CHAPITRE DEUXIÈME
PF.RSÎSTANC.E DES DIVISIONS DANS l'ÉTAT ROMAIN
La mort de Ti. Gracchus ne fil qu'accentuer la division du peuple romain en deux grands partis ^ Sans doute le parti victorieux comprit que, afin de calmer Texaltation populaire, il devait quelque réparation pour le meurtre du tribun. Mais espérait-il sérieusement calmer les esprits, en envoyant sur la demande des decemviri sacromm, une ambassade au temple de Gérés à Henna en Sicile*. Suffisait-il pour cela d'organiser dans Rome une procession de vingt-sept jeunes filles qui parcoururent la ville en chantant des hymnes pacifiques ^?I1 faut reconnaître que le Sénat faisait plus, en maintenant la loi agraire \ il fit même remplacer immédiatement Ti. Gracchus dans le triumvirat : on élut P. Licinius Crassus Mucianus, qui venait de marier sa fille avec G. Gracchus*. Le sénat donna encore une autre satisfaction au peuple ; on n'entendait que dos malédictions contre ScipionNasica; M. FulviusFlaccus voulait le mettre en accusation *, le sénat le sacrifia en lui donnant ,une ambassade libre [legitio libéra) pour TAsie ^ Cependant c'étaient des réparations insuffisantes et peu sérieuses; le sénat continua à semer la discorde en faisant poursuivre les partisans de Ti. Gracchus; il maintint que Gracchus avait aspiré à la tyrannie, et qu'on avait bien fait de le sacrifier.
) Cic, de Rep., 1, il), 31. App., b, c, 1, 17; cf. Sali., Jug., Ai et seq. ) Cic, in IVrr. ncrus., h. 49, 108. Val. Max.. 1, 1, 1. Diod., 34, 32. ) Obseq., 27.
) Val. Max.. 7. 2, 6.
; Plut., Ti. Gr., 21. G. Gr., 15. 17. ) Cic, df^ Oral., 2, 70, 285.
') PI.. T». Gr., 21. Val. Max., 5, 3, 2. Aiir. Vicl., V/r. ///., 04.
Le consul P. Mucius Scévola partageait cette opinion* ; voilà pourquoi on chargea les consuls de 132* de punir les amis politiques de Ti. Gracchus'. Plusieurs furent bannis, d'autres, comme Diophanes , furent cruellement torturés et mis à mort, Blossius échappa à une condamnation par la fuite. C. Lœlius avait pris part h ces vengeances, les consuls se Tétaient adjoint comme conseil.
Le trimuvirat reconstitué se mit à l'œuvre pour délimiter Vager privatus et Yager puhlicus ^ ; le consul P. Popilius Lsenas soutenait les tresviri et faisait exécuter leurs décisions, en remettant les assignations à'ager publicus aux citoyens désignés par la commission '. A ce moment Scipion Emilien rentra à Rome, il venait de prendre Numance. On pouvait espérer que sa haute influence calmerait les discordes civiles, et qu'il servirait d'intermédiaire pour rapprocher les deux partis du sénat et du peuple ; le premier était alors dirigé par Q. CSecilius Metellus et par P. Mucius Scévola; les chefs du peuple étaient Appius Claudius Pulcher, et P. Licinius Crassus. Mais ces deux partis étaient trop passionnés pour l'entendre ' ; du reste Scipion Emilien agit avec une grande indépendance : il mécontenta le peuple en blâmant la tentative de Ti. Gracchus, et, en apprenant sa mort, il se serait écrié :
Il ne réussit pas non plus à gagner la confiance des optimates. Ainsi il ne put, probablement par suite des divisions survenues dans le parti des optimates, faire parvenir au con- * sulat L. Rupilius, frère du consul de 132*. Le parti des
0 Cic, Plane., 36, 88. de Dont., 34, 91.
*) P. Popilius Lsnas, fils du consul de 172 et de 158, et P. Rupilius, ami de Scipion Emilien. (Cic, to/., 19, 69. 27, 101.)
