IV, 1] TT. SEMPRONIUS GRACCHUS
Les riches, possesseurs de VAger puhh'cits, avaient été portés de tout temps vers Ja grande exploitation agricole; avec leurs capitaux, qui s'augmentaient rapidement, ils achetaient des terres. Le Romain n'estimait que la fortune foncière, il méprisait même le commerce et Tindustrie. Or on put acheter très facilement des biens fonciers *, au second siècle, après la deuxième guerre punique, qui avait ruiné les paysans de Tltalie V Certains n'avaient pas honte d'employer des moyens coupables pour étendre leurs propriétés : ils profitaient de l'absence des paysans retenus par le service militaire pour mettre la main sur leurs fermes '. La noblesse avait essayé, pendant quelque temps, de lutter contre la disparition des petites propriétés, en faisant des assignations, en fondant des colonies ; mais les petites propriétés ainsi constituées avaient bientôt le sort des autres ; elles étaient ruinées du reste par la concurrence des latifundia, leur rendement devenait de moins en moins productif*. En effet, les grandes propriétés étaient exploitées par des esclaves ; on les préférait aux hommes libres, parce qu'ils n'étaient pas tenus au service militaire ; leur travail était d'autant plus économique qu'on les employait en plus grand nombre, et qu'on les entretenait fort mal. Ainsi pas de concurrence possible entre les grands propriétaires et les petits cultivateurs ; il était même plus avantageux pour ces derniers d'acheter le blé que de le produire. A la fin du vi* siècle on ne pouvait plus guère citer d'exploitation de ce genre donnant des bénéfices, témoin ce fait de C. Furius Chresimus, qui fut accusé de magie par l'édile Sp. Postumius Albinus, parce qu'il faisait plus produire sur ses terres que ses voisins *.
Malgré la loi Licinia, qui avait cherché à empêcher l'emploi des esclaves pour la culture, le nombre de ces derniers s'était augmenté d'une manière effrayante pendant la période précédente. Après la conquête de Sardaigne par le consul Ti. Sem-
«) App.. h. c, 1, 7. Plat., T/. (îr., 8.
2) Liv., 31, 13.
') Sali., Jug., 41. App., 6. c, 1, 7. 18.
'; Pline., w. h,, 18, 6, 35.
5) Pline., n.h., 18, 6, 41 et seq.
6 LA DISSOLUTION DE LA RÉPrBLlOrE jlV, I
pronius Gracchus en 238 * , on vendit tellomoni d*esclavcs que l'expression sardi vénales devint proverbiale*. On en fil venir aussi de la Gaule cisalpine en si grand nombre que Rome se crut obligée d'en interdire le commerce avec ce pays, parce qu'il faisait passer trop d'argent entre les mains des Gaulois, ennemis de la république, 229'. Après la seconde guerre punique on en tira d'Afrique ; bientôt après les campagnes de Ligurie furent de véritables chasses aux esclaves, on en acheta aussi en Grèce, sur le marché de Délos. Les esclaves devinrent si nombreux en Italie qu'ils purent se révolter ; il y eut des conspirations sérieuses organisées par eux à Rome et sur différents points de Tltalie en 21 7 S 198 '\ 496*, 185'; on fit une loi, lex fahin de plagiariis^ 183 \ pour défendre de s'approprier les esclaves fugitifs ; enfin, pour punir les esclaves rebelles, on imagina des espèces de pénitenciers [ergastula) qui furent d'abord organisés on Sicile, puis dans toute Tllalie. Dans ces établissements on forçait les malheureux à travailler aux champs avec Jes menottes et les fers aux pieds '.
L'introduction des esclaves dans les travaux agricoles amena une autre conséquence pour le paysan libre : chassé de sa demeure et de son domaine, il ne put trouver à sVmployer comme mercenaire au service des possesseurs de latifundia. Il ne lui resta plus que deux ressources : s'enrôler, ou venir à Rome grossir la masse du peuple. Dans les camps le paysan redevint barbare, à Rome il s'abandonna à la paresse, et s'habitua à compter sur la générosité de l'État et des nobles :
') Liv.,41, 28,8.
•) Fesi., p. 322; Aur. Vict. s'est trompé, Vir. i//.. 57.
') Zon., 8, 19.
♦) Liv, 22, 33. Zon.,9,1.
») Liv., 32, 26. ep.rSl. Zon., 9, 16.
•) Liv., 3:^, 36.
■) Liv., 39, 29. 41.
*) C'est une loi criminelle antérieure à l'établissement de la preinii>re quaestio prrprtua qui est de 149; il est très problable qu'elle était une loi consulaire, et avait été présentée par le consul de 183, Q. Fabius Labeo, dont il a été question plus haut. [N. D. T.]
») Piaut., Most., n. Ter., Phorm., 249. Plut., Ti.Gr., 8. Liv.,fp.,5<V Pline., n. A., 18, 3, 21. 18, 6, 36. Colum. 1, 8., Il, 1.
