‹ Histoire intérieure de Rome jusqu'à la bataille d'ActiumChapitre 31 sur 187 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

LE CONSULAT DE M. TULLIUS ClGÉflON

Cicéron saisit le gouvernail d'une main sûre ; il sut deviner avec habileté les plans des conjurés, et les combattre par les mesures les plus efficaces. Il s'en occupa pendant qu'il n'était que consul désigné*. Il s'attacha ensuite son collègue Antonius en favorisant ses appétits : Antonius voulait surtout avoir une riche province*, Cicéron promit de lui abandonner la Macédoine, que le sort lui avait attribuée'. Il déclara aux nouveaux tribuns entrés en fonctions le 10 décembre 64, qu'il ne voulait pas d'agitations pour Tannée de son consulat^; du reste les agitations tribunitiennos^ ne devaient pas venir de Catilina; celui qui allait les faire naître, l'inspirateur dangereux des réformes populaires devait être César, qui minait lentement, mais sûrement, les assises de la République.

C'est bien à l'influence de Catilina cependant qu'il faut rapporter une loi présentée par un tribun pour le règlement des dettes, une loi du œre aliéna^ y copiée sur laloi Valeria de 8G (plus haut, page 149). Elle fut plutôt un ballon d'essai qu'une proposition sérieuse; on voulait indiquer aux débiteurs sur qui ils pouvaient compter; on la discuta cependant, et Cicéron se vantera plus tard de l'avoir fait écarter'. Catilina encouragea encore une proposition de L. Ca^cilius

') Cf. Cic, Leg. ayr., 1, 9, 2G. C«^, 1, 5, 11. i, 6, \b. «) Cic, Pis., 24, 56.

») Sali., Cat., 26. Plut., pc, 12. Dio C, 37, 33. Cf. Cic, Lg, agr., 1, 8, 25. Ft*.,-2, 5.

*) Cic, Leg.agr., 2, 37, 103,

-) Cic, Leg. agr.,i,S, 23. 2, 3, 8.

•; Dio C. 37, 25.

•) Cic, ad AU., 2, 1, 11. Pam,, 5, 6, 2. 0/f., 2, 24, 84.

Il 17

'2llH LA blSSULlTUlN iii: LA UÉI'rHLigiK L'V, 12

Itiifiis, ijiii riMltiisnil h dix ans lu {irivatinii ilu înn lionoriiin lioar V. Aiilrouius Pa'tiis ol P. l^oi'iit'-liiis Siilla ; on sv nijilu'Ile (jiiu la lui (^iilpiiriiia lunr avait onlcvé ro droil itoiir lircslo de li-ur viir', Hrifus, di-rrii-frêre de I'. r.onu''liiiK SuUa, n'insisia pas iiour fairo acccpU-r la propnsition.surliHil aprî-s lad'M'Iar-alion du prélum- (J. TMiM-ilius MctoIlnsCéler-, qui, sur la demande de Snlla liiî-mùmc, vliil ariîniici' i]i)C Sulia ne dùsirail pas lu vnlc de la loi'.

Xiiu» Inuivfiiis l'iiitlui'iifL' di' César dans la proiiositiotnk' lui a;;rain< faite, nu nom du parti marianicn \ par le trilitin 1*. Scrvilius RiilIus'jOt <|iicliiucs-uns ilcsescidli'gtn's". C'était Ja première tentative faite dupuis 91 {Lr.r LU-iu) puiir résoudre la qucstîun sociale par une loi dûmocratlijue. < >n con<;<iit qnu l'.icéron — il n'était oiieorû que consul désigné, — chercliaà jirendrc part aux délibérations préparatoires des tribuns; les tribuns refusèi-ont de l'admettre'. Voici quelles étaient les ilispiisilions essentielles de la loi*, du moins dus quarante premiers chapitres", ({ui furent arrêtés dans une assemblée et pré.scnté8 avant le 1" janvier'". Un devait mettre en vente tout l'ager pnblicus d'Italie; on exceptait les assignations faites depuis 82, la plupart en faveur des vétérans de Sylla; ces assignations devaient être transformées en propriétés"; on exceptait aussi l'agercainpanus ctTogor stetlatis qui devaient Servir à l'établissement do colonies". On vernirait aussi l'agei pubticus de Sicile, à quelques exceptions près"; un vendrai!

') Cic, Su»., 23, 62 et leq. Cf., Leg. affr.,3, 3. 8. 2, 4, iO, DiuC, 37, 25.

■) Cûler avait été lieutenant de Pompée en (XicltS (Dio C. 3C, 54 B.): pendant la préUire il aotttinl teergiquemenl Cicéron (Cic, Se<(., 62, llltj.

■] GCiSuU., 23,66.

