y avait une cloche assez sonore (dont on se sert aujourd'hui encore à la maison professe), grâce à laquelle ils étaient éveillés, appelés à l'oraison, aux «xamens, aux repas ; elle était scellée au mur de la maison, mais au dehors, au plus haut de la façade, touchant à la bordure du toit "

(2) Monumenta Ignatiana, Series quarta, p. 561.

PRINCIPES ESSENTIELS

tation de I'ofíice, le Pape ayant commué cette obliéation en d'autres œuvres de piété assez vagues, pour des motiis assez légers.

11 mangeait à part, généralement en compagnie d'un ou de deux anciens Pères à qui il voulait témoigner de la considération au de la confiance. Sa table était frugale; mais, d'après le P. Louis Gonzalez de la Cámara, quand on servait quelque chose d'extraordinaire, il y goûrair et avait coutume d'en offrir à ses compagnons. A ce propos, Ribadeneira écrit :

J'ai ouï dire à notre Père qu'il voulait avoir sa table un peu mieux servie que la table commune ; et il en donnait pour raison que ceux qui y mangent, ou sont des Pères vieillis et fatigués qui ont besoin de ce réconfort, ou des invités auxquels on doit un régal. Aussi donnait-il de bonnes pénitences à celui qui avait charge d'y pourvoir, quand manquait quelque chose, quoique nous sachions ce qu'il mangeait lui-même et comment il se traitait (1),

Et ailleurs (2) :

Notre Père mangeait un jour dans sa chambre et s'étant servi d'une soupe particulière, il me demanda si j'avais aussi mangé de cette soupe. Je lui dis que non. Il me demanda si d'autres à ma table en avaient mangé. Je lui répondis que je ne m'en étais pas avisé. Il me dit alors :

— Pourquoi, pensez-vous, donne-t-on une soupe à l'un et une autre à l'autre ?

• — Parce que, dis-je, l'un a besoin d'une soupe et l'autre d'une autre.

Et notre Père dit :

— Oui, et aussi parce que les premiers Pères de la Compagnie ont tant souffert et travaillé que ceux qui viennent à présent ne peuvent les avoir égalés dans leurs travaux. Qu'on les traite donc matériellement d'une façon un peu différente, afin qu'ils soient un peu récompensés par ce moyen de leurs épreuves et privations premières.

Ceci se passait en 1543, alors que ceux qui entraient avaient encore assez à souffrir.

Au dire des documents de cette époque, Saint Ignace était au surplus très révéré de tous, de ses égaux commede ses inférieurs. Il devait ce prestige à sa réputation de

(1) Monumenta Ignaliana, Dicta et facta, p. 421.

(2) Dicta et facta P. Ignatii, p. 420.

LES CONSTITUTIONS

vertu, à la charée qu'il remplissait, et aussi à quelque chose d'extraordinaire qui émanait de sa personne. Son regard, à Toccasion, était tel qu'il impressionnait d'une façon extraordinaire.

Le P. Gonzalez dit à ce sujet (1) :

Quand il regarde quelqu'un, à moins que ce ne soit par bonté en conversation, il semble que son regard traverse le cœur et le voit tout entier ; parfois aussi il vous fixe au visage pour voir le changement de physionomie. Je me rappelle la seule fois qu'il m'a regardé de cette façon, et certainement il me transperça jusqu'au fond, comme s'il m'avait adressé une notable semonce.

Attirés par ce regard, par la suavité de sa conversation, par l'efficacité de ses paroles, tous l'entouraient d'inévitables hommages. Aussi Paul IV disait-il que les Jésuites avaient en lui leur « idole » (2).

Il est clair dans ces conditions que les recommandations des Constitutions sur le respect dû au Général étaient un peu superflues touchant Saint Ignace. Et il est probable qu'on en peut' dire autant des autres Préposés Généraux. Ainsi toute cette partie des Constitutions était-elle inutile. Ce n'est pas la seule.

Conclusion : la personnalité de Saint Ignace.

Dans cette longue étude sur les Constitutions, nous avons tâché de mettre en lumière leur composition et leur rédaction matérielle, leur développement intérieur, les caractères qui les différencient des règles des autres Instituts religieux, le principe formel qui les constitue. 11 resterait beaucoup à dire à leur sujet. Mais il nous suffira d'un mot pour finir : car le résumé de tous les moyens qu'elles mettent au service de Dieu consiste dans l'action, l'influence et le triomphe du principe d'autorité.

