CHAPITRE IV
Doutes sur l'établissement DE LA Compagnie
^ 1. U assemblée de 1541 et les premiers accommodements.
— § 2- Lfl première profession d'Ignace et de ses -compagnons.
Voici, en effet, ITnstitut de la Compagnie de Jésus mis sur pied. Après tant de pétitions, d'instances et de prières, la Bulle vient d'être publiée. On a, semblet-il, en remuant ciel et terre, réalisé l'impossible, et tous les désirs sont exaucés.
Il paraîtrait tout naturel que Saint Ignace et ses co^mpagnons ne visent plus dès lors qu'à mettre à exécution leur projet, en constituant leur • Société, en élisant un Supérieur, en émettant leurs vœux solennels de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, comme il se passe à l'ordinaire pour les autres Ordres. Pas du tout ! Les jours passent, puis les semaines sans qu'il se fasse rien. Ce n'est que le 22 avril de l'année suivante, plus de six mois après l'approbation .que les Pères se décident à remplir leurs engagements. Extraordinaire phénomène, en présence duquel on ne peut que se demander :
— Pourquoi tant de retard ?
Les historiens de la Compagnie signalent bien ce laps de temps ; mais aucun n'insiste ni ne cherche une raison. Et tout est resté parfaitement inexpliqué jusqu'à ce que soit tombé, d'où on l'aurait le moins attendu, un rayon de lumière susceptible d'éclairer ce repli mystérieux de l'histoire.
L'éclaircissement, à notre avis, se trouve dans les
DOVTES SÜR SON ÉTABLISSEMENT
documents publiés comme appendice à l'édition récente des Constitutions de la Compagnie. Documents fort importants, comme commentaires authentiques sur l'Institut (1). Us ne le sont pas moins comme indices de son développement intérieur. Ils nous révèlent les projets, les reculs et les hésitations, tout le travail intime, enfin, qui -s'opéra dans l'esprit des fondateurs à l'aube de leur immense entreprise.
Ët ce qu'on y voit le plus clairement, c'est que ces Pères, après avoir élaboré à si grand'peine la formule de vie soumise à Paul III, s'aperçoivent vite qu'elle «•contient plus d'un article impossible à réduire à la pra« tique, s'il faut s'en tenir à la lettre et même à l'intention première qui l'a inspirée.
C'est pourquoi, avant de faire profession d'après ce plan manqué^ ils exiéent qu'il soit remanié, en dépit de -sa forme autorisée et malgré le vague de certaines de ses 'Clauses, ni plus ni moins que s'ils avaient à le refondre en entier.
Mais comment, après la promulgation de la Bulle et toutes les difficultés qu'elle avait soulevées, obtenir de la Curie romaine qu'elle fût annulée, réformée, refaite ? Rien n'était plus impraticable ; la seule idée de le proposer ou de le tenter eût révolté les Prélats et les Cardinaux, même et surtout ceux dont l'intervention avait décidé de sa première publication. Aussi les Pères fondateurs, voyant que leur dessein n'avait aucune chance d'aboutir, résolurent-ils de s'en remettre aux circonstances pour trancher une à une les difficultés, selon l'occasion. Et ils s'assemblèrent à Rome une première fois, afin de délibérer à ce sujet-
(1) Nous avons cité plusieurs fois cette édition des Constitations de la Compagnie. Il convient ici de lui consacrer une plus ample notice. C'est une œuvre assurément monumentale. Elle contient le texte espagnol et latin des Constitutions avec les variantes des divers exemplaires qu'on a pu réunir. Le texte latin est fort connu; le texte espagnol, quoique moins achevé, avait été publié déjà à Rome en 1606 ; mais cette •édition est extrêmement rare. Ce qu'il y a de plus remarquable dans la nouvelle, ce sont les appendices qui vont de la page 297 à la page 418. Documents presque tous entièrement oubliés, qui jettent la plus abondante clarté sur un grand nombre de points fort obscurs de l'histoire de la Compagnie. Par malheur, cette œuvre si importante n'est pas à la •disposition du public, puisque les Pères se sont réservés toute l'édition. Malgré tout, nous avons pu disposer d'un exemplaire pour nos recherches «t nos études.
FONDATION DE LA COMPAGNIE
L'assemblée de 1541 et les premiers accommodements
Ceux qui intervinrent dans le débat furent, d'après le document ici visé (1): D. Ignace, D. Claude Le Jay, D. Dièéue Lainez, D. Pascase Broet,D. Alphonse Salmerón et D. Jean Coduri. Le P. Pierre Le Fèvre était en route à cette époque pour TAllemagne en compagnie du Nonce apostolique : les PP. Xavier et Simon Rodríguez étaient en Portugal ; le P. Nicolas Bobadilla à Bisignano, appelé par l'évêque de ce diocèse. Les PP. Le Fèvre, François Xavier et Simon Rodríguez avaient déclaré du reste que pour tout ce qui touchait aux Constitutions et aux intérêts de la Compagnie, ils s'en rapportaient à la majorité de leurs confrères restés en Italie ; mais, du P. Bobadilla, l'on ne sait au juste s'il avait fait la même déclaration.
Réunis, le 4 mars 1541, les Pères susnommés reconnurent vite que l'affaire au surplus serait longue et de solution difficile- Or, certains d'entre eux devaient quitter Rome pour remplir divers ministères apostoliques ; d'autres, tout en y résidant, étaient chargés de multiples occupations qui les empêcheraient de consacrer le temps nécessaire à des délibérations épineuses. Ils élurent donc deux d'entre eux, Ignace et Coduri, pour discuter des affaires passées, présentes et futures et voir comment les accommoder avec la Bulle de confirmation. Ces deux-là rendraient compte à la Compagnie de leur sentiment» On approuverait leur rapport, s'il semblait bon ; sinon, on aviserait.
Ainsi mandatés, D. Ignace et D. Jean Coduri commencèrent leurs recherches le 10 mars 1541. Le résultat de ce travail, avec les doutes qu'ils s'étaient proposés et la solution qu'ils y donnèrent, se trouve dans un papier de la main du P. Coduri, qui servait de secrétaire i(2).
(1) Ce document porte le n° 1 à l'Appendice IV des Constitutions. Il a pour titre : An 1541, 4 mars, Déterminations diverses, avec la signature de six Pères.
(2) Constitutions, App. IV.
DOUTES SUR SON ÉTABLISSEMENT 141
11 est souverainement intéressant de compulser cet examen par questions et réponses. Indiquons les plus importantes.
La formule de Tlnstitut avait établi que les profès feraient vœu de pauvreté perpétuelle ; que non seulement d'une façon privée, particulière, mais comme communauté, ils ne pourraient rien avoir en propre ni acquérir aucun droit civil à aucune espèce de biens-fonds ou de revenus ; mais qu'ils devraient se contenter d'user de ce qu'on leur donnerait. Ils pensaient se procurer ainsi le nécessaire, en se confiant à la Providence et en se proposant d'imiter la manière de vivre de N- S. Jésus-Christ. Ainsi avaient-ils subsisté jusqu'alors ; ainsi voulaient-ils persévérer et l'avaient-ils déclaré au Pape. Aucune exception prévue :
Ainsi, dit Saint Ignace (1), sur notre demande, nous fut accordée la Bulle, et plus tard, après en avoir attendu l'expédition toute une année, en persévérant dans le même sentiment, elle nous fut confirmée par Sa Sainteté..