IV, \] TI. SEMPIIOMUS GRACCIIl'S 7
dans les deux cas il perdit le goût des travaux agricoles. Cependant il aurait fallu ftiire revivre ce goût pour ramener le peuple aux saines traditions des premiers temps ; il n'eût pas suffi de faire toujours^ de nouvelles assignations, quand même on l'aurait pu. Ces conséquences désastreuses pour Tagriculture, produites par l'introduction des esclaves dans le travail des champs, avaient échappé à Caton lui-même ; il croyait pouvoir faire revivre les anciennes mœurs par la sévérité^ des censeurs; comme tous les autres, il employait des esclaves sur ses terres, et s'appliquait à en tirer lo| plus de travail possible ^
Un autre fait prouva bientôt qu'il fallait perdre tout espoir de voir refleurir la petite culture : les possesseurs de latiftuidia eux-mêmes durent avouer qu'ils ne pouvaient plus soutenir la concurrence avec les provinces. Déjà avant la deuxième guerre punique Rome avait re<:u avec reconnaissance un grand chargement de blé envoyé par Iliéron de Syracuse. Pendant la guerre contre Annibal l'Italie s'habitua à recevoir des blés étrangers ' ; vers le milieu do cotte guerre, au moment où Tltalie était complètement ravagée, le médimne de blé de Sicile monta à 15 drachmes; alors le sénat envoya une ambassade en Egypte pour acheter du blé '. Après la victoire le blé continua à affluer en Italie, et tomba à des prix dérisoires *. Plus lard, pendant les guerres de Macédoine et de Syrie, Cartilage et Masinissa% la Sicile et la Sardaigne envoyèrent à Rome dos chargements considérables'*. Les provinces s'habituèrent ainsi à diriger vers l'Italie l'excédent de leurs récoltes. La Sicile devint le grenier de Rome {cella penaria) ; d'abord elle n'avait pas été ravagée pendant hi guerre d'Annibal, ensuite les gouverneurs avaient protégé son agriculture et en avaient assuré le développement; enfin la Sicile avait employé la première des troupeaux d'esclaves", pour les
•) PIul., Cnt. maj, 4. 5. 21. Cal., de Re rust., 1, 5. 10. II. 56. 57.
«) Liv., 22, 37. 23, 32.
^) Polyb., 9, 44.
*) Liv., 29, 36. 30, 26. 38.
-) Liv., 31 19.32, 27. 36, 4.
•; Liv., 36, 2. 37, 2. 50.
') Diod., 34,2-20. Liv., ep.,[b6. Flor.,3, 19. 1. L. A., 154.
8 LA DissoLrnox dt: l\ RÉPunuorr [TV, l
travaux agricoles, el tout le monde sait avec quelle cruauté on les traitait, puisqu'ils étaient obligés de recourir au vol pour se nourrir, et cela sous les yeux des gouverneurs qui soutenaient les propriétaires romains. Caton ne comprit pas non plus les conséquences ruineuses pourTItalie de la protection accordée à l'agriculture en Sicile
Pour assurer au peuple de Rome du blé à bas prix, on ont recours à une mesure malheureuse, dont Tinfluence fut bien mal comprise : on décida que tous les blés de Sicile seraient retenus pour Tusagc des Romains. Nous en avons la prouve dans ce fait que les Rhodiens, en 469, eurent besoin d'uno autorisation spéciale pour tirer do la Sicile 100,000 médimnes*. Il est évident qu'une pareille mesure cul pour résultat de faire tomber le blé à des prix ridicules. La même préoccupation explique pourquoi on exerçait une surveillance si étroite sur le commerce des blés, et pourquoi on poursuivait les marchands comme usuriers et on les punisssait quand par hasard (ex. en 159) le blé se vendait plus cher*. Au temps de Polybe' on était arrivé à assurer un bon marché inouï, complètement inconnu dans les siècles précédents*- Mais il ne faut pas croire que c'était la prouve d'une bonne situation agricole, c'était plutôt la preuve du contraire. Quand le blé se vendait quatre oboles le médimne on Sicile, l'orge deux oboles, la culture du blé et de l'orge en Sicile no pouvait pas donner de bénéfices ^ Telle était la situation; les petits moyens imaginés par le sénat, comme la traduction des 28 livres de Magon sur ragriculturc®, no devaient pas avoir grande influence. La culture fil place aux pâturages; Caton reconnaissait déjà qu'ils donnaient de meilleurs bénéfices'.
Ce fut au retour de Numance, en traversant rKtrurio, quo Ti. (îracchus put constîitor de ses propres yeux, la dépopulation
«) Polyb., 28, 2 ; cf. Strab.. 0. 2. 7.
»; Liv., 38, :i5.
>) Polyb., 2, 15.
*) Piin., n. A., i8, 3, 15-i7.
*; Cf. PIin.,M. /».. 18,3, 21.
«) Plin.,w. A., 18, 3, 22.
•> Plin.. n. //.. 18, 5,20.
