‹ Histoire intérieure de la Compagnie de Jésus d'après les documentsChapitre 7 sur 24 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Indices de l'esprit de la Compagnie

§ 1. Le nom de la Compagnie de Jésus. — § 2. Dieu et la Compagnie. — § 3. Opportunisme. — § 4. Suppressions et additions. — § 5. Sur une absolution suggestive. — § 6. Ce quil ny a pas dans les Bulles. — Conclusion. -

Si le lecteur a suivi avec soin le texte «de la Bulle de confirmation de la Compagnie, publiée au chapitre précédent, il n'a pu, si peu Qu'il y ait pris éarde, ne pas remarquer la multitude de mots ou de phrases vagues, indéterminées, voire équivoques, qui abondent en particulier dans la fameuse « formule » de ITnstitut. A peine y a-t-il dans ce document solennel une seule chose claire et concrète. Tout ou presque tout y est indécis, inachevé,, confus. Pas un point sur lequel on ne puisse élever des difficultés.

C'est à éclaircir ces ombres que tendit évidemment la revision de ladite Bulle entreprise par le Pape Jules III ; mais il est resté, après correction, tant de passages discutables, que devint nécessaire, pour les résoudre, la publication d'autres documents pontificaux.

Et ce (c flou », ces contradictions de la formule fondamentale de l'Institut, ainsi que les éclaircissements successifs qu'on a dû y introduire, montrent assez que les fondateurs procédèrent ici exactement comme on fait pour toute autre institution humaine : ils ont avancé pas à pas, à force d'essais et de travaux d'approche, comme à tâtons, en profitant des leçons de Texpérience,

Le plan de vie, tel que le rapporte Paul III, apparaît, en efïet, à le prendre en gros, si peu caractérisé, qu'au

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point de vue disciplinaire il se distingue à peine de n'importe quelle règle analogue, rédigée en ce temps-là en Italie, celle par exemple des Barnabites ou des Somasques.

Du moins est-ce l'impression globale, à première vue; mais, en y regardant de plus près et en cherchant à deviner ce qui se cache sous l'apprêt des mots^ on découvre autre chose. La phraséologie peut bien être trouble ou terne, indistincte et flottante ; sous ses plis, on perçoit un esprit très clair qui peut nous servir de guide assuré à travers ce labyrinthe.

« La lettre tue, dit saint Paul parlant de l'ancienne Loi ; c'est l'esprit, celui de la Loi nouvelle, qui vivifie ». On peut en dire autant de l'esprit et de la lettre de ces pièces originelles. La lettre est un rébus, un arcane, un dédale ; l'esprit y porte le flambeau, y conduit les pas et y décèle une activité ou une tendance très catégorique.

Cet esprit, qui pointe dès la charte initiale de l'Institut, c'est celui qui anime encore le corps entier de la Compagnie; lui seul put dissiper les doutes et résoudre les difficultés qui s'élevèrent par la suite ; il a inspiré toutes les lois, règles et constitutions de la Société. Il est l'âme des êtres ^t des personnes. Il a insufflé sa vie propre et parfaite à cette œuvre colossale.

Rien n'est plus intéressant, par conséquent, que d'en saisir les premiers indices. Ils sont voilés, sans doute, et mystérieux encore ; mais par là même, ils méritent une attention aiguë. Tels les germes des grands organismes vivants qui sollicitent de l'observateur une curiosité plus délicate encore que la structure de leur vastedéoloiement !

De ces symptômes, le premier est le nom que se donne rinstîtut.

Le nom de la Compagnie de Jésus

A ce sujet la Bulle s'exprime ainsi :

Quiconque en notre Société, que nous désirons être décorée du nom de Jésus, veut militer sous l'étendard de la croix....

FONtM.TION DE LA COMPAGNIE

QuicLimque ; m Societate iiostra qaam Jesu nomine insigniri ■t'upimus, viilt sub crucis vexillo militare.

Le texte, comme on voit, n'est pas fort clair ; et il donna lieu dès les premiers jours à une grande variété d'interprétations.

Le sens le plus obvie semblerait être que le nouvel Institut doit s'appeler Société du Nom de Jésus, Ainsi du moins l'entendirent la majorité des premiers Pères, Pierre Le Fèvre, François Xavier, etc.. Lorsqu'ils écrivaient à Saint Ignace, ils adressaient en effet leurs lettres au Préposé de la « Compagnie du Nom de Jésus ». Mais cette dénomination et d'autres analogues, qui eurent d'abord cours, tombèrent assez vite en désuétude. Au bout de quelques années à peine, elles étaient toutes remplacées par Compagnie de Jésus tout court

A cette substitution, ont pu contribuer les textes latins des Bref« de Paul III, en 1545 et 1549, oii la Compagnie est appelée déjà Societas de Jesu. Mais entre cette dénomination et celle de Societas Jesu (et plus tard en langue vulgaire de Co7npagnie de Jésus), il y a une différence. Jesu au génitif marque une rorte de possession ou de propriété, tandis que de Jesu à l'ablatif ne suggérait encore que l'idée d'une désignation extrinsèque, d'une appellation du dehors. La distance est grande par conséquent entre les deux.

Ce passage de l'une à l'autre dénomination, la première extérieure, accidentelle et purement indicative, la seconde intrinsèque, substantielle, possessive, devait susciter les plus ardentes réclamations.

Ceux qui découvraient d'assez mauvais oeil des singularités dans la manière de procéder de Tlnstitut — et ils furent nombreux dès les premiers jours — trouvaient étrange une pareille désignation pour une Société particulière ; ils la tenaient pour une des nouveautés les plus notables qu'ils dénonçaient dans la Compagnie. Ils n'auraient vu aucun inconvénient à ce que la nouvelle Congrégation portât le nom d'Ordre du Nom de Jésus (1). Mais celui de Compagnie de Jésus sonnait mal à leurs oreilles. Ils le tenaient pour orgueilleux, schismatique, injurieux à tout le peuple chrétien. C'est comme si les Pères, en se hapúsBnt Compagnie de Jésus,

(Í) Episi. midctœ, t. Il, p. 88.

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Compagnona de Jésus, eussent prétendu former exclusivement la compagnie ou famille spirituelle du Sauveur du Monde et se hausser à son rang ou à sa taille :

Pourquoi, disait l'archevêque de Tolède, Martínez SiJiceo (1), s'appelei : de la Compagnie de Jésus ?F.t les autres, de quelle (Compagnie sont-ils donc ? Serait-ce par hasard de celle du diable ? (2).

Et la preuve que l'objection n'était pas sans force, c'est que le P. Polanco s'efforce d'v répondre (3) :

La Société n'a pas pris le nom de Compagnie de Jésus, comme si les Nôtres avaient la présomption d'être les compagnons de. Jésus, mais bien à la manière dont une troupe de soldats se

Ídit la compagnie d'un tel, du nom du capitaine sous les ordres duquel elle sert ou combat, j Mais cette interprétation ne satisfaisait pas les adverj saires, car elle maintenait, au moins subrepticement, j une sorte de particularité et d'exclusivisme qui les révoli tait ; et elle ne contentait pas davantage certains des ( membres de la Cojnpagnie, qui entendaient bien revenl diquer un privilège encore plus marqué.

Ecoutons là-dessus le P. Jérôme Nadal. Nous avons vu que, sur tout ce qui touche aux affaires de la Comi pagnie, c'est lui, au témoignage du P. Polanco, qui « a ! reçu le plus de lumières de notre Père... entendu son I esprit et pénétré, mieux que personne nutre que je sache en la Compagnie, son Institut ».

Nous sommes, déclare donc le P. Nadal (4), les Compagnons (lu Christ par une certaine grâce et bénignité illustre et parfaite de Jés"us envers nous.

Le Christ Jésus, dit-il ailleurs, donnera vertu et force à sa Compagnie (5). ^

Grâce singulière, note-t-il enfin (6), par laquelle le Christ

(1) Epist. mixtœ, t. II, p. G08.

(2) EpisL mixiœ, t. II, p. G39.

(3) « Non autem eo modo dicta est societas Jesii quasi socios ipsius Jesu se nostri présumèrent, sed potius militari modo que dicitur societas íílicujus sub quo militât ». (Chronic. t. I, p. 74).

(4) « Socii sumus Christi Jesu ex illustri quadam atque eximia in nos benignitate et gratia «. (EpisL P. Nadal, t. IV, p. 650).

(5) « Christus Jésus dabit virtutcm et fortitudinem 'societati 'suœ » Episi. P. Nadal, t. IV, p. 672).

(6) Epist. P. Nadal, p. 650.

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Jésus embrasse sa Compagnie, puisque celui qui y est entré n'y périclite plus en rien et en peu de temps y accomplit ô,e grands progrès dans la perfection.

On voit par là que le P. Nadal donnait au nom de la Compagnie de Jésus un sens bien différent de celui que proposait le P. Polanco. Celui-ci tient au sens inoffensif ; l'autre revendique la signification exhaustive et privilégiée.

Et que l'exégèse du P. Nadal fût la plus authentique et celle qui répondît le mieux à l'esprit de la Compagnie, la preuve en est qu'elle a généralement et rapidement prévalu, au point que les Jésuites aiment à s'appliquer à eux-mêmes, très particulièrement, ce texte de Saint Paul aux Corinthiens :

— Fidèle est Dieu, par qui nous avons été appelés dans la Compagnie de son Fils J ésus-C hrist Notre Seigneur ! (1).

Ils entendent en effet cet appel, non dans le sens de la vocation générale de tous les chrétiens, mais, d'unefaçon tout à fait spéciale et réservée, de leur entrée dans la Compagnie en vertu d'une grâce, d'une marque particulière de la bonté de Notre Seigneur, concédée aux Jésuites par un très singulier privilège.

Le P. Astrain note à ce propos (2) — et la remarque est excellente — que le mot societas employé par Saint Paul n'a jamais signifié compagnie, concert ou réunion d'hommes, mais participation, communication des biens spirituels en Jésus-Christ. C'est la Communion des Saints, au sens du Credo'. Mais il ajoute qu'il n'y a par conséquent rien d'étrange à ce que les Jésuites s'appliquent ce texte, se disent appelés à cette communauté, et, en ce sens, par participation, s'appellent eux-mêmescompagnons de Jésus-Christ. Sans doute ! Et il n'y aurait rien à reprendre à cette accommodation scripturaire, si les bons Pères n'avaient jamais prétendu davantage ni réclamé plus large lot. Cependant le P. Nadal vient de nous faire voir qu'ils ne se contentent pas de si peu et n'entendent pas du tout être confondus avec

(1) « Fidelis Deus, per quem vocati estis in societatem Filii ejus. Jesu Ghristi Domini nostri » (/ Cor, I. 9).

(2) Hist. de la Compagnie, t. I, liv, I, ch. XI.

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Ja masse, mais visent à une répartition spéciale, tout à fait privilégiée.

Or, le P. Jean de Polanco tenait ce postulat pour présomptueux et arrogant ; et le P. Nadal, non seulement Texcuse, mais l'admet, le défend et l'exalte à pleine bouche.

Voilà les infatuations, les exigences, les ce égotismes », les uns déclarés, les autres encore implicites, qui ne pouvaient manquer d'aigrir la querelle, au sujet d'une appellation orgueilleuse.

Le débat fut long et âpre, et n'était pas, comme on voit, une simple querelle de mot. A la fin pourtant — au dire des Révérends Pères — leurs adversaires, voyant qu'ils n'obtiendraient jamais qu'on en revînt, comme ils le demandaient, à l'appellation de Religion du Nom 4 e Jésus, s'avisèrent d'admettre en désespoir de -cause Compagnie de Jésus, à la seule condition de lui adjoindre certains correctifs qui rendraient ce titre moins prétentieux. Mais les Jésuites élevèrent contre cette transaction des difficultés qui méritent d'être littéralement rapportées.

Le P. Nadal raconte ainsi ses pourparlers avec l'archevêque de Tolède ou du moins avec son porte-voix, le P. Thomas Pedroche (1) :

— Qiie désirez-vous donc de plus ?

— C'est que, pour rendre acceptable le nom ;de Compagnie de Jé^iis vous conveniez^d' ajouter quelque chose à cette dénomination.

— Sans doute, et la Compagnie y a pourvu dès ses débuts, Nous ne l'appelions pas simplement Compagnie de Jésus, mais la minime Compagnie, ainsi qu'on peut le voir ici et là dans nos Constitutions; et c'était aussi l'habitude de Saint Ignace, toutes les fois qu'il nommait la Société, surtout pour une affaire importante, de l'appeler la très petite Compagnie de Jésus.

Le P. Nadal espérait-il vraiment que cette épithète suffirait à fermer la bouche aux contradicteurs, et que personne n'aurait plus rien à objecter désormais ? La solution eut été trop commode, et un Martin Siliceo, un Melchior Cano, un Thomas Pedroche n'étaient pas hommes à se payer de cette monnaie. Beaucoup refusèrent de s'en contenter.

(1) Censurée in Exercitia refutatio. (Chronicum Societatis Jesu, t. III. p. 358).

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L'un des plus illustres fut le Souverain Pontife Sixte-Quint. Au rapport du P. François Sacchini, historien officiel de la Compagnie (1). ce grand pape supportait avec impatience l'appellation même de la Société. Elle lui paraissait une usurpation vaniteuse,, injurieuse pour les autres ordres religieux et pour le nom même du Christ. Ce nom très saint du Sauveur se trouvait par là profané à chaque instant, non seulement dans la bouche du vulgaire, mais jusque dans les cours et tribunaux, dans les officines des greffiers et des notaires. Même aux personnes pieuses, qui entendaient nommer Jésus chaque fois qu'il était question de la Compagnie, il était à charge d'irrterrompre leurs travaux, et de se découvrir, selon l'usage du temps :

— Quelle espèce d'hommes est-ce donc là, disait le Pontife, qu'on ne puisse en parler que tête nue ?

