IV. 5J IMPUISSANCE DE l'oPPOSITION DÉMOCRATIQUE
noblesse avait sauvé la république, en recourant aux armes, pour la troisième fois aussi elle avait porté un coup dangereux à la constitution républicaine'.
De toutes les leges appuleias on ne respecta que la loi de majestate*; mais on avait fait des promesses aux vétérans de Marins, il fallut les tenir. On fonda quelques colonies, nous en connaissons une, la colonie Mariana de Corse'. Chaque soldat reçut 14 jugères^. Une autre mesure de réaction fut prise : deux tribuns, Cato et Pompée, proposèrent de rappeler Hetellus ; la proposition fut combattue par Marins avant l'expiration de son consulat, et par le tribun P. Furius\ Le décret de rappel ne put être rendu pendant l'année de charge de ce tribun, qui correspond au consulat de M. Antoine^.
Le tribun P. Furius a joué dans ces événements un rôle douteux; il s'était séparé de Saturninus, et ce fut lui qui proposa la confiscation des biens de Saturninus et de ses partisans \ Il ne soutint pas non plus les efforts tentés par le tribun Sex. Titius (99)', pour remettre en question la réforme agraire. Nous ne connaissons pas la lex Titia de agris dividundis populo^ , proposée par un tribun qui était surtout célèbre par son adresse aa jeu de paume et par ses scandales nocturnes ^° ; il est probable qu'elle était une simple reproduction de la loi appuleia. Le consul M. Antoine la combattit avec ardeur^', quelques tribuns tirent opposition^', elle passa cependant; mais plus tard, quand Titius fut sorti de charge, elle fut abrogée sur la demande des augures»'.
') Cic, Jfii., 5, 14.
»! Gc, (fe I^rflf., 2, 6, 14.
•> Piin., n. A., 3, 12, 80. Senec. cous,, ad Ilelv., 7. Pomp. Mêla, 2, 7. Ptolem., Geogr^p 3, 2, 5.
*) Plut., rrass.,3.
'/ Oros., 5, 17. App., 6. c, 1, 33.
*) Cf., Cic y p. red. ad quir., 5, 11. ') Gros., 5, 17. •)Cf. DioC, fr., 93,3B.
', Obseq., 46. Val. Max., 8, 1, 3.
<*) Cic, de Or., 2, 62, 253. 3, 23, 88. BruL, 62, 225. ") Cic, de Or., 2, 11, 48.
12| Obséa» 46.
») Obseq!' 46. Cic, deleg., 2, 12, 31. 6, 14.
Les optimales plaisantaient Sex. Titius au sujet de ses lamentalions prophétiques sur les malheurs qui allaient survenir si on rejetait sa loi, ils riaient surtout quand ils rentendaient se comparer à Cassandre]*. 11 n'en est pas moins vrai que, si Ton pouvait encore à ce moment supprimer sans motif des lois comme les lois Appuleia et Tilia, une solution radicale de la question agraire et de la question des alliés s'imposait de plus en plus. Malheureusement pour Rome, aucun des deux partis ne pouvait produire un homme assez énergique et assez iniluent pour demander cette solution à Taction administrative, beaucoup plus efficace que des lois passagères.
Aussi Tagitation populaire, qui s'était d^abord réclamée du souvenir des Gracques, avait abouti à une guerre civile, dans laquelle les personnalités étaient tout, les intérêts de TLtat et les réformes nécessaires ne comptaient plus pour rien.
Quand P. Furius fut sorti du tribunal, un des nouveaux tribuns, Q. Calidius, déposa une royalio de Metello reoocando. La noblesse mit tout en œuvre pour la faire réussir; le lils de Metellus déploya un grand zèle, et fut surnommé Plus' à cause de sa belle conduite; la j»roposition fut acceptée'. Le retour de Metellus fut un véritable triomphe*. Quant à Marias, il n'avait pas voulu en être témoin ; il venait de partir (janv. 98 pour la llappadoce, bien qu'il fiit candidat à la censure pour 97*^. Son activité nn'litaire ne pouvait, du reste, .s'accommoder de la situation effacée dans laquelle il se trouvait depuis sa sortie du pouvoir: il allait en Orient pour essayer de provoquer une nouvelle grande guerre di* la part des rois voisins de la province romaine d'Asie". Pendant son absence, ses partisans furent, du reste, assez iniluents pour le faire nommer augure'.
') Cic. '/t O/'., 2, i'^S, *Ju3.
'- App., 6. r.. i, Xî. D.o C,, fr., iC) B. Diod., 36, \). VelJ. -J, 15. Cic, 'Ik Or., 2, iO, 107. Aur. Vicl.. Mr, i//.. 6'A.