(1) Memoriale P. Consalvii, n° 362,

(2) Occurrebat quod dixerat post obitum Patris nos amisisse nostrum îdolum. (Ephemerides P. Nadal, t. II, p. 15).

PRINCIPES ESSENTIELS

Telle est la clef de voûte de l'édifice moral de la Compagnie,

Or, ce fondement peut être très solide, il ne faut pas se lasser de redire qu'il n'est nullement le premier ni le plus essentiel sur lequel repose en général la vie religieuse. Il ne sufïit pas d'obéir; il faut que cette docilité réalise l'idéal de justice, individuel ou social, que Dieu a gravé au fond de notre conscience. La Compagnie a-t-elle réalisé cet idéal ? Les Constitutions y ont-elles efficacement contribué ?

Là-dessus, les Jésuites et leurs adversaires ont longtemps discuté et dicuteront longtemps encore

Les auteurs des Constitutions et leurs partisans font gloire, en effet, de tous leurs mérites au principe d'autorité; et leurs contradicteurs, non seulement considèrent ce principe tel que l'interprète la Compagnie comme une innovation dans l'ordre monastique, mais ils croient que les apologistes de ce principe aveugle outrepassent les limites de toute prudence; ils soupçonnent que, parmi cette multitude innombrable de lois, excellentes pour certaines fins, toutes ne sont pas bonnes pour d'autres, ne servent qu'à roidir la conscience, à la priver de son autonomie morale, à faire prévaloir la lettre oui tue sur l'esprit qui vivifie.

Il est nécessaire au surplus de renouveler sur ce point une remarque frappante. Cest que cet institut, si ardent à préconiser théoriquement l'obéissance, est de toutes íes familles religieuses, celle qui a, généralement parlant, dans une multitude de circonstances, pratiquement le moins obéi. La vie intérieure et extérieure de la Compagnie en fait foi jusqu'à l'évidence.

Or, l'inconséquence, l'antinomie entre la théorie et In pratique font douter de la légitimité et même de la sincérité de l'esprit qui anime l'Institut.

Inconséquence et antinomie que cette inscription dans la Bulle de Paul III de grands principes si tôt abandonnés, tandis que des détails secondaires ou dont le document pontifical ne fait même pas mention, cfeviennent les règles essentielles de l'Institut !

Inconséquence cette pauvreté, qui, au lieu de demeurer absolue et évangélique, dégénère jusqu'à rendre pos- , sible la possession des richesses immenses dont dispo- [ saient les^ Préposés Généraux un peu avant l'extinction. I Inconséquence, cet enseignement du catéchisme aux

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entants, qui se réduit vite à presque rien : car les Jésuites de plus en plus abandonnent à leur ignorance les basses classes, pour cultiver les nobles et les riches et en viennent à leur conception actuelle des Collèges, si discutée même entre eux.

Inconséquence enfin, cette exemption d'exercices spirituels en commun. Le chœur traditionnel est aboli. Mais bientôt, à sa place, s'introduit un culte d'apparat, tout en dehors, des dévotions puériles ou contestables, le triomphe de la musique profane, qui est une des plus grandes calamités qui affligent TEglise dans l'ordre intérieur et disciplinaire.

L'institut, sur ses bases primitives, a opéré uñe véritable révolution ; ses fondateurs, sur place, ont retourné comme un gant la fameuse Formule approuvée par W Siège apostolique. Et personne ne proteste. Au contraire l'applaudissement est général. Le préjugé semble acquis qu'il ne s'agit pas d'une substitution subreptice de formules, mais bien d'une adaptation et d'un développement régulier selon l'esprit fondamental de l'Institut.

Mais alors, quel est donc cet esprit, ce principe, cet idéal ou cet instinct, plus ou moins occulte, mais tout puissant qui se joue des contradictions, des difficultés, pour imposer à tout et à tous sa direction, à la fois imprévue et constante, ondoyante et brutale ?

Et d'où vint donc à l'esprit des fondateurs cette inspiration ? Quelles racines profondes a-t-elle ?

Cette question est la plus difficile à résoudre de toutes celles que nous avons soulevées. C'est pourquoi nous avons le plus souvent évité d'y répondre. Mais puisque îa voici catégoriquement posée, ne négligeons pas, sinon de formuler une solution, du moins d'aventurer une conjecture pour ne rien laisser en suspens.