Sixte-Quint poussa si loin ses répugnances à ce sujet que, selon le P. Ribadeneira (2) :

Il rédigea un décret par lequel il ordonnait d'appeler désormais notre Religion, non plus Société de Jésus, mais Société des Jésuites (3)... Par bonheur, le temps venu où le Pape eut en main les copies officielles' de son décret, serrées dans son secrétaire pour les publier dans quelques jours, le Seigneur lui barra la route, et il perdit la vie... au moment qu'il prétendait dépouiller la Compagnie de Jésus de ce titre glorieux et de ce très doux nom.

Et par là finit ce que Ribadeneira, avec un redoublement d'impertinence, appelle la Persécution de Sixte- Ouint contre la Compagnie. C'est l'un de ses plus grands te triomphes ».

Après la mort de Sixte-Quint, Grégoire XIV publia en effet, en 1591, une Bulle où on lit (4) :

Nous décrétons que le nom de Compagnie de Jésus, sous liquel C3t 0;dre louable , fut désigné dès sa naissance par le

(1) Sàcciiini, Historia '^ocieialis Jesu.^p. V,'lib. X, n° 34.

(2) Dans son livre manuscrit : Gloires et triomphes de la (compagnie au milieu des persécutions.'^

(3) On a dit aussi qu'il voulait appeler les Jésuites « Ignatiens », comme on dit les Franciscains, les Dominicains, etc. — Note du trad.

(4) « Statuimus nomen Societatis Jesu, quo laudabilis hic ordo nascens a Sede Apostólica nominatus est, et hactenus insignitus, perpetuis fiituris temporibus in eo retinendum esse ».

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Siège Apostolique et sous kquel il s'est distingué Jusqu'ici, doit être retenu comme sien dorénavant et pour toujours.

Cette décision pontificale arrêta les polémiques sur la léj^itimité de l'appellation contestée.

Les adversaireg n'insistèrent plus. L'unique difficulté qui subsista fut de savoir si le nom de Société de Jésus voulait dire la Compagnie de Jésus même, comme si ceux qui lui appartenaient fussent les compagnons du Sauveur d'une manière tout à fait spéciale et par une ^râce singulière concédée à tous et à chacun des Jésuites, comme le voulait Nadal, ou seulement au sens d'une association placée sous la bannière de Jésus, suivant la pensée du P. Polanco. C'est à savoir si le complément litiéie'ux <( de Jésus -y) est un gémûi ou un ablatif, un possessif ou un simple dénominatif. Pure querelle grammaticale, semble-t-il, mais qui a son importance pour ceux qui ont coutume de voir les choses par le dedans (1).

Quoi qu'il en soit de cette difficulté, reste la question de r origine de ce nom.

Les PP. Jean de Polanco et Jérôme Nadal voyaient, au témoignage du P. Nicolas de Bobadilla, en tout ce qu'a fait Saint Ignace, une révélation de l'Esprit Saint (2).. Us prétendirent que ce nom de Compagnie de Jésus lui avait été inspiré par Dieu, dans une de ces extases qui illuminèrent son esprit, dès les premiers jours après sa conversion.

D'autres ont répété ce propos d'après Nadal et Polaneo. Si bien qu'il n'est guère d'ouvrage sur la Compagnie où l'on ne le retrouve, répété, amplifié, com menté. Mais la fréquence et l'insistance de ces affirmations sont en raison inverse de leur sérieux : car elles sont entièrement gratuites.

Cette prétendue révélation se serait passée, en effet, toute entière, entre Dieu et le fondateur de la Compati) Nous croyons que toute cette poUmiqae était dirigée « acP personan! yjplutôt qu' « ad rem ». C'est-à-dire qu'on contestait le titve^ parce qu'on sentait trop ce à quoi il devait servir aux mains de ses bénéficiaires. — Note du trad.

(2) Episi, P. Nadal, t. IV. p. 733.

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énie. Pour que le récit en pût courir, il faudrait donc, ou que Dieu lui-même eût à nouveau révélé le fait à quelque autre, on qu'on en trouvât trace, soit dans un écrit, soit dans une parole authentiquement rapportée de Saint Ignace. Or, au témoignage du P. Polanco luimême, secrétaire du Saint, compagnon assidu de sa vie durant de longues années, son bras droit et son mandataire, jamais on n'entendit le fondateur sonner mot expressément de ce que Dieu aurait pu lui révéler à ce sujet (1).

Remarque d'autant plus significative qu'Ignace, comme on sait, était volontiers prodigue à tout vent de confidences sur ses communications avec le ciel.

Le fameux Melchior Cano, par exemple, dans une pièce que nous publierons intégralement en son lieu (2), témoigne :

Etant à Rome, dit-il, il désira voir Ignace ; et comme ils s'entretenaient ensemble, celui-ci, sans rime ni raison, se mit à parler de l'injustice et des persécutions qu'on lui avait infligées en Espagne, et à narrer les nombreuses et très grandes révélations qu'il avait reçues de Dieu, tout cela sans la moindre nécessité.

Ce qui arriva à Melchior Cano, a dû se renouveler souvent, notamment pour le P. Jean de Polanco (3). Or, ce témoin très attentif de toute la vie du Saint, nous dit — ce qui peut-être nous autorise à le répéter — à propos du P. Ignace :

Il avait coutume de parler très librement de ces choses-là... si'bien que celui qui ne l'aurait pas connu, aurait pu soupçonner parfois en lui de la vaine gloire ou de la jactance.

En outre, le Saint lui-même affirmait à Polanco :

Qu'il ne disait pas la millième partie des dons de Dieu, ne le jugeant pas opportun, car ceux qui l'entendraient ne seraient pas capables de le supporter.

Relation qui paraîtra sans doute extraordinaire. Mais

(1) 1 ... quamvis expresse ab eo id auditum non sit » (Vita P. Ignalii, p. 73).

(2) Voir, la troisième partie de cet ouvrage : Melchior Cano et les Jésuites.

(3) Monumenta Ignaiiana, séries quarta, t. I, p. 395.

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pour en atténuer l'étrangeté et ne donner lieu à aucune équivoque, il est bon de rappeler ici un passaée d'un autre écrit du P. Nadal (1). Il y suppose un discours du F. Ignace, qui dirait :

— Ne me reproche pas, ô Ponce, en cet article de la mort, la vaine gloire ; car j'ai regardé comme rien jusqu'aux grâces et aux dons de Dieu.

Donc, si Saint Ignace n'a jamais dit mot formellement d'une révélation surnaturelle touchant le nom de la Compagnie de Jésus, il faut en conclure que les assertions des PP. Nadal et Polanco à ce sujet croulent absolument par la base (2).

Du reste, si l'on peut douter de Torigine surnaturelle de Tappellation contestée, ce qu'on ne saurait nier, c'est, au rebours de Le Fèvre, de Xavier et des autres, la volonté ferme et persévérante du fondateur, touchant la dénomination de son Institut. C'est bien lui qui toujours a voulu l'appeler « Compagnie de Jésus ».

Bien avant la fondation et l'approbation canonique, il écrivait à son frère Bertrand Martin de Loyola, à la date du 2 septembre 1539 (3) ;

Je suis, quoique indigne, parvenu à poser les fondements fermes de cette Compagnie de Jésus, que nous avons ainsi intitulée.

Et ce titre, il le lui garda par la suite avec une fermeté immuable.

Le P. Juan de Polanco rapporte même que le Saint lui disait :

(1) Voir ce texte dans les Lettres du P. Nadal, t. IV, p. 646, note.

(2) Sur ce point d'une révélation du nom de la Compagnie à Saint Ignace, nous lisons dans le P. Astrain (liv. I, ch. VII) quelque chose de bien inattendu. Il donne pour authentique l'inspiration, cite en espagnol le passage du P. Polanco qui l'affirme, mais passe délibérément dans son texte par-dessus l'incise : Quoique je n'aie jamais entendu le P, Ignace dire expressémént rien de pareil. En note, il donne le texte latin intégral, où figure bien pourtant : quamvis ab eo expresse auditum non sit. Que signifie cette omission dans le corps de l'ouvrage ? Pourquoi n'avoir pas été jusqu'au bout et mutilé aussi la référence ? Y a-t-il donc une vérité pour le grand public, qui n'entend que l'espagnol, et une autre pour le lettré qui saura vérifier dans la rédaction originale ? L'honnêteté de la note suffit-elle à justifier l'adresse du texte et l'opinion qu'il suggère ?

(3) Monumenta Ignatiana, t. I, p. 150.

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Qu'il penserait aller contre la volonté de Dieu et l'offenser en doutant que ce nom (de Compagnie de Jésus) convînt à l'Institut ; et certains lui ayant dit par parole et par écrit de le changer, car ceux ci pensaient qu'il nous égalait à Jésus-Christ ceux-là pour d'autres raisons, le Père m'appela pour me déclarer ^ue même si tous les membres de la Compagnie s'unissaient pour lui demander de s'en dédire, et tous les autres auxquels- il n'était pas obligé de croire sous peine de péché,, lui n'y consentirait jamais. Et puisque les Constitutions avaient décidé qu'on ne pouvait passer outre à l'avis d'un seul, lui vivant on ne changerait rien à cette appellation (1).

Notons enfin, comme trait nouveau de cette fermeté d'opinion, qu'en 1549, quand il fut question de reviser la Bulle de 1540, le P. Juan de Polanco fut chargé» comme secrétaire d'Ignace, de mettre au point les articles en litige ; et il eut à discuter avec le Saint les cent deux doutes, oii étaient énumérées les principales améliorations qu'on souhaitait. Or, le 9"^ doute était ainsi proposé :

Si cette Congrégation s'appellera la Compagnie de Jésus ou la Compagnie du Nom de Jésus.

A cette question Ignace répondit : 1

De la première façon, sans aucun doute là-dessus. i

Et il ajouta même sur le manuscrit, de sa propre 1 main : j

Ainsi qu'il a été déclaré. J

Cette manière de penser de Saint Ignace suggt-re 1 cependant diverses réflexions. 1

Car, s'il était si certain, d'après Saint Ignace, que les 1 fondateurs avaient voulu intituler leur Institut « Société de Jésus », pouquoi ne "l'avait-on pas marqué plus clai- J rement dans la fameuse formule ? Pourquoi, parmi les ' fondateurs eux-mêmes, tant de doutes, d'hésitations, de diversité d'opinions sur ce point ? Pourquoi, quand il fut question de réformer pour la seconde fois la première Bulle et d'éclaircir définitivement ce débat,

(1) Le P. Astrain rapporte ce témoignage du P. Polanco dans son l Histoire de la Compagnie, t. 1, liv. I, ch. VII. - n

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Jules III ne trancha-t-il pas la chose et laissa-i-on en l'état ce passage, malgré les contestations soulevées, en se contentant de recopier purement et slmplerrent la phrase équivoque de Paul III ?

Enfin, une fois mise à l'écart l'origine surnaturelle du nom de la Compagnie, reste à savoir, naturellement, et humainement, si elle a été appelée ainsi par imitation et réminiscence du vocabulaire militaire, dont le fondateur était pénétré, ou pour une autre raison. Les écrivains de la Compagnie penchent en général pour le premier sentiment ; mais il ne nous paraît pas admissible.

Saint Ignace appelait compagnie n'importe quelle réunion ou entente, à n'importe quelle fin. Ainsi il appelle Coyiipagnie le nouvel Ordre religieux de Saint Gaétan de Thyène (1), compagnies les anciens grands Ordres religieux de Saint Dominique et de Saint François, compagnie une congrégation de personnes pieuses (2) qui s'était formée à Rome pour travailler au bien spirituel des femmes repenties. C'est donc tout simplement dans le sens de groupement et de société que Saint Jgnace a pris le nom de sa Compagnie, et nullement au sens de troupe de soldats, r)ù l'entendent la plupart des Jésuites, en raison du caractère batailleur que prit l'Institut à ses débuts.

Dieu et la Compagnie

Le premier article de la formule insérée dans la Bulle de Paul III poursuit :

Quiconque en notre Société, que nous désirons être décorée du" nom de Jésus, veut s'inscrire sous l'étendard de la Croix

(1) Monumenla Ignatiana, t. I, pp. 115 et 116.

(2) Ibid t. I, p. 286.

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pour être soldat de Dieu et servir sa seule Divine Majesté et le Pontife romain, son vicaire ici-bas, après avoir fait vœu solennel de perpétuelle chasteté, doit se convaincre qu'il fait partie d'une Société fondée principalement pour aider les âmes à connaître la doctrine et à pratiquer la vie chrétiennes... Qu'il ait toujours désormais sous les yeux en premier lieu Dieu, ensuite ce plan de vie, qui est un certain chemin pour arriver à Dieu. Qu'il tende de toutes ses forces à atteindre cette fin, qui lui est proposée par Dieu, chacun selon la grâce qui lui est accordée par l'Esprit Saint.

D'après quoi, celui qui entre dans la Compagnie doit avoir perpétuellement en vue deux choses : 1° Dieu, son Créateur et Maître, et 2° la rè^le de vie de la Compagnie. Dieu et r Institut, cette devise devient le mot d'ordre de tout Jésuite.

Or, quand fut élaborée la formule c'est à peine si l'on y devine les bases fondamentales du régime qu'on visait à établir. Par conséquent, le postulant ne pouvait se faire une notion claire et suffisante de ce qu'y serait sa vie. Car même si les linéaments généraux de sa future existence s'étaient à la rigueur dessinés à ses yeux, il n'en était pas de même des voies et moyens pratiques de réaliser cet idéal. Seraient-ils plus ou moins conformes aux grands principes moraux qui avaient jusqu'alors guidé sa conscience ? N'importe ! On lui déclare qu'une fois engagé, il n*a plus à tenir compte que de deux choses : Dieu et la manière de voir de la Société. Ce qui revient à dire qu'à dater de son admission, il ne s'appartient plus. Il n'est plus qu'une pièce ou un rouage d'un immense mécanisme ; il s'en remet corps et âme, pour ce monde et pour l'autre, à la Compagnie à l'égal de Dieu. Dieu et la Compagnie seront désormais toute la fin, la règle et le fond de sa personnalité religieuse et morale : Dieu maître souverain de son cœur ; la Compagnie, guide et interprète de la volonté divine.