-) Cic, l'hinc, *2s, «•»»». df. Dom., 33, 87. P.red. in Seii., 15, 37. Ad nuir.. i. i«.». Val. .\ïa.\., 5, 2. 7. Ait. Vie, ViV. i7/., 62. Diod., 36, 9.
V Llv.. »/.., 60. Ot.:i., 13, 28. Vul. Mdx., i. 1, 13. App., b. c, 1, 33. Cic. tji'i Faut., 1, 1*1 1'*».
-) P;ul.. J/'/r.. 30.
\ P.ul., y*ir., 31.
*» Cic. «l'i Brut,, 1, 5.3.
IV, O] IMPL'ISSANCE DE l'oPPOSITION DÉMOCRATIQUE 97
Le parti de Satuminus avait gardé, lui aussi, une assez grande puissance, comme le prouvent les incidents dû procès intenté à P. Furius. Un tribun, C. Appuleius Decianus*, raccusa', parce*qu'i] s'était opposé au retour de Metellus', et surtout parce qu'il avait mal défendu les intérêts du peuple \ Le peuple fut tellement irrité qu'il n'attendit pas le jour du jugement, et égorgea le tribun C. Decianus sur la voie publique*.
C'étaient là des symptômes alarmants pour la noblesse ; elle crut cependant que la victoire remportée sur Satuminus et sur Sex. Titius lui permettait de prendre des mesures qui enrayeraient désormais l'opposition démocratique des tribuns sédi* lieux. Les deux consuls de 98, Q. Caecilius Metellus Nepos, fils du Baliaricuset petit-fils du Macedonicus', et T. Didius proposèrent une loi, qui réglait à nouveau les formalités nécessaires pour la présentation des lois et pour les élections ; ils laissaient de côté tout ce qui concernait les auspices; sur ce sujet les lois iElia et Fufia étaient jugées suffisantes. La loi Cœcilia Didia exigea qu'il y eût un intervalle de trois semaines [tri mnidimim) entre la présentation et la discussion (les lois^; elle défendit aussi, ce qui était déjà sinon écrit dans une loi, du moins admis en pratique', elle défendit de présenter plusieurs lois en même temps {per satiiram ferre^). Elle devait être appliquée dans les comices par curie ^^ et dans les comices par centurie; mais elle était surtout imaginée pour permettre aux nobles de combattre les propositions des tribuns et de casser les plébiscites gênants'\ Plus tard on la considéra, avec les lois iËlia et Fufia, comme une
*) Et non'Canuleius, comme le dit App.> 6. c, 1« 33.
*; Cic, nab. perd., 9, 24. Val. Max., 8, 1, 2.
'j App., 6. c, 1, 33.
*; DioC, fr., 95,3 B.
*) App., 6. c, 1, 33. Dio C, fr.» 95. 3 B*
•) Ascon., p. 63.
' I Schol. Bob., p. 310. Cic., PAt/., 5, 3, 8. de JDom., 16, 41.
* Fe»t.,p. 314.
•; Cic, de Dom., 20, 53.
•^) Cic, rfeDom., 16, 41.
•»; Cic, deDom.y 16, 41. Sesl.y 6i, 135.
loi destinée à assurer le salut de la république {remedium reipublicx^),
La noblesse se crut dès lors assez bien armée pour atteindre les partisans de Saturninus. G. Appuleius Decianus, qui avait accusé devant le peuple, mais sans succès, Tédile curule L. Valerius Flaccus', avait rendu service à la noblesse en soutenant l'accusation contre P. Furius. U avait quitté Rome. On le poursuivit parce que, au moment du procès de Furius, il avait exprimé des regrets sur la mort de Saturninus, et parce que surtout il s^était montré dangereux pendant son tribunat'. Il fut condamné^, et se rendit auprès de Mithridate, roi de Pont». Sex. Titius fut aussi poursuivi*, et condamné; on lui reprocha surtout d'avoir chez lui un portrait de Saturninus".
Les nobles ne comprirent pas que pour rendre leur victoire définitive, il fallait au moins rester unis. Or, nous les voyons s'attaquer entre eux, même au moment où Saturninus portait de si rudes coups à leur ordre ; les généraux qui ont combattu les esclaves en Sicile sont surtout atteints. L. Fuiius accuse M. Aquilius% le procès fut jugé avant le départ de Marins"; Aquilius fut acquitté, non parce qu'il était innocent*", mais grâce à la belle et éloquente plaidoirie de M. Antoine**. C. Servilius Augur (ainsi désigné pour le distinguer de C. Servilius Glaucia) accusa L. Licinius Lucullus, qui Tavait précédé dans le commandement, et les fils de L. Lucullus, attaquèrent plus tard C. Servilius Augur**. Les procès se transmettaient de père en fils. Le jeune C. l^apirius Garbo accompagne dans sa pro-
*) Cic, adAUiCy 2, 9, 1.