Cependant, à peine la Bulle était-elle promulguée et se trouvaient-ils eux-mêmes sur le point de se constituer en Société, que les Pères s'avisèrent que leurs résolutions, pour bonnes et saintes qu'elles fussent, n'étaient éuère pratiques. Passe encore de ne réclamer aucun droit juridique sur les églises ou maisons qu'ils occuperaient (plus tard ils se montrèrent, certes, d'un autre avis) ; mais ils ne voyaient plus aucun inconvénient à ce que, dans les églises, fût apposé un tronc, où les fidèles pussent dépeser leurs aumônes. Celles-ci serviraient pour l'ornementation et l'entretien du sanctuaire. Même il serait permis aux Profès d'y puiser pour leurs nécessités de cinq à dix écus, qu'il y aurait lieu, plus tard, de restituer. Avec quoi et comment ? C'est ce qu'on ne nous dit pas. Mais tout cela marquait déjà un manquement à la pauvreté, telle qu'ils l'avaient comprise et pratiquée jusqu'alors.
En ce qui touche l'enseignement de la doctrine chré-
(1) Appendix XVII, n« 14. Cet appendice porte le titre : Electîo seu deliberalio S. P. M. Jgnatii de pauperiate domorum Societatis.
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tienne aux enfants, ç'avait été Tun des points à la fois;, les plus débattus et les plus catégoriques de leurs statuts/ Mais la difficulté d'y satisfaire apparut non moins vite. Le P. Bobadilla l'avait prévu : d'où sa résistance à ce qu'on s'y obligeât par vœu sous peine de péché mortel. Four sortir de cet embarras, D. Ignace et D. Jean Coduri proposèrent : que ce vœu n'obligeât qu'un an après la profession ; que le Préposé pût en dispenser à sa guise ; que le profès pût s'en acquitter, non plus en enseignant directement lui-même les enfants, mais « en assistant et en dirigeant, soit qu'il enseigne, soit qu'il fasse enseigner par un autre ou des autres » ; enfin que le Général pût faire remplacer le profès par un autre, dès que celui-ci aurait subi la probation et serait entrédans la Compagnie. Ce qui tendait à beaucoup rabattre de l'importance et de l'accomplissement du vœu, voire» jusqu^à un certain point, à l'annuler.
Quant aux Constitutions déjà établies ou encore à rédiger, il eût paru naturel qu'elles obligeassent aussitôt après la profession ; mais on pensa qu'il valait mieux n'y pas contraindre, sinon « un an accompli après avoir fait vœu d'obéissance, de pauvreté, de chasteté, vœu au Pape et vœu d'instruire les petits ».
Finalement, comme certains points de la formule étaient catégoriques au sujet des membres actuels de k Société, on introduisit une adroite distinction entre la « Compagnie présente » et la « Compagnie à venir ». Pour les futurs Jésuites, le Préposé pourrait dispenser ce au sujet de certaines nécessités » selon le besoin et pour la plus grande édification ; ce qu'il ne pouvait faire, semblait-il, pour les premiers.
C'est ainsi qu'Ignace et Coduri résolurent certains des embarras que présentait l'observation de la Bulle ; et il p'est pas question de contester la légitimité de cette solution. Qu'il sufíise de noter que cette libre interprétation diiïérait beaucoup de ce que les fondateurs, avaient cherché d'abord à établir, comme règle de vie religieuse, dans leur Institut.
Nos documents, au surplus, ne disent pas si les deux rapporteurs soumirent aux autres le résultat de leura délibérations. On suppose que oui. Car c'était une démarche toute naturelle et même obligatoire ; et rien n'indique le contraire. Ces résolutions furent donc vraisemblablement approuvées par tous.
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Mais, supposé qu'elles le fussent, il reste qu'elles éta- • blissaient en principe, touchant l'observation de la lettre pontificale, les règles suivantes :
Nous voulons qu'en dehors des vœux d'obéissa.nce, de pauvreté, de chasteté, envers le Pape et au sujet des petits, aucunes Constitution ou Constitutions n'aient à être observée ou observées, sinon après un an passé que nous aurons fait lesdits vœux (1).
Dans toutes nos Constitutions, notre pensée et notre volonté est que nous, ne soyons tenus à rien de ce qu'il peut y avoir des raisons d'entendre de telle ou telle manière, sur quoi puisse liaître quelque scrupule ; mais c'est notre ferme intention qu'elles s'entendent clairement et exactement, sans donner lieu à aucune incertitude de conscience (2).
De même, au sujet de certaines Constitutions et de leurs déclarations, qu'on les entende au sens que nous avons pu y mettre (3).
Quant au vœu du Supérieur d'observer la Bulle ou les Constitutions, etc.. de faire les Constitutions, que cette obligation s'entende selon le sentiment de la Compagnie ou bien ad arbitrium boni viri, pour enlever à l'âme tout scrupule (4).
Grâce à ces principes et à ces règles, ainsi qu'aux interprétations d'Ignace et de Coduri sur certains autres articles de la Bulle ((légitimes ou non, encore une fois ce n'est pas la question), s'adoucissait beaucoup la rigueur première de la formule.
Et, après cette mise au point, l'on s'imaginerait volontiers que les fondateurs pouvaient procéder désormais à la profession promise, attendu surtout que le vague de la lettre leur garantissait d'autres libertés analogues. Ainsi auraient-ils satisfait et aux obligations que leur .imposait la Bulle et à celles qu'en conscience ils croyaient pouvoir assumer dans les circonstances présentes.
Cependant, Saint Ignace et ses compagnons ne virent pas les choses sous ce jour là. Même appliquée avec ces réserves, atténuations et épikies, la formule n'arrivait pas à les satisfaire. Ils cherchaient une façon de l'appliquer plus large, plus radicalement libre. Le texte de I^aul III, dans sa teneur littérale, était pour eux un
(1) Appendice IV. Determinationes variée, n° 37.
(2) App. IV bis, n» 1.
(3) Appendice IV bis, n° 1.
(4) Appendice VII, n" 2. Notas para determinar, n» 16.
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frein qui les contenait trop encore. Ils cherchaient à agir avec une pliis érande liberté.
Guidés par le même esprit qui leur avait suggéré leurs accommodations, après mûre délibération, comme il convenait à la solennité des circonstances qu'ils traversaient — les plus graves et les plus solennelles de leur vie — ayant recueilli les avis de tous les confrères présents, ils rédigèrent le document suivant, qui révèle leur véritable pensée et dont l'importance ne saurait échapper aux moins avertis :
Nous VOULONS QUE LA BULLE SOIT fé/ormée, c'est-à-dire, en y laissani ou mettant, confirmant ou modifiant certaines des choses qui ij sont contenues, selon qu'il nous paraîtra le mieux, et c'est sous ces conditions que nous voulons et entendons faire vœu d'observer la Bulle,
Ignace, Pascase Broet, Salmerón, Lainez, Claude Le Jay, Goduri.