N'est-ce pas là un fait digne de réflexion ? Dans les autres Ordres religieux, généralement parlant, la règle s'ouvre par des instructions précises sur la direction. On s'y appuie sur les conseils évangéliques, qu'on entreprend d'y pratiquer ; on vise enfin à la perfection morale de l'individu sous une forme connue et éprouvée. Dans la Compagnie de même, mais avec quelque chose

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de plus. Parallèlement aux conseils évangéliques, on inculque au postulant que, dès son agrégation, il fait partie d'un organisme spécial, dont la vie et la manière d'être ne font plus qu'un avec lui; qu'il doit par conséquent le considérer et l'embrasser, non pas seulement comme une méthode de spiritualité, mais comme le chemin du salut par excellence, dont il ne peut plus détourner ses pas ni ses regards.

La pensée de cette impérieuse discipline ne doit l'abandonner à aucun moment de sa vie aucun doute, aucune hésitation ne sont plus tolérés j c'est à réaliser son plein accomplissement qu'il s'appliquera de toutes ses forces ; on le persuade enfin, d'une conviction intime, qu'il n'y a de salut et de perfection pour son âme que dans la voie indiquée par la Compagnie.

Voilà le fond de tout l'Institut.

La première Bulle, en 1540, n'avait appelé cette formule rigoureuse qu'un certain chemin pour aller à Dieu ; mais dès la seconde, Injunctum nobis, de 1543, qui résume la première, l'adjectif indéfini a disparu, il ne reste que le seul substantif <c via », chemin : chemin unique et par excellence, qui mène au Seigneur. Et si cette substitution d'un terme à l'autre a été délibérée et volontaire, comme il est difficile d'en douter dans les conditions où elle s'est faite, il faut en conclure que la « formule » passe bien aux yeux de tous les Jésuites comm.e le moyen privilégié de gagner le ciel. S'ils y persévèrent jusqu'à la fin, ils sont assurés de leur éternité ; ils risquent au contraire, en s'en écartant, de compromettre leur salut.

C'est de là qu'a pris naissance l'idée que mourir dans, la Compagnie était une marque de prédestination. Idée qui a pu paraître une imagination moderne et arbitraire, mais qui en réalité est très ancienne et se fonde sur les documents primitifs. Comme tant d'autres traditions qu'on traitait de nouveautés, elle est, sinon clairement exprimée, du moins en germe dans les textes. On l'y trouve en cherchant bien. Et là même oii la lettre expresse fait défaut, c'est tout l'esprit implicite du système (1).

(1) Cf. R. P. Jacques Terrien. Recherches historiques sur cette tradition que la mort dans la Compagnie de Jésus est un signe certain de préd- sti-

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Mais poursuivons.

Ceux qui entrent dans la Compagnie, dit la formule, font vœu qu'en tout ce qui se rapporte à l'observation de notre règle, ils obéiront au Préposé de la Compagnie, lequel ordonnera ce qu'il jugera expédient à l'obtention de cette fin, qui lui est proposée par Dieu et par la Compagnie.

Ce dernier membre de phrase ne peut que paraître extraordinaire.

Une fin proposée par Dieu et par la Compagnie ! Est-ce que Dieu ne suffisait pas ici ? Ou s'il était besoin de concrétiser et de particulariser davantage, est-ce que le Saint-Siège n'était pas tout désigné comme oracle de Dieu pour proposer aux membres de la Compagnie, et tout particulièrement au Général, une règle et les moyens de l'observer ?

Au commencement de la Bulle de Paul III, reproduite textuellement plus tard, il avait été dit clairement que la fin de la règle était proposée de Dieu : jinem hune sibi a Deo propositiim, sans faire mention à cette place de la Compagnie ; et à propos des moyens d'atteindre cette fin, dans le préambule qui précède la formule, parlant en général, le Pape déclarait qu'il est" ,de son office pastoral de tout ordonner selon qu'il lui paraît convenable dans le Seigneur, attendu les circonstances de temps et de lieux. Grégpire XIII dira de même, dans le Bref Qiianto jructiiosins :

L'Esprit-Saint, qui a suscité Ignace et ses compagnons pour la fin de cet Institut, leur a fourni et confirmé par le ministère de ce Siège des moyens excellents et très opportuns pour arriver à cette fin.

Conformément à cette doctrine, il faudrait donc dire ici que Dieu a proposé la fin et que le Saint-Siège a indiqué les moyens d'y parvenir. Telle était certainement la pensée du Pape Paul III en approuvant la clause que nous commentons. Or, que les Pères, en rédigeant cet article, aient eu bien présente à

nation, Poitiers, Oudin, 1883. — C'est un monument caractéristique de la violence d' infatuation des « Nôtres », ainsi que de la faiblesse des arguments historiques dont se repaît leur présomption. — Note du traducteur.

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l'esprit cette vue, c'est possible ; il n'y paraît guèrt. On n'en trouve pas trace dans le tour de phrase adopté, sinon que la mise en pratique de l'inspiration venue du ciel est confiée toute entière au Général par Dieu et par la Compagnie, abstraction faite de l'Eglise et de son chef visible. C'est en la personne dè leur chef que se résume finalement tout l'idéal fixé pour toujours aux adhérents. A cette nuance près que, pour les particularités du plan de la vie, il s'agit de la Société en général, et que, pour l'activité individuelle et l'exercice direct de l'autorité, c'est le Préposé qui en a personnellement la charge.

Quelle est du reste cette « Compagnie » qui propose à son chef de tendre à sa propre fin et de la réaliser ? Le nom de Compagnie, qui, en d'autres cas, sonne assez net, est ici on ne saurait plus équivoque. II peut se prendre, soit pour l'ensemble des individus qui composent la Société, depuis le Novice à son entrée dans l'Ordre jusqu'au Préposé Général ; soit pour ceux qui y ont prononcé leurs vœux, simples ou solennels ; soit encore, simplement, pour ceux qui ont fait les vœux solennels, quel que soit leur rang ; soit pour les profès ; soit pour ceux qui forment ce que la Bulle de Paul III appelle le Conseil du Général ; soit, finalement, pour le seul et unique Préposé lui-même. Il serait absurde, ici, de Tentendre ainsi. Cela équivaudrait à dire que le Général se propose à lui-même la fin qu'il se charge aussi de réaliser. Mais, s'il faut entendre par Compagnie le Conseil dont il est tant question dans la Bulle, quelle autorité peut bien avofr cet organe ou même la Compagnie toute entière, pour assigner à son Préposé la fin de ses actions, indépendamment de la suprême autorité de l'Eglise ? Aucune, certainement. Et s'ils n'ont pas cette autorité, comment se la donnent-ils ? Evidemment, il y a ici confusion, lacune ou paralogisme, susceptible d'engendrer les plus graves conséquences.

Enfin, si nous nous référons à l'interprétation que cette phrase a reçue dans la pratique, il faut convenir que Saint Ignace et ses successeurs l'ont prise dans le sens le plus favorable à leur pouvoir, et que c'est l'interprétation reçue et enracinée dans la Société. Ce n'est que très ^rarement que les. Généraux successifs ont fait 2ppe\ à la Compagnie pour connaître son sentiment sur

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leur manière de la gouverner. Il y a des Assistants nommés pour les Provinces, mais ces Assistants ne forment pas, à proprement parler, un Conseil ; et en ce qui concerne Saint Ignace, il n'eut pas même d'Assistants. 11 lui arriva de demander avis à d'autres, mais à ceux qu'il lui plut et quand il lui plut. A parler franc, il gouvernait seul.

Concluons donc que, dans tout ce passage, en ce qui touche à la détermination délicate des rapports entre Dieu, l'Eglise et la Compagnie, règne un véritable imbroglio.

Du sein même de ce pêle-mêle, se dégage cependant une idée dominante, qui reparaît des centaines de fois au cours des documents originels, partout catégorique et presque provocante. Cette idée, c'est l'union voulue des mots Dieu et la Compagnie, c'est l'identité de la gloire de Dieu -et de l'intérêt de la Compagnie, c'est la convergence rigoureuse de la plus grande gloire divine et du plus grand profit de la Société. Le Père Nicolas Lancicio a compté que les mots « à la plus grande gloire de Dieu », « pour le meilleur service divin » se rencontrent 242 fois dans les Constitutions. 11 est certain qu'on y trouverait tout aussi souvent mention du « bien » ou du « plus grand bien y> de la Compagnie. En général, les deux expressions marchent si bien de pair que, dans l'esprit de l'auteur, les deux idées, évidemment, n'en font qu'une. Ce sont deux corrélatifs, qui découlent l'un de Tautre inséparablement.

Et ce que trahissent la législation et la théorie, a passé tout naturellement dans la pratique courante. Une des pensées qu'on rencontre le plus fréquemment dans la correspondance des premiers Pères, recueillie par les Monumenta histórica, c'est encore cette identification perpétuelle entre la gloire de Dieu et les intérêts de la Société.

Le P. Pierre de Ribadeneira, parlant de la sagesse du P. Jacques Lainez, dit (1) que Dieu l'en favorisa et lui accorda, de science infuse, une grande partie de son savoir, (( afin que par là il servît et illustrât davantage la Compagnie ».

Les écrivains jésuites répètent mille fois la même '

(1) Vida del P. Diego Lainez, 1. III, c. XVI.

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chose, à propos d'autres personnages ou d'autres circonstances.

S'agit-il d'un Prélat ou de quelque dignitaire, ils ne manquent jamais de noter qu'il est homme de bien, ou tout au moins, si cet éloge est impossible, qu'il est attaché à la Compagnie, qu'il juge bien de « nos » affaires, qu'il est des « Nôtres ».

Il nous est si affectionné, lit-on d^m certain Mosquera (1),. qu'il faut souvent le modérer, tant iPs' attache passionnément aux intérêts de la Compagnie.

Voilà les amis que goûtaient les Pères, au risque d'avoir à calmer et à régler leur enthousiasme.

Une pareille façon d'envisager les choses est tout à fait particulière à la Société. A peine en trouve-t-on un exemple plus ou moins approchant dans la législation et l'histoire des autres Ordres religieux. Et comme tel, le fait méritait d'être noté comme symptôme de l'esprit spécifique qui anime ce grand Corps.

Opportunisme

Dans la Bulle de 1540 comme dans celle de 1550, le lecteur aura remarqué la fréquence du tour de phrase « en tant qu'il conviendra, qu'il sera jugé expédient ou opportun », et autres semblables. C'est encore un des points qui différencient essentiellement la règle de la Compagnie de celle des autres Instituts. Les règles, par exemple, de Saint Benoît, de Saint François, de Saint Dominique peuvent être rédigées avec plus ou moins d'art et d'ordre dans les matières ; elles visent toutes à la clarté et à la précision. On distingue nettement les différences d'esprit ou de tendances qui les caractérisent. Chacun peut se rendre compte exactement de leurs visées et de leurs- méthodes. Aucune espèce de doute ou de difficulté ne subsiste à leur sujet. Mais le contraire arrive pour la Compagnie.

(1) Litterœ quadrimestres, t. III, p. 299.

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En ce gouvernement, écrit le P. Jean de Mariana (1), se rencontrent des paralogismes et des sophismes, qui trompent et ne s'expliquent point.

Une sorte de pénombre flotte sur tout ce qui le concerne. Se sauver, soi et le prochain, est, certes, une fin satisfaisante ; mais comment y parvenir ? Le problème n'est nulle part résolu. Nombre de paragraphes sont susceptibles d'interprétations contradictoires. Presque tout y est présenté comme dépendant des circonstances. Fresque tout y est soumis au jugement et à l'expérience personnelle du Supérieur : jugement essentiellement subjectif et par conséquent variable, selon les temps et les circonstances.

Il fauti bien en conclure tout d'abord que l'Institut de la Compagnie ne repose pas, du moins en toute rigueur, sur le droit habituel et traditionnel, commun à tous les autres Ordres religieux : point essentiel pour tout gouvernement spirituel et l'une de ses ressources les plus efficaces pour la conservation et le soutien de la discipline, pour le bien-être et la perpétuité de l'Institut (2).

En outre, comme l'application des prescriptions pontificales dépend à chaque instant dans la Compagnie de Constitutions qui ne sont pas encore formulées, ni même conçues, ou que d'autres indéfiniment peuvent modifier, annuler, altérer, il devient difficile à quiconque de savoir à quoi engage ou engagera leur acceptation préalable.

Encore, si la détermination en avait du moins été laissée à la majorité de la Congrégation, pourrait-orh espérer qu'une certaine continuité de logique ou de sentiment inspirerait ces décisions subséquentes ; mais il n'en est pas ainsi. Le juge suprême de toutes les causes, celui qui détermine librement et souverainement la pratique, c'est le Préposé Général. Il tranche tout selon qu'il le juge à propos, n'ayant égard qu'à ce qui

(1) Discurso de ias cosas de la Compañía, c. VIII.

(2) Ces divergences entre l'Institut et le droit monachique usuel n'étaient encore que peu nombreuses Elles se multiplièrent plus tard. Le P. Astrain rapporte dans son Histoire (lib. I, c XI) que le P. Nicolas Lancicio, au commencement du xvii« siècle, énumère 58 points sur lesquels la Compagnie s'écarte du ^roit commun. Aujourd'hui il y en a bien davantage.

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3ui paraît le plus expédient pour le bien de sa ¿50ciété.

