CHAPITRE I
Premières délibérations
§ 1. Le McDioire de Coduri. — § 2. Les Memoranda de Le Lèvre. — ,^ 3. Une lettre d'Ignace.
Le Mémoire de Coduri
Saint lénace était arrivé à Rome en novembre 1537. Ses cornpagnons l'y rejoignirent l'un après l'autre. Leur intention, en gagnant la capitale du monde chrétien, était, puisqu'ils n'avaient pu réaliser leur projet de se rendre à Jérusalem, de se mettre aux ordres du Souverain Pontife^ afin qu'il disposât d'eux au mieux des intérêts de Dieu et de l'Eglise. Ainsi en advint-il en effet. Le Pape Paul III, alors régnant, destina Pierre Le Fèvre et Jacques Lainez à l'Université romaine de la Sapience, pour y enseigner, le premier la Théologie dogmatique, le second l'Ecriture Sainte. Les autres furent employés aux différents ministères sacerdotaux, soit à Rome, soit dans les autres villes où les appelaient le Pape ou les évêques.
Toutefois, ces missionnaires n'étaient encore rattachés entre eux que par les liens d'une cordiale amitié (1). Durant ces quatre ou cinq années d'intimité, jamais ils n'avaient décidé formellement de se constituer en ïns-
(1) C'est trop peu dire. Ils s'étaient déjà solidarisés pour un travail en commun avec Ignace à leur tête et par toutes sortes de projets très arrêtés, comme^nous Vallons voir. — Note du traducteur.
FONDATION DE LA COMPAGNIE
tîtut reliéieux spécial. Mais cette pensée allait s'enracinant peu à peu dans leur âme, et elle se fit jour à cette époque. Ils résolurent de la réaliser ou du moins posèrent les bases de son exécution. Ce fut au commencement du Carême de 1539. Réunis à cet efíet à Rome, ils délibérèrent sous le regard de Dieu, considérant Tavantage Que TEglise pouvait tirer de leur résolution.
Ces délibérations nous ont été transmises sous la forme d'un Mémoire ou Résumé de ce qui s'était passé entre eux, écrit peu de temps après leur entrevue. La copie de cette pièce a passé jusqu'à nos jours pour ori finale. Elle est, semble-t-il, de la main du P. Jean Coduri, soit que ce Père en ait été le véritable rédacteur, soit que l'auteur en fût le P. François Xavier, qui, en ce temps-là, faisait fonction de secrétaire de la Compagnie.
L'importance de ce document est de premier ordre : on y trouve le germe de l'Institut. Aussi doit-il figurer en tête de notre collection. C*est le premier qui nous permettra de bien connaître le caractère et de suivre la genèse de l'œuvre (1).
En voici la traduction française :
Ce Carême passé, le temps approchait où il était convenu que nous nous séparerions les uns des autres, pour atteindre, selon nos désirs et notre espoir, au but rêvé, fixé et poursuivi par nous avec tant de véhémence. Nous résolûmes de nous rassembler durant quelques jours^ avant cette dispersion, pour traiter de "notre vocation et de notre règlement de vie. Car nous l'avons répété plusieurs fois : Certains des nôtres sx) ni Français, d'autres Espagnols, Savoyards ou Cantabres. C'est pourquoi il se produit parmi nous, au su jet de notre état, une certaine diversité
(1) Le premier qui publia ce document,'traduit du latin en espagnol d'après une vefsion ancienne, fut le P. Barthélémy Alcázar, dans sa Chronohistoria de la Provincia de Toledo (liv. I. prelim.. A^II, n° II et III). Les Bollandistes (Acia Suncti Ignatii, N° 28) l'ont reproduit d'après le texte original, mais en y omettant, lorsqu'il leur a paru à propos, des passages très notables, que nous avons soulignés dans notre texte, comme exemple de la liberté grande que se sont accordée! les Pères de la Compagnie dans la présentation de certaines pièces. Récemment, le texte authentique a vu enfin le jour dans l'édition des Constitutions de la Compagnie de Jésus parue à Madrid en 1892. L'auteur suit la version d' Alcázar, en la corrigeant à l'occasion. Le P. Ignace Pine, éditeur bollandiste, assure que l'original écrit de la main de Saint Ignace existe aux Archives de Rome sous ce titre : MDXXXIX en tres meses el modo de ordenarse la Compaiíia. Une autre main a ajouté en épigraphe ; Para dar obediencia á uno de ella. L'observation du P. Pine est confirmée par l'éditeur des Constitutions.