Ce document porte la date du 4 mars 1541 (1).
Mais avant d'aller plus loin, il convient d'avertir :
P Que dans le document original, où se lit cette extraordinaire déclaration, les mots nous vouions que la Bulle s'oit sont écrits de la main de Saint Ignace, le reste par un autre. Est-ce à dire que Saint Ignace eut l'initiative, et par conséquent la responsabilité principale du contenu de cette pièce ? Le fait que sa signature vient plus bas la première semblerait assez l'indiquer.
2° Ses compagnons l'ayant chargé, lui et Coduri, de toutes les délibérations et mises au point que nécessitaient les circonstances, ainsi que nous l'avons vu plus haut, il semble également que, de ce seul fait, son rôle dans la rédaction de ce document ait été prépondérant : car l'in'fluence de Coduri, le plus jeune de tous les Pères, a dû être très médiocre et sans comparaison possible avec celle de Saint Ignace.
3° Sans doute, à la date du 4 mars, l'élection dû Préposé Général n'était pas faite encore, et Saint Ignace n'en pouvait exercer par conséquent l'autorité en forme authentique et de droit ; mais il l'exerçait de fait, en raison du respect et de la supériorité que lui accordaient
(1) A l'appendice IV bis des Constituciones Hispano-Latinas, se trouve une autre copie de ce document sans les signatures, mais portant la mention : Firmas 6.
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ses confrères. Le P. Simon Rodríguez témoigne qu'ils l'aimaient comme un Père et qu'il les menait à son gré :
Aux temps passés, dit-i], bien que le P. Ignace obéit avec beaucoup de diligence et comme les autres, ceux-ci montrèrent toujours pour lui une révérence très particulière (1).
Aussi tout ce qu'il proposait revêtait-il aux yeux de tous un caractère spécial de gravité et emportait-il de haute main leur approbation.
4° Comme on Ta pu voir, il manque à ce texte les signatures des PP. Pierre Le Fèvre, François Xavier, Simon Rodríguez et Nicolas Bobadilla. Et sans doute, avant de quitter Rome, ils avaient déclaré en d'autres pièces qu'ils s'en remettaient, pour la suite des décisions à prendre, aux suffrages des leurs. Avaient-ils prévu pourtant le cas où tout serait remis en question ?
A cette énigme, il est manifeste qu'il n'y a pas de réponse (2).
La première profession d'Ignace et de ses compagnons
Après avoir rédigé et signé cette déclaration inattendue (3), les Pères procédèrent à l'élection du Supé-
(1) Simon rodríguez De origine et progressu Socieiatis JesUy p. 752.
(2) Une remarque suggestive a échappé à Mir, observateur pourtant si minutieux. Ignace avait écrit de sa main: «Nous voulons que la Bulle soit»; le reste est d'une autre écriture. Pourquoi cette interruption bien étrange ? Pourquoi le fondateur n'a-t-il pas, tout au moins, achevé la proposition et écrit <i réformée »? Est-ce donc ce mot qui l'a arrêté? On ne sait, mais rien de plus naturel que de supposer qu'Ignace préférait un autre mot à « réformée ». Les compagnons ont insisté pour « réformée » ; Ignace n'a pu s'opposer à cette majorité, mais il a déposé la plume avant d'écrire le mot non agréé par lui. Pure hypothèse, dira-t-on? Sans doute. Mais le fait est si étrange que, faute de documents qui L' éclairent, il est permis de proposer une solution aussi naturelle en soi que conforme au caractère personnel du fondateur. — Note du trad.
(3) Le P. Antoine Astrain, dans sa récente Histoire de la Compagnie, traite à diverses reprises des pourparlers^qui précédèrent la profession solennelle. Nulle part il ne fait mention de l'état d'âme que supposent chez les premiers Pères les documents ici reproduits. Loin de les étaler avec complaisance, il semble les escamoter un à un comme s'il tirait des marrons du feu, laissant là les plus brûlants. 11 passe bien vite pardessus le terrible : « Nous voulons que la Bulle soit réformée », le seul qu'il
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rieur, puis firent leur profession en la forme que révèle cette autre pièce bien curieuse (1) :
'1541. — Forme de la Compagnie et son Oblation.
La forme sous laquelle la Compagnie a tenu à faire son obla tion et promesse à son Créateur et Seigneur est la suivante :
En Tan 1541, dans la seconde moitié du Carême, les soussignés se sont assemblés tous six (les Constitutions étant déjà fixées et signées) et décidèrent entre eux que, dans les trois jours, chacun, se recommandant à Dieu Notre Seigneur, émettrait son vœu entre les mains de quelqu'un de la Compagnie faisant office de Prélat et remettrait un bulletin écrit et scellé de sa propre main, où serait inscrit le nom de celui qu 'il aurait choisi, afin de pouvoir plus librement dire et déclarer sa volonté.
Les trois jours étant écoulés,chacun remit donc son bulletin scellé, qu'il parut bon de Joindre à ceux des autres compagnons de Portugal et d'Allemagne ; et, tous étant ainsi réunis, furent déposés dans une urne sous clef, où ils restèrent trois jours, pour confirmation plus sûre de la chose.
Trois jours encore plus tard, les six se sont assemblés. Tous les bulletins ont été ouverts. Moins un bulletin blanc, à l'unanimité, toutes les voix se sont portées sur Ignace, à l'exception de celle de Maître Bobadilla. Celui-ci pour l'heure étant à Bisignagno, se trouvait absent de Rome, le Pape lui ayant mandé de se rendre dans cette ville en raison du bien qu'il y faisait ; et Sa Sainteté désirant disperser de côté et d'autre ceux qui restaient, force leur a été de conclure les choses sans Bobadilla, conformément aux suffrages de tous, absents et présents.
Ignace fit une conférence, suivant que son âme l'y poussait, affirmant qu'il sentait en lui plus de désir et plus de volonté d'être gouverné que de gouverner ; qu'il ne se croyait pas
cite, en laissant planer un doute^sur sa parfaite authenticité {Historía, 1. I, ch. VIII). Ce qui n'est imputable ni à un oubli ni à rincompréhension. Il l'a fait au contraire de propos très délibéré ; et c'est un cas des plus fréquents jusque dans son ouvrage. Il n'y a pourtant qu'à lire les documents originaux et à les examiner d'un peu près, sans préjugé ni passion, pour voir clairement ce qu'on tait aujourd'hui et ce qu'on invente, l'avalanche de déclamations et d'exagérations de toutes sortes qui a recouvert les faits les plus simples, voire les plus insignifiants. Encore l'œuvre du P. Astrain est-elle une des plus véiidiques qu'ait produites la Compagnie. Jugez par là des autres.
(1) Le P. Astrain prétend que ce document a été rédigé par Saint Ignace. C'est possible. Cependant le style, bien qu'incorrect, ne Test pas autant que celui des autres pièces de sa main. Peut-être quelqu'un l'a-t-il corrigé. Bien qu'il intéressât au premier chef l'histoire de la Compag^.ie, personne du reste ne le connaissait avant sa publication dans l'édition des Constitutions de 1892 (AK>endice V).