En tout respire donc, d'une part, une prépondérance <du Supérieur entièrement inconnue dans l'ancien droit monastique ; et, par ailleurs,' un air, un souñle, un esprit d'opportunisme, de conventionnalisme, que d'aucuns ont pu croire plus récent dans l'Institut, mais qui, lui aussi, date des origines et des premiers documents connus. Peu à peu, sans doute, nous le verrons s'affirmer, se préciser, s'étendre de la spéculation à la pratique, du dogme à la morale, de l'ordre des idées au domaine des réalités. Mais, dès la première heure, voici par exemple "ce qui se passe au sujet du vœu de pauvreté.

La formule reproduite par Paul III lui assigne deux motifs.

Le premier :

Parce que nous avons expérimenté que cette vie est très agréable, très pure, très propre à l'édification du prochain, qu'elle écarte toute contagion d'avarice et qu'elle ressemble mieux à la pauvreté évangélique.

D'où l'on peut conclure que si l'expérience subjective qu'ils avaient faite avait abouti à des résultats moins favorables, nos compagnons en auraient conçu pour la pauvreté une moindre estime ; et que, si d'aventure une vie mieux pourvue leur apparaissait un jour moins pénible, plus belle et non moins édifiante, ils s'y plieraient volontiers, sans égard pour le conseil de î'Evangile.

Dira-t-on que nous pressons trop là-dessus un texte innocent ? En voici un autre des plus curieux qui, bien que visant un cas particulier, peut donner assez à penser pour tous les autres. Les premiers Pères eurent à débattre entre eux à quelle manière de se vêtir ils se rallieraient ; et voici le doute tel qu'ils se le proposèrent» avec la réponse (1). Nous copions littéralement :

(1) Ce doute figure à I'Appendice VII de l'édition moderne des Constitutions, qui a pour titre: Capila qusedam Institua Societatis Jesu inter primos patres proposita, examinata et approbata, I, .9

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On demande : (t Peut-on améliorer par honnêteté son vêtement en finesse, etc.. selon les chemins et nécessités occurrentes, ou, par hasard, en vue d'une certaine complaisance spirituelle, etc.. ou, à défaut, d'après la coutume, et le déclarer dans les Constitutions? » Réponse: Affirmative

Etrange solution ! Prendre de plus riches habits en vue d'une certaine complaisance spirituelle !

Second motif qu'assigne la « formule » au vœu de

pauvreté :

Parce que nous savons que le Christ Notre Seigneur se charge de pourvoir aux choses nécessaires pour le manger et le vêtir, en faveur de ceux de ses serviteurs qui cherchent seulement le royaume des cicux.

Ur, on peut bien le dire, cette (c science », chez les Pères de la Compagnie, a dû rester théorique et spéculative, bien plus que pratique et efficace ; car ils n'eurent jamais lieu de déployer la foi vive, surhumaine^ divine, que manifestèrent à l'égard de la Providence un saint Gaétan, un saint Pierre d'Alcantara, une sainte Thérèse de Jésus. Les Jésuites, même au temps de leur plus grande ferveur, ne renoncèrent pas à solliciter les aumônes ; et il n'est jamais échappé à aucun d'eux quelque chose qui approche de cette admirable parole de Sainte Thérèse :

— Si, pour avoir embrassé la pauvreté, vous mourriez de faim, bienheureuses seriez-vous, religieuses de Saint- Joseph !

Les Pères partagèrent-ils tant soit peu, au début, ces sentiments ? En tout cas, cela ne dura point. A peine fondée, la Compagnie adopte au contraire une façon de faire toute différente. Au fur et à mesure que diminue sa confiance en l'aide de la Providence, se multiplient ses recours aux moyens humains. On cesse de mendier de porte en porte; on en vient même à le défendre, pour se créer des ressources plus sûres et plus stables : par exemple de bonnes rentes et de riches bénéfices. Tout d'abord, cela n'avait' été permis qu'aux collèges et en faveur des Scolasticues ; plus tard, en fait, sinon en droit, les profès y vinrent.

La cause de ces variations, au cours des âges, devrait être attribuée, d'après quelques-uns, toute entière aux

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■circonstances ; et certainement celles-ci y .furent pour quelque chose ; mais, à notre avis, il y a au fond mieux ou pis. Un point très essentiel et pour ainsi dire fondamental de la mystique de Saint Ignace a exercé, avec le temps, la plus profonde influence sur toute la manière d'être matérielle, économique, m.orale, intellectuelle et religieuse de l'Institut. Il consiste dans cette indifférence où l'homme doit demeurer concernant les moyens, l'état de vie, les formes extérieures de son iictivité, pour arriver à la fin qu'il s'est fixée et qu'on suppose excellente. De sorte, comme le dit le Saint dans le « Principe et fondement » de ses Exercices, que nous ne désirions quant à nous pas plus la santé que la maladie, la richesse que la pauvreté, Ihonneur que la honte, une vie longue qu'une vie courte, et ainsi de suite pour tout le reste, voulant et choisissant seulement ce qui nous conduit le mieux à la fin que nous poursuivons. Lorsqu'on est ainsi indifférent à tout, il est clair qu'on n'a pas à se mettre en peine de vivre d'une façon plutôt que d'une autre, puisque l'on croit aussi bien servir Dieu des deux manières.

Dès l'origine, il est vrai, s'élevèrent des contradicteurs. Ceux-ci prétendaient que, pour aspirer à la perfection évangélique, il n'est aucunement nécessaire de se tenir dans une pareille indifférence, au sens à la fois trop strict et trop large que préconise Saint Ignace. Ce n'est pas le moment d'insister là-dessus. Qu'il sufïise de noter que ces deux manières de concevoir la vie spirituelle et évangélique, particulièrement en ce qui touche à la pauvreté, délimitent à notre avis les deux grands groupes d'Instituts religieux qui depuis le XVT siècle (pour ne pas parler des précédents) ont paru dans l'Eglise : à savoir, ceux qui procèdent de Sainte Thérèse, de Saint Pierre d'Alcantara, des Capucins, etc.. et ceux qui plus ou moins participent de l'esprit et des tendances de la Compagnie de Jésus.

Suppressions et additions

En comparant le texte des deux Bulles, on y saisit, comme nous l'avons déjà remarqué en note, des diver-

IIÜ

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éences assez notables. Venons-en à radjonction ou au contraire à Télimination de certains moyens de mettre en pratique l'Institut, qui s'y manifestent expressément. Ces modifications trahissent l'esprit qui les inspira et par conséquent l'esprit même de la Compagnie durant ces premières années.

Il y a atténuation, restriction ou annulation sur les points suivants :

A. — En ce qui touche aux œuvres de charité corpo> relie qui sont recommandées par la prem'ère Bulle et qui furent d'abord jpratiquées avec ferveur : la seconde Bulle omet d'en parler,

B. — L'enseignement du catéchisme aux enfants et aux personnes ignorantes. La Bulle de Paul III lui donnait une grande importance et le considérait comme une des fins principales de la Compagnie. Il ne tient plus une aussi grande place dans la Bulle de Jules III. Les premiers Pères avaient commencé par estimer cet exercice à si haut prix, qu'ils avaient décidé, comme nous l'avons vu, de s'y obliger par vœu pour une heure par jour et durant 40 jours au moins par án, sous peine de péché mortel. Seul le P. Nicolas Bobadilla avait élevé contre cette résolution une juste réclamation, prévoyant les difficultés auxquelles elle donnerait lieu. Ces difficultés ne tardèrent pas à se multiplier, et l'on s'en sortit comme on put, nous le verrons bientôt. Le plus fidèle à cette pratique semble avoir été le glorieux apôtre des Indes, Saint François Xavier.

C. — Dans la Bulle de Jules III, est supprimée la promesse de ne chercher ni directement, ni indirectement à se faire charger ou exempter des missions apostoliques. On y a substitué un simple avis ou admonestation.

D. — La Bulle de Jules III restreint aux seuls profès^ certaines obligations que son prédécesseur étendait à tous les membres de la Compagnie- Par exemple : — 1) Le Conseil du Préposé Général ne se compose plus que de la Compagnie professe ou de la majorité de ceux des profès qu'on pourra réunir ; — 2) La sujétion ou obédience spéciale au Pontife romain est réduite aux profès ; — 3) La stricte pauvreté définie par la Bulle

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lit

de 1550 ne s'applique plus qu'à eux ; — 4) La probation. riéoureuse pour l'admission dans la Compagnie vise seulement ces mêmes profès.

üans la Bulle de Paul III tout s'adressait à tous. Ici, la conception primitive de la Compagnie va se rétrécissant, ou plutôt se partage entre deux Compagnies ; et bientôt il y en aura trois ou quatre superposées, sous le même vocable, à faire le désespoir des plus subtils canonistes.

E. — De plus en plus se limite à un conseil de pure bienveillance ou de charité l'obligation pour les membres nouveaux de l'entr'aide ou donation de leurs biens à la Société. Ce qui, semblerait-il, marque un progrès pour la Compagnie dans le détachement, mais, en réalité, ne porte pas loin ; car le simple conseil peut être sur ce point plus efficace encore que de roides exigences: et effectivement, à partir de 1550, nous voyons apparaître, dans les Archives, avec une abondance plus extraordinaire que jamais, en dépit de cet apparent renoncement aux biens de ses adeptes en ce m.onde, les unions, donations, cessions, legs, héritages, etc. en faveur de la Compagnie.

b\ — La pauvreté était absolue d'après la Bulle de Paul III. Ni les personnes ni les maisons de la Compagnie ne pouvaient acquérir ou garder aucune espèce de droit civil à n'importe quelle rente ou propriété. La Bulle de Jules III atténue beaucoup cette sévérité. Llie accorde l'acquisition et l'usage des biens nécessaires à la vie, non sans doute aux personnes, mais aux Collèges et aux Eglises de la Société. Or, cette concession n'ouvrait-elle pas la porte à la propriété collective, en particulier pour les profès, qui forment la partie principale et dirigeante de la Compagnie ? « Oui, dit le P. Mariana (1) ; car ce ne sont pas les murs qui jouissent des rentes, mais bien ceux qu'ils abritent et qui, en grand nombre, sont profès. » — Le vœu de pauvreté perdit par là à peu près toute la portée qu'il avait aux débuts, quand les Pères vivaient vraiment d'aumônes quêtées de porte en porte.

G. — Le vœu d'obéissance spéciale au Pontife romain, qui avait pris d'abord une grande importance, mérite une mention toute particulière.

(1) Discurso de las cosas de la Compañía, Conclusion.

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Il est dit dans la Bulle de Paul III que ce vœu est émis, en ce qui concerne les Missions (1) qu'il plaira au Fape de leur confier, ce pour exercer les membres de la Compagnie à une plus grande humilité, à la mortification parfaite de chacun d'eux et à l'abnégation de leurs volontés ». La Bulle de Jules III modifiant cette, clause, déclare que ce vœu doit être prononcé « pour plus grande dévotion d'obéissance au Siège apostolique, plus grande abnégation de nos volontés et direction plus certaine de l'Esprit Saint ». De sorte qu'ont disparu de la formule primitive certains motifs, pour faire place à d'autres.

Queîle peut bien être la raison de ce changement ? Essayons de la deviner

De 1540 à 1550, .nous voyons, par l'histoire de la Compagnie, que le Pape confie à certains Pères (Lainez, Salmerón, Le Fèvre, Bobadilla, etc.) des missions extraordinaires. Ils vont à Trente, oia ils prennent part aux assemblées du Concile ; ils vont en Irlande ; ils accompagnent le Nonce en Allemagne et y traitent avec les Evêques et les Princes ; ils parcourent l'Espagne et le Portugal ; ils coudoient la meilleure et la plus haute société. Et sans doute, en comparaison de ces véritables ambassades, d'autres travaux ont moins d'éclat. Cependant, en général, on ne saurait dire qu'ils exercent la Compagnie à l'humilité et à la mortification. Ils l'illustrent plutôt et l'exposent à la tentation de la vaine gloire. Rien par conséquent d'étonnant à ce qu'on ait supprimé deux mots qui détonnaient pour les remplacer par d'autres mieux appropriés aux circonstances.

Voyons maintenant les additions.

A. — La fin de la^ Compagnie, d'après Paul III, était : 1°) l'aide aux âmes en la vie et la doctrine chrétienne ; — 2°) la propagation de la foi par le ministère

(1) // est à remarquer que par a n-issions », on n'entend dans les documents originels de la Compagnie ni exclusivement ni principalement les missions d'évangélisation, dans le sens, par exemple, de celles de la Propagande ; mais surtout les missions administratives ou diplomatiques de véritables missi dominici, ou hommes de confiance pour les affaires ecclésiastiques extraordinaires et politico-religieuses. M lier fait aussi cette remarque. — Note du traducteur.

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de la parole de Dieu, par les exercices spirituels et les oeuvres de charité, notamment, par l'enseignement aux enfants et aux ignorants des éléments de la Doctrine : chrétienne et par l'audition des fidèles en confession.

La Bulle de Jules III ajoute à ces fins : — 1) le professorat ou toute autre forme d'évangélisation ; — 2) l'administration des autres sacrements ; — 3) le service charitable des prisons et des hôpitaux ; — 4) Fapaisement des discordes.

Les trois premiers de ces nouveaux buts n'offrent pas de particulier intérêt. Ils étaient en somme renfermés dans les précédents. Mais le 4% à première vue, paraît plus étrange. L'occasion en fut fournie sans doute par des circonstances accidentelles. A l'époque où furent opérées ces corrections, les Pères de la Compagnie, Saint Ignace en particulier, s'étaient adonnés au charitable ministère de réconcilier les gens désunis. Certaines de ces tentatives réussirent, d'autres non. C'est ainsi, par exemple, que tourna fort mal l'essai de rapprochement tenté par le Saint entre Ascanio Colonna et sa femme, Jeanne d'Aragon. Mais de meilleurs succès excitèrent ^ns doute les promoteurs de la réforme de 15S0 à insérer cette addition.