PREMIERES DÉLIBÉRATIONS
de manières de voir et de sentiments. Tous nous partageons la même intention et résolution de chercher le bon plaisir et la parfaite volonté de Dieu, selon là. fin de notre vocation. Quant aux moyens d'y parvenir les plus expédients et les plus fructueux, soit pour nous soit pour notre prochain, les avis sont partagés.
Et personne ne doit s'étonner qu'entre des hommes peccables et faillibles se manifeste cette multiplicité d'appréciations. Les Apôtres eux-mêmes. Princes et Colonnes de la Très Sainte Eglise, et beaucoup d'autres grands hommes très avancés en perfection {auxquels nous sommes indignes d'être comparés même de loin) éprouvèrent souvent entre eux une pareille divergence ou même une égale opposition de jugements, et ils nous ont laissé par écrit la marque de ces dissentiments (1).
En dépit de nos façons différentes de sentir, résolus de suivre avec application et vigilance la route la plus sûre et par conséquent de nous offrir, tout en cheminant/en entière holocauste à notre Dieu dont l'honneur, la louange et la gloire font tout notre souci, nous avons finalement décidé et arrêté d'un avis unanime, de vaquer avec plus de ferveur que de coutume à la prière, à la mortification et à la méditation ; et après nous y être appliqués avec quelque diligence, ayant humilié toutes nos pensées aux pieds du Seigneur, nous espérons de Lui qui ne refuse les bonnes inspirations à nul de ceux qui les lui demandent avec humilité et simplicité de cœur, — car il les accorde à tous avec surabondance sans en priver personne, — - que loin de nous abandonner, il nous assistera dans sa bénignité avec une profusion plus grande que nous n'osons le réclamer ou l'attendre.
Pour commencer donc à nous y appliquer humainement,nous nous proposâmes entre nous quelques doutes, dignes de considération diligente et de mûre délibération. Nous réfléchissions et méditions à leur sujet durant le jour, les approfondissant grâce à l'oraison ; et, la nuit, nous nous soumettions les uns aux autres ce que nous jugions être le meilleur et le plus expédient afin que tous embrassassent la solution la plus vraie, la plus fuste, examinée et adoptée à la majorité des voix, pour les motifs les plus forts.
La première nuit où nous nous assemblâmes, fut proposé ce
(1) Il n'était peut-être pas nécessaire, pour expliquer la diversité d'avis qui se produisit entre les futurs fondateurs de la Compagnie au sujet de leur projet de nouvel Institut religieux, de remonter jusqu'aux Apôtres et aux Colonnes de l'Eglise. Cette opposition de sentiments est bien, naturelle, même dans les choses de facile exécution ; combien plus dans une affaire de l'importance et de la nouveauté de celle qu'abordaient ces Pères I (Mais cette insistance fait bien comprendre, précisément que les divergences furent assez graves. — Note du traducteur).
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doute : < S'il était plus expédient, puisque nous avons offert et consacré nos personnes et nos vies au Christ Notre Seigneur et à son vrai et légitime Vicaire sur'la terre, que le Pape disposât de nous et nous envoyât où il jugerait que nous donnerions du fruit, soit (1)..., chez les Indiens, soit parmi les hérétiques, soit n'importe où, chez les fidèles ou les infidèles; ou bien s'il ne serait pas meilleur que nous restassions unis entre nous et formés en corps, de telle sorte que nul éloignement corporel, si considérable qu'il fût, ne nous séparât ; ou quelque autre chose. » Et pour rendre manifeste notre pensée par un exemple, supposé que tout-à-V heure le Souverain Pontife envoyât deux des nôtres à Sienne, en demande : Devons-nous continuer à les compter parmi les nôtres, entretenir une mutuelle intelligence, ou n'avoir pas plus à nous soucier d'eux que de n'importe quel autre en dehors de la Compagnie. » Finalement nous avons adopté l'affirmative. C'est à savoir: Que Dieu très clément et très pitoyable ayant daigné nous unir et nous rassernbler réciproquement malgré notre indignité et la diversité de naissance, de patrie et de coutumes, nous ne devons pas rompre cette union et congrégation que Dieu a faite, mais au contraire la confirmer et l'établir davantage, et nous former en un corps, en gardant souci les uns des autres et en maintenant entre nous des intelligences, pour le plus grand profit des âmes : car la vertu même, par l'union, prend plus d'accroissement et de vigueur et exécute des entreprises plus ardues que si elle était partagée entre plusieurs desseins. Pour ce que nous disons là et tout ce que nous dirons par la suite, nous désirons du reste qu'on sache bien que nous n'entendons rien décider par caprice ou de notre autorité propre, mais seulement selon ce que le Seigneur a pu ou pourra nous inspirer, et ce que confirmera et approuvera le Siège apostolique.