IV, 4] TI. SEMPRONirS GH ACCRUS 9
et la ruine de Tllalie. Son frère nous dit que la vue des esclaves employés à la culture ou à la garde des troupeaux avait fait sur lui la plus grande impression; il prit aussitôt la résolution de se consacrer tout enlier au relèvement de Tagricullure libre*. Voilà pourquoi il brigua le tribunat pour Tannée 133. 11 espérait bien que les citoyens pauvres, les citoyens ruinés seraient tous pour lui. Comptant aussi sur les sentiments généreux qui se trouvent chez tous les hommes, comme le lui répétaient dans leurs entretiens philosophiques Blossius de Cumes et le rhéteur Diophane de Mitylène*, il espérait que le sénat, entraîné par le courant populaire, le suivrait, et se laisserait convaincre quand il verrait le peuple uni pour demander l'amélioration de son sort. Quelques sénateurs, les plus illustres, étaient déjà d'accord avec lui sur le principe des réformes : son beau-frère Appius Claudius Pulcher, prince du sénat'; Scipion Emilien alors absent de Rome; C. Laelius, qui, en 143, avait voulu proposer une loi agraire*; le jurisconsulte P. Mucius Scevola, désigné pour le consulat de 133*; et enfin le frère de Scévola, très influent à cause de sa fortune, do son éloquence et de sa haute science juridique, le grand pontife P. Licinius Crassus Mucianus*.
Enfin pour dessiller les yeux des nobles", Gracchus espérait donner comme exemple et comme preuve de la nécessité d'une réforme, Todieuse guerre que les esclaves de Sicile avaient suscitée en 143. Sous la direction du roi Eunus et de ses lieutenants Achœos et Cléon, les révoltés tenaient en échec les armées romaines; les préteurs, notamment L. Plautius llypsaeus et ses successeurs, n'avaient pu les vaincre \ Au
•) Plut., ri. Gr., 8.
«) Plut., Ti. Gr., 8. 17. cf. Cic. , Brut., 27, 104. Lœ!., 11, 37. Val. Max., 4, 7, 1.
') Plut., Ti. Gr., 9.
*) Voir plus haut, tome I.
•) Cic, De Orat., 2, 70, 285.
«) Cic, Acad, pr., 2, 5, 13. de Rep., 1, 19, 31. Plut., Tî, Gr., 9. Cic. Pkii,, 11, 8, 18. Brut., 26, 98. de Orat,, 1, 37, 170. 50, 216. 56, 239. Dig., I. 2, 2, 40. Gell., 1, 13, 10.
"j Flor., 3, 14. App., b, c, 1, 9.
•; Liv., tp.^ 56. Gros., 5, 6. Flor., 3, 19. Diodor.. 34, 2 et HUit. grœc, Tr. vol. Il, p. XX.
10 I-A DISSOLUTION DE LA RÉPUBLIQUE flV. l
moment OU Gracchus demandait le tribunat, le consul G. Fulvius Flaccus se disposait à partir pour la Sicile ; or ni Flaccus, ni le consul de Tannée suivante, L. Galpurnius Piso Frugi*, ne purent réussir, ce fut seulement le consul de 432, P. Rupilius, qui mit fin h la guerre'. Gette guerre élail un avertissement sérieux, on pouvait en tirer d'utiles leçons, d*autant plus que des mouvements semblables éclatèrent partout, non seulement à Délos et en Atlique**, mais sur divers points de Tltalie : il fallut emprisonner des milliers d'esclaves^ à Sinuessa, à Minturnes, à Rome même*.
Pour combattre la crise sociale, un moyen était tout indiqué par l'histoire des anciennes luttes intérieures : il fallait faire une nouvelle loi agraire. Aussitôt que Gracchus eut pris possession du tribunat, le 10 décembre I3i, il rédigea, de concert avec des jurisconsultes ses amis, la loi Smiprouia afjrarw^ dans un esprit de grande modération, afin de respecter autant que possible les intérêts des grands propriétaires fonciers. Avec de plus grands développements et quelques changements rendus nécessaires par les circonstances, c'était la reproduction de la loi Licinia de modo agronnn de 3G7. La loi Licinia avait apaisé la crise sociale produite par la lutte des partis; en réalité elle répondait assez bien aux vues de la noblesse d*al<irs et des générations suivantes, qui se préoccupait beaucoup du bien-être des paysans. Aussi la loi Licinia n'avait pas été abrogée', mais on pouvait la tourner, et de fait elle n'avait jamais été respectée par les propriétaires de latifundia \ Du reste, elle ne spécifiait pas qu'il serait fait de nouvelles assignations de petite étendue, seul remède possible pour relever l'agriculture.
La loi Licinia avait défendu de posséder plus de «^OOjugères
«) Val. .Max., 2, 7, 9. i, 3, 10. [Front] ^lmt.,\, 1, 20. I. L. A., p. 189.
') Liv., cp. 5H. r)9. Oros., \\K\ rie, in Wn\ accus., 2, i3, 32. It», 35.37, 90. 3, 5i, 125. i, 50, 112. Vs. Ascon., lOO, 212. Val. Max., 2, 7, 3. 0, \h 8. 9, 12, exl. 1. Dio(l.,3i, 2.
') DioH., 34,2. Gros., 5. 9.
♦)0bseq.,27.
») Gros., 5, 9.
•) Liv., 33, 42.35, 10. Cat., Orig., 5. 5.
') App., b. r., 1, 8. Flul., Ti, (i/-., 8.