L'ÉGLISE ET LA COMPAGNIE
la reine Isabelle la Catholique, apprenant ce qui se passait à Rome aux jours d'Alexandre VI, bien peu différents de ceux de Paul 111, avait écrit à son confesseur, le saint Archevêque de Grenade, Frère Fernand de Talayera :
— Plût à Dieu qu'on y mît au moins un peu d'hypocrisie ! (1).
Cette situation appelait une prompte et radicale réforme, fous en convenaient, tous la réclamaient. Alexandre VI lui-même, responsable de nombre de ces scandales, vit très bien que les choses ne pouvaient continuer ainsi. 11 eut la velléité d'entreprendre une réformation.
Et s'il ne persévéra point, dit un historien, c'est qu'au moment de s'y mettre et, à la lecture qu'il fit de son projet aux Cardinaux, on objecta -que ce plan restreignait la liberté dont doivent jouir les Souverains Pontifes (2).
Jolie raison ! (3).
C'est de cette excessive liberté qu'avaient précisément découlé la majeure partie des maux qui affligaient la Sainte Eglise.
A son tour, le Pape Adrien VI, que ne retenaient pas de pareils scrupules, tenta sérieusement, semble-t-il, la réforme. Il s'y consacra par lui-même et par les siens. Et il serait certainement parvenu à la mener à bonne fin, à surmonter les difïicultés qui surgirent de toutes parts, si la mort nè Pavait pas arrêté dans ses généreux desseins. Mais après l'échec de cette tentative, les successeurs immédiats d'Adrien firent peu pour répondre aux aspirations générales. Paul III lui-même classa plus ou moins les beaux projets qu'il avait semblé d'abord caresser.
Les choses en étaient donc là quand, en 1537, Saint Ignace parvint à Rome avec ses compagnons. Ils venaient se mettre à la disposition du Souverain Pontife, pour qu'il les employât à ce qu'il croirait le plus
(1) Clémencin, Elogio de la Reina Católica, lUustr. XIII, Carta III .
(2) Emile Gebhart, Moines et Papes, p. 200 {Mieux vaudrait citer la page saisissante de Pastor, si bien documentée ; mais la place nous est mesurée. — Note du traducteur).
(3) La vraie raison est exposée d'une façon péremptoire par Pastor : le mauvais passé d' Alexandre VI pesait trop sur lui, et il ne réussit pas' à en secouer le joug. — Note du traducteur.
FONDATION DE LA COMPAGNIE
expédient au service de Dieu. A peine arrivés, ils s'étaient adonnés du reste au ministère sacerdotal avec beaucoup de zèle et d'activité. La prédication, Tassiduité au confessionnal, les œuvres de charité offraient à leur ardeur un champ immense et inexploité de labeurs et de succès. Et ceux-ci furent tels, malgré le petit nombre des ouvriers, qu'on comprit vite quel secours inespéré Dieu envoyait à son Eglise.
Même certains ont prétendu (1) qu'en voyant les excellents résultats de l'intervention d'Ignace, Paul III jugea qu'ils suiïisaient pleinement à répondre à tous les besoins et s'empressa « d'envoyer le mémoire (des cardinaux, pour une réforme de l'Eglise romaine) aux archives ». Mais cette supposition est purement gratuite.
L'apostolat de Saint Ignace et de ses compagnons n'était pas de nature à suppléer, dans la moindre mesure, au grand nombre de dispositions à prendre pour la réforme si désirée. Quelle qu'en eût été l'efficacité, l'activité de ces quelques prêtres ne remédiait pas danssa racine au mal dont souffrait l'administration de l'Eglise et qu'il était nécessaire de guérir à tout prix. Restreinte à l'évangélisation populaire, elle, était loin d'avoir la portée qu'on voudrait nous faire entendre.
C'est d'ailleurs un lieu commun chez les historiens amis de la Compagnie, de nous peindre cette activité sous de telles couleurs qu'il semble qu'il n'y ait eu à cette époque ni Ini^titut religieu.x ni personne dans le clergé séculier ou dans la hiérarchie ecclésiastique pour défendre la vérité et la morale chrétienne, cruellement en butte aux hérésies nouvelles (2). C'est un point de vue faux du tout au tout.