B. — Paul III n'avait parlé que du vœu de chasteté ; Jules III fait mention expresse des deux autres vœux de pauvreté et d'obéissance. Notons toutefois que le premier, d'après cette addition, serait solennel ; des deux autres, sous ce rapport, elle ne dit rien, pas plus que de la promesse d'obéissance au Pape.

C. — En 1540, le nombre des Jésuites ne devait pas dépasser soixante ; déjà Paul III, en 1543, avait élargi ce nombre. Jules III, en 1550, confirme cette extension.

D. — Les Collèges et autres œuvres, fondés ou recueillis par les Pères de la Compagnie, seront considérés comme des fondations apostoliques et en obtiendront tous les privilèges. Ces Collèges, du reste, ne sont pas destinés encore à l'éducation de la jeunesse, mais

- à la formation des scolastiques et postulants de la Compagnie.

— 1) Les Pères ne seront pas astreints au chœur ; — 2) ils suivront pour la nourriture, le vêtement et le reste, l'usage commun des bons prêtres; — 3) ils n'accompliront pas de pénitences communes et obligatoires; mais

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tout dépendra de la volonté de chacun, dirigée naturellement par le Supérieur.

F. — On distingue, en 1550, dans la Compagnie, cinq classes de personnes, dont la Bulle de Paul III ne parlait pas, pour la bonne raison qu'alors personne ne songeait encore à toutes ces distinctions.

Ces différentes catégories sont : — 1) les profès, plus^ tard appelés des quatre vœux ; — 2) les profès des troib vœux; — 3) les coadjuteurs spirituels; — 4) les coadjuteurs temporels; — 5) les Ecoliers ou Scolastiques.

Déjà, en 1543, Paul III avait permis Tadmission de coadjuteurs temporels et spirituels, en spécifiant, p propos de ces derniers, que le Général ne pourrait étendre qu'à vingt d'entre eux les pouvoirs dont jouissaient les profès. En 1549, le même Paul III leva cette restriction. Des profès des trois vœux, il est pourtant à peine question encore en 1550 ; de même des coadjuteurs spirituels formés. L'organisation complète est postérieure.

G. — La situation canonique des Scolastiques est^ par contre, suffisamment déterminée par Jules III. Eux et tous les autres, qui ne sont pas profès, feront partie de la Compagnie tout le temps que voudra le GénéraL Celui-ci pourra les renvoyer, s'il le croit opportun,, malgré les vœux qu'ils auront faits et les obligations qu'ils auront contractées envers la Compagnie, ces vœux et ces obligations liant les Ecoliers, mais non leur Supérieur ou le Préposé Général.

H. — Les membres de la Compagnie ne pourront recevoir de récompense, rétribution ou salaire pour aucun de leurs ministères spirituels ; mais ils devront s'en acquitter gratuitement et pour l'amour de Dieu. lî n'était pas parlé de cette gratuité dans la Bulle de Paul III.

I. — Jules III fixe la manière d'élire le Général et les qualités dont il doit être doué. L'élection aura lieu à la pluralité des voix et par , toute la Congrégation,, ainsi que le détermineront les Constitutions.

Mais ce qui surtout, dans la nouvelle Bulle,, prend un développement considérable, voire exagéré», c'est l'autorité de ce même GénéraL

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1°) Chacun des'^ subordonnés est tenu non seulement de lui obéir en tout ce qui touche à l'Institut, mais encore à voir et à reconnaître en lui le Christ présent, et à l'y révérer comme il est juste. La Bulle de Paul III disait :

Subditi vero... Prœposito in omnibus ad institiitum Societaiis pertinentibus parère semper teneantur, et in illo Christum veliiti prœsentem agnoscant et quantum decet venerentur.

La Bulle de Jules III insiste :

Singuli vero subditorum... non solum Prœposito in omnibus ad instiiutum Societaiis pertinentibus parère semper teneantur, SED in illo Christum veluti prasseniem agnoscant et quantum decet venerentur.

La variante est à peine perceptible : un et changé en sed ; la copulative remplacée par l'adversative. Cependant cette substitution de conjonction, si légère qu'elle soit, a un sens, puisqu'on l'a crue nécessaire. Le mais, encore ajoute quelque chose à Vet tout court : ce contraste ou cette opposition disent davantage que la simple juxtaposition. Et si minime qu'il soit, cet accroissement a été le point de départ et le premier pas versi tous les excès et empiétements du pouvoir généralice.

2*^) Le Général a la faculté de nommer tous les supérieurs qui tiennent sa place et représentent son autorité. Innovation importante ! Paul III n'en avait rien dit. Llle retire aux inférieurs le droit canonique très ancien de l'élection des supérieurs dans les monastères : droit dont la Compagnie fit encore usage dans certains cas, mais qui, de plus en plus, passa aux mains du Préposé. La rédaction embarrassée de la phrase ne permet pas d'ailleurs • de bien entendre si, oui ou non, la Bulle donne ici au Général la faculté de se donner à lui-même un substitut dans sa propre charge. Le sens de ce passage, comme de tant d'autres, est ambigu. Aussi les Préposés Généraux n'ont-ils pas manqué de le traduire à la fois des deux manières et d'accroître ainsi leur pouvoir, tantôt d'une façon, tantôt d'une autre. Saint Ignace ne se nomma pas de coadjuteur ; mais ses successeurs se désignèrent des Vicaires, destinés à être élus à leur tour Préposés Généraux.

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3°) La vocation et le degré de vocation de chacun sont soumis à l'appréciation et à la décision du Supérieur. Et ce qu'on nous dit de ces ce degrés » de l'appel divin est bien extraordinaire.

La Bulle de Paul III portait :

Que chacun cherche de toutes ses forces à s'élever à la fin à laquelle Dieu l'appelle, selon^la grâce qui lui en est donnée par l'Esprit-Saint et selon le degré de sa vocation, afin de ne point se laisser entraîner par un zèle qui ne soit pas suivant la prudence.

D'après quoi il y aurait péril pour le postulant à se laisser décevoir par un zèle imprudent, mais il écartera ce danger en prenant garde : V à la motion de la grâce que chacun peut ressentir ; 2*" au degré ou au mode de sa vocation, laquelle, étant de Dieu et ne se faisant sentir qu'au dedans des âmes, est elle-même quelque chose d'intime, de personnel, de subjectif, ni plus ni moins que tout autre mouvement de la grâce. C'est en ce sens du moins que semble devoir être entendue cette clause d'après son déroulement logique et sa construction grammaticale. Ou bien, si l'on en interprète autrement la signification, il n'y a guère à faire rentrer, dans ces « degrés de vocation », que les probations auxquelles est soumis l'aspirant pour que lui et ceux qui ont à l'admettre, puissent s'assurer de la vérité et de la sincérité de l'appel divin. Mais qu'on se décide pour l'une ou l'autre explication, ou qu'on les combine, il n'est pas en tout cas d'autre glose possible ; et c'est ainsi certainement que Paul III lui-même l'entendait en approuvant l'Institut.

Sans doute, si nous nous reportons au contexte, nous voyons presque immédiatement, dans les paroles qui suivent, changer entièrement d'aspect, pour ainsi dire, la pensée pontificale. Avant de mettre le point final au développement de ces périodes jusqu'ici facilement intelligibles, la Bulle pauline elle-même poursuit :

Et le jugement sur le degré de la vocation de chacun, aussi bien que la désignation et la distribution des offices, sera tout entier entre les mains du général.

Or, ces paroles, semble-t-il, ne sauraient plus s'appliquer à la vocation subjective et personnelle dont il

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s'agissait plus haut, ni même aux probations du noviciat; mais à une situation extérieure, sociale, celle où le novice sera placé après son admission dans la Compagnie, et qui est toute laissée au bon plaisir et à la volonté du Général. En un mot, il s'agit maintenant de la classe ou de la catégorie religieuse à laquelle sera destiné le nouveau membre, parmi celles que compte ou pourra compter la Compagnie.

Et pour qu'apparaisse très clairement ce sens voulu du mot vocation jusque dans la Bulle de Paul III, comparons lui le texte de la version corrigée de Jules III :

Qu'il cherche de toutes ses forces à atteindre la fin à laquelle Dieu l'appelle, chacun selon la grâce à lui donnée par l'Esprit- Saint et suivant le degré de sa vocation propre ; et c'est pourquoi, afin que personne ne se laisse emporter par un zèle non conforme à la prudence, le jugement sur ce degré de chacun, ni plus ni moins que le soin de désigner et de aistribuer les offices, sera tout entier aux mains du Préposé général.

Ce paragraphe, ainsi construit, est très différent de h précédente rédaction et les choses y apparaissent sous un jour tout nouveau. Car, après les mots ce selon le degré de sa vocation », Paul III pose à peine une virgule et continue : « pour qu'il ne se laisse pas emporter par un zèle non conforme à la prudence ». Jules III, au contraire, sépare davantage ces deux propositions ; et l'idée qui suit s'unit au développement précédent en même temps qu'elle s'en détache, grâce aux particules « et ainsi » ou « c'est pourquoi », qui marquent la relation de conséquence ou de cause à effet, entre l'un et l'autre concept. Ce qui n'apparaissait pas clairement en 1540, devient en 1550 manifeste et patent.

Conclusion de cette longue analyse : 1 Le cr degré » dont il s'agit pour Paul III semble double : celui de la vocation préalable et Intérieure, et celui de la vocation extérieure et à venir ; tandis que Jules III ne parle plus que d'un seul « degré », celui qui est tout entier à la discrétion du Préposé Général ; — 2"* La vocation intime, personnelle, subjective, celle qui, par la grâce de Dieu, doit éviter le péril d'un zèle indiscret, n'a rien à voir avec ce dernier « degré », tout entier remis au discernement du Préposé Général, qui prendrait autrement sur lui (eiïroyable responsabilité) une charge qui jusqu'alors n'était rien moins que ^réservée à TEsprit

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Saint. — 3° Ce degré de la vocation, au sens d'état ou de situation de chacun, qui ne pouvait être que fort confus du temps de Paul III, puisqu'il n'était pas encore question alors de catégories au sein de la Compagnie, a dû, par contre, se déterminer et s'éclaircir, au temps de Jules III, où ces différentes classes ont commencé à se distinguer.

Le lecteur voit par là comment, peu à peu, par le seul Îeu de la ponctuation au cours d'un paragraphe, par la seule disposition diverse des mêmes mots, par une modification en apparence insignifiante, on en arrive cependant à changer du tout au tout la portée générale du ' morceau, à augmenter sans cesse l'autorité du Général. C'est la fin suprême de toute, la législation de la Compa- ;gnie : fin qui reste toujours stable, même lorsque tout le reste s'altère et se réforme.

4°) La Bulle de Paul III donnait autorité au Préposé Général pour gouverner la Compagnie et dresser les Constitutions avec le conseil de ses compagnons et en Conseil, ces Règles devant être votées à la majorité des voix. Ce Conseil pour les choses de première impor- ^ tance et destinées à se perpétuer, devait, en outre, se 1 composer de la majeure partie de la Compagnie qui \ pourrait être commodément convoquée par le Préposé : pour les choses moindres et momentanées, de ceux qui se trouveraient au lieu où résiderait le Général.

Or, la Bulle de Jules III modifie sensiblement ce point. 1) Elle supprime la clause in consilio, « en. Conseil ». De sorte que le Préposé peut désormais élaborer les Constitutions et décider du reste, en prenant conseil sans doute des autres, mais non plus en Conseil, c'està-dire avec leur coopération directe, organique et constitutionnelle ; — 2^ Le Conseil, qu'il demeure nécessaire de convoquer parfois, ne se compose plus de tous les membres de la Compagnie, mais seulement des profès, et encore selon qu'il sera exposé dans les Constitutions, Et comme personne ne sait au juste ce gu'en décideront ces fameuses Constitutions, où tout dépendra en somme du Préposé Général, il en résulte que tout est laissé, en fin de compte, à son bon plaisir et à celui de ses conseillers ou de ses confidents, s'il le croit bon. — 3) P<^ur les a&ires courantes, le Général s'aidera du conseil de ses frères, selon qu'il le croira expédient ;

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ce qui revient au même que tout remettre à son jugement particulier. Ce selon qu'il le croira expédient n'existait pas dans la Bulle de Paul III.

Et c'est par ces additions et variantes que, de 1540 à 1550, s'est établi de fait dans la Compagnie, sans restriction aucune, le pouvoir absolu du Général.

Encore Saint Ignace a-t-il outrepassé les concessions accordées par Jules III ; et l'on peut dire de lui que jamais il ne tint conseil au sujet de son administration, xout au moins officiellement et habituellement, ni avec les profès ni avec d'autres, ni sur les affaires graves, ni pour les plus légères. Quand il lui paraissait bon, il consultait ; autrement, non.

Le Père Maître Ignace, dit le P. Bobadilla, étaitjpère et seigneur absolu, et faisait tout ce qu'il voulait (1).

Il est unique en ce genre parmi les fondateurs d'Ordres religieux. Ses successeurs ont eu du moins des Assistants ; lui, non. Mais il a gouverné seul, avec une autorité sans contrôle et sans contrepoids, unique et souveraine : à tel point que le Pape Paul IV a pu dire, en exagérant peut-être un peu, qu'il avait régi la Société <( tyranniquement ».

5") Pour plus complète confirmation de l'absolutisme du Préposé et annulation de toutes les entraves ou limitations qui auraient pu la contenir, la Bulle de Jules III ajoute que ledit Général aura sur la Compagnie toute l'autorité qui conviendra pour l'administration, la correction et le gouvernement d'icelle, selon la fin qui lui est proposée par Dieu et par la Compagnie. Quant à la détermination de ce qui conviendra, elle appartiendra, semble-t-il, au Général lui-même, d'accord et conjointement avec son Conseil, puisque la Bulle parle de l'un et de l'autre dans ce paragraphe, en leur recommandant d'avoir toujours présents à l'esprit la charité du Christ et l'exemple des Apôtres Saint Pierre et Saint Paul. Cependant il n'en fut pas ainsi. Tout, en réalité, dépendit du Général, et non seulement pour les affaires courantes, mais pour les plus sérieuses, en dépit de Jules III lui-même. C'est au point que dans la IX® partie des

(1) « Il P. M. Ignatio... era Padre et Padrone absoluto et faceva •quanto voleva » {Epist. P. Nadal, t. IV, p. 733).