*) etc., Ltg. ofr., 8, 2, 7,

')Plin..ii.A..8.51.7a,8H).

mÊmÊm

'J i;ic.,Xf!/. 0(rr.,3, 2,1.

") Cic, Lf(f. <(tfr..5, 6,!3.

") Cic, Letj. «itr,3, 3, 7rtB«|.3, 11. Cf.. 2, ;

") Cie,, fcca- ui;r.,t. 6, W et seq. 2, 28. 76 et h)<I. 3, 4,1

"J Cic. le^f. Afff., I.ï.'i. 2, 18, W, Cf. 1,4, 10.2,21^57.

t.l; CO.NStLAT J

oncore l'ager publîcus et loua les autres biens acquis iJL'[niis88, ua ilcliors (le l'Ilolie' ; on désignail sui-lout par ta les conllscalions faillis pendant les guerres contre Mi lliridale en Asie^; on vendrait enfin certaines portioDS, désignées dans la loi, (Je l'ager silué en Asie, en Macédoine, en Espagne et on Afrique', qui élatl depuis plus Junglemps (avant 88) la propriété du peuple romain. Les iiorlioas de l'ager qui ue seraient, pas aliénées dans les provinces seraient frappées d'un vectiijal très élevé', mais la loi exemptait formellement de cet impôt l'ager recenloricus en Sicile. On avait donné par un traité la jouissance de l'ager situé sur les côtes d'Afrique au i-oi lliempsal; la loi respectait le traité, el spéciltait que cette partie de l'ager africain ne serait pas vendue". Avec l'argent provenant de la vente et des impôts on aebèterail des terres t-n Italie'; on emploierait aussi ii ces acliats les produits des oouveaux revenus que Pompée devait assurer en Asie' ; Jj. Appuleius Saturninus avait déjà (voir plus haut page 90) proposé quelque clioso de semblable ; on distribuerait ces t«jrrcs aux citoyens pauvres de Rome en mémo temps qu'on ûlablirait des colonies eu Campanic; les lots seraient inaliérisbles', tes nouveaux possesseurs seraient rattachés à des o*3lonies ou à des municipes"; le premier résultat de la loi sérail de purger Rome do ta classe oncombranle des prolélaïres'". Pour exécuter ta loi un nommerait des décemvirs"; le mode d'élection était nouveau. Le peuple entier ne devait po^ y prendre part ; on tirerait au sort dix-sept tribus qui désigneraient les décemvirs; ils seraient donc élus d'aprfcs lu procédé que la loi Cornélia (page 171) avait fait adopter pour élection du grand pontife. RuUus devait présider les comices

*' Cic, leg. agr., i. 3, 10. 2, 15, 38. l Id„ iiid., 1, 2, 6. 2, 18, 49 el se-]. y *d.. ibid., 1, 2, 5.2, 19, 50 el seq.

J l^..ibiii.,i,i,in.2.->i.5ii.

} Xd., ibid., 1, 4, 10. 2, 21, 57. Cf. Cts

\rr., 50.

') t*î., ibid.,2. 13, :H. 2, 25, 66. Uio C, 37, 2Ô ,> Id., iWd., 1.4, 13.2,23,63.

'î Iri., ibid., 2, 28, 78.

,> ï«d., i6iVl., 1,6,17.

'> Jii., ibid., 2, m, 70. 1,5, IIJ el s(?.|. 2, 27, 73ft seq.

'i lé.,H,id.,2,l,fi.

260 LÀ DISSOLUTION DE LA RÉPUBLIQUE [lY, 42

convoqués pour celte élection. Les décemvirs auraient Tautorité judiciaire, ils pourraient trancher les différends, les contestations au sujet de l'ager publicus*; ils auraient les pouvoirs des préteurs [prœtorium^ imperitim)^ ; pour leur confier ces pouvoirs, une loi curiate* n'était pas nécessaire, et les tribuns ne pouvaient pas faire usage de leur droit d'intercession *; ils auraient les auspices •; pour ce qui concernait la vente et l'achat des terres', la fixation les impôts, rétablissement des colonies % ils auraient une autorité absolue ; leur pouvoir durerait cinq ans ; donc en fait les décemvirs seraient des magistrats irresponsables'.

Il est permis de mettre en doute la sincérité des intentions de Rullus et de ceux qui le poussaient en avant {machifiatoresY^ : il était loin de ressembler à Ti. Gracchus et d'avoir seulement en vue le bien du peuple et de l'État. La loi, il faut le reconnaître, était rédigée avec une grande habileté dans le but de plaire aux partis. Aux pauvres d'abord on faisait espérer des terres dans les colonies : les cinq mille colons qui seraient désignés pour aller à Capoue** recevraient chacun dix jugères; ceux qui iraient cultiver l'ager stellatis en auraient douze *^ Les riches devaient applaudir au départ des prolétaires*'; les Syllaniens voyaient leurs titres de possession transformés en titres de propriété; enfin personne ne serait obligé de vendre *^ Mais quanta relever ragriculture, à reconstituer une classe de cultivateurs libres, les auteurs de la loi n'y ont même pas songe; il est vrai que la dernière

•) Cic, Leg. ogr., i, 3, 9. 2, 21, 56.