Ce premier doute ayant été résolu et décidé, nous en vînmes au second, non moins digne de considération et de prévoyance. C'est à savoir : « Puisque nous avons tous fait vœu de chasteté et de pauvreté entre les mains du Révérendissime Légat de sa Sainteté, quand nous étions à Venise, ne serait-il pas expédient de faire un troisième vœu d'obéissance à l'un des nôtres afin qu'avec une plus grande sincérité, louange et mérite, nous puissions en tout et pour tout accomplir la volonté de Dieu Notre Seigneur, et rester conjointement à la libre disposition et aux ordres de Sa Sainteté, à laquelle très strictement nous avons offert tout ce que nous avions : notre volonté, notre entendement, nos forces, etc. »
La solution de ce doute fut plus laborieuse. En vain nous consacrâmes plusieurs jours à l'oraison et nous nous fîmes part de ses fruits. Rien n'en sortait qui contentât nos esprits . Con-
(1) Ici manquent quelques mots dans l'original.
P 1 1 E M I È 1\ F S D ÉLIB ÉRATI ON S
fiants dans )e Seigneur, nous commençâmes donc de débattre entre nous certains moyens pour nous sortir de peine.
Le premier fut de savoir s'il ne conviendrait pas de nous retirer tous dans quelque désert et de nous y confiner durant trente ou quarante jours pour les consacrer à la méditation, au jeûne et à la pénitence, afin que le Seigneur exauçât nos vœux et daignât imprimer dans nos esprits la solution ; ou si nous nous y rendrions trois ou quatre, au nom de tous, dans le même dessein; ou si, au cas où nous renoncerions à cette solitude, et resterions á Rome, nous nous appliquerions la moitié de la journée à cet objet principal, pourvu que nous y trouvions une assez grande commodité de méditer, réfléchir et prier, tout en employant le reste du jour à nos exercices accoutumés, prêchant et entendant les confessions.
Ayant agité et examiné ces divers points, nous décidâmes en dernier ressort de demeurer tous à Rome, pour deux motifs entre autres :
Le premier, de peur qu'il n'y eût rumeur et scandale en ville et parmi le peuple, qui imaginerait et croirait, par la commune inclination des hommes au jugement téméraire, ou que nous nous étions enfuis, ou que nous machinions quelques nouveautés, ou que nous étions peu fermes et constants en ce que nous avions une fois entrepris. Le second, de peur que ne se perdît durant notre absence le grand bien que nous voyions alors s'accomplir grâce aux confessions, aux sermons et autres exercices spirituels : bien si grand, que si nous eussions été quatre fois plus nombreux, nous n'aurions pas pu satisfaire encore à tous les besoins.