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Constitutions, non dans le texte, mais en note, comme en cachette et à ia hâte, se glisse la Déclaration suivante qui mérite d'être signalée :

Il pourra même, dans ces élections et autres choses importantes et douteuses, prendre l'avis de ceux des autres qu'il jugera d'un sens droit dans le Seigneur ; mais la décision finalement lui restera toute entière.

Ce qui revient à supprimer et jeter bas d'un mot le Conseil et les conseils, les conseilleurs et les conseillers.

L'unique borne posée à l'exercice absolu de cette autorité est qu'elle veuille bien avoir présents à Tesprit la bénignité, mansuétude et charité de Jésus-Christ et l'exemple que nous ont laissé Saint Pierre et Saint Paul. Mais cette réserve est purement subjective. Chaque Préposé Général peut l'entendre et l'appliquer à sa manière, sans aucune règle ou principe de critique externe à laquelle soit soumise son interprétation. Cela revient à dire que cette limitation purement idéale n'existe pas. Elle se réduit à la crainte de Dieu, qui s'impose à tout chrétien. On souhaiterait davantage et mieux, à propos du Général de la Compagnie de Jésus.

Il est bon du reste, pour en finir avec cette question, de dire un mot des raisons suggérées par la « formule » pour légitimer cette autorité ainsi que l'obéissance due au Général. D'autant plus que ces motifs, comme tant d'autres passages de la ce formule », peuvent donner lieu à des équivoques et à de fausses conclusions, si on ne les entend pas comme il faut,

La première raison est la conservation de Tordre au sein de la Compagnie.

Or, P) cette idée de l'ordre nécessaire dans une société est purement naturelle; il n'y entre en soi aucun élément surnaturel ou divin. 2) C'est une idée abstraite et métaphysique. Pratiquement il est possible d'en user bien ou mal, selon le critère individuel qui préside à cette application. Ce qui paraît ordre à l'un, semble désordre à l'autre. Ce que celui-ci considère comme un moyen et une source de concorde, celui-là l'estime un guêpier d'inquiétudes et de troubles. S**) Appliquée au gouvernement d'une Communauté, cette idée, enfin, lui confère un caractère très spécial. Bon ou mauvais, selon

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les personnes qui composent la Société et selon les droits que garde chacun des sujets vis-à-vis du Supérieur et le Supérieur vis-à-vis de ses sujets : droits établis euxmêmes, soit par la charte même de Tlnstitut, soit par l'Autorité supérieure qui les a voulu réserver et sanctionner. Mais quel que soit Tordre établi, il est une idée qui doit tout dominer dans toute société. C'est l'idée de justice. Le principe de Tordre social est inséparable de la justice; c'est la justice même. Que soit rendu à chacun ce qui lui appartient ! Que ni le Supérieur n'excède dans Texercice de son pouvoir, ni les sujets n'aient l'arrogance d'exiger plus qu'il ne leur est dû î Ce n'est pas en commandant beaucoup qu'un Supérieur est maître davantage, c'est en commandant mieux, plus honnêtement, plus justement, avec plus de respect pour les droits d'autrui et une plus ponctuelle observance des siens propres :

Le pouvoir, dit fort bien le P. Juan de Mariana, n'est pas comme l'argent : car plus on a d'argent, plus on est riche. Mais je compare rexercice de l'autorité à la nourriture : trop jeûner ou gloutonner avec excès finissent également par mettre^mal en point le mangeur (1).

La seconde raison que donne la « formule » pour justifier cette exagération d'obéissance, c'est Texercice de l'humilité. Mais ce motif a besoin, lui aussi, d'être expliqué. Il est certain que celui qui obéit s'humilie devant son Supérieur : pourtant il n'obéit pas proprement pour s'humilier, mais pour accomplir la volonté divine manifestée par celui qui tient la place de Dieu. Ce n'est pas à l'homme, ni à un tel qu'on obéit, c'est à Dieu, que cette docilité soit humiliante ou non, agréable ou déplaisante. Même dans Tordre humain, il en est ainsi.

Dans Tordre surnaturel et divin, tel que nous Tenvisageons ici, claire et décisive est la doctrine de N. S. Jésus-Christ, au sujet tant de l'autorité que de Texercice de ce pouvoir chez ceux qui gouvernent en son nom. Nous sommes tous égaux devant Dieu, fils d'un même Père qui est dans les cieux, dispensateur de tous biens aux méchants et aux bons, aux justes et aux pécheurs, et souverain maître de toutes choses. Ses arrêts sans

(1) Discurso de las cosas de la Compañía, c. XI. *

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appel se font entendre d'une part au fond des consciences et de l'autre par la voix de son Eglise, qui le représente sur la terre. C'est à cette Eglise qu'il faut donc obéir d'abord ; et comme le Souverain Pontife en est le chef visible et qu'il lui appartient en particulier d'approuver les Instituts religieux et de tracer leurs devoirs et leurs droits aux Supérieurs comme aux inférieurs, il en résulte que le vœu d'obéissance émis . en religion ne se réfère pas tant au supérieur immédiat qu'au Hiérarque suprême de l'Eglise, représentant luimême de N. S. Jésus-Christ, auquel l'intention de chacun est d'obéir en réalité.

Le mobile de cette obéissance, pas plus chez celui •qui commande que chez celui qui s'y soumet, ne saurait donc être ni la crainte, ni la nécessité ni n'importe quel autre sentiment d'ordre ou de discipline, mais la ^'harité, la divine charité inspirée de motifs surnaturels. Le Supérieur doit commander comme mandaté de Jésus-Christ et instrument déclaratoire de sa volonté.

L'inférieur doit se soumettre, en immolant sa volonté propre à celle de Jésus-Christ, manifestée par le Supérieur. Celui-ci est d'autant meilleur maître qu'il est mû à donner ses ordres par une plus grande charité; et celui <}ui lui obéit est d'autant meilleur sujet qu'une charité plus haute l'y incline- Tout ce que n'inspire point cette charité est vain, inapte à la fin religieuse.

Lorsque l'esprit surnaturel ne les anime pas dit un auteur moderne (1) ; lorsque la vraie charité, qui n'est que le rayonnement de l'amour de Dieu, ne domine plus la volonté de celui qui commande et la volonté de celui qui obéit, au lieu de vertus religieuses, on n'a plus qu'une politique humaine, c'est-à-dire un conflit permanent d'égoïsmes, de roueries et d'orgueils, sans mérite devant Dieu et sans dignité devant les hommes.

Telle est la vraie doctrine sur robéissance religieuse; et voilà ce qui doit être sous-entendu dans la théorie d'un respect de l'ordre et d'une pratique de l'humilité qu'introduit ici la ce formule » de la Compagnie.

Mais, grâce à la prétérition du vrai principe et à des innovations répétées, on a cherché et réussi en fait à élargir, renforcer et exagérer l'autorité du Préposé Gé-

(1) Les Jésuites, par Un des leurs, p. 206.

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îiéral dans la Compagnie de Jésus, de telle sorte qu'a fini par se constituer, dans Tordre monastique, une autorité essentiellement personnelle et, à peu de choses près, absolue et indépendante. De 1540 à 1550, de la Bulle de Paul III à celle de Jules III, le progrès en ce sens est considérable; mais plus tard viendront d'autres concessions encore et d'autres privilèges, de nouveaux empiétements et de nouvelles exor- Jbitances. Un pouvoir sans précédent ira s'affermissant, en dépit de sa charte même de naturalisation dans î'Eglise, inconnu du droit canonique ancien, le plus autocratique et le plus indépendant de Rome qu'il y €Ût jamais, pénétrant jusqu'aux replis les plus intimes €t les plus sacrés des consciences, plus puissant et plus ^autonome dans sa sphère d'action que le pouvoir même du Souverain Pontife, Vicaire de Jésus-Christ sur la terre.

De la minutieuse confrontation que nous avons entreprise entre les deux Bulles, il résulte donc tout au moins qu'au cours de ce premier decennium, l'Institut a subi des modifications profondes, qui en présagent de plus importantes encore. Jules III progresse sur Paul III ; cependant il restait encore beaucoup à faire pour compléter la partie essentielle du nouvel Institut. 11 fallait déterminer la durée et les épreuves du noviciat; ce qu'on appelle la troisième probation ; les vœux et promesses spécifiques des profès ; la législation très compliquée de la Ratio studiorum : tant d'autres choses enfin dont Saint Ignace et ses premiers compagnons n'eurent pas même une idée. Petit à petit s'introduisirent donc dans la manière de faire de la Compagnie, des usages, des procédés, des coutumes, dont les unes ont reçu la consécration de l'autorité ecclésiastique, et dont les autres, sans obtenir jamais cette sanction expresse et directe, ont prévalu cependant dès les origines. C'est de ce complexe agglomérat, approuvé ou non, qu'est résulté l'Institut tel qu'actuellement il existe, vit et prospère.

A étudier de près la façon dont il s'est ainsi formé, à examiner surtout les principes qui ont déterminé ses variations, entre le Pontificat de Paul III et celui de Jules III, il est facile de distinguer toutefois le ressort

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principal qui préside à cette évolution intérieure, aux adaptations de l'organisme issu de la formule primitive encore si peu expresse et mal déterminée.

Bien que les symptômes ou manifestations de cette âme intime soient nombreux, il en est un qui les domine tous et auquel tous se subordonnent. C'est à savoir la centralisation de l'autorité aux mains d'un seul, l'exemption de tout frein et de toute entrave, l'annulation de tout ce qui pourrait modérer ce pouvoir. Ce trait est si accusé chez les Jésuites, qu'il semble que toute leur législation sur les autres points n'est rien ou du moins n'a qu'une importance très secondaire en comparaison. Là est la grande nouveauté qu'introduit dans la question du monachisme l'institution de la Compagnie.

Sur une absolution suggestive (1)

Une des mentions les plus surprenantes que porte le texte de Jules III, comparé à celui de son prédécesseur, est celle que nous y trouvons à la fin. On y lit que le Souverain Pontife « absout les dits compagnons, les coadjuteurs et les scolastiques de la Compagnie, à l'effet seulement de la présente lettre, de toute excom-

(1) Le fait matériel qui a inspiré ce chapitre à l'auteur n'a pas été bien saisi par lui. La formule de la Chancellerie romaine, qui absout de toute excommunication, interdit, suspense, etc. ceux qui reçoivent une grâce ou une approbation du Saint-Siège, est dictée par cette préoccupation que Je Pape ne saurait décemment accorder une telle faveur à un chrétien frappé d'une censure. D'où la formule d'absolution : c'est une pure clause de style, et elle est fulminée seulement t à l'effet de la présente lettre », c'est-à-dire afin de rendre valable et décente la grâce accordée. Ainsi, quand le Pape envoie par exemple à un ecclésiastique un Bref pour le nommer Prélat de sa maison, il y ajoute cette même levée de toute excommunication à l'effet du Bref; c'est-à-dire, afin que le Pape n'ait pas d' aventure la déconvenue d'avoir nommé Prélat un individu interdit, suspens, etc. Mais si ce personnage par hasard était réellement tombé par sa faute sous le coup des censures canoniques, cette atsolution protocolaire ne le dispenserait nullement de satisfaire aux obligations canoniques pour en être absous au même titre que n'importe quel autre clerc frappé des mêmes peines.

Partant, si le Pape Jules III absout ici Ignace et ses compagnons de toute censure « à l'effet seulement de la présente lettre », il ne fait qu'employer la formule rituelle, dictée par une considération impersonnelle, sans songer

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munication, suspense, interdit et n'importe quelle autre sentence ecclésiastique, censure ou peine qu'ils auraient encourue de plein droit, par jugement et de quelque manière et par quelque voie que ce fût ».

Déjà, en 1543, la même absolution avait été donnée, -et le Souverain Pontife y relevait également Ignace et les siens de toute excommunication, censure, suspense, etc.. Et Ton ne peut s'empêcher de se demander quel pouvait donc bien être l'interdit, l'excommunication, la censure etc.. encourue par les impétrants et dont le Pape les relève ainsi. Il est difficile de répondre à cette question, car il peut s'agir de fautes réservées au for intérieur de la conscience. Le Pape n'a rien précisé, et ce qu'il a voulu taire, les autres n'ont aucun droit de le rechercher et de le dire, du moins d'une manière absolue. Mais s'il n'est pas permis à ce sujet de se montrer trop catégorique, il n'y a pourtant aucune indiscrétion à relever certains indices. D'autant qu'il n'est pas du tout nécessaire de suivre ces vestiges jusqu'au sanctuaire intime de la conscience ; il sufïit de s'en tenir' aux données publiques, authentiques, officielles.

Un fait frappera d'abord. C'est qu'en 1540, quand Paul III confirme pour la première fois l'Institut, la Compagnie ne se compose que de quelques rares sujets, h peine plus nombreux que les premiers adeptes rangés «ix ans auparavant à Paris autour de Maître Ignace. Mais, de 1540 à 1550, les adhésions se multiplient au point qu'elles dépassent vraisemblablement 200. Certaines et même beaucoup de ces recrues avaient émis les vœux; ils appartenaient à la Société; Saint Ignace et ses compagnons les y tenaient pour agrégés. Or, ces admissions à la Compagnie débordaient évidemment la concession accordée par Paul III ; on avait contrevenu formellement à la Bulle apostolique qui défendait d'incorporer plus de soixante membres. Saint Ignace, ses compagnons et leurs associés n'avaient-ils pas encouru par là l'indignation de Dieu tout puissant et celle des bienheureux Saint Pierre et Saint Paul, dont le Souve-

te moins du monde ni donner à croire qu'Ignace et ses compagnons soient réellement soupçonnés d'avoir encouru quelque rigueur.