«) Cf. !(]., ibid,, 2, «3, 32.

3) Id., i6ïU,2, 10,26 et seq.

*) 1(1., ibid„2, 11, 29.

^) Id.,i6/(/., 2, 12, 30.

c) Id.,î6i£/.,2, 12, 31,

') Id., ihicL, 1, 3, 7. 1, 4, 10. 2, 21, 55 et seq.

») Id., ibid., 1, 5, 10 et seq. 1, 7, 20. 2, 27, 73 et seq.

») Id.. ibid.y 2, 13, 32 et seq.

»o) Id., i7/i(/., 1,5. 16. 2,9, 23.

»') Cf. Id., ibid., 2, 35, 96. 3, 4, 16.

«*) ld.,«7>i(/.,2, 28, 78. 2,31,85.

»^j Id., î7,/U, 2, 26, 70.

«^) Id., ibid , 1,5, |.i.2,Ji, 25.

lY, 12] LE CONSULAT DE M. TULLIUS CICÉRON 261

tentative faite dans ce sens, celle de Sylla, avait été décisive. Il ne faut pas chercher non plus dans cette loi les preuves (l'un essai de conciliation entre les partis : tout dans cette loi est visiblement dirigé contre Pompée*, contre Faustus Sylla el contre d'autres optimates^ Le véritable auteur de la loi, César, avait voulu deux choses : il savait qu'en parlant de la loi agraire, il provoquerait une agitation démocratique; (I autre part la loi n'était qu'un prétexte^ pour amener l'établissement d'une magistrature exceptionnelle; pai* la durée de leurs fondions les magistrats nouveaux seraient plus puissants que les magistrats annuels; et s'ils étaient habiles ot entreprenants, ils pourraient s'attribuer, par-dessus la tête des consuls, la direction des grandes affaires de l'Etat. César surtout devait profiter de la loi; il serait nommé décemvir et trouverait facilement le moyen de réaliser ses projets d'ambition, d'abord en ce qui concernait TÉgyple*.

Le parti démocratique croyait sincèrement que la loi serait votée ; Rullus avait déjà fixé l'époque à laquelle on vendrait l'ager d'Italie et celui de Sicile ; l'opération devait se faire au mois de janvier '\ Rullus échoua devant l'opposition de Cicéron; or Cicéron avait le plus grand désir d'être populaire, il aurait donc soutenu la loi au lieu de la combattre, s'il avait reconnu qu'elle pouvait réellement favoriser les classes populaires. Son collègue C. Antonius soutint la proposition de Rullus ^ ; mais le 1" janvier, aussitôt que le sénat fut réuni, Cicéron prit la parole pour combattre la loi agraire'', il prononça le premier discours de legs agraria^; dans ce discours il traça son programme politique : il voulait être un consul populaire % mais il voulait aussi défendre, ou plutôt

'i Hic, Leg, agr., 2, 9, 23. 2, 23,62. 1, 4, 13. ') Id., ibid., 1, 4, 12. 2, 22. 59 et seq. ') M., ibid., 2, 6, 15. Cf. Fam , 8, 65. *)îd., i6i(/.J,l, 1. 2, 16, 41 et seq. ) Id,i6w/., 1, 2, 4.

') l'iut., C/c, 13.

') Cic, ad AU., 2, 1, 3. Pis,, 2, 4. Fam., i, 9, 12 ') Oeil., 13, 24. 4. Charis., p. 95 K. ') Cic, Leg. ajr., 1, 7, 23. 2, 3, 6.