Le second moyen dont nous discutâmes pour nous acheminer à une solution, fut de proposer à tous et à cfhacun de nous les trois préparations de l'âme suivantes : Premièrement, que chacun se préparât et se consacrât à la prière, à la méditation, à la pénitence de telle sorte qu'il arrivât à obtenir la joie et la paix en l'Esprit Saint au sujet de l'obéissance et à tenir, quant à ce qui était de lui, sa volonté inclinée à obéir plutôt qu'à conrimander en tout ce qui devrait procurer une égale gloire et louange à la Majesté divine. Secondement, que nul de la Compagnie ne s'entretînt avec un autre à ce sujet et ne lui demandât ses raisons, afin de n'être attiré ou incliné par aucune persuasion étrangère à l'obéissance, ou vice versa, mais que chacun s'en tînt à ce qui résulterait de son oraison et méditation comme étant le plus expédient. Troisièmement, que chacun s'imaginât comme étranger à notre congrégation, n'espérant pas d'y être reçu jamais, et jugeât de ce point de vue, afin de n'être excité par aucune considération personnelle à opiner pour l'un ou l'autre des avis extrêmes, mais qu'il exprimât au contraire son sentiment, comme s'il était désintéressé au sujet de ce projet d'obéissance ou de non obéissance ; et finalement qu'il confirmât et
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approuvât de son propre jugement le parti d'où il croirait devoir résulter le plus grand service de Dieu et une plus sûre conservation de la Compagnie (1),
Ces dispositions d'esprit une fois prises, nous décidâmes que le jour suivant nous aurions une réunion générale, prêts à dire chacun les inconvénients que pouvait présenter l'obéissance, les raisons que nous connaissions déjà, celles que chacun de nous aurait pu découvrir seul à seul, en réfléchissant, méditant ou priant. Et chacun à son tour, exprima son avis. Par exemple l'un déclara : « Il semble que ce nom de Religion ou d'Obédience n'est pas en aussi grande estime qu'il le faudrait parmi le peuple chrétien, en raison de nos démérites et de nos péchés », Un autre dit : « Si nous décidons de vivre sous une règle, le Souverain Pontife nous obligi^a peut-être à adopter un Ordre déjà établi. Il en résultera que n'y trouvant pas la même facilité ni les mêmes ressources pour travailler au salut des âmes comme nous l'avons fait jusqu'ici (ce qui est notre unique pensée après celle de notre propre salut), nous verrons déçus tous nos vœux, qui pourtant, à ce qu'il nous semble, sont agréables à Dieu Notre- Seigneur » (2). Un autre dit : «Si nous nous formons en Gongré- • gation, certains y entreront, non pas tant pour travailler fidèlement à la vigne du Seigneur, où malgré l'abondance de la tâche sont si rares les vrais ouvriers, mais, en raison de la faiblesse et de la fragilité humaine, pour y rechercher leurs convenances et leur volonté propre plutôt que celle de Jésus-Christ et l'entière abnâgatioii de soi, )>. Ainsi opinèrent encore, les uns d'une façon, les autres d'une autre, le quatrième, le cinquièquième, etc.. rapportant tous les inconvénients qui se pouvaient trouver contre l'obédience.
(1) ITy avait donc déjà une Compagnie, au moins dans V arrière- pensée de quelques-uns, et toutes ces discussions ne visent qu' à réaliser cette arrière pensée. C'est un des mille traits de ce morceau, par quoi la vérité éclate comme l'éclair, à travers ces ombres volontairement épaissies. — Note du traducteur.
(2) D'où vient cette crainte que le Pape obligeât les Pères à vivre sous une règle déjà faite et établie ? Ne s'étaient-ils pas offerts à Sa Sainteté pour qu'elle disposât d'eux selon son bon plaisir ? Pourquoi en sont-ils à croire que, si le Pape leur conseillait d'adopter un autre Ordre religieux, cela décevrait tous leurs vœux, dont le principal était justement l'obéissance au Souverain Pontife ? Pourquoi ne pouvaient-ils fructifier aussi bien que les autres dans l'Eglise, en acceptant une des formes et des instituts de vie religieuse, déjà admis par elle ou que le Pape leur impose rait de sa libre et souveraine volonté ? Est-ce que ne se sont pas sanctifiés et n'ont pas fait un bien immense aux âmes tant d'autres religieux qui ont vécu sous ces règles étrangement redoutées ?
(C'est qu'Ignace avait reçu du futur Pape Paul IV, l'un des deux tondateurs des théatins, déjà Cardinal et en faveur, des avances pour lui Ignace et pour ses compagnons en vue de s'unir à son Ordre : Ignace avait ses vues tout-à-fait différentes, et refusa. Cfr. M jller, op. cit. — Note du traducteur^ .
PREMIERES DÉLIBÉRATIONS
Le jour suivant nous discourûmes en sens contraire, proposant les avantages et les fruits de ce même vœu d'obéissance. Chacun à son tour manifesta sa pensée, l'un en développant les inconvénients d'une résolution contraire, l'autre en exposant uniment et affirmativement son avis.