Si nous conservons ce chapitre, c'est donc seulement en raison d'observations concernant certains actes, vis-ci-vis du Pape et de ses ordres les plus formels, traités quelquefois par les fondateurs avec une désinvolture toute particulière. — Note du trad.

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rain Pontife avait menacé tous ceux qui contreviendraient à sa Bulle ? N'est-ce pas là la matière et l'objet que vise cette absolution qui leur est accordée d'unefaçon si inattendue pour une faute indéterminée ?

Les PP. Polanco, Ribadeneira et d'autres, cherchant à montrer la parfaite lééalité. Tordre admirable avec lequel on a toujours procédé dans la Compagnie, prétendent que ce nombre de soixante, dont parle Paul III, ne s'appliquait qu'aux profès et non à tous les membres quels qu'ils soient de la Compagnie. C'est une contre-vérité. Pour s'en convaincre, il suffit de relire attentivement et sans aucune sorte de prévention, les deux documents pontificaux.

1° En 1540, Paul III ne fait aucune espèce 3e distinction entre profès et non profès, pour la très simple raison que personne alors n'avait encore la moindre idée des degrés ou catégories qui s'introduisirent plus tard dans la Compagnie. Il parle tout uniment, pour user de ses propres paroles, ce de ceux qui désirent professer cette forme ou manière de vie ». C'est-à-dire non pas certainement les seuls profès, mais tous ceux qui, d'une manière ou de l'autre, demandent à faire partie de la Société, à lui appartenir de quelque façon que ce soit.

Plus tard, en 1543, Paul III, corrigeant son texte de 1540, accorda lui-même à Saint Ignace et aux siens la taculté d'agréger à leur Société tous les fidèles dûment soumis aux probations édictées par les Constitutionsfaites ou à faire. Et par cette autorisation, Paul III vise principalement, comme il le marque sans ambages, les jeunes gens qui, étudiant alors à Paris et dans les autres Universités, demandaient leur admission et ne pouvaient l'obtenir en raison de la précédente restriction. Rien en tout cela qui permette de supposer un instant qu'il soit question des seuls profès. Et Jules III lui^ même ne l'entend pas autrement sur ce sujet, en 1550.

En efïet, dans l'état où se trouvait la Compagnie durant ces premières années, il eut été parfaitement înex-^ plicable de demander au Saint-Siège une si prompte extension du nombre des profès, au-delà de la soîxan^ taine. Si peu de membres étaient admis à la profession définitive, que, durant la vie entière de Saint Ignace, on n'en compta guère que 35, au dire de ses historiens. Ce n'était donc pas le nombre.de ces parfaits adhérents

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qui causait Le souci et excitait les scrupules de Saint Ignace et des siens, et les poussait à prier le Pape d*élaréir son autorisation. Il s'agissait des autres, déjà prêts à entrer dans la Compagnie, et dont il était nécessaire de légitimer canoniquement la situation, sous peine de laisser apparaître l'infraction formelle aux Constitutions pontificales.

Telle est, par conséquent, l'interprétation obvie, naturelle et très littérale des Bulles de 1543 et 1550. Vouloir les expliquer à la manière de Polanco, Ribadeneira et autres, c'est sortir les choses de leur cadre, forcer et entendre manifestement à l'envers les paroles papales. Système, nous le verrons, très en cours chez les Pères de la Compagnie, mais malhonnête, révoltant pour toute conscience droite, sévèrement défendu et puni par les Constitutions apostoliques.

2° En outre, d'après la Bulle de Paul III, un des arti-des fondamentaux était que le gouvernement de la Société fût exercé par le Général, aidé d'un Conseil constitué comme tel ; et ce Conseil devait se composer de la majeure partie de la Congrégation facilement convocable, pour les choses importantes, et, pour les autres, de ceux des Pères Qui partageraient la résidence du Préposé. La « formule » elle-même avait proposé ce mode de direction, traditionnel jusque là dans l'Eglise,, confirmé par une expérience millénaire, seul considéré comme sauvegardant la discipline religieuse et protégeant à la fois les droits et les devoirs des supérieurs et des sujets.

Or, ce Conseil, légal, habituel, organique, n'exista jamais du temps de Saint Ignace. Graves ou non, les affaires y furent toujours décidées par lui seul, sans s'aider d'aucun Conseil régulier.

Les Bulles des deux Papes parlent toutes du Préposé et de ce Conseil comme de deux personnes morales distinctes : tam ipse quani consilium. Cependant, dans les documents primitifs, la personne du Préposé Général apparaît partout une infinité de fois ; le Conseil, nulle part. On voit bien dans ces pièces Saint Ignace, dans telle ou telle occasion, demander l'avis des uns ou des autres; mais le Conseil, comme institution, ne s'y montre iamais. Preuve qu'il n'existe pas.

Etait-ce donc là l'intention des Souverains Pontifes

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en approuvant Tinstitulion de la Compaénie et en lui assiénant sa forme de gouvernement ?

3° Ce qui s'est passé pour le gouvernement s'est renouvelé pour la rédaction des Constitutions. D'après la Bulle de 1540, celles-ci devaient être établies d'un commun accord entre tous ceux qui formaient alors la Compagnie; réunis en Conseil, de consilio et in consilio ; ínter eos, ajoute encore la finale de la Bulle.

Et pour bien voir ce que comporte cet article, relisons le texte original de la*formule :

Qui quidem Prœpositus de consilio consodorum Constituiiones ad constructionem huj'us propositi nobis finis conducentes, in consilio condendi auctoritatem habeat majo:- i, suffragiorum parte semper statuendi jus habente.

Mot à mot :

Lequel Préposé, par le conseil de ses compagnons, aura l'autorité d'établir en Conseil des constitutions qui conduisent à la réalisation de la fin qui nous a été proposée, la majorité des voix gardant toujours le droit de les sanctionner.

Ainsi, d'après Paul III, le Préposé doit avoir le pouvoir de statuer, mais avec le conseil de tous et en Conseil (1).

Chacune des Constitutions, au surplus, devait être adoptée à la majorité des voix, et avec un respect si grand du jugement particulier de chacun des opinants, que si un seul d'entre eux faisait opposition formelle à l'avis des autres, le vote était nul (2).

(1) Le P. Antoine Astrain, dans sa traduction de la formule, supprime l'idée suggérée par les mots in consilio. « En se servant du conseil de ses compagnons », comme il tourne, n'interprète pas exactement l'expression- Par ailleurs, il rend déclarantes par « entendant », « sachant que ». Il y a une grande différence entre entendre qui peut se faire intérieurement et pour soi et le verbe déclarer, qui implique une manifestation extérieure, l3 témoignage de ce qu'on a compr s et voulu. Il change encore l'ordre, concept métaphysique, en Ordre religieux... Sans parler d'autres erreurs ou inexactitudes tendancieuses. Au sujet de ces infidélités, c'est le cas de rappeler que Sa Sainteté Grégoire XIII, dans sa Bulle Ascendente Domino, défend sous peine d'excommunication, dont il se réserve d'absoudre, d'interpréter l'Institut de la Compagnie dans un sens différent de ce que signifient ses propres paroles : nisi quantum verba isla sonant. Déjà nous avons vu le P. Ribadeneira tomber dans cette faute ; voici maintenant le P. Astrain ; nous en verrons d'autres.

(2) « Touchant les choses essentielles, si tous sont d'accord, on pourra passer à la promulgation, raccourcir, effacer, ajouter, mais non passer outre à l'opposition d'un seul ». (Constitutions, app. IV, n° 45). Au

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Que telle fut la volonté formelle de Paul III, une circonstance notoire de la rédaction de la Bulle nous le donne assez à penser, dans le texte même que nous étudions. En le relisant avec attention, on s*ap erçoit en effet que les mots par le conseil, en Conseil, ne semblent pas d'une venue spontanée ni même d'une construction bien naturelle ; mais qu'ils ont été introduits de force, pour ainsi dire, et par conséquent de propos très délibéré, si bien qu'aucun des autres passages de la Bulle ne présente un tel degré d'insistance, qui va presque jusqu'à l'incorrection du style. Plus on retournera le texte sous toutes ses faces, et plus clairement il en taudra convenir. Or, les historiens de la Compagnie nous apprennent que la fameuse formule fut présentée - au Pape en septembre 1539, qu'elle fut longuement discutée et qu'il y fallut introduire certaines modifications. Le cardinal Guidiccioni eut beaucoup de peine à l'approuver- La raison de ces résistances fut-elle l'autorité excessive accordée au Général, bien qu'elle y fut encore très enveloppée ? Essaya-t-on de modérer ce pouvoir par l'introduction des mots in consilio dans la formule et inter eos à la fin de la Bulle ? Qui sait ?

Quoi qu'il en soit de cette insertion — ou correction, — il est certain que Saint Ignace ne suivit point le conseil que lui avait donné le Souverain Pontife pour l'élaboration des Constitutions. Voilà ce qui ressort, comme nous l'avons dit, de tous les documents contemporains», de ses papiers, de tout ce qu'il a fait ou écrit à cette occasion. II a pris absolument le contrepied de la méthode indiquée par Paul III. Et si quelqu'un gardait encore là-dessus le moindre doute, il suffirait de le renvoyer aux monuments originaux.

Le 4 mars 1541, les Pères Ignace, Le Jay, Lainez, Broet, Salmerón et Coduri, assemblés à Rome pour aviser, en leur nom et au nom des absents, désignent Saint Ignace et Coduri pour discuter tous deux sur les Constitutions et rendre compte ensuite à la Compagnie de ce qu'ils, auraient délibéré (1). Peu de jours après,

sujet de ce texte, admirons le contraste et les vicissitudes des choses. Le gouvernement de la Compagnie, présenté comme le plus démocratique, si Ton ose dire, a fini par être le plus absolu. De ces Inconséquences, nous avons signalé déjà plus d'une, et il nous en reste bien d'autres à constater.

(1) Constitutiones Soc. Jes. App. IV.

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Ignace et Coduri se mettent à la tâche dont ils ont été chargés ; mais rien ne démontre, si on peut le supposer, qu'ils en référèrent jamais à la Compagnie.

Un peu plue de deux mois après, le 14 mai de la même année :

On décida que ceux qui se trouvaient en dehors de l'Italie donneraient pouvoir à ceux qu'ils voudraient pour décider des questions pendantes, pourvu que la conclusion n'en contredît point la Constitution qui dit : Contre l'avis d'un seul ne peuvent être changées les Constitutions déjà rédigées et souscrites, et que ta décision fût prise ad plura vota.

Ont signé cette déclaration : Broet, Lainez, Salmerón, Ignace, Codiiri et Le Jay. Le Fèvre, le 26 février, avait donné une attestation analogue. Mais on ignore ce qu'il advint de cette procuration et à quoi elle servit. Les années suivantes, on travailla certainement aux Constitutions ; mais on n'y constate plus l'intervention directe ou indirecte des compagnons de Saint Ignace.

Enfin, le 17 janvier 1548, Broet, Salmerón, Le Jay et Lainez, réunis à Rome « trouvent bon tout ce que le F. Ignace a obtenu de Sa Sainteté et approuvent les Constitutions faites et celles qui restent à faire encore ». Mais cet assentiment est bien vague et bien général. En outre, comment prévoir ce qui pourra être empêché par la désapprobation des autres, ou même d'un seuL C'était une des conditions, en effet, posée à l'approbation définitive des Constitutions ; et Saint Ignace prétendait bien s'en prévaloir, nous l'avons vu, pour s'opposer à ce qu'on changeât le nom de la Compagnie de Jésus.

Cette déclaration du 14 mai pourrait donc, jusqu'à un certain point, être considérée comme inutile. D'autant qu'il y manque vraiment trop de signatures. Sans doute, on soutient que, par ces quelques noms sont représentés aussi les absents, entre autres, Saint François Xavier et Simon Rodríguez, d'après des documents certains. Mais rien n'autorise à présumer la même chose par exemple de Bobadilla. Et tout au plus résulterait-il de cette approbation formelle ou tacite, directe ou déléguée, que les Constitutions ont été faites en s'entourant de quelques conseillers, mais nullement en Conseil, comme Tavaît voulu Paul III. Notons enfin qu'en 1550, , lorsqu'il fut question de modifier le texte primitif, pour

INDICES d:e son esprit

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mettre fin aux scrupules, on s'empressa de barrer cet in consilio comme étant Tun des passages les plus troublants de la première formule. Indice encore que déjà Ton ne s'était pas fait faute de passer par-dessus.

Pour achever d'entendre la pensée de Saint Ignace sur cet article d^ la rédaction et de rapprobation des Constitutions, ii est bon d'insister au surplus sur ce que nous avons dit déjà de ces travaux préparatoires à la réforme de Jules III. Parmi les doutes proposés à cette occasion, le septième est ainsi conçu :

Doit-on faire un-e assemblée de M Compagnie pour établir les première s. Constitutions seulement, ou bien pour n'importequelle innovati-on à y apporter dorénavant ?

A quoi le P. Polanco et les autres Pères consultés répondent :

Pour toait e&angement, semble-t-il, quel qu'il soit.

Saint Ignace ne se rangea pas du tout à cet avis, maisse montra d'une opinion absolument contraire, eiv répondant i

Quant à la Compagnie présente, negatije; quant à la Compagnie in posteros, affirmative, anssi bien pour établir des. Constitutions que pour innover quoi que ce soit, etc.

De telle sorte que Saint Ignace entend bien tout régler de son vivant sans aide et tout seul, et que la restriction n'est que pour ceux qui viendront plus tard, après sa mort. Oij prend-il cette diversité de mesure ? Nulle: part, les Bulles de Paul III ou de Jules III ne soufflent mot de cette distinction entre le premier Préposé Général et ses successeurs.