2f)2 LA DTssn[.rTioN DE 1,1 BÉprnMi;irK MV, 12

relever le prosU^c fin sénal {nnrtoritm xmatm*). Lo Iriliiiii L, Civciliiis Riifussc déclara aussilitt dispusé <i faire opposition'. Il 111' fut pas ni''cossaîrp d'en venir là. ('icéron rûuiiîl une asscTiihli'e [contiu] l'I pronoiira un second discours ; on y rrlèvi' des criliqui-s dl^ iK'lails ijui dépassent la mesure el in' sont pas juslilrées ^, mais le jiigomonl que porta C.îréron sur l'ensemble de la loi est exact ; le peujili: se laissa persuader el allaclia moins d'importance au vole An la li>i. Le.s déinucratcs prétcndironl alors que ("ieérou la combattait au nom des possesseurs qui avaient reçu des assignations à répor]ue dp Sylla '. Cicéron jiril une troisième fois la pande, el proiioni.'a devant lo peuple son troisième A\v,zoarsde hye aijrarifi: on y retrouve la même exajiération dans la crïtiqtre des détails*; mais il prouva que la loi devait être, au contraindft ce que l'on |irélendail, très favorable aux possesseurs Sylliuiiens, el il cila l'exemple de Valgius", le beau-père di- Itullus.qui devait en tirer di' grands profils. Le peuple partttfjea ta manière de voir <le son consul, et envisagea la question à un autre point d<! vue que les chefs du parti démocraliqiu-. On n'alla pas même jusqu'au vote. Kullus abandonna sa proposition '.

César clierclia autre cliosc ; il voulut d'abord venger Catilîiia que venait d'accuser L. Luiceins, el fit de nombreux prorès aux oplimatcs; Cicéron les défendit. Ainsi, sur les conseils de (".csar". (!. Halpurnius Piso, l'énergique consul de 67, fut accusé de concussion à son retour de la Gaule Narbonaisf". (lieéron lo lit acquitter'".

Vint ensuit<- le procès plus retentissant de C. Rabiriiis ,

'} Cm., l,;j.ag,:, 1,0,27.

») Cic, Su//.,1'3, Û5.

') i:ic., Lrg. agr. 2, 25, Gô. 2, 20, 55.

*) H., ihid., 3, 1,3.

V 1(1., ibid., 3, 2, g.

«) Id., ibid., 3, i, 3. 3, 2, a. 3, 3, 13.

') Plin., n.A.. 7,30,31.117. PJut., Cfc., 12. Cf. Cic, f

IÎJLi'a perd., 12, 32J -^

-^Sall-CiH.,

IV, 12] LE CONSULAT DE M. TrixiHR nr.Éno\ 2B3

provoqué encore par César', Un Irîhun, T. ALîus Labipnus, ([ni avait fait avec César la campafjnf dirigée pïir P. Servilius Vatia Isaiiricus', accusa lo sénateur C. Ratiiriu», devant le peuple, d'avilir assassini5 L. Appuleius Saturninus; ce meurtre lui avait déjà été reproché parC. Licinius Maccr (voir-p. 201) ; l'arcusaleiir en appelait an léninignage de son oncle, 0. Laliicnus '. L'accusé élaît un personnage obscur, il n'avait jamais joué de rôle politique, excepté dans une circonstance où on l'avait charg(5 de faire exécuter un décret en Apulie et enCampaniti' ; d'ailleurs le fait incriminé remontait à trentesis ans ; ce n'en était pas moins une attaque hardie el significative contre le parii des opiiniales, el même contre la constitution républicaine'. En effet MariuH avait comhatlu SatuiTiinus en vertu d'un sénalus-consulle qui l'avait investi du pouvoir dictatorial ; il s'agissait donc de trancher celte question de la plus haute importance : la conduite de Marins, qui avait élé investi de pleins pouvoirs par le sénat, élaîl-elle légale? en d'autres termes, le sénat avait-il lo droit de confier des pouvoirs eslraordinaires aux consuls en donnant comme raison ou comme prétexte que la république est en danger, c'esl-ù-dirc qu'il faut écraser le parti démocratique? Si l'on condamne Rabirius, on pourra contester ce droit au sénat, 'os tribuns n'auront plus Ji craindre les armes de la dictature, ni à redouter le sort de Saturninus'. Labiéous et César vouïaienl provoquer sur cette question un verdict populaire solennel et décisif, voilà pourquoi Labiénus recourut à la vieille procédure de \a. perduel/io oubliée depuis longtemps ^ l^orcé probablement par un plébiscite rendu sur la demande *1« T. Alius Labiénus, le préteur urbain dut désigner les ^'^eviri perdueilioJiis' ; ces deux juges furent l'ancien consul

'iSuel., Cxs., 12,

') Cia., Bob. perd.. 3, 8. Vuir plus lia

*> Cic, Rab. pmJ.,5. li.7, 21,

*) Cic.,«u6. perd., 3, 8.

"> Ciu., Uab. péril., l, 2. 2, 4. Pis.,

Il, p. 201.

2, 4, Or., 'JO, 10:;. D'o C,, 37,

•) bio c, 37, 26.

') Cic, Rab. perd., i, 13 el seq. Dio C, 37, 27.

") (rie. h'ili. i>'-rd., h. 12. Dio C , 37. 27.