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assez de capacité pour se conduire lui-même, à plus forte raison pour conduire les autres ; qu'attendu ses nombreuses et mau« vaises habitudes passées et présentes, ses nombreux péchés, fautes et misères, il avait ^onc déclaré et déclarait ne pas accepter une pareille charge et ne la prendrait jamais, s'il ne voyait pas plus clair en cette affaire qu'il ne voyait jusque là ; mais qu'il les priait et suppliait fort, in Domino, d'y réfléchir durant trois ou quatre jours, en se recommandant à Dieu Notre Seigneur ; f/em qu'alors, afin de pourvoir à la meilleure et plus grande utilité de tous, il pourrait assumer ce fardeau. Tandem, bien que d'assez mauvais gré de la part des compagnons, il en fut ainsi décidé. '
Quatre jours après, tous étant réunis, les voix se portèrent à nouveau comme la première fois, nemine discrepante. Finalement, Ignace, considérant un parti et l'autre, selon que Dieu en pourrait recevoir un plus grand service, répondit : « Que pour ne tomber en aucune extrémité et rassurer davantage sa conscience, il se remettrait aux mains de son confesseur, le P. Théodose, moine de Saint-Pierre-de-Montoro, de la manière qui suit. A savoir, qu'il lui ferait une confessio i générale de tous ses péchés, depuis l'âge de raison jusqu'à l'heure présente ; de même qu'il lui ferait part et lui donnerait entière connaissance de toutes ses infirmités et misères corporelles ; et, qu'après que le confesseur le lui aurait ordonné en la place de Notre Seigneur Jésus-Christ ou en son nom lui aurait donné son avis, attendu toute sa vie passée et présente, il accepterait ou refuserait cette charge, faisant le premier oblation de ne pas s'écarter d'un point de la décision de son confesseur. Tandem, quoique d'assez mauvais gré et non à la satisfaction des compagnons, ceux-ci ne pouvant obtenir davantage, il en fut ainsi décidé. Ignace consacra trois jours à conférer avec son confesseur, pendant lesquels il demeura retiré à Saint- Pierre-de-Montoro, sans revoir ses compagnons.
Le premier jour de Pâques fleuries, sa confession terminée, Ignace demanda donc à son confesseur que, se recommandant à Dieu Notre Seigneur, il prît une résolution touchant ce qu'il avait à lui ordonner ou déclarer, et celui-ci répondit que ce serait, sembiait-il, résister à l'Esprit-Saint, etc.. Sur quoi, Ignace pria son confesseur que recommandant davantage encore la chose à Dieu Notre Seigneur, il voulût bien, d'un esprit tranquille, écrire et envoyer scellé à la Compagnie un billet, où il ferait connaître son avis ; et tandem, après cette demande» Ignace revint à la maison.
Le troisième jour parvint le billet scellé du confesseur, et, les compagnons une fois réunis, il fut lu en présence de tous. Sa décision était qu'Ignace se chargeât du gouvernement de la Compagnie. Ce qu'il accepta. Tous donnèrent ordre que, le premier vendredi après Pâques fleuries, ils suivraient en
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conséquence les sept stations des sept églises de Rome, et qu'en une d'elles, c'est à savoir à Saint-Paul, ils feraient tous leurs promesses conformément à la Bulle concédée par Sa Sainteté,
Le vendredi, 22 avril, de l'octave de Pâques, rassemblés à Saint-Paul, ils se réconcilièrent tous six les uns avec les autres, et il fut réglé entre eux qu'Ignace dirait la Messe en cette église et que tous les autres y recevraient le Très Saint Sacrement de sa main, faisant leurs vœux de la manière suivante :
Ignace, disant la messe, au moment de la ccnnrünícn tenant d'une main* le corps du Christ Notre Seigneur sur la patène et de l'autre un papier, sur lequel était écrite la formule du^vœu, le visage tourné vers ses compagnons agenouillés, prononça alta voce les paroles suivantes •
Moif Ignace, de Loyola (1), je promets à Dieu Tout Puissant et au Souverain Pontife, son Vicaire sur la terre, devant la Vierge Mère de Dieu, toute la Cour céleste et en présence de la Compagnie, une perpétuelle pauvreté, chasteté et obéissance, selon le plan de vie contenu dans la Bulle de la Société de Notre Seigneur Jésus et dans ses Constitutions déclarées ou à déclarer. Au surplus, je promets une spéciale obéissance au Souverain Pontife concernant les Missions désignées dans la Bulle. Je promets en outre de prendre soin que les enfants soient instruits des éléments de la foi selon la même Bulle et les Constitutions.
Après ces paroles, il reçut et consomma le Corps du Christ Notre Seigneur.
Après sa communion, il prit cinq hosties consacrées sur la patène et se tourna^vers les compagnons. Après la récitation du Confiteor et du Domine non sum dignus, le premier d'entre eux prit en main un papier où était écrit la formule du vœu et dit alt J voce les paroles suivantes :
Moi Jean Coduri (2), je promets à Dieu Tout Puissant, devant sa Mère la Vierge et toute la Cour céleste, et en présence ' de la Compagnie, et à vous. Révérend Père, tenant la place de Dieu, une perpétuelle pauvreté, chasteté et obéissance, selon le plan de vie contenu dans la Bulle de la Société du Seigneur Jésus et dans ses Constitutions déclarées ou à déclarer. De plus, je promets une spéciale obéissance au Souverain Pontife au sujet des Mission désignées dans la Bulle. Je promets en outre d'obéir touchant l'enseignement aux enfants des rudiments de la foi selon la même Bulle et les Constitutions.
11 reçut ensuite le corps de Notre Seigneur Jésus Christ.
Puis, per ordinem, le suivant fit de même ; de même le troisième, le quatrième et le cinquième.
(1) En latin, dans le iscte. — Note du tradncteur.
(2) En latin, dans le texte. — Note du traducteur.
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La Messe finie, ayant fait leurs prières aux autels privilégiés, ils se réunirent au grand autel, où chacun des cinq s'approcha d'Ignace et Ignace de chacun d'eux, l'embrassant et lui donnant osmium pacis, non sans grande dévotion, sentiments et larmes, donnant fin à leur profession et à la vocation comrnencée.
Après quoi, facta est continua et magna tranquilitas, avec augmentation ad laudem Domini Nostri Jesu Christi.
C'est donc en ces termes minutieusement décrits que se déroula cet acte le plus solennel de l'histoire du naissant Institut. Ainsi fut constitué ce qui devait dorénavant s'appeler la Compagnie de Jésus.
Saint lénace nous dit que cela ne se passa point sans grande dévotion, sentiments et larmes, et que de retour à la maison, se fit une continuelle et grande tranquillité avec progrès de gloire à Notre Seigneur Jésus-Christ. Il faut bien croire à la sincérité de cette assertion, ainsi qu'à la paix de la conscience qu'assura à Saint Ignace et à ses compagnons raccomplissement de cette cérémonie. Cependant toutes les consciences ne se ressemblent pas ; il est fort possible que ce qui a semblé aux fondateurs de la Compagnie si simple et si naturel, paraisse à d'autres bien obscur; et ce qui leur fut un motif d'apaisement, causerait peut-être à certains des scrupules et des angoisses.