Avant tout, comme nous l'avons amplement prouvé, il est impossible de reconnaître une sorte de révélation surnaturelle, soit chez les fondateurs en général, soit chez Saint Ignace en particulier.

La révélation surnaturelle des points essentiels de l'Institut soulève de trop nombreuses difficultés.

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Les Souverains Pontifes Paul III et Jules III n'en parlent pas dans leurs Bulles respectives, mais seulement du pieux mouvement de l'Esprit Saint qui poussa les fondateurs à quitter tout au monde pour se consacrer au service de Dieu. Quant à Grégoire XIII, il reconnaît la même « motion » spirituelle dans sa Bulle Ascendente Domino, au sujet de la hiérarchisation de la Compagnie en diverses catégories, qui ouvrent à la vie religieuse un accès facile pour tous les degrés de vocation. Voilà tout ! On ne saurait tirer -de là des conséquences exagérées ni absurdes.

Or, c'est de là qu'a pris naissance la légende qui veut à tout prix montrer, dans la création de l'illustre Institut, l'œuvre de Dieu. Et sans doute, ici-bas, rien ne se tait sans Dieu, mais rien non plus sans l'homme. Ni Dieu ni l'homme n'agissent l'un sans l'autre, mais dans un mystérieux et impénétrable concours.

Même dans l'ordre surnaturel, Dieu n'opère pas sans l'aide de la nature, surélevée et transfigurée, maïs non abolie. Encore moins la grâce elle-même constitue-t-eîle la nature dans un état de perfection essentielle, d'absolue impeccabilité ou d'infaillibilité en tous ses jugements.

C'est pourquoi Benoît XIV (1) enseigne qu'on peut sans témérité combattre l'opînîon d'un saint personnage, avec le respect nécessaire, à l'aide de bonnes raisons, même après que l'Eglise a placé sur ses autels le plus illustre de ces serviteurs de Dieu.

Dans ces conditions, le fait que la grâce de Dieu a poussé les premiers Jésuites à se consacrer à Lui et à fonder un Ordre religieux, ne tranche nullement la question de leur caractère et de leurs idées particulières. Pour Saint Ignace, tout spécialement, sa vocation ne prouve rien, sinon que Dieu s'est voulu servir de ses dons naturels, tels quels, pour de secrets desseins, sans l'exempter des humaines conditions de nature qui continuent, ici-bas, d'affecter même les privilégiés d'en Haut, jusque dans le cercle le plus élevé àes grâces et des faveurs surnaturelles.

Il nous est donc impossible de faire abstraction de ces traits de nature et de caractère pour arriver à l'exacte compréhension historique d*une œuvre aussi discutée que celle d'Ignace de Loyola.

(1) De Servorum Dei beatificatione,. t. II, c. XXX, n» 12.

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Le p. Nicolas Bobadilla, dans un Mémoire adressé à Paul IV, disait déjà (1) :

Le P. Ignace était prudent sans doute ; pourtant il était homme aussi, et il avait ses idées, comme le sait bien Votre Sainteté.

D'innombrables écrivains n'ont cessé depuis lors d'étudier cette grande figure; mais à force de la styliser, dans un sens ou dans l'autre, au lieu de la peindre trait pour trait sans dessein préconçu, ils en ont fait une sorte de symbole débattu, de grande énigme historique, plub insoluble encore que celle du « Masque de fer ».

Or, ou nous nous trompons beaucoup, ou il est un trait essentiel qu'il fallait saisir d'abord pour restituer cette physionomie, et qu'on ne saurait négliger sans la rendre méconnaissable. C'est que d'abord Saint Ignace est né Biscaïen de pure race. Il appartenait à l'une des familles cantabres les plus nobles et les plus anciennes et il a hérité éminemment de toutes les qualités qui honorent cette vieille race. Il a pu acquérir toutes les vertus et toute la sainteté qu'on voudra; cette vertu, cette sainteté sont à fond de Gascogne espagnole.

Et quels sont les traits caractéristiques de la race ?

Il faut observer d'abord la constitution sociale de cette population.