L'un, par exemple, énuméra les conséquences de la nonobéissance, en montrant que tout devenait impossibleàce compte-là : « Que si notre nouvelle Congrégation, en dehors du joug suave de i'obéissance, se trouve chargée d'une entreprise, personne n'en prendra exactement souci, car chacun en laissera le soin à son voisin, comme nous l'avons vu bien des fois. Bien plus, sans ce lien de l'autorité, la Congrégation ne pourra se maintenir ni persévérer longtemps, ce qui est contraire à notre première intention de conserver à perpétuité notre Compagnie : car, si aucun Ordre ne se maintient mieux que par l'obéissance, il semble qu'elle nous soit particulièrement nécessaire, à nous qui avons fait vœu de pauvreté perpétuelle et entreprenons de continuels travaux, tant spirituels que temporels, par la force desquels l'union se relâche davantage».
Un autre sur le mode direct, parla ainsi : « L'obéissance produit des actes et des vertus héro'iques, continus ; car celui qui vit dans la véritable obéissance sera très prompt à exécuter tout ce qu'oñ lui commande, même les choses les plus difficiles ou celles qui causant la confusion, excitent la risée et sont en scandale au monde. Par exemple, si l'on m'ordonnait à moi d'aller nu ou vêtu d'un costume extravagant par les rues et les places (ce que chacun doit être prêt, même si personne ne le lui commande jamais, à exécuter pour sa part, renonçant à son jugement propre et à toute sa volonté), j'y gagnerais de faire des actes héro'iques et qui augmenteraient mes mérites. Rien n'abat toute superbe et toute arrogance comme l'obéissance, car le superbe s'enorgueillit de suivre ses propres lumières et son propre vouloir, ne cède à personne, s'exalte en grandeurs et en émerveillements sur soi-même. Mais l'obéissance engage dans une voie diamétralement contraire, car elle suit toujours le jugement d'autrui et la décision des autres ; elle cède à tous et s'allie étroitement avec l'humilité, car elle est l'ennemie de l'orgueil. Et bien que nous ayons promis déjà toute notre obéissance, en général comme en particulier, au Souverain Pontife et Pasteur, celui-ci, dans le détail de nos menues actions particulières et ^contingentes, qui sont sans nombre, ne peut et, même s'il le pouvait, ne croirait pas à propos de s'entremettre. »
Au bout de quelques jours, pendant lesquels nous discutâmes encore longuement le pour et le contre touchant la solution de cette difficulté, pesant et examinant les raisons les plus fortes des deux parts, tout en vaquant aux exercices accoutumés de l'oraison, de la méditation et de la réflexion, favorisés iinale:n3nt du secours divin, nous conclûmes, non à la pluralité
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des voix niais à l'unanimité des cœurs, qu'il nous était plus expédient et nécessaire de prêter obéissance à l'un des nôtres,, pour mettre mieux et plus exactement à exécution notre premier dessein d'accomplir en tout la volonté divine, de conserver plus sûrement la Compagnie et enfin de pourvoir d'une façon plus appropriée aux affaires courantes, tant spirituelles que temporelles.
Nous observâmes encore le même ordre d'investigation^et de travail pour les autres points (en les examinant toujours sous les deux faces), et nous consacrâmes ainsi à cette discussion et à d'autres près de trois mois, depuis la mi-Carême jusqu'au jour de la Saint- Jean-Baptiste, où nous achevâmesde tout régler suavement et du consentement unanime des esprits, non sans de graves insomnies, prières, épreuves d'âme et de corps, qui précédèrent la conclusion de ce long débat.
Tel est ce Mémoire et la première Consultation connue sur l'Institut de la Compagnie de Jésus.
Après lecture, en réfléchissant aux résolutions sorties de ces trois mois de mûre et laborieuse délibération, un soupçon viendra peut-être à l'esprit des profanes. C'est que pour arriver à des conclusions si vagues, si indéterminées, si sujettes aux interprétations les plus contradictoires, il est bien extraordinaire qu'il ait fallu aux Fèrés de la Compagnie tant de temps, des discussions si minutieusement réglées et si péniblement conduites, tant de nuits sans sommeil, tant de peines de corps et d'esprit. D'autant que toutes les questions posées, ou du moins la majeure partie d'entre elles, avaient été, en fait, pratiquement résolues par la forme de vie que les compagnons d'Ignace avaient adoptée depuis plusieurs années déjà.