•) Val. Max., 4. 7, 1. Vell., 2, 7. Cic, La?/., 11, 37. Plut., Ti. Gr., 20. C. Gr. 4. Sali., Jug,, 42.
*) I. L. A., p. 156. 167. 558 ; cf. Lib. col., p. 242 Lachmann.
•) Cic, de Hep., 1, 19,31.
') Homère, Odyss., 1, 47. Plut., Ti. Gr., 21. Diod., 34, 29.
•) Cic, L»l„ 20, 73; Tusc., 4. 17, 40.
IV, 2] PERSISTANCE DES DIVISIONS DANS l'ÉTAT ROMAIN 23
Grecques fit nommer son chef, P. Licinius Crassus ; l'autre consul fut L. Yalerius Flàccus, le préteur de 139 ^
Cette élection fut une victoire pour le peuple, mais la mesquine ambition de Crassus la rendit inutile. A Pergame an prétendant, Aristonicus^ avait contesté le testament d'Atlale'; profilant d'une révolte d'esclaves*, qui avaient voulu imiter les esclaves siciliotes, Aristonicus avait usurpé le trône; il fallut envoyer une armée romaine en Asfie. Qui aurait le commandement? Crassus était grand pontife et ne pouvait pas quitter Tltalie ; du reste l'intérêt de la cause populaire lui faisait un devoir de mettre la puissance consulaire au service du triumvirat ; personne mieux que lui ne pouvait mener à bien l'œuvre de Ti. Gracchus. D'autre part, L. Yalerius Flaccus, flamine de mars, ne pouvait pas exercer de commandement ; en sa qualité de grand pontife, Crassus le lui rappela, et le contraignit à l'observance de ses devoirs religieux : Crassus avait dû lui faire cette défense au sénat, au moment où fut réglé le partage des provinces. On fit appel au peuple qui donna raison au grand pontife \ Dans ces conditions on aurait dû remettre le commandement à un simple particulier^ et il était tout désigné, c'était Scipion Emilien. Hais Crassus s'était pris tout à coup d'une violente passion pour la gloire, et il entrevoyait dans cette campagne l'occasion de remporter des lauriers faciles. Les tribuns durent poser au peuple cette question : quem id bellum gerere placmt. Le peuple fut assez aveugle pour en confier la direction à Crassus ; deux tribus seulement votèrent pour Scipion Emilien *•
Crassus partit donc pour l'Asie ; mais alors le peuple fut assez heureux pour trouver un nouveau chef, un véritable chef de parti plein d'énergie et doué d'une rare éloquence •, ce
•)Cf. Jos., Awf.JMd..i4, 8,5.
«) Strab., 13, 4, 2. Flor., 2, 20. Vell.. 2, 4. ')Strab., 14, 4, 38. Diod., 34, 4.
*) Cic, PhiL, 11, 8, 18.
-) Cic, Phil., 11, 8, 18, Liv., ep., 59.
*) Cic, Brut., 27, 86, 296. 97, 333; de Or., 3, 7, 28; Lsel.. 11, 39. Vcll., 2.9.
24 LA blSSOLUTION DE LA RÉPUBLK^IT. [IV, 2
fut C. Papirius Carbo , élu tribun pour 131. Afin de soustraire les votes des comices à l'influence personnelle des nobles, il proposa la Ipx papiria tabellaria: le vote secret el écrit, qui était déjà en usa^e pour les élections et les jugements, devait être employé également pour le vote des lois *. Il proposa aussi d'autoriser la réélection des tribuns, en supprimant la loi qui avait été fatale k Ti. Gracchus ;sa proposition est intitulée rogatio papiria de trihunis reficiendis* : on pouvait réélire un tribun autant de fois qu'on le voulait '. Scipion Emilien, aidé de C. L%lius, fit rejeter la proposition \ Dans la discussion Emilien se trouva amené à parler de Ti. Gracchus, et déclara que Ti. avait été traité comme il le méritait y puisqu'il avait aspiré à la tyrannie ' ; le peuple ayant protesté avec violence, Emilien répondit avec tant de hauteur* que tout fut rompu entre lui et le parti populaire ; d'ailleurs il ne remporta qu'un succès momentané ; avant 123, la proposition de Carbo fut reprise et convertie en loi : désormais tout plébéien, même celui qui avait été tribun les années précédentes, pouvait être élu, quand il n'y avait pas le nombre voulu de candidats \ Il est possible que Carbo ait repris la /ex judiciaria de Ti. Gracchus : on expliquerait ainsi le passage de Macrobe disant que Scipion Emilien, absent pendant Tannée 133, aurait prononcé un discours contre cette loi judiciaire *.