La hiérarchie comptait un grand nombre d'Evêques
(1) Hermann Muller, Les origines de la Compagnie de Jésus, p. 163. Paris, Fisbacher, 1898. {C'est une étude de premier ordre, quel que soit le jugement qu'on porte finalement sur ses conclusions, et nous en recommandons vivement la lecture. — Note du traducteur).
(2) Un bel exemple de cette partialité ou de cette méprise des écrivains ecclésiastiques, c'est l'Histoire du Cardinal Hergenrœther, Avant d'arriver aux temps de la Compagnie de Jésus, il parle longuement des autres Ordres religieux, apprécie volontiers leur activité et exalte leurs mérites. Mais dès qu'apparaissent les Jésuites, rien ne compte plus pour lui. Il semble que l'histoire de l'Eglise se réduise dès lors à l'histoire de la- Compagnie {comme l'histoire de la France et quasi du monde, pour nos libéraux, commence en 1789. — Le traducteur).
l'église et la compagnie
et de Princes de l'Eglise qui, fidèles à leur vocation, étaient des modèles de probité, de vertu, de zèle apostolique. Contarini, CarafEa, Sadolet, pour ne citer que ceux-là, ont laissé à l'histoire un nom sans tache. Dans le clergé séculier et régulier fleurissaient quantité d'hommes remarquables par leur dévouement et par leur doctrine, et d'autant plus entreprenants que les nécessités présentes les stimulaient davantage. Outre les anciens Ordres, huit autres avaient été créés, sur le même plan à peu près que la Compagnie, et avaient assumé, presque en même temps qu'elle, la même tâche. Pour ne parler que de l'Italie, les fondations de Saint François de Paule, de Saint Gaétan de Thiène, de Saint Philippe de Néri, de Saint Jérôme Emilian, de Saint Antoine Zacearla contribuèrent très efficacement à la réforme des mœurs et à la splendeur de l'état ecclésiastique. En résumé, le mal se répandait dans le corps de l'Eglise, mais, conjointement avec le mal, le bien aussi se propageait. La Compagnie de Jésus fut un des instruments de cette restauration de la foi. nullement le seul, ni d'une telle transcendance qu'à son ombre s'éclipsent tous les autres « secours » que Dieu ménagea au catholicisme.
Ce qui dénature surtout d'une manière extraordinaire le rôle de la Société de Jésus, c'est la qualité, le caractère d'excellence absolue, inconditionnelle, qu'on lui attribue. Beaucoup s'imaginent que, dans 'cet Institut, s'est réalisé un idéal de perfection, de zèle et d'apostolat sans tache et sans défaillance. Tout ce qu'il a fait ou rêvé est marqué au sceau de l'inégalable. Certains l'affirment même avec^une telle conviclion qu'ils ne peuvent souffrir une contradiction ou un doute. C'est une façon de penser évidemment téméraire.
11 n'y *a rien d'absolu dans les choses de ce monde, rien n'est parfait. Le bien et le mal se mêlent dans les choses humaines, au point que souvent le bien ne saurait s'accomplir sans être la cause ou l'occasion du mal. L'homme procède à tâtons, quand ce n'est pas à l'aveugle ; et, avec les meilleures intentions du monde, pensant faire œuvre pie, il se trouve engagé dans une entreprise dont les conséquences fâcheuses sont incalculables.
11 n'y a pas lieu par conséquent d'attacher aux louanges du Bréviaire romain ni même de la Collecte
FONDATION DE LA COMPAGNIE
(dont la formule d'ailleurs est assez banale et se retrouve à peu près dans de nombreuses Messes de fondateurs d'Ordre) une valeur sans précédent. Ce n'est pas cette liturgie très respectable qui peut trancher » priori le débat. Il faut chercher ailleurs ce que devait être exactement, pour le Saint Siège en particulier, le nouveau c( secours » ou « renfort » que lui ménageait la Providence.
Voyons donc les documents.
PREMIERES DÉLIBÉRATIONS