La vérité vraie est que le cas que nous étudions ici est bien extraordinaire, pour ne pas dire anormal.
Nous avons aiïaire à des hommes qui, liés depuis 1534 d'une particulière amitié, tentent d^établir une espèce de vie commune, font à cet eiïet des vœux spéciaux. A Paris, à Venise, dans plusieurs villes d'Italie, à Rome enfin, ils pratiquent et ces vœux et cette règle de vie. Désireux de la fixer plus exactement, ils tiennent en 1539 réunions sur réunions, discutent longuement, se recommandant avec ferveur à Dieu, rédigent certaines Constitutions, peu nombreuses, il est vrai, assez vagues et indécises. Ils demandent au Souverain Pontife d'approuver et de sanctionner la formule oii ils ont condensé leur pensée, leur expérience déjà longue et leur volonté, afin que, grâce à cette confirmation authentique, ils
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soient plus assurés du mérite de servir Dieu selon ses vues- Ces mêmes hommes voient que leur projet, tel qu'il est présenté au Pape, en raison de son étrangeté et de ses obscurités, soulève toutes sortes de résistances et d'objections de la part des Cardinaux auxquels le Souverain Pontife en a commis l'examen. Ils remuent ciel et terre, recourent au monde entier, intéressant à leur cause Evêques, Cardinaux, Ambassadeurs, jusqu'au roi de Portuéal. Ils font célébrer trois mille messes pour que Dieu daigne incliner le cœur des Consulteurs et celui du Pontife à leur accorder la grâce si passionnément désirée.
La voici. Ils Pont. La Bulle d'approbation est entre leurs mains; leurs plus véhéments désirs sont comblés. Et ces hommes déclarent que, cette Bulle, il faut la réformer, en obtenir une autre, différente de celle qu'ils viennent d'arracher. Et les Constitutions qu'ils ont euxmêmes établies sont ni plus ni ~moins à refondre et à recommencer. Ils n'espèrent point obtenir cette révision, et n'osent même pas la solliciter du Saint-Siège. Ils déclarent donc que ces règles déjà posées et promulguées par Lettre pontificale, ils les observeront, sans doute, mais dans la mesure seulement qu'ils croiront clairement possible de ren]plir. Pour tout ce qui leur paraîtra incertain et obscur, ils s'en dispensent ; et eux-mêmes se font juges de cette plus ou moins claire obligation. « Pour soulager leur âme de tout scrupule », ils décident que le vœu émis par leur supérieur de faire observer les précédents statuts s'entend de la manière que la Compagnie, c'est-à-dire eux-mêmes, l'entendra, et ad arbitrium boni vîri, c'est-à-dire, selon qu'il paraîtra, à n'importe lequel d'entre eux, faisable ou opportun. Sur-le-champ et sans renoncer à faire réformer par la suite le document pontifical, en y insérant, retranchant ou modifiant ce qu'il leur plaira, ils déclarent solennellement, pour euxmêmes et entre eux, que c'est sous cette condition expresse de le prendre et de rinterpréter selon le sentiment de la Compagnie, qu'ils veulent faire et font vcèu de l'observer ; tous d'accord sur ce point, ils le signen^t tous, chacun d'eux le paraphe de sa main.
Et c'est dans cet état d'esprit, qu'arrivés à l'heure solennelle de la profession, ils profèrent une sorte de consécration, dont on ne sait au juste s'il s'agit d'un vœu f^» proprement dit ou d'ujie pramesse, puisqu'ils l'appel-
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lent des deux façons et que la formule elle-même dit seulement : Je promets. Encore comprennent-ils cette profession selon le plan de vie contenu dans la Bulle et dans les Constitutions déclarées ou à déclarer, et ce plan doit s'entendre lui-même selon qu'il leur paraîtra bon. Les Constitutions à faire peuvent annuler celles qui sont déjà faites. On ne sait s'ils font vœu ou promettent de faire vœu, ni ce qu'ils promettent ou font vœu d'accomplir, ni comment ni jusqu'à quel point leur promesse ou leur vœu les engage.
N'est-ce pas, répétons-le, une situation unique au monde, et tellement stupéfiante qu'on croit rêver ? Il serait impossible d'y ajouter foi, si nous n'avions sous les yeux les pièces authentiques, écrites et signées par ces hommes eux-mêmes, publiées par leur successeurs, les continuateurs de leur esprit et les gardiens de leurs traditions (1), ,
Ce fait, qui semble fantaisiste et inexplicable, doit avoir pouitant son explication comme il a eu sa réalité- Avant d'essayer de la donner, à quiconque voudrait défendre à tout prix jusqu'aux moindres faits et gestes de Saint Ignace et des siens, soutenir qu'ils ne se sont jamais trompés et donner pour acquis qu'ils n'ont jamais manqué aux plus minutieux devoirs de la morale et de la perfection chrétienne, commençons par déclarer, en toute loyauté, qu'à notre jugement et à notre connaissance, rien n'est moins certain. Et nous ne parlons pas sans doute ici de l'intention des premiers fondateurs. Dieu seul en connaît ! Nous traitons, au for externe, du fait tel qu'il s'est manifesté aux yeux des hommes. Or, sur ce point, la lettre de la Bulle était fort claire ; et bien loin de respecter la stricte observance de cette loi, il faut multiplier les équivoques pour soutenir la légiti-
(1) Sans doute, la publication de ces documents dans les premiers temps de la Compagnie aurait provoqué de grandes discussions, particulièrement sous le généralat déjà si agité d'Aquaviva. Pourquoi cependant les a-t-on cachés ? Pourquoi les a-t-on exhumés depuis ? Le prologue de l'édition moderne des Constitutions hispano-latines en donne cette raison : « Pour qu'ils ne se trouvent pas perdus au milieu des bouleversements et des bannissements auxquels est exposée la Compagnie », Certainement, c'eût été une grande perte 1 ]
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mité de la réforme, des altérations et des transformations rêvées ou attentées par les fondateurs.
Moins acceptable encore apparaît le sentiment de ceux qui, comme les PP. Nadal, Polanco et Lainez, au dire du P. Bobadilla, tiennent toutes les actions ou pensées du P. Maître lénace pour des révélations de TEsprit Saint et s'imaginent que la réformation de la Bulle fut ainsi entreprise par une sorte d'inspiration divine. Cette opinion tend à renverser l'ordre des choses ; elle est irrespectueuse à Tégard du Siège apostolique et ofïensive de la divine Majesté. Mieux vaut s'en tenir plus ou moins à ce que Bobadilla lui-même écrivait à P^ul IV :
Le P. Ignace (1) était, en vérité, prudent, mais il était homme enfin et avait ses idées propres, comme le sait Votre Sainteté Gardons-en le bon et n'en soutenons pas le mauvais avec obstination, car finalement la fausseté ne prévaudra pas contre la vérité.