L. Julius Cesar, descendant de M. Fulvius Flaccus qui avail péri en 121*, et C.Jules César; ce dernier, désigné par le sort-, suivit toutes les prescriptions de l'ancienne procédure ; Rabirius fut condamné à mort, et morne, par un raffinement de cruauté, à la mort de la croix ^ Naturellement Rabirius en appela au peuple. Les comices cenluriales auraient certainement confirmé la sentence des duoviri, bien que Rabirius fut innocent; sans doute il s^était vanté autrefois d'avoir donné la mort à Saturninus '*, mais un esclave, nommé Sca^va, avait été reconnu l'auteur du meurtre, et pour ce fait on Tavait récompensé en lui donnant la libertés Pour sauver Rabirius, il fallut que Q. Métellus Celer, à la fois préteur et augure, s'entendît avec Cicéron pour faire enlever le drapeau du Janicule et forcer les comices à se séparer \ Labiénus ne désespéra pas de faire condamner Rabirius ; il ne pouvait plus le poursuivre au criminel, il voulut le faire condamner à une amende \ Cicéron voulut le défendre avec Q. Ilortensius ", mais se vit empêché par le tribun de parler plus d*unc demi-heure ^ Le discours de Cicéron en faveur de Rabirius {pro C, Rabirio [perdnellioyils reo]) montre que le consul tenait beaucoup à relever rinfluence du sénat; il y réussit d'ailleurs *^. Il prévoyait que lui aussi aurait besoin d'un pouvoir dictatorial pour atteindre Catilina^*. C. Rabirius no fut pas condamné ; on ne sait si Labiénus renonça à poursuivre la cause*", ou si Rabirius fut acquitté.

•) Schol. Gron., p. 413.

«) Suet., Cœs., i2.

^) Cic, fla6. 2)erd.,3, 10. 4, 11.

*) Aur. Vict., Vir, ilL, 73.

••) Cic, Rab.pcrd,, 11, 31.

«) Dio C, 37, 27. Cic, Rah. perd., 3, 10. 5, 17.

') Cic, Rah. perd., 3, 8. L'îs expressions reus cnpitis, 11, 31, def^fisin capilis, 1, 1. 2, 5, ne prouvent pas qu'il s'agissait iFun procès criminel; dans les proci>s de ce genre (multsp irrogniio) on pouvait arriver indirectement à une condamnation capitale.

») Cic, Hab. perd., 6, 18. Charis., p. 125 K.

•••) Cic, Hnb.prrd., 2, (>. 3, 0.

1") Cic, Pis., 2, 4.

<•) Cic, Rab.pcrd,, 12,34.

1*) C'est ravis de IJîo C. 37, 28.

IV, i2] ht COîfSrLilT DE ». TIÎLUCS CICÉHOS 2G5

Avant do proooncor le discours on faveur de Raliirius ', Cicérnn avail trouvé une esceiienle occasion de détendre l'union dos ordies contre une lenUtive de César, Probtiblomcnl aux jeux d'avril {litifi mfgalensef) lo peuple accueillit par des huées l'auteur du la loi IhéAlrale, L, Roscius Olho, qui élail alors préleur* ; il s'ensuivit un grand désordre, peu s'en fallut que les chevaliers et le peuple n'en vinssent aux mains. Cicéron vil le danger, il convoqua iinmédîatcmenl le peuple i"i une assemblée qui se Uni près du lemplc de Bellone ; il Ht un lableau touchanl de l'union des ordres ^ rappela qu'il était chevalier, qu'il était surtout soutenu par l'ordre des chevaliers', et que cependant il voulait à tout prix l'accord de» deux ordres ^ ; le peuple l'applaudît, et, changeant complfetement de sentiment, acclama Olho.

On retrouve encorel'iniluencede César" dans une proposition faite par un tribun dont nous ignorons le nom ; ce tribun proposait do rendre aux fils des pruscj'its de Sylia' le droit d'arriver SLUX honneurs, dont ils avaient été dépouillés par la loi Cor- T»^lia de proscri/Uione ; le tribun rappelait que les procès de ^5 avaient porté une première atteinte à la loi ('ornélia, e L on avail déjà vu des fils de proscrits remplir certaines tTiliarges', Cicéron s'opposa énergiquement à la proposition; il avait cependant toujours condamné les violences exercées par Sylla; peu de temps avnnl il avait blAmé' la loi Valéria qui avait donné k Sylla le pouvoir absolu; il n'en était pas moins partisan du maintien de la loi Cornélia, et se prononça dans cesens(discoursrfe^roscri'/)(orj(m^/(Vs"*}. Laproposition tui abandoimée", le sénat n'eut iiiènie pas k l'examiner"-

'> Cio.,u.( A((.,£. 1, 3.

') flut., Cic. 13.