Les Biscaïens de toute antiquité étaient partagés en clans, comme les Kabyles. Chaque région, vallée, groupe ou famille, s'organisaient à part dans la plus complète autonomie. Aucune assimilation de l'un à Tautre. Ils entendaient vivre chacun pour soi et se suffire à eux-mêmes. La moindre sujétion à un pouvoir étranger leur était tellement antipathique qu'il n'y eut jamais moyen de les plier à un régime commun. Aujourd'hui encore, après tant de siècles de réunion nominale avec la Castille, la Biscaye est toujours aussi morcelée, aussi exclusive qu'il y a mille ans. Get^esprit de farouche liberté anime encore le vrai cantabre dans toutes ses entreprises. Ferme dans ses volontés, il ne s'assimile rien et ne se lie à personne. Il peut courir le monde, traiter avec toutes sortes de gens, voir la diversité des peuples et des climats, entrer en contact avec les caractères et les individualités les

(1) Epistolae P. Nadal, t. IV, p. 733.

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plus diverses. Parmi toutes les vicissitudes, il restera luimême, gardant son caractère, sa personnalité, son originalité la plus tranchée. Biscaïen toujours, conservant les idées de chez lui, les préjugés et la sauvagerie, aussi bien que l'accent et la démarche de sa province.

Celui qui connaît ce caractère, non par ouï-dire et par les livres, mais par lui-même ; celui qui a vécu et conversé avec un cantabre, qui a vu ce regard fixe, d'un éclat toujours égal, révélateur de la ténacité avec laquelle l'homme s'attache' à son idée et en poursuit Texécution; celui qui sait le peu de pensées, mais fichées comme un clou dans ces têtes de fer, celui-là seul se fera de Saint Ignace une première image approchée. Les autres n'y comprendront rien, jamais.

C'est de Biscaye que Saint Ignace a reçu et gardé sa façon de marcher, de penser, de parler, d'envisager toutes choses. Sa province natale fait vraiment partie de son idiosyncrasie morale; ses idées humaines, comme dit Bobadilla, en proviennent en droite ligne. C'est la base imprescriptible de sa personnalité, l'armature naturelle de toute sa mentalité morale et religieuse.

La grâce même de Dieu n'a pu anéantir radicalement certains défauts, limer certaines aspérités, entièrement réorienter certaines tendances de ce caractère biscaïen. Le contraire serait un miracle permanent, que rien ne confirme, et ce genre d'éloge diminue plus qu'il n'exalte les mérites réels du fondateur.

Il faut sans doute tenir compte des autres vertus que le Saint a acquises au cours des vicissitudes de son existence, grâce à son éducation scientifique et religieuse, à ses efiforts et à la grâce de Dieu.

Ces diverses influences furent extrêmement variées.

La jeunesse de Saint Ignace avait été orageuse, et non seulement il ne s'en cachait pas, mais il le rappelait sans cesse. Il a couru à peu près toutes les aventures, et toutes les séductions eurent prise sur son âme. Mais à la fin. Dieu le toucha, délivra ce bouillant chevalier de son orgueil, fit tomber de ses yeux les écailles de la passion. Nouveau Paul, de mondain et de mécréant qu'il était, il se convertit, résolut de vivre désormais en la présence de Dieu et de se consacrer à son service; mais ses expériences passées le laissaient très méfiant des hommes et des choses, lui avaient appris à multiplier les précautions

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autour des sources de la vie et de la piété chrétiennes. A-t-ii, sur ce point, bien saisi le juste milieu ou poussé les choses à Textrême ?

Ses lumières propres et ses études spéculatives, au cours de ses différents stages universitaires, ne forment pas un gros bagage. Lui-même confessait que « no es tirado al estudio de la afición, antes grandemente siéndole cuesta arriba » (1). II lui fallut sept ou huit ans pour arriver au grade de Maître ès Arts, qu'il ne dépassa point; et le peu d» théologie qu'il sut jamais, il Tapprit, sans maître, en un peu moins d'un an, préoccupé de voyages et d'entreprises commençantes.

Aussi le P. Lainez, qui Teut pourtant en grande vénération,, ne lui accordait-il en fait de Lettres qu'une médiocre compétence; et le P. Ribadeneira écrit :

Le Père Maître Lainez, parlant du peu d'éloquence elr de science qu'avait notre Père, et des grandes choses que Notre Seigneur avait opérées par lui, de F énergie, de l'efficacité de tout ce qu'il entreprenait, me disait :

— • Enfin, tant vaut toute chose que Dieu le veut, et pas davantage (2).