Ainsi du moins pourrait-on penser, en considérant les choses sommairement et à la légère. Mais en les examinant de près et attentivement, on s'aperçoit que toute l'attention, l'application et la tranquillité d'esprit, la vigilance du corps et de l'âme, et la lumière de Dieu telle qu'elle se peut découvrir ici-bas, n'étaient pas de trop pour examiner le prpblème que les Pères se donnaient à résoudre. Dans ces pacifiques conférences, il n'était question de rien moins que de fonder un Institut nouveau dans l'Eglise. Et c'était déjà d'une belle
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gravité. Mais surtout il y avait cette circonstance aééravante que cette Institution devait différer, sur des points très essentiels, de tout ce qui s'était pratiqué jusque là, de tout ce qui avait obenu par conséquent la sanction canonique et légale et portait la signature des siècles. Voilà l'innovation qui se présentait à Texamen des Fères de la Compagnie. Ils en avaient la conscience nette et claire ; et Tune de leurs grandes raisons de ne pas s'engager plus avant était la crainte que le Pape ne les obligeât à vivre sous une autre règle déjà établie, conforme à la coutume qui avait prévalu généralement dans l'antiquité chrétienne. Voilà pourquoi ils hésitaient à se lancer dans cette voie inconnue, prenaient le temps de s'y résoudre et ne s'y décidaient enfin qu'après avoir tout débattu.
Le point, on l'a vu, qui offrait le plus de difficultés, était celui du vœu d'obéissance. Les Jésuites modernes, auxquels il est assez difficile de se remettre dans la situation d'esprit où se trouvèrent leurs premiers Pères, ne manquent pas de s'émerveiller du peu de clarté et de rirrésolution visible de ce Mémoire. L'un d'eux (1) en vient même à écrire :
C'est un étrange phénomène, à peine explicable, à moins de l'attribuer à une providence spéciale de Dieu, qui voulut exercer l'humilité de nos Pères en ne leur permettant pas de voir clairement ce qu'il devait y avoir de plus clair en notre Corn-pagnie : à savoir, la nécessité de l'obéissance.
Ce qui paraît au moderne historien un phénomène incompréhehsible, nous semble au contraire, à nous, très simple et très naturel ; et rien ne trahit mieux la circonspection qui présida aux conférences.
L'obéissance, en effet, dont discutèrent les compagnons d'Ignace, les relations entre sujet et supérieur telles qu'il s'agissait de les établir dans l'Institut en voie de création, n'étaient plus du tout l'obéissance telle qu'elle avait toujours été pratiquée jusque là dans les communautés religieuses. C'en était une autre, plus universelle, plus absolue. Il s'agissait, grâce à cette docilité sans limites à un supérieur de « faire en tout et
(1) Le P. AsTRAiN, dans son Histoire de la Compagnie de Jésus dans- ' V Assistance d'Espagne, t. I, livre I, ch. VI.
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pour, tout la volonté de Dieu », ce en toute sincérité, louange et mérite ». Et en même temps qu*on proclamait cette double dépendance, on entendait encore ce rester à la libre disposition et aux ordres de Sa Sainteté à qui joyeusement les compagnons avaient tout offert : leur volonté, leur entendement, leurs forces, etc.. ». Toutes choses bien difficiles à observer et à concilier entre elles, quand il s'agira de s'exécuter fidèlement et loyalement. C'est avec raison, par conséquent, que les Pères doutaient et tergiversaient, prolongeaient leur délibération avant de s'engager dans une voie si risquée. Ils savaient ce qu'il y a d'aventureux à innover quoi que ce soit en matière religieuse. Ils prévoyaient parfaitement que cette obéissance dont il était question pour eux n'était pas du tout ce le plus clair de toute la Compagnie », comme dit son moderne historien le P. Antoine Astrain, mais ce qu'elle a de plus confus, de plus discutable et de plus difficultueux, ce qui, avec le temps, a donné lieu au plus grand nombre de controverses et de disputes, à des querelles innombrables non seulement au dehors, mais à l'intérieur de la Société (1).