■) Oc, ad Alt.,2. 1,3. Plirj.,«. /..,7, 30,31 ') C. Cic, Fet. cors:., 8, 33. 13, 53. 'i C:r. Cic, Cal., 4. 7, 15. (ul Att., 1, 17, tO. ) "Vell., 2, «. Cf., Dio C, H, 17.

') Oioi;., 37,25.

) F»lut., Cic., 12, I de,, Ifg. agr. 3, 2, 5.

") Cic, (id AH.,2, 1, 3. Quinl,, '■) Uio C, 37,25.

'*) Cic.,Pw„2, i.

Pliii

26G LA DISSOLUTION DE L;V RKPUBLlQrE [IV, \2

Maïs si les lils des proscrits ne pouvaient arriver aux hon neurs, ils pouvaient vivre à Rome sans êlre inquiétés *.

Jusqu'ici César avait échoué; il eutennn un succès éclatant. A la fin (le 64, ou au commencement de 63 mourut le grand pontife Q. Csecilius Métellus Pius" ; César, qui était pontife depuis 73, voulut prendre sa place ; le titre de grand pontife donnait une certaine influence politique, qui pouvait devenir considérable entre les mains d'un homme habile. L'élection eut lieu selon l'usage ancien, antérieur h la loi Domitia et respecté par la loi Cornélia de sacerdotiis^ ; deux chefs tlu parti des optimales disputèrent la place à ('ésar : Q. Lutatius Catulus, et P. Servilius Vatia Isauricus. Pour les faire échouer César se servit du tribun Labienus qui proposa la suppression de la loi (iOruélia el le rétablissement de la loi Domitia ; dès lors le peuple qui prenait part à l'élecllion du grand pontift». interviendrait aussi dans Télerlion des pontifes, des augures et desquindécemvirs \ La loi Atia dp sacrrdolus fut volée; et César fut élu grand pontife, non pas le 6 mars % mais certainement dans la première moitié de l'année 63 ^

(^icéron ne se contenta pas de lutter contre la démocratie, il essaya une réforme administrative, en attaquant un ahus dont profitaient surtout les sénateurs, (^es derniers se faisaient donner des missions pour se rendre dans les provinces ; ils voyageaient aux frais du trésor, et profitaient de leur lîlre officiel" pour rançonner les provinciaux* et gérer leurs propres afiaires. Dans son projet primitif [Irx Tu/lia de Uheris l^fjotionilnis) (îieéron demandait la suppression complète des missions libres [liborœ /er/aiiones). Cagné par ces intraitables

t) Dio C, A'k, Ï7. Cr., <;ic , P(im., 13, 5, 2.

*; (If. Ascon.. p. 80. 87.

') Cic, Lf*g., ngr,, 2, 7, \H,

*) Dio C, 37, 37. Cf.. Clc, Cr/., 8, 19.

=) Ln passajje d'Oviilo, fast., 3, 415, se rapporle à Auguste. Cf., pisti jirivm'st. l. L. A., p. 387.

•; Ce fui cortaincment avant la défaito du parti de Calilina : Su^t., '*;rs., 13. Sali., Cat,, 49. Plut.. C'a'S., 7, VelL, 2, 43; el non apr^s comme 1*> prétend Dio G., 37, 37.

') Val. Max.. 5, 3, 2.

•) Clc, Letj. agr., 1, 3, 8. 2, 17, i'.

IV, 12] LE CONSCLAT DK M. TULLIUS CICÉRON 267

optimales qui no pouvaient jamais se résigner à renoncer à un abus dont ils profilaient, un tribun fit opposition. Cicéron modifia alors sa proposition, et demanda, que les missions ne durassent pas plus d'un an. Sous cette forme la loi passa', mais elle ne supprimait pas l'abus lui-même ^ On voit, par cet exemple, combien Tégoïsme des particuliers devenait gi^nant pour le réformateur qui avait en vue le bien public.

(Cicéron réussit mieux sur un autre terrain : il réussit à faire cesser l'opposition des tribuns au triomphe de L. Licinins Liicullus ; leur opposition ne reposait que sur des motifs personnels. Ou rassembla les soldats de Lucullus\ et le général célébra son triomphe ^ peu de temps avant les élections pour le consulat, au moment où les candidats faisaient leur profession de foi {professio) ^

Catilina fut encore candidat; ce qui provoqua de nouveaux troubles. Les autres candidats furent D. Junius Silanus, qui n'avait pas encore réussi à se faire élire •, bien qu'il eut déployé le plus grand faste pendant son édilité^; L. Licinius Muréna, qui avait été lieutenant de Lucullus * ; préteur urbain en 63", il avait donné des jeux splendides *°, et avait ensuite gouverné la Gaule " ; le quatrième candidat était Ser. Sulpicius Itufus : préleur en 63 il avait présidé le tribunal chargé de jugrer le péculat*'; il était très apprécié comme orateur, et était le jurisconsulte le plus savant de son temps *^ Rufus qui ne se sentait pas appuyé demanda au sénat de le protéger

0 Cic, delcg,, 3,8, 18.

*, Cic , Place, 34, 86. ad AU,, 2, 18,3. ';■ Cic, Mur,, 18, 37.