Dans cette décision, proclame le P. Astrain (1), apparaît le génie de Saint Ignace. Il ne veut pas exposer à la discussion la législation qu'il est en train d'écrire avant de l'avoir complètement rédigée. L'expérience des débats de 1539 et 1^ difficulté qu'il a éprouvée jusqu'ici à faire reconnaître seule,, naient un si petit nombre de principes généraux, l'ont convaincu Sftns doute, des. inconvénients que comporte le système pade« mentaire.

Hé ! ce n'était pas de parlementarisme qu*il était îct-

(1) Hfstmre de la Compa'gme dé- Jesvis, t. I, Í. I, c. VTII.

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question, mais d'un usage bien différent, ancien et sanctionné par l'Eglise. Et puisque le Saint-Siège avait ordonné qu'il devait être suivi pour rétablissement des Constitutions in Consilio et cum consilio, c'est à cette loi qu'ij fallait s'en tenir. De quel droit en suivre uñe autre ? Il s'agissait d'une cause majeure où l'autorité seule du Souverain Pontife devait intervenir.

4° Sur d'autres points encore. Saint Ignace et ses compagnons se sont écartés des prescriptions solennelles de Paul III. Par exemple, nous l'avons vu, pour le nom de la Compagnie ; et l'on pourrait ressasser aussi ce qui i concerne la pauvreté, l'enseignement des enfants, etc.. 11 suiïit de rappeler ici, que la plupart des corrections àja première Bulle supposent précisément ces violations comme faits accomplis, à valider et à sanctionner pour l'avenir.

Pour les justifier, leurs auteurs argueront-ils que les événements, les circonstances, la nécessité des temps les leur a imposés ? La question est plus difficile et compliquée qu'il ne semble à première vue. L'excuse de la nécessité des temps surtout est fort adroite, et tous ceux qui prétendent se dispenser de la lettre d'une loi ne manquent pas de l'invoquer. Mais pourquoi ne pas avoir recouru au Souverain Pontife pour le faire juge de ces nécessités ? Pourquoi avoir tant insisté pour la réformation de la Bulle ? A quoi vise l'invention d'une première classe de profès ?... Nous ne voulons pas multiplier les questions, ni moins encore les résoudre, ni préjuger de la pureté des intentions qui ont poussé à tant d'empiétements, de transgressions et de désuétudes, évidentes ou obscures, directes ou indirectes, contre la loi qui aurait dû rester sacrée pour les fondateurs de la Compagnie,

Nous faisons même abstraction du secret inviolable de leurs pensées intimes. Mais à toiis ceux qui ont suivi le fil de cette discussion loyalement conduite, nous avons le droit de demander :

— Oui ou non, les premiers Jésuites n'ont-ils pas manifestement transgressé le plan de vie qu'eux-mêmes avaient soumis à l'approbation du Saint-Siège et que celui-ci avait sanctionné ?

Et de la réponse que se feront nos lecteurs dépend la solution du problème envisagé plus haut : à savoir, ce

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que visent les deux Bulles de 1543 et de 1550, en absolvant Ignace et ses compagnons des censures, excommunications, interdits, etc.. qu'ils pourraient avoir encourus.

En cas d'affirmative (et l'hypothèse est à retenir), il faudra conclure en bonne logique que les premiers à contrevenir aux Bulles pontificales, fondement de toute la législation canonique du nouvel Institut ; les premiers à encourir les peines et censures édictées par les Souverains Pontifes contre les infractions aux Lettres apostoliques ; ceux qui, non pas une fois mais souvent et longtemps, et nous dirions presque, d'une manière habituelle, bravèrent la volonté du Saint-Siège, furent ces Pères eux-mêmes, qui s'étaient engagés par vœu spécial à obéir au Pape, les inventeurs de la prétendue obéissance aveugle, etc.. etc.. Cas certainement bien curieux et qui prête a bien des considérations- Nous verrons dans le chapitre suivant qu'il y a lieu d'en tenir compte sur un point plus grave encore.

Ce qu'il n'y a pas dans les Bulles. — Conclusion.

Après avoir examiné ce qu'il y a dans les Bulles de confirmation de la Compagnie, il conviendrait enfin d'examiner tout ce qu'il y manque de ce qu'on devrait, semble-t-il, y trouver.

En effet, s'il y avait pour Paul III et Jules III quelque chose dont ils dussent parler, c'était de ce qui forme l'essence spécifique et très particulière de l'Institut, de ce qui le distingue des autres Ordres religieux, des choses qui lui sont tellement propres qu'au dire des Jésuites euxmêmes, sans elles ne se concevrait même pas la Compagnie, Nous en traiterons nous-mêmes largement plus tard ; et nous ne faisons que noter ici en passant qu'on ne voit rien, dans les Lettres pontificales, concernant par exemple les empêchements essentiels pour l'admission dans la Compagnie ; rien sur le droit de renvoi des membres déjà reçus, en dehors de toutes les procédures juridiques observées dans les autres Ordres ; rien «ur la nécessité de dévoiler sa conscience au Supérieur ;

FOWDmON I>E JLA ÍXíMPAGNIE

rieíi sur îa dénonciation et la correction mutuelles : rien sur tant d'aialres règles extraordinaires que la Compagnie mit en vigueur dès les premiers jours, à la sourdine, sans recourir à l'autorité apostolique et qui intro- 'duisirent des nouveautés si inattendues dans la tradition monastique. Plus loin, je le répète, nous aurons Tocca- •si'Oin de nous étendre à ce sujet.

Pour le moment, comme conclusion rapide à cette longue confrontation avec les documents postérieurs à laquelle nous avons soumis la Bulle de Paul III, nous wpplions seulement le lecteur de reporter un instant ses regards en arrière. Qu'il rassemble dans sa pensée les idées éparses au cours de ces pages, rejoigne aux principes les conséquences- Est-ce que vraiment lui apparaissent aussi innocents qu'on aurait pu croire, le silence et l'ombre que la Compagnie, délibérément, a voulu faire sur ce document de premier ordre ? Nombre de Pères se lamentent avec aigreur sur la profonde ignorance qui règne parmi « les Nôtres » sur leur histoire, les Constitutions, les Exercices et tout ce qui concerne la Compagnie. « La Compagnie, disent-ils (1), est pour beaucoup de ses fils une pauvre méconnue. » Et certes l'ignorance à l'égard de l'Institut, chez beaucoup de ceux qui lui appartiennent, est grande, beaucoup plus grande encore que ne le disent ou ne l'imaginent ceux qui tout haut la déplorent. Mais la faute n'en est pas toute entière à ceux qui en souffrent. Elle retombe en grande partie sur ceux qui, de propos délibéré (nous le ferons voir clairement tout à l'heure), ont soustrait, à la vue de tous, les documents susceptibles de les arracher à cette crasse ignorance, qui leur ont offert, à la place, d'autres livres et d'autres papiers où les aiïaires de la Compagnie étaient présentées à l'envers, avec la plus déplorable désinvolture. Cette lecture a rempli les têtes de mille idées extravagantes, les a rendues radicalement inhabiles

(1) « Un vénérable Jésuite, Père maître, provincial, Père spirituel et instructeur du troisième an, affirmait en gémissant qu'on ne saurait croire à quel point la Compagnie est une inconnue pour la plupart de .ses-enïants ». Jjes Jésuîïes, par un des leurs, p, 276.

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à la moindre connaissance du véritable caractère de rinstitut.

Il faut en finir à tout prix.

Nous avons étudié à loisir dans les pages précédentes la Bulle constitutive de Tlnstitut, et nous y avons, croyons-nous, apporté toute Timpartialité de jugement qui conveiiait. La critique a pu paraître sévère et minutieuse ; personne ne dira qu'elle n'a pas été loyale et honnête.

Nous nous sommes servi pour l'établir des documents ofïiciels, placés sous les yeux du lecteur, juge par là de nos assertions- La lumière qui ressort de cette discussion, ou plutôt des documents publiés, doit être, à notre avis, d'un sinéulier enseignement. L'origine de l'Institut apparaît à cette clarté sous un point de vue bien différent de celui auquel les écrivains de la Compagnie ont coutume de se placer. Et cette impression ne fera sans doute que s'aggraver au rours de ce qui nous reste à dire ; mais c'est assez dès à présent pour savoir à quoi s'en tenir en général sur la vérité et sur la confiance que méritent à ce sujet les apologistes de la Compagnie.

Etrange Institut, en vérité, que celui-ci ! Vague, obscur, équivoque dans ses titres officiels, il naît, animé d'un esprit occulte, très défini, très concret, qui pénètre tout le corps et lui donne vie, éclaire la lettre, l'explique et la vivifie, complète et développe un germe ^indécis grâce à ses tendances assurées et invincibles.

Ambigu, pour la plus grande part des articles publics de sa constitution, sujet à presque toutes les dispenses, en élaboration perpétuelle, il est marqué pourtant d'un sceau indélébile ; il est impossible de confondre avec les autres ses œuvres, ses entreprises, le caractère de ses affiliés, même les plus opposés les uns aux autres.

Irréductible, irréformable, il est à la fois souple et résistant, tenace et accommodant. Jamais il ne se mêle ni ne s'assimile aux autres Instituts religieux. Toujours il se présente isolé, forme une Société à part, exclusive, hors le droit commun qui régit le reste des hommes.

Et quelle étrange histoije que la sienne !

En 1540, à grand'peine* et après avoir hésité, discuté plus d'un an sur la formule de l'Institut, Saint Ignace et ses compagnons la présentent à Paul III ; le Souverain

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Fontife Tapprouve, en dépit de ses obscurités, comme établissant en somme une manière de vivre suffisamment concrète à première vue. Mais, avant de la confirmer définitivement, le Pape pose certaines conditions à ceux qui doivent l'observer. Il menace des peines ecclésiastiques les plus sévères ceux qui contreviendront à ses ordres, sans préciser autrement s'il s'agit de ceux qui 'attaqueront l'Institut ou la Bulle et s'opposeront aux concessions accordées, ou de ceux qui s'eiïorceront d'en abuser, en les exagérant et en outrepassant les limites tracées (1).

Quelques années passent, trois au plus. L'Institut croît et prospère ; mais au fur et à mesure qu'il se développe, ceux qui le gouvernent transgressent les prescriptions reçues, et particulièrement la principale, marquée par Faül III ; ils dépassent le nombre de soixante qui leur avait été fixé. Pour légitimer cet état de fait, le Pape publie, en 1543, une autre Bulle, oij, parmi d'autres modifications moins importantes, il lève sa première défense.

Quelques années encore. La Compagnie progresse toujours, et les déviations de la formule primitive se multiplient en même temps. Les exagérations redoublent, et les transgressions sont patentes. A tel point que le Pape Jules III, oc pour lever les doutes et scrupules », se voit obligé à remanier encore une fois le texte original, d'altérer substantiellement sur plusieurs points la formule approuvée par son prédécesseur.

Les années coulent toujours ; et les empiétements, usurpations et excès continuent du même train. Il faudra toujours de nouvelles Bulles pour légaliser après coup cette situation paradoxale-

Laissez passer les âges. La Compagnie jouît de tous les privilèges pontificaux. Elle a pris une extension extraordinaire. Elle touche à l'apogée de sa puissance. Elle remplit toutes les parties du monde. Elle s^'est imposée à l'Eglise, abhorrée des hérétiques, des schismatiques et de tous les hétérodoxes, chère à toute une partie des catholiques, mais non à tous, car certains, et

(1) Il s'agit encore une fois d'une clause de style, d'un usage couranfy. qui par conséquent ne présume absolument rien, au sujet des circonstances spéciales à cette fondation de la Compagnie. Mir n'est point canoniste^ il est vrai, ce qui explique la méprise de l'historien. —Note du traducteur.

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non des moindres, lui résisteront toujours. Elle est favorisée et protégée par la Hiérarchie ecclésiastique, qui pourtant ne la voit pas sans certains soupçons. Entre la faveur et les haines, les suspicions et les jalousies, les services et les fautes, elle soulève de telles passions, suscite de telles colères, occasionne de tels troubles au sein de la société chrétienne, qu'un Pape, légitime successeur de celui qui l'approuva, se voit obligé de Tabolir, et elle semble disparue de la terre.

Après quarante ans d'une mort qui aurait dû être réelle et qui n'était qu'apparente, un autre Souverain Pontife, légitime héritier à son tour et de celui qui la fonda et de celui qui la supprima, la ressuscite ; et ce fameux Institut, encore que bien déchu de ses privilèges, au point que beaucoup de ses membres ne le reconnaissent plus, exploite à nouveau l'ancien système d'empiétements, d'excès, de dispenses et de faveurs canoniques. Il finit par reconquérir une à une toutes ses anciennes positions, voire de meilleures, qui à nouveau exciteront les sympathies et les méfiances, les dévouements et les fureurs. Pour tout dire en un mot, l'éternelle manière de faire de la Compagnie, l'impérissable ce jésuitisme » court à nouveau aujourd'hui aux triomphes et aux catastrophes, trame sans fin de son histoire (1).

Croît-on que tous ces indices ne sufïisent pas à préjuger de son esprit ? Est-on bien sûr que tant d'irrégularités n'affectent pas même son établissement légitime?,

(1) Cette crainte pourra sembler prématurée. Pourtant, à en croire un écrivain moderne, « un moment, les Jésuites purent craindre de voir Léon XIII séculariser la Compagnie en France et rendre ses membres à la liberté. Que se passait-il alors dans beaucoup de coeurs ? Dieu seul le connaît d'une manière infaillible, parce qu'il pénètre les plus secrètes pensées ; mais il n'est pas téméraire d'affirmer que chez beaucoup cette perspective soulevait moins de craintes que d'espérances. Lorsque l'ancien Provincial de Lyon, envoyé à Rome pour plaider notre cause et détourner le coup, put annoncer que, suivant une parole de Monseigneur Pie, évêque de Poitiers, < la Compagnie ne serait pas supprimée », ce fut déception autant que joie ». (Les Jésuites, par Un des leurs, p. 268) ^

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