Les Memoranda de Le Fèvre
Dès avant ces conférences de Carême, les Pères en avaient d'ailleurs tenu d'autres, au printemps de 1529. Le récit et les résultats en ont été consignés dans une note, rédigée par le P. Pierre Le Fèvre, le premier des compagnons de Saint Ignace, qui jouissait parmi eux de la plus grande autorité.
On lit dans cette pièce que les réunions préliminaires avaient abouti aux points suivants :
Primo, — ceux de la Compagnie feraient vœu d'obéissance au Souverain Pontife, disposés à aller partout où il lui
(1)' Cf. l'étude si dccimeniée de H. Mi ller sur les sources islamiques de l'obéissance jésuiii( ve. Toute sujette à caution qu'elle sozï, cette étude de Mi lier démontre tout eu n.cins l'étrange analogie théoriqjÀe et pratique des devx obéissances : celle des jésuites et celle des khouans : Mulleb, op. cit.^ ch. II. — Note du traducteur.
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plairait de les envoyer ; non pas directement et immédiatement, mais par l'intermédiaire du Supérieur ou de la Compagnie, sans qu'ils puissent traiter eux-mêmes personnellement avec le Souverain Pontife.
Secondo. — Qu'ils enseigneraient les éléments de la Doctrine chrétienne aux enfants quarante jours chaque année et une heure chaque jour, et qu'ils s'y obligeraient par vœu et sous peine de péché mortel s'ils ne l'observaient pas.
Tertio. — Ceux qui demanderaient à entrer dans la Compagnie subiraient trois mois d'épreuves, en prenant les Exercices, en faisant un pèlerinage et en servant les pauvres dans les hôpitaux (1).
Finalement, le soir de TOctave de la Fête-Dieu, furent déterminés, sinon entièrement résolus, les points suivants :
Primo. — Qu'il y aurait un Préposé Général de toute la Compagnie, et qu'il le serait à vie.
Secondo. — Qu'on pourrait se charger de maisons et d'églises, mais sans droit de propriété sur elles.
Tertio. — Q^ pour la réception et le renvoi des novices, le Supérieur serait 'obligé de demander conseil aux confrères dûment informés ; mais que la résolution finale lui appartiendrait à lui seul, excepté quand le sujet en^litige serait parent, ami ou fils spirituel du Supérieur : car, en ce cas, il devrait se conformer à l'avis des Consulteurs.
Les trois résolutions du début furent signées par tous ceux qui prirent part à cette consultation, dans l'ordre suivant : Pierre Le Fèvre, Pascase (Broët), Claude Lejay, (Nicolas) Bobadilla, Jean Coduri, (Alphonse) Salmerón, Iñigo, R. Caceres, et (Jacques) Lainez.
Mais a^nt d'apposer sa signature, le P. Bobadilla fit constater son dissentiment sur un point très important., à savoir, sur l'article de renseignement de la Doctrine chrétienne à donner aux enfants durant une heure pendant quarante jours, en s'y obligeant par vœu et sous peine de péché mortel, dans la même forme que pour l'obéissance au Préposé Général et au Souverain Pontife. Telle fut du reste la seule opposition claire et pré- Ci) Ces trois points sont le résumé de la pièce rédigée par le P. Le Fèvre, le 4 mai 1539, et reproduite à l'Appendice I, n° II de la grande édition des Constitutions sous le titre : Conclusiones seu Constitutiones nonnullœ a S. P. N. Ignatio et septem ex suis primis sociis factœ. Titre moderne, comme on voit. L'intitulé original dut être celui-ci : 1539,, Mense Majo, Determinationes Societatis.
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■che qui se manifesta au cours de ces discussions, telles <iu moins qu'elles sont parvenues jusqu'à nous.
De cette contradiction, par la suite, le P. Jérôme Nadal a fait grief au P. Bobadilla comme nous le verrons plus loin. Mais on ne saurait lui reprocher cette manière de voir, en cette occasion surtout où chacun était invité à donner son avis en toute liberté, le regard fixé seulement sur Dieu. Bobadilla semble bien avoir eu raison au contraire, puisque ce vœu d'enseigner la Doctrine chrétienne aux enfants apparut plus tard si difficile à observer et donna lieu à tant d'interprétations épineuses qu'à la fin on y renonça ou à peu près.