*; Cic, Acnd, pnm., 2, 1,3. Cf. Vell., 2, 34. Plut., Lmc, 37. Cat. Min,, 29. Eutr., 6, 10. Schol. Bob., p. 350. I. L. A., p. 2^2. *) Cic, Mur., 33, 69.

«) Cic, ad AU., 1, l, 2.

") Cic, O/f.. 2, 16,57.

*) Cic, JfMr.,9, 20.

*) Cic, Mur., 20, 41.

") Cic, Mur., 19, 38 etseq. Plin., n. h., 33, 3, 16, 53. ••) Cic, Mur., 20,42.

") Cic, Mur., 20, 42.

**) Dig., 1, 2, 2, 43. Cic, Mur., 9, 10. 10, 23 otsoq. Brut., 4! .

contre la brigue*. Le sénat rendit un sénatus-consulle pour iulcrpréler la loi Caipurnia de ambilu : celui qui se ferait accompagner d'une suite nombreuse [spctatores], celui qui réserverait des places aux jeux de gladiateurs, et celui qui donnerait des repas au peuple tomberaient sous le coup de la loi Calpurnia^ Le sénat cbargea en outre les consuls de proposer une loi sur la brigue, plus sévère que la loi ('alpurnin; comme on était entré dans la période électorale, il l(»s «lispensa de l'observation des lois^lîlia cl Fulia; on décida onsuiti» que les élections seraient reportées au mois de septembre ^ La loi Tullia de timltitu fut présentée par les deux consuls • : elb' aggravait les prines qui pourraient être j^rononcées contre les ag(»nts électoraux {divisores)'^ ; elle défendait h ceux qui voulaient poser leur candidature de donner des jeux de gladiateurs pendant les deux années qui précéderaient la tenue tics comices, à moins qu'ils ne fussent tenus à célébrer ces jeux en vertu d'un testann^nt'^^: la loi Tullia fixait à dix ans la ilurée di' Texil qui serait prononcé contre les candidats condamnés": elle renfermait encore une disposition qui menaçait de peines sévères ceux qui refuseraient de siéger comme juges pour ces sortes de procès ".

Voilà ce que firent le sénat et les consuls en faveur de Rufus: lui-même travailla de son cùté à réunir les éléments d'im procès qu'il s(» disposait à soulever contre ses rivaux *. Ih» son côté, Catilina ne resta pas inactif : on le rencontrait partout escorté d'Iiabitants de Fésules et d'Arrelium'". ('alilina comptait beaucoup sur le concours du copsul Antonius qui

•) Cic, Mur., 23.

«) r.ic, Mnr„ 32, 67.

•) Cic, Vrt^, 15,37.

*j Cic, Mui\, 2, 3. 3, 5. 23, 47. 32, 67. Schol. Bob., p. 269. 309. 32i.

") Cic.,.Vm'., 23, i7.

«) CIc, Val , 15, 37. Scsi., 6i, 133. Schol. Bob,, p. 309. CF., hn»-, resp.t 26, 56.

'») Cic, ITur., 23, 47. 41, 89. Phnc,, 34, 83. Scliol. Bob, p. 269. 362. Diod.,37, 29.

•) Cic , Mur., 23, 47.

•) Cic , Mur., 2i-2i. CF. Q. Cic, Pef. com., 14,56.

x») Cic ,Mur., 2k.

IV, 12] LE CONSULAT DE M. TtiLLlUS ClCÉflOS 269

avait pris dus engagements à son égard ' ; Cicéron l'enleva au parti de Catitina'; comme il l'avait promis au moment sans doute uù l'on tira au sort les provinces que devaient avoir les consuls de l'année suivante, Cicéron renonça à la Macédoine en faveur de son collègue'. Il préférait rester h Rome après son consulat plutôt que d'aller prendre le gouvernemenl d'une province, poste lucratif, mais souvent dangereux'; il renonça encore à la Gaule, qui fut plus tard donnée à Q. Métellus Céier' ; Gcéron réunit une assemblée pour expliquer son refus de partir pour la province °. Alors Calilina reconnut bien que Cicéron, ennemi de sa candidature, serait le plus grand obstacle pour la réalisation de ses plans ; il résolut donc de l'assassiner : d'accord avec Aulronius ', il choisit pour accomplir le crime le jour même où les comices seraient réunis powr l'élection des consuls ' ; ce jour, selon la règle établie, suivait celui où l'on nommait les tribune \