Nous suivrons cette voie, que certainement on ne saurait nous reprocher ; et persuadés que les premiers Pères eurent tort en cette conjoncture (nous parlons toujours du point de vue extérieur), voyons de quelle manière peut s'expliquer ce défaut de jugement.
De deux façons possibles. Car, de deux choses Tune : ou bien ils ont procédé de bonne foi en cette aiïaire, mais, faute de prévoyance, avec témérité et imprudence, en présentant avec insistance au Pape une formule aussitôt reconnue impraticable et par conséquent bonne à reviser ; ou bien, il y a eu manœuvre, sinon duplicité, en formulant un plan de vie irréalisable, mais qu'on voulait faire passer d'abord vaille que vaille, afin qu'une fois approuvé, on pût s'en servir pour les accommodations opportunes ou tout au moins comme prétexte à en prendre et à en laisser pour faire à sa tête.
11 n'est pas besoin de dire qu'une manœuvre de ce
(D « Queste tre persone (Nadal, Polanco et Lainez) ...vogliono che tutte le cose del P. M. Ignatio siano corne revelazioni dello Spirito Santo Certo era prudente, ma anche nom o ed aveva proprie opinioni; pigliamo il buono e non defendíanlo il malo con pertinacia, che alla fine la falsità. non prevalerà contro la verità ». (Epîst. P. Nadal, t. IV, p. 733).
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éenre, dans le sens péjoratif, est assez incompatible avec ce que nous savons de la vertu de ces saints personnages, et, à ce titre, il faut la rejeter. On ne peut toutefois se dissimuler que la première opinion soulève également de grandes difficultés. Elle empêche en particulier de se rendre un compte exact du changement subit survenu dans Tesprit des Pères au sujet de la valeur du plan de vie soumis à Paul III.
Car, comment serait-il possible que si vite, du jour au lendemain, ils eussent varié à ce point sur un article aussi essentiel ? Gomment comprendre, surtout en tenant compte du caractère de la formule, monument de trouble phraséologie, qu'il leur parût indispensable de la changer du tout au tout, pour Tadapter à ce qu'ils voulaient la veille encore ? Cela serait humainement indéchiffrable, même chez des hommes à peine doués d'une moyenne prudence.
Voici, à ce sujet, et sous toutes réserves, notre sentiment :
P Nous avons vu que les Pères, à peine la Bulle promulguée, se mirent à la discuter et que, vu les difficultés de la misé en pratique, ils en exigèrent la réforme et, en attendant, une observation mitigée au gré du Supérieur. En avaient-ils le droit ? S'ils éprouvaient des doutes ou des difficultés sur certains articles, pouvaient-ils les interpréter à leur guise selon leur jugement particulier ? Ne devaient-ils pas recourir au Pape, leur véritable législateur, pour en obtenir l'interprétation authentique ? C'est un axiome du droit que c'est à celui qui a porté la loi de l'expliquer.
2° L'obligation que crée la règle de n'importe quel Institut religieux, ne découle pas de lui, ni de la science, de la sainteté ou de l'autorité, quelle qu'elle soit, de ses fondateurs. Elle lui vient de qui seul a le pouvoir de l'autoriser et de le confirmer, c'est-à-dire du Souverain Pontife, chef de l'Eglise. Le Vicaire de Jésus-Christ est le principe immédiat de l'autorité au sein des Ordres religieux, la source de la juridiction qui s'y exerce, le Préposé suprême à qui, en la personne des autres, on ohéh. Ce que font les autres par l'autorité du Pape est bien fait ; ce qu'ils perpètrent contre ou en dehors de cette obédience, est une usurpation. Les Règles, dans les communautés, n'ont de force que celle que leur donne le Souverain Pontife. Nous en avons la preuve dans une
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lettre de Saint lénace lui-même, écrite à Sœur Thérèse Rejadella le 15 novembre 1543 (1) et qui ne saurait venir plus à propos :
Une règle du Bienheureux Saint (votre fondateur) ne saurait obliger sous peine de péché qu'autant qu'elle est confirmée par le Vicaire de Notre Seigneur Jésus Christ ou, en son nom, par quelque autre. Ainsi la règle de Saint Benoît, de Saint François ou de Saint Jérôme, ne peut aucunement par ses propres forces lier la conscience. Mais au contraire elle devient obligatoire, dès qu'elle est autorisée et confirmée par le Siège apostolique, grâce à la vertu divine que celui-ci lui infuse.
Telle est la doctrine saine et sûre. Or, Saint Ignace et les siens, ayant voulu la réforme de la Bulle et ne l'ayant pas obtenue, la réforment eux-mêmes in mente et résolvent de l'observer ainsi à leur gré et non autrement. Quelle espèce de sanction, d'autorité, de force obligatoire peut bien avoir cette Bulle, qui n'est plus du Pape, mais d'eux ?
Encore faut-il tenir compte du fait que, de cette réforme mentale de la règle donnée par le Saint-Siège, résultaient en réalité deux règles ou instituts : l'un, authentique et apostolique, et l'autre, œuvre propre des fondateurs, qui l'ont à leur gré émondé, embelli ou transformé. Le premier est celui de la Bulle et, d'après Paul III, ne contient rien que ce de pieux et de saint » ; c'était le vrai ce chemin qui conduit à Dieu ». Le second, non seulement n'oiïre pas les mêmes garanties, mais n'était ni permis ni toléré, n'étant pas connu. Dans ces conditions, les • Pères pouvaient-ils l'imposer à ceux qu'ils s'agrégaient ? Sujets et supérieurs n'avaient-ils pas lieu de trembler devant l'amas de corrections, additions, suppressions, qu'ils s'étaient permis d'introduire dans ce document ? Ne devaient-ils pas penser que, grâce à cette manière d'agir, tout l'Institut demeurait en suspens ?
11 ne saurait y avoir la moindre hésitation à ce propos ; et nous formerons, pour le bien faire comprendre, une hypothèse.
L'archevêque de Tolède, Siliceo, à un moment donné, fut en délicatesse avec la Compagnie ; et les Pères, pour en finir, lui intimèrent les Bulles de confirmation de leur Institut, afin, soit de le faire se désister de sa querelle s'il les recevait, soit de l'accuser de luthéranisme s'il
(1) Monumenta Ignatiana, t. 1, p. 725.
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leur résistait- Car « c'est une espèce d'esprit luthérien, comme dit le P. Vilîanueva (1), de ne pas acquiescer à ce que le Souverain Pontife a approuvé ». Supposons donc qu'à ceux qui lui auraient présenté les Bulles, rArchevêque eût répondu :
— Ces Bulles que Vos Grâces invoquent, je veux qu elles soient réformées, c'est-à-dire qu'on y mette, confirme, retranche et modifie certains articles, selon qu'il me semblera meilleur. C'est à ces conditions seulement que je consens à les recevoir et à leur obéir.
Que n'auraient pas dit, devant cette attitude, les Pères de la Compagnie ? Auraient-ils admis cette audace ? Auraient-ils considéré cette fin de non-recevoir comme légitime et prudente, ou n'y auraient-ils pas plutôt découvert une espèce esprit luthérien ?