*) Cic, F/acc.,32, 77.
») Cic, iitt6. perd , 9, 24. Val. Max., 8, 1, 2. Schol. Bob., p. 230.
*) Cf. Cic, Place, 32,77.
^) Cic, F/acc.,29, 70. Schol. Bob., p. 230.
«) Cic, de Or., 2, 11,48.
') Cic, Ra6. perd., 9, 24. Val. Max., 8, 1, 3.
») Cic, Brut., 62, 222. de 0/f., 2, 14, 50. Appui., de May., 00.
•) Cic, de Or., 2,47, 196.
«0) Cic, Place, 39, 98.
•*) Liv., ep., 70. Cic, de Or., 2, 28, 124. 47, 19*. In Verr. accusât., 5, 1, 3. Schol. Bob., p. 246. Quint., 2, 15, 7.
•*) Plut., Luc, 1. Diod., 36, 1. Cic, Acad. pr., 2, t. In Verr. ace, 4, 66, 147. Prov. cons., 9, 22.
IV, 5] IMPUISSANCE DE L*OPPOSlTION DÉMOCRATIQUE 99
vince raccusateur de son père, L. Licinius Crassus, afin de recueillir lui aussi des témoignages pour entamer un procès*. Q. CcBcilius Metellus Nepos, qui avait été accusé par C. Scribonius Curio, fait jurer à son fils avant de mourir qu'il traînera son accusateur devant les tribunaux*. M. Furius Brutus devint un véritable sycophante de profession, on le surnomma €u:cusator^ : il est surtout connu par le procès de Cn. Plancius que défendit L. Licinius Crassus^
Venons à d'autres faits qui montrent la démoralisation dans laquelle sont tombés les représentants des grandes familles. Un Scipion, le fils de Scipion Hispallus, refusa de prendre, comme préleur, le gouvernement d'une province espagnole, parce qu'il ne pouvait pas s'empêcher de s'enivrer'; il était plutôt trop lâche pour aller combattre les provinciaux révoltés*, eln*osait pas s'exposer aux dangers d'une bataille, parce qu'on ne lui donnait pas assez de troupes. Le luxe prenait des proportions inouies', les leges cibariaî étaient impuissantes à en contenir les excès. On supprimait les lois pour cette raison qu elles n'étaient plus observées ; ainsi le tribun M. Duronius fit abroger la loi lÀcimmdeSumptu minuendo. (Voir plus haut page 81, tome IP.)
Il faut ajouter que la superstition allait jusqu'à demander des sacrifices humains pour calmer la colère divine; le sénat essaya de les interdire par un sénatus-consulte en 97'. En présence d'un pareil dévoiement des esprits, la censure était impuissante ; en 97 les censeurs M. Antonius et L. Valerius Flaccus (le consul de 100) chassèrent M. Duronius du sénat *°. Le résultat obtenu fut celui-ci : M. Duronius attaqua M. An-
0 Val. Max., 3, 7, 6.
*) Ascon., p. 63.
') Cic, deOlf., 2, 14, 50. Cf. de Or., 2, 55, 233 et seq. Brut., 34, i30. *) Cic, (fcO/'., 2, 54, 220 et seq. Clue)ït.,\hi. Quint,, 6, 3, 44. Plin., *. A„ 36, 3, 7, i Val. Max.,6, 3, 3.
') App., Ib., 99.
'. Diod., 37, 3, 4.
•) Val.MaJc ,2,9, 5.
" Plin., n. A., 30,1,3, 12.
'•} Val. Max., 2, 9,5.
tonius pour brigue*. Du reste, de celle censure nous connaissons peu de chose, nous savons seulement que M. Antonius plaça sur les rostres des trophées provenant de la guerre contre les pirates*. Mais nous pouvons supposer que les censeurs durent faire le recensement des Latins qui prétendaient élre citoyens; ils durent alors décider que la question des alliés serait résolue dans le sens de l'ancien régime, on continuerait à considérer les Latins comme étrangers à la cité\
*) Cic, de Or., 2, 68, 274, 64, 257.
2) Cic, de Or., 3,3, 10.
') Cf. Cic, de Or., 2, 64, 257.