Certains apologistes n'ont pu se résigner à admettre cette médiocrité de culture scientifique chez Saint Ignace, ce contraste entre son ignorance et la grandeur de ses oeuvres; et ils ont imaginé de demander pour lui le titre de Docteur de l'Eglise. C'est une des idées les plus ridicules qui aient pu troubler leur esprit, un symptôme des illusions eiïarantes où ils vivent sur leur propre histoire.

Saint Ignace fut ignorant. Il n^y a là ni déshonneur pour lui ni manque de respect à son égard. Saint François d'Assise fut plus ignorant encore et personne n'a jamais songé à lui en faire un grief. Saint Ignace aurait pu être au contraire un grand savant et n'être plus Saint Ignace. La valeur et le mérite d'un homme ne se mesurent pas à son entendement. Quelqu'un peut être fort démuni de connaissances et riche d'âme. Telle est la seule fortune qui importe en ce monde. Trop souvent, les vues les plus hautes et la multiplicité des lumières ne servent qu'à débiliter les eiïorts ; la tête charge le cœur et l'écrase de «on p-oids, sur le chemin de la vertu. Ce sont les \4olents,

(1) Dicta et facta S. Ignatii a Ribadeneira, n° 5.

(2) Scripta de S. Ignatio, t. I, p. 394.

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non les sages ou les entendus, a dit Notre Seigneur, qui raviront les deux; et ce qui vaut d^abord, la force qui mène le monde, c'est une âme sûre d'ellemême, qui marche droit à sa fin, par-dessus tous les obstacles, exempte d'incertitudes et de frayeurs, de retours en arrière ou de regards à côté. Tel fut Saint Ignace, et c'est par là qu'il a vaincu, avec le secours de là grâce divine. Lui, l'ignoiant, a su attirer à lui, soumettre à son influence un Xavier, un Lainez, un Salmerón, et tant d'autres, qui n'étaient ni des naïfs, ni des incultes; il fut leur maître, leur instructeur, leur guide et Teur chef ; c'est par lui qu'ils sont devenus d'admirables instruments de la gloire de Dieu.

Voilà sa vraie grandeur î Vouloir la transposer du domaine moral dans l'ordre du talent et du génie, de ia recherche scientifique ou de la beauté de l'expression, c'est tout dénaturer et tout confondre; ravaler les sommets divins au niveau de la terre, à la règle et au compas des hommes.

Or, sa puissance invincible de volonté. Saint Ignace l'a imprimée comme son cachet sur toutes ses œuvres. Là est son mérite comme fondateur. Les bases sur lesquelles s'édifia d'abord l'Institut étaient, nous l'avons vu, on ne peut plus vagues et inconsistantes; leur réalisation efficace a dépendu tout entière de la manière de mettre les fers au feu. Rarement on a pu dire avec plus de raison que la lettre n'est rien; c'est l'esprit qui est tout; et c'est cet esprit qu'Ignace de Loyola a réussi à infuser à la minime — en effet — Compagnie du nom de Jésus des origines. Ce sont ses idées propres, peu goûtées de Bobadilla et de Paul IV, qui en ont fait bon gré m^l gré ce que nous avons vu, à la face du monde, parce qu'elles étaient l'intraitable force d'une âme. On en découvre la trace dans la formule du début; c'est elle qui préside aux variations qui suivent; c'est elle qui se moque des innovations, des défis à toutes les oppositions conjurées du monde et même à l'éternelle loi des choses. Sur le mérite et la légitimité des opinions de Saint Ignace, on a pu discuter longtemps, l'âme qui les anima les. a fait vivre, et c'est elle qui les soutient encore.

Le P. Louis Gonzalez de la Cámara (1) note quelque part :

(1) Memoriale P. Consalvii de S. Ignatio, n° 104.

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Le p. Ribadeneira m'a conté que le Père, traitant d'une affaire importante avec le P. Lainez, et le P. Lainez insistant un peu trop sur un point, notre Père lui dit textuellement : — Alors, prenez la Compagnie et gouvernez-la l Si bien que le P. Lainez resta court et n'ajouta plus rien.

Si le P. Lainez, ou un autre des dix premiers compagnons avait été élu premier Préposé éénéral de la Compagnie et l'avait gouvernée à la place de Saint Ignace, elle eût été très probablement bien différente de ce que Va faite le fondateur. Mais régie par ses lois, vivant de son esprit, de ses décisions, de ses opinions, elle est devenue, grâce à lui, ce que nous la voyons.

Elle et lui sont inséparables à jamais.

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