3* Une règle approuvée par le Saint-Siège est pour ceux qui y sont soumis quelque chose de sacré. Les religieux doivent l'avoir toujours sous leurs yeux comme la règle de leurs actions, persuadés qu'en s'y conformant ils sont dans le vrai chemin de la perfection, de la vertu propre à leur Ordre et par là du salut de leur âme. Mais la formule de Paul III, une fois altérée, garde-t-elle cette qualité et ce caractère ? Il semble bien que non. Et telle est peut-être la raison d'un fait que nous avons mentionné au chapitre précédent, à savoir : la mention très effacée de la Bulle de Paul III que nous avons signalée dans les documents primitifs. Il semble qu'on n'y parle guère plus de cette pièce que si elle n'existait pas.
4** La forme employée pour la profession n'use pas du mot voveo, qui eût été le terme propre, authentique et, pour ainsi dire, sacramentel en cette occasion. On n'y trouve que le verbe promitto aussi bien pour les vœux
. (1) Au début de cette longue querelle, le 31 octobre 1549, le P. Françoi5 Vilîanueva écrivait à Saint Ignace :
t L'Archevêque ne se conduit pas 1 ien à l'égard des Nôtras... Quand quelqu'un se présente à la cléricature, la première chose qu'il lui demande, au dire des témoins, est s'il appartient à la Compagnie. On rapporte qu'il en dit beaucoup de mal, prétendant que ce sont des hérétiques etc.. Aussi certains estiment qu'il serait bon que Sa Sainteté mandât aux inquisiteurs qu'ilest de leuroffîce de châtier ceux qui contredisent la Compagnie, puisqu'elle est confirmée par l'Eglise et que c'est une espèce d'esprit luthérien de ne pas acquiescer à ce que le Souverain Pontife a approuvé. Et beaucoup sont de cet avis. Je le répète pour que Votre Paternité voie la nécessité qu'il y a de nous envoyer les Fulles et concessions de pouvoir pour eonfei=ser et administrer les Sacrements dans ce Collège». (Eiislolss mictts^, t. II, p. 302).
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ordinaires de pauvreté, chasteté et obéissance, que pour ceux d'obéissance spéciale au Souverain Pontife et d'enseiénement de la Doctrine chrétienne aux enfants. Or, la distance est grande d*un terme à Tautre. Vœu et promesse ne sont pas la même chose. Le vœu est sacré, inviolable et permanent ; la promesse, même faite à Dieu, ne revêt pas toujours le même caractère. Tout dépend de l'intention de celui qui la prononce. Saint lénace et les siens firent-ils un vœu ou une promesse ? A s'en rapporter à leurs déclarations dans les documents ci-dessus rapportés, ils voulurent faire un vœu, c'est certain ; mais cela ne ressort pas de leurs paroles elles-mêmes, et à s'en tenir à la formule adoptée, ils ont promis, pas davantage- S'ils ont fait vœu, celui-ci au surplus fut-il absolu ou conditionnel ? A les entendre, ils ne voulurent s'obliéer à l'observance des dispositions pontificales en général et sur certains points en particulier que dans la mesure où ils le jugeraient à propos. Cette façon de procéder, d'interpréter, de poser ses conditions, est-elle compatible avec un vœu régulier ?
5*" Prenons maintenant chacun de ces vœux en particulier. On ne saurait ne pas être frappé de la forme plus que singulière sous laquelle ils sont émis. Quelle manière de faire des vœux est-ce donc là ? « Ce vœu de pauvreté, nous Talions faire sous telles et telles conditions. Cet autre d'enseigner aux enfants les rudiments du catéchisme ne nous obligera que dans un an )(on pouvait aussi bien dire dans quatre ou cinq ans). Les Constitutions, par nous établies, sanctionnées par le Saint-Siège comme règles de notre vie, nous les laisserons là pour le • moment, et verrons plus tard, selon le sentiment de la Compagnie, y) Est-ce admissible ? De pareilles restrictions mentales peuvent-elles être permises dans une affaire de cette importance ?
6° Un des sujets dont se sont le plus glorifiés, dès les^ origines, les membres de la Compagnie de Jésus, c'est leur profession d'obéissance spéciale au Saint-Siège et à l'autorité du Pontife romain, « connaissant l'obligation que tous les chrétiens ont de lui rendre une humble obéissance, et elle (la Compagnie) le faisant par un vœu particulier (1) ». Excellent enseignement, mais l'exem-
(1) Le p. Antoine Araoz (Epist. mîxtœ, t. V, p. 218) conte que lefameux Melchior Cano reprochait à l'Institut que quand la Compagnie
DOUTES SUR SON ÉTABLISSEMENT
pie eût encore mieux valu. L'attachement de la Compa- /gnie à la volonté du Saint-Siège et presque aux moindres désirs du Pape, comment ne Ta-t-elle pas montré dans cet acte initial, si gros de conséquences, si naturellement soumis à Tappréciation du Souverain Pontife, où elle n'a obéi qu'à son jugement propre, sans même recourir à la seule autorité compétente ?
7° Un des devoirs sur lesquels insistent le plus volontiers les Pères de la Compagnie, quand il s'agit d'autrui, c'est celui de détester, de condamner tout jugement privé, porté sur les décrets et décisions de l'autorité légitime ; il ne convient pas de réduire celle-ci à sa volonté propre, mais de soumettre, au contraire, sa volonté propre à Tautorité. Fort bien ! Mais quand eux-mêmes décident de passer par-dessus la Bulle de Paul III pour la réformer, en prendre et en laisser ad arbitrium boni viri et selon le sentiment de la Compagnie, qu'est-ce donc sînon faire prévaloir un jugement particulier sur l'autorité publique ?
8° A ce sujet, notons encore que cette prépondérance du sens propre, subjectif, sur le jugement extrinsèque, objectif, du pouvoir légitime, expose (c'est un fait d'expérience) aux plus grands périls, particulièrement quand il s'agit de la morale ou de la religion- Celle-ci ne consiste-t-elle pas essentiellement dans la sujétion de tout l'être à l'autorité divine et à ses ministres ou représentants ? Il n'est pas d'erreur ou de dérèglement dans un Ordre religieux qui n'ait eu son origine dans le mépris de l'autorité. Ce dédain a été tel parfois, telle la prépondérance du ce moi » humain sur l'autorité divine, que les relations entre ces deux extrêmes ont fini par se fausser et se pervertir entièrement. Les termes du problème religieux sont alors intervertis. Le sujet se transforme
fut approuvée, ce ne fut pas comme il se devait, car on profita de ce qu'étaient absents certains Cardinaux qùi lui étaient contraires. Si le rapport d'Araoz est exact, l'argumentation de Melchior Cano n'est pas légitime La ratification d'une règle dépend directement du Souverain Pontife, et n'a rien à voir avec la présence ou l'absence de tels ou tels conseillers. Paul III a confirmé personnellement l'Institut, et cet acte a par lui-même tous les caractères voulus d'authenticité. La légimité de la Compagnie ne prête donc le flanc par là à aucune discussion. Ce n'est pas de côté-là qu'est la brèche. L'origine de toutes les difficultés effectives et réelles, nullement idéales ou intentionnelles, ce sont ces falsifications de la règle approuvée par le Souverain Pasteur. Si Melchior Cano les avaient connues, quel parti n'en aurait-il pas tiré I
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en supérieur ; l'homme se fait Dieu. Quand les Pères de la Compagnie franchirent le pas qu'on a vu, se reo' dirent-ils compte suffisamment du danger ?