Une lettre d'Ignace
Sans doute, à lire les résolutions rédigées par Le Fèvre et à les comparer avec les délibérations précédemment rapportées et cependant postérieures, on est frappé de la grande différence qui se manifeste entre les unes et les au* tres. Autant les premières sont vagues, in'décises et générales, autant les secondes sont claires et décisives, comme s'il s'agissait d'un Institut définitivement établi ; et il est évident que ces six points si précis n'ont pu être fixés que par manière d'hypothèse, c'est-à-dire pour le cas où le Souverain Pontife approuverait les bases de l'Institut qu'on se proposait d'établir. Même en ces conditions, il convient pourtant de souligner le contraste. Entre autres raisons de cet écart, on trouvera ceci dans un passage d'une lettre écrite par Saint Ignace à Elisabeth Roser, le 19 décembre 1538, par conséquent trois mois avant les premiers débats (1) :
Je vous dirai seulement, lui mande-t-il, que quatre ou cinq personnes sont déterminées à semettre en notre Compagnie. Depuis des jours et des mois, elles persévèrent dans cette résolution- Nous n'osons pourtant les y recevoir, car c'est un point, entre autres, de ceux qu'on nous reproche, à savoir que nous admettons des étrangers et formons une sorte c^e Congrégation ou Religion sans autorisation apostolique.
(1) Monumenta Ignatiana, t.J, p. 143.
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Ces bruits n'étaient pas tout à fait sans fondement et témoignent de la désinvolture avec laquelle, concrètement et pratiquement, les Pères procédaient à l'élaboration de leur Institut et à l'agrégation de nouveaux compagnons, alors que, sur la partie spéculative et sur les principes, ils demeuraient hésitants et perplexes. 11 fallait y insister pour expliquer certaines choses qui se présenteront par la suite (!)•
(1) Mir passe ici trop vite sur ces dates significatives.
Ainsi, dès 1538, Saint Ignace parle [da "recrutement fdc sa Congrégation, non reconnue, mais active\et organisée. Au printemps de 1539, Le Fèvre en précise les statuts très catégoriques. Et, cependant, d'après le^papier de Coduri, à la Saint- Jean-Baptiste dé la même année, les premiers compagnons en étaient encore aux plus pénibleslincertitudes, aux tâtonnements et aux~ résolutions" les plus vagues. Il faudrait un éclaircissement.
Distinguons soigneusement, dès le début, entre deux ordres de documents.
Les premiers, très en avarice sur les autres, d'une forme nette et d'une volonté décidée, trahissent précisément les desseins particuliers des chefs du mouvement, ou, si Von veut, les intentions privées de quelques-uns des fondateurs. C est la pensée prof onde d' où la Compagnie a fini par naître toute armée, en dépit des difficultés et des contradictions de l'entourage ou [du dehors.
L'autre série de pièces, au contraire, ne montre que la mise au point embarrassée des propositions officielles, destinées à être mises sous les yeux de l'autorité, en vue de l'approbation apostolique, en tenant compte des oppositions à ce dessein.
Dans un style volontairement obscur, hésitant, embrouillé, que nous retrouverons à chaque pas et qui caractérise presque tom les actes authentiques de la naissante Compagnie, ces papiers-là se ressentent, non seulement de toutes les vicissitudes d'opinion d'une assemblée délibérante, mais peutêtre, et surtout, du sentiment le plus fort dont la Compagnie semble avoir été possédée dès le premier four : la conscience des obstacles qu'elle a à surmonter pour se faire accepter par et dans l'Eglise, et de la nécessité par conséquent pour elle de biaiser, de voiler, de déguiser, sous les lieux communs religieux les plus usagés, des audaces de pensée et des innovations de langage longtemps méditées. Ruse plus ou moins consciente, mais manifeste^ d'après toute la suite de cette histoire !
Dès le début. Saint Ignace et ceux qui l'ont appuyé ont donc su, en gros ce qu'ils voulaient faire, mais ne l'ont dit, avec des précautions déconcer tantes qu'à leur heure, pour la réussite de l'entreprise au tribunal de l'opinion et du Siège apostolique.
De là, le perpétuel contraste entre les pièces canoniques et certains aveux des écrits privés. — Note du traducteur.
FONDATION DE LA COMPAGNIE