Or Cicéron observait depuis longtemps la conduite des conjurés; il était averti de tout'* par Fulvia, la maitresse du conjuré Q. Curius ; la veille des comices consulaires, Cicéron fit au sénatdes révélations qui forcèrent les conjurés à ajourner leur entreprise". Il y eut encore séance le jour suivant, et Cicéron renouvela ses avertissements, mais le sénat resta indifférent". Pressé par Cicéron, Catilina se montra cependant Irèsembarrassé pour s'expliquer'^; quelques jours auparavani, répondant au tribun désigné M. Cato'\ qui menaijait de l'ac-

') Cil!.. Mur,, 24, 49. Cf. S'sL.-.i. 8. Schol. Bob., p, 293. *) et. Cic, Cat., 3,0, 14.

»)Cic.,K»., 2, 5. Dio C.,37, 33. Plul., Cfc.,12. *) Cic, Ffaiee., 35,87.

•) Cic,, Fam., 5, 2, 3. Dio C, 37, 33.

•)ac.,adAH.,2, i, 3. Pw.. 2. 5. J?am.,5,2,3. tVif., 4, il, 33. Mitr., 20,42. Plul-, Cic, 12. Cf. Cic, Fflm.,15,4, 13. Phil., H, 10,23. ■>) Cic, StiU., 18,51.

■)Pliit., Ck..U. Dio C, 37, 2e.

•) Pîul., Cat. mm., 21,

••) Satl.,f;u(.,23. 2G. App.,6. f., 2,3. Cf. Suel.,Ca;ï., 17. "; Crc, Mnr., 25, 50. 51. Plut , Cic., 14. »») Cf.pCicCoï.. 1. 12,30.2,2,3.

»■) Cic, »ur., 25,51. i'lul.,Cic., H, 'iftiit., Cat. ffiùi.,21.

'^Iftiit., Cat. ffiùi.,21., -.

270 LA DISSOLUTION Di; LA RÉPUBLIQUE [IV, 12

cusor, il avait déclaré que, si on voulait allumer un inconelio, il réteindrait non avec de Teau, mais en accumulant ruines sur ruines*; le sénat, malgré tout ne voulut pas rendre le sénalusconsulle que désirait Cicéron~; il ne rendit certainement pas le séuatus-consulle investissant le consul du pouvoir dictatorial, Cicéron nous le dit clairement^ et ceux qui le prétendent confondent la séance tenue par le sénat le 22 septembre (IX des kalendes d'octobre)' avec celle du 21 octobre. Cette date du 22 septembre est certainement une date de Taucien calendrier : ainsi César et Cicéron, après la réforme julienno. ne changèrent pas la date anniversaire de leur naissance ; ils continuèrent k la célébrer le III des ides de juillet, et le III des nones de janvier. N'étant pas suffisamment soutenu par lu sénat, Cicéron dut prendre lui-même les mesures nécessaires à s(»n salut. Pour présider les comices, il se revêtit d'une cuirasse, se fit accompagner de ses amis en armes * ; les élections durent avoir lieu au commencement d'octobre, les élus furent D. Junius Silanus et L. Licinius Muréna.

Catilina n'avait pu poignarder Cicéron, ni se faire nommer consuP; il prépara alors une révolution. Il rassembla àFésules, sous le commandement de C. Manlius , ancien centurion de Sylla, qui avait dissipé une fortune considérable, il rassembla une armée composé de vétérans de Sylla, de plébéiens ruinés et de rôdeurs de grand chemin *. En même temps Septimius de Cainerinum devait soulever les vétérans dans le Piccnum, C. Julius en Apulie\ Manlius devait commencer l'insurrection le 27 octobre * ; le 28 on égorgerait Cicéron et

») Cic, Mitr., 25, 51. Cf. Val. Max.. 9, 11,3. ') Dio C, :n, 29. Cic, .Vwr., 25. 51.

3) Le jour de la naissance d'Octavianus Auguslus Suet., Aug.y 01. Cf- 5, et Gell., 15, 7, 3.

*) Cic, dit,, 1, 5, 11. Mur., 20, 52. Sull , 18, 51. Plut., Cic, li. Dio

B) Sali., C'if., 20. Cf. Liv., ep., 102.

f) Cic, Cat., 1, 3, 7. 2, 9, 20. Sali., Cal., 27.23. Dio C , 37, 30. PIul., Cic, 14.

') Sali., Cal., 27. App., 6. c , 2, 2. Cf. Cic , Cat., 2. 3, G. Su//., 19, 53.

") Le premier jour des jeux de la victoire de Sylla. Cici, Ca/.| 1, 3« 7. Sali., C'a/., 30.

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