9"* En battant en brèche le texte de la Bulle, Saint Ignace et ses compagnons ne voyaient-ils pas que leuis réserves créaient un précédent dont les suites pouvaient être des plus graves pour eux-mêmes, pour la Compagnie et pour l'Eglise ? Une des notes caractéristiques qui ont soulevé tant d'esprits contre l'Institut, contre sa législation et ses procédés, c'est précisément ce manque de franchise et de droiture, ces tergiversations, cette dénaturatión des documents pontificaux, auxquels on fait dire ce qui n'a jamais été dans la pensée des Souverains Pontifes. Et il est certain que si quelque grief peut expliquer, sinon justifier, cette mise en accusation, c'est bien cet incident significatif.
10° S'il y eut maldonne, quelle valeur légale, canonique, effective, garde cette institution ofïicielle de la Compagnie et tout ce qui s'en est suivi ?
Nous pourrions continuer cette série de questions ; ces doutes du reste ne sont pas nouveaux. Ils se sont présentés aux esprits dès les premiers temps, bien qu'on n'y eût pas connaissance des documents aujourd'hui publiés. Les faits suivants le montrent ; nous les rapportons en narrateurs fidèles, non pas d'après les livres ou libelles des adversaires de la Compagnie, mais suivant les documents émanés de ses fils ou de ses historiens.
V Dès l'origine, beaucoup crurent et répandirent que certaines des Bulles du Saint-Siège en faveur de la Compagnie n'avaient pas été légitimement obtenues, mais étaient atteintes du vice de subreption et devaient être réitérées pour légitimer les actes précédents. Cette croyance ou opinion était-elle calomnieuse ? Fausse ou non, l'histoire doit l'enregistrer (1).
2° Il n'est pas douteux que le Pape Paul IV voulut
(1) Episi. p. Nadal, t. IV, p. 101.
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faire cette revision ou sanatlon. Le P. Nadal dit à ce propos (1) :
Le Pape Paul menaça de vouloir connaître bien nos affaires, ear c'était sa volonté de tout examiner comme Pontife... Il disait que le P. Ignace avais gouverné la Compagnie tyranniquement (2). Tel était l'esprit de Paul IV envers nous...
3° A ce propos, sont très dignes d'être pesées certaines paroles du même Pape au P. Jacques Lainez, quand celui-ci Talla voir, avant la Congrégation générale qui ^^vait élire le successeur d'Ignace. Il aurait dit, en effet, "T émoignage de Sacchini (3) :
Que les Pères de la Compagnie devaient considérer bien la forme et la manière de procéder qu'ils ont entreprise ; qu'il ne leur était pas licite de suivre d'autre ordre ou discipline religieuse que celle qui leur venait du Siège apostolique; que s'ils en inauguraient une autre de leur chef, les choses ne pourraient manquer de tourner mal ; que s'ils s'appuj^aient sur l'autorité que Dieu a confiée à Son Eglise et non sur les discours et les inventions des hommes, ils fonderaient leur édifice, non sur le sable, mais sur la pierre ferme et solide; mais qu'ils ne se fient pas aux décrets des Pontifes défunts, au point d'imaginer que leurs successeurs fussent prives du droit de connaître et de modifier ce qu'ils trouvaient établi, s'ils le croyaient nécessaire.
On ne saurait nier que ces avertissements du Pape Paul IV au P. Lainez sont frappants.
4° Finalement, dans une lettre du P- Ribadeneira au P. Antoine Araoz, en date du P'^ février 1560, que nous publierons plus tard in extenso (4), on lit, touchant les difficultés que Melchior Cano opposait à l'Institut :
En ce début de Pontificat (Pie IV), il ne convient pas de plaider ni d'exposer à la discussion les affaires de l'Institut, en faisant connaître surtout comment Sa Sainteté les a étaj^lies,.^ En outre, ce que nous pourrions exciper de notre côté contre lui (Cano) Sur ce pomt n'est pas authentique et ne peut faire foi pour un jugement contradictoire, si celui-ci le conteste.
(1) Episi. P. Nadal, é- H» P- 50.
(2) Rappelons ce que nous avons noté déjà plus haut Ce « tyrannice * iignifie un gouvernement, bon ou mauvais matériellement, mais absolu, personnel, sans limites ni contrôle. — Note du traducteur.
(3) Hist. Soc. Jesu, p. II, liv. I, 44.
(4) Au chapitre : Melchior Cano et les Jésuites, dans la troisième partie.
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Les faits et citations allégués montrent assez Tétat d'indécision et de douteuse authenticité qui se rencontrait sur bien des points, dès ces premiers jours. Cette situation se prolongea si bien que les Jésuites eux-mêmes ne considérèrent leur Institut comme fermement établi que lorsque le Pape Grégoire XIII le confirma par sa Bulle Ascendente Domino.
Et si nous respectons le secret des consciences, rien ne nous empêchera de déplorer que, dans toute cette affaire, le caractère, la manière d'agir et les dispositions d'esprit (autant qu'on en peut juger par l'extérieur), n'apparaissent pas, chez ces hommes qui ont rempli l'univers du bruit de leur nom, dans la parfaite lumière qui baigne les grandes œuvres de l'histoire (1).
(1) Conclusion un peu trouble par scrupule d'impartialité. Ce n'est pas celle qui se dégage avec le plus de netteté de l'exposé des faits. D'après la double ou triple série des documents utilisés, il semblerait plutôt:
1" Que Saint Ignace, sans en avoir eu le moins du monde la révélation ni le dessein arrêté de tous points, ait nourri, tout au moins depuis son arrivée à Paris, l'idée de fonder sa Compagnie, d'en faire un Ordre à part dans l'Église de Dieu, principalement quant à ses principes de spiritualité et à sa conception de l'obéissance,
2° Cependant cette conception primordiale et essentielle s'est plusieurs fois modifiée, dans le détail et même en certaines parties essentielles : a) sous la pression des circonstances et de l'expérience journalière; b) par nécessité d'atténuer aux yeux de l'Eglise hiérarchique la nouveauté et la hardiesse de certaines initiatives; c) à la demande des autres fondateurs moins pénétrés de l'esprit original d'Ignace.
Ces deux points principaux suffisent à expliquer les étrangetés, les retards, les contradictions, les faux-fuyants et l'audace tour à tour de certains textes épineux. Mir a beau dire; ses pénétrantes analyses sur ce point auraient besoin d'être couronnées au moins d'une rapide synthèse qui recomposât sous nos yeux les apparences de la vie. — Note du traducteur. .