Le peuple témoigna sa reconnaissance à Carbo en le faisant entrer dans la commission des Tf'esviri qui fut renouvelée cette année par suite du départ de Crassus ; en même temps
•) CÀcfhLpff., .^,10. .sr>.
«; Cic, La»/.. J.l. 9<».
■) Liv.. ''/)., r>9.
*) Cf. Cic, Lff'/., 12, 41.
8) Liv., /'/)., r,9. Vell.. '.', V. VaL Max., 0, J, 3. Cir., dr Or,, 2, 25, \0C>. Mit., 3, 8.
«) Vell., 2, i. Val. Max., 0, 2, 'X [Aur. Viol.] V/r. ///., 58. Pliil.. Apophth,, Sr., 22, Ti. Gr., 21.
') App., b. r., 1, il.
") MacT., Sut.,'X H. 6'= 2. \0\
IV, 2] PEBSISTANCE DES DIVISIONS DANS l'ÉTAT ROMAIN 2:
M. Fulvius Flaccus remplaça * Appius Claudius Pulcher qui venait de mourir \
La commission déploya une grande activité pour rétablir la distinction entre Tager privatus et lager publicus ' : on a conservé des bornes en pierre qui sont de cetlo époque*. Elle exigea avec rigueur les titres des propriétés particulières, les actes d*entrée en jouissance des possessions; généralement les propriétaires furent dans l'impossibilité de los produire. Elle ne se contenta pas d'enlever aux possesseurs ce qui dépassait les cinq cents ou les mille jugères autorisés par la loi, elle fit rentrer dans le domaine public tous les biens pour lesquels on ne put justifier d'un titre authentique. Elle excita la colère d'un grand nombre de citoyens romains, qui furent dépouillés de leurs prétendues propriétés, elle mécontenta aussi les Latins et les alliés . Chez ces derniers^ au moment de la , conquête, on avait confisqué de grandes étendues de territoires, qui avaient grossi l'ager publions du peuple romain ^; or les riches avaient acheté des terres de Tager publicus, et, les réunissant à leurs propriétés particulières, avaient constitué des latifundia à IVxemple des Romains \ L'hostilité des communautés latines était d'autant plus dangereuse que là on ne pouvait pas compter sur l'appui de la population pauvre : la loi de Ti. Gracchus portait que des assignations ne pouvaient être données qu'aux citoyens romains.
On vit accourir à Rome tous les Latins mécontents, ceux qai avaient été dépouillés, ceux qui craignaient de l'être, et aussi les pauvres qui demandaient à être assimilés aux citoyens pour les distributions de terres. Scipion Emilien prit leur défense ; il s'était placé en dehors des partis et affectait une hautaine indépendance; il venait d'irriter les nobles en présentant une accusation, qui fut sans résultat, contre L. Aure-
») App., h. c, 1, 18. VftU., 2, r». Liv., ^., 59. Obseq., 28; cf., Plut., ^. tfr., 10.
•) Cic, «Hti-p., 1, 19,31.
') App., 6. c, 1, 18.
-) App , h. r., i, 18. Lcxngr., 31. Si. I. F.. A., p. 81. Cf. IK). 'i Cf. App., 6. c, 1, 36.
26 LA DISSOLUTION DE LÀ RÉPUBLIQUE [lY, 2
lius Cotla au sujet des exactions qu'il avait commises pendant sapréture*. Il ne craignit pas d'ameuter le peuple contre lui en prenant les Latins sous sa protection; on croit qu'il se borna d'abord à revendiquer pour eux les droits que conféraient les traités sur Far/er publicus*. Puis il alla plus loin; il demanda^ probablement au moment des élections pour le renouvellement du triumvirat en 129*, il demanda que les fonctions judiciaires, accordées aux Tresviripar la deuxième loi Sempronia, leur fussent retirées ; elles seraient rendues aux consuls, déjà juges des différends entre l'État et les fermiers des douanes*. Scipion remettait donc la réforme agraire entre les mains de la noblesse, c*est ce qu'il voulait depuis longtemps, et il la liait k la cause des Latins. Mais la noblesse n'eut pas le courage d'entrer dans la voie que lui ouvrait Scipion. Le consul présent à Rome, C. Sempronius Tuditanus, s'empressa de se dérober à une tâcbe dont il connaissait les ' difficultés, pour entreprendre une campagne dans les Alpes contre les lapydes'.
La réforme agraire n'en était pas moins arrêtée, le parti des Gracques fut très irrité contre Scipion, il lui reprocha de vouloir supprimer la loi Sempronia par la force ; dans les assemblées tenues par les tresviri, on parla tout haut de le mettre à mort". Le lendemain d'une violente discussion au sénat et à l'assemblée du peuple, à laquelle Scipion Emilien avait pris part, le défenseur des Latins fut trouvé mort dans son lif. Il était naturel que l'on désignât comme les auteurs de sa mort, C. Papirius Carbo*, M. Fulvius Flaccus', C. Grac-
«) Cic, Mur,, 28, 58. Divin, in Cœe,, 21, 69. Brttt., 21, 81. Pb. Ascod., p. 124. Val. Max., 8, 1, 11. App., 6. c, I, 22. Tac. Ann., 3, 66.
«) Cic, de Rpp„ 1, 10, 31. Schol. BohI)., p. 283.
^) App., h. c, 1, 9.
*) App., 6. c, 1, 19.
■•) Liv., rp., 59. App., ///yr., 10.
•) Plut., Apopht. Se, 23.
'j App., 6. c, i, 20. Liv., ep., 59. Vell., 2, 4. Plut,, C. Gr., 10. Oroi., 5, 10. Cic. de Nal, dror., 2, 5, 14. 3, 32, 80. de Fut,, 9, 18. ad Aitic. 10.
«) Cic, Fam., 9, 21, 3. d*^Or,, 2, 40, 170. ad Q. fr., 2, 3, 3. ») Plut., C. Gr., 10.
IVy 2] PERSISTANCE DES DIVISIONS DANS l'ÉTAT ROMAIN 27
chus', même Sempronia, sa femme, et Cornélie lamëre des Gracques*. Mais, si Ton s^en rapporte au témoignage de C. Laelius, Scipion mourut d'une mort naturelle'. Il n*y eut pas d*enquèle judiciaire^ : le sénat ne voulut pas augmenter I agitation du peuple qui avait bruyamment manifesté sa joie; pour le sénat d'ailleurs, la mort d'un personnage qui lui était peu sympathique, était un événement indifférent^* quant au peuple, il se garda bien de solliciter une enquête qui aurait été dirigée contre ses partisans \ Telle fut la fin d'un homme qui réunissait toutes les qualités pour gouverner un grand peuple. Son ami C. Lselius écrivit pour Q. iËlius Tubero\ et pour Q. Fabius Maximus les éloges funèbres' qu'ils voulaient prononcer en Thonneur de l'illustre défunt. Son vieil adversaire, Q. Cœcilius Metellus Macédoniens, alors censeur, engagea ses fils à suivre le cortège, en leur disant : Ite, filii, ttlebrate exequiaSy nunquam civis majoris funus videbitis^.
Après la mort de Scipion, les triumvirs provoquèrent de nouvelles agitations, plus violentes que parle passé *^ ; ils firent savoir au peuple'* que toutes les misères devaient se solidariser : les Latins ruinés et les malheureux de Rome devaient s'unir pour combattre les nobles et les capitalistes. Ainsi, par la faute de la noblesse, qui maltraitait les Latins et les alliés dans toutes les circontances de la façon la plus odieuse^*, par la faute aussi des citoyens qui voulaient garder pour eux seuls les privilèges de ce titre, la question latine, devenue insoluble, allait servir de prétexte aux agitations de la démago-
*;Plut., C. Gr., 10. Schol. Bobb., p. 283.
*) App., 6. c, 1, 20. Liv,, Ep.y 59. Oros., 5. 10.
') Sch., Bob., p. 283. Cic, LœL, 3, 12.
*) Li7.,fp., 59. Val. Max., 5, 3, 2. Cic, Mil., 7, 16. Vell., 2, 4. Plut., C. Gr., 10.
») Cic, de Hep.,!, 19, 31.
•} Plut., C. Gr., 10.
T Cic, de Or., 2, 84, 341. Cf.. Val. Max., 7, 5, 1.
') Sch. Bob., p. 283. Cic, Mur,, 36, 75.
») Plin., n. h,, 7, 44, 144. Val. Max., 4, 1, 12. Plut., Apopht. Cœc. Met., 3; cf. Dio C, fr. 84 B.
«•} Li?., ep., 59. Dio C, fr. 84 B.
") App., b. c, 1, 20 et seq.
«* Gell., 10. 3.
28 LA DISSOLÎTTION DE LA RÉPITBLTOl^K [IV, 2
gie,enmême temps que la réforme agraire. Avec de Tenlente, du désintéressement, de Ténergie, la noblesse aurait pu résoudre ces deux graves questions par la voie administrative , c'est-à-dire par Tintermédiaire des censeurs. Les censeurs, entrés en fonctions en 131^ étaient Q. Caecilius Metellus Macédoniens et Q. Pompeius* : ils ne s'occupèrent nullement de la loi agraire ni de la question latine. Comme leurs prédécesseurs, ils se contentèrent d^inscrire sur les tables du cens un certain nombre d'alliés, sans examiner soigneusement leurs
droits; malgré cela, le chiffre des citoyens, 318,823*, n'était guère plus élevé qu'au dernier recensement, ce qui prouvait que la population de Tltalie avait diminué. Metellus, laissant de côté la loi agraire et la question des alliés, s'appliqua à en rechercher les causes; il remarqua que le nombre des mariages et le^chiffre des naissances avaient diminué pour deux raisons : par suite de la misère dans les basses classes, et de la démoralisation dans les premières familles'. Alors il composa un magnifique discours de ducendis uxoribiis ou àe proie augendà; plus tard Augusie en louait la composition, et reconnaissait qu'il s*appliquait bien à la société de son temps ^. Metellus avait surtout insisté sur les difficultés qui surviennent dans le nïariage par suite des exigences de la femme. Metellus était un esprit étroit, incapable de calmer les haines de parti, en voici un autre exemple : en dressant la liste du sénat, il n'exclut aucun personnage influent, et Dieu sait combien étaient indignes de siéger, et il omit le nom du tribun C. Atinius Labeo, sans doute un des collègues de C. Papirius Carbo. Le tribun fut tellement irrité qu'il ne craignit pas de faire un scandale, en demandant que le censeur fût précipité de la roche Tarpéienne*; les autres tribuns essayèrent de le
*) C'étaient deux plébéiens (Liv., ep., 59) brouillés depuis longtemps ; voir tome I, page 283.
') Liv., ep.j 50; le chiffre du dernier recensement donné plus haut, = 317,923.
3) Exemples donnés par Val. Max., (>, 7, 1. Plut., C<i/. Maj., 2A. App., h. r., 1, 20.
♦) Liv., ep , 59. Suet., Aug., 89: cf. Gell., 1, 6, qui attribue faussement le discours à Metellus Numidicus.
^) Labeo ne considérait pas le censeur comme coupable de haute trahison
IV, 2j l»EttSISrANCB DES DIVISIONS DANS l'ÉTAÏ ROMAIN 29
conlenir, et alors Labeo ordonna la confiscation {consecratio)
des biens de Metellus^ Â ce moment de lutte implacable entre
la noblesse et le peuple, les chefs populaires voulurent affaiblir
rinfluence des nobles, en empêchant les sénateurs de voter
dans les centuries des chevaliers; on proposa même, sans
doute quand les censeurs firent le recensement des chevaliers
[liecognitto eqiiitum), de retirer F equus ptiblicus à tous les
sénateurs. La discussion eut lieu devant le peuple, du vivant
de Scipion; nous savons qu'il s'opposa à cette mesure, parce
qu'elle pouvait compromettre Tunion du sénat et de la classe
riche, si précieuse pour la noblesse*. Cette proposition,
plebiscitum reddendorum equonim, fut adoptée', mais nous
no pouvons pas dire si ce fut pendant ou après la censure de
Metellus et de Pompeius.
La noblesse soutenait la lutte et s'acharnait à froisser le
parti populaire pour des motifs futiles. P. Licinîus Crassus
avait été battu dans la guerre entre Aristonicus% il fut même
fait prisonnier et égorgé ^; alors on nomma grand pontife®, à sa
place, P. Scipion Nasica Scrapion qui était absent, uniquement
pour lui fournir le prétexte d'une rentrée solennelle. Mais
Scipion ne put entrer en fonctions, il mourut à Pergame^
quelque temps avant Scipion Emilien. Animé des mêmes
intentions hostiles à l'égard du peuple, on le remplaça par
P. Mucius Scevola, qui avait trahi la cause des Gracques*.
M. Perperna, consul de 130% et M'Aquilius*", consul de
\i> i ueUio), il lui reprochait d'avoir violé la lex sacrata, et voilà pourquoi il oulail le précipiter de la roche Tarpéienne.
«) Liv., ep., 59. Cic, de Dom., 47, 123. Piin., n. A., 7, 44, 143.
*i Cic, de Hep.yAy 2.
')Q. Cic, de Pet. con5.,8, a3.
') Cf. GeU., 1, 13, 11. Val. Max., 8, 7, 6.
'') Liv., ep., 59. Obseq., 28. Oros., 5, 10. Vell., 2, 4. Flor., 2, 20. Eulr., ^,:iO.VaI. Max., 3, 2, 12. Ascon., p. 24. Strab., 14, 1, 38.
•) Vell. 2 3.
■) C\c','dèRèp.y 6,8, 8. Flacc., 31, 75. Val. Max., 5, 3, 2. Plut., Ti. (fr.,
•' Cic, iieOr., 2, 12, 52. de Dom., 53, 136. Dig., 1, 2, 2, 39.
') Liv.,fi)., 59. Oros., 5, 10. Eutr., 4, 20. Val. Max., 3, 4, 5. Strab., 14, 1 38
'••)Vlor., 2, 20. Vell.,2, 4.
30 LA DISSOLUTION DE LA RÉFUBL1<^UË [lY, 2
129, terminèrent la guerre d'Aristonicus^ ; on organisa la province d'Asie*. Cette guerre, comme celle de Syrie, eut des conséquences déplorables, elle encouragea encore le développement du luxe à Rome '. M. Aquilius fut même accusé de concussion (repetiindœ), probablement par P. Cornélius Lentulus, le consul de 162 qui avait succédé u Appius Claudius Pulchcr comme prince du sénat*. Aquilius se lit acquitter en achetant ses juges ; le sénat ne laissa pas passer la chose : il se fit soumettre les comptes et les actes d'Aquilius, et voulut savoir pourquoi ce dernier avait cédé la Phrygie à Mithridate'«
La commission agraire agissait toujours ; elle provoqua à Rome un grand rassemblement d'étrangers et de Latins ; la noblesse fut effrayée et se crut obligée de prendre en 126 des mesures préventives. Poussé parles nobles, le tribun M. Junius Pennus® ordonna l'expulsion de tous les étrangers et de tous les Latins hors de Rome^; c'était une mesure radicale qui pouvait se justifierpar un précédent, celui de lalex Claudia de 177. Pour appliquer la loi jimia^ il fallut faire des recherches, et on acquit la preuve que le père de M. Perperna, le consul de 130 avait usurpé le titre de citoyen; le fils avait donc été illégalement proclamé consul*.
Les partisans des Gracques reprirent l'avantage en 125: M. Fulvius Flaccus, qui était toujours membre de la commission agraire', fut nommé consul. Il voulut donner à la question des Latins une solution législative, et proposa la loi de civitate socits danda : elle renfermait un article qui assurait à ceux qui préféreraient rester attachés à leur communauté autonome,
«) Strab., 14,1,:<8.
«) Sali., Eist., 4, 61, 8 D. Vell., 2, 38.
») Flor., 3, 12. Just., 36, 4. Plin., n. A., 33, 11, 53, 148.
*) Cic, divin, in Cœcin,, 21, 69; cf. Font., 13, 28. App., 6. c, 1, 22. Dio C, 46, 20.
5) App., Mithr,, 57; cf., 12. Justin,, 38, 5.
^') Pennus est peut-être aussi Fauteur de la lex Junia repetundarum qui Fut votée peu de temps avant le tribunat de G. Graccbus. Lex rep.^ 23,74. I. L. A., p. 59. 62. Cf. p. 555.
ï) Cic, Brut., 28, 109. de Off., 3, li, 47; cf. Festus, p. 286.
*) Val. Max., 3, 4, 5, parle d'une loi Papia, il a voulu sans aucun doute parler de la lex Jiinia,
9) App., 6. c, 1, 21.
l\\ 2] PERSISTANCE DES DIVISIONS DANS LÉTAT ROMAIN 31
le bénéfice des lois Valeriœ eiPorcùe^y c'est-à-dîre le droit de faire appel au peuple {de provocatione ad populum eorum , qui civitatemmutare noluisseni*)\ un article analogue existait dans la loi Claudia. Ceux au contraire qui se feraient inscrire comme citoyens, auraient par ce seul fait droit aux assignations de terres. Naturellement le sénat combattit la loi et Flaccus fit tous ses efforts pour essayer de modifier les dispositions de l'assemblée qui défendait la noblesse'. La proposition dut déplaire aussi au peuple, et le consul finit par désespérer du succès. Il laissa tomber sa proposition et partit pour aller défendre Marseille contre les Gaulois Salluves^.
Trompés dans leurs espérances les Latins et les alliés se laissèrent aller au désespoir : la colonie latine de Frégelles essaya de se révolter'; elle avait déjà, dans une circonstance que nous ne pouvons préciser, pris la parole au nom des colonies*; on ne connaît pas les circonstances qui la poussèrent alors à cette résolution, elle devait compter^ sur Tappui des autres colonies et des chefs du parti populaire à Rome*. Le préteur L. Opimius étouffa l'insurrection, et détruisit Frégelles', livrée par Q. NumitoriusPuUus*®. Le sénat eut cependant assez de pudeur pour refuser le triomphe à L. Opimius qui le demandait '^ Il dut même approuver des plébiscites particuliers, qui conféraient le droit de cité à une partie des aUiés; on explique ainsi la subite augmentation du nombre des citoyens : de 318,823, il monte à 394,726 au recensement de 125-124^*. Une pareille conduite est bien une application
') Cf., Ux. rep.y 78. 85. I. L. A., p. 63, cf. p. 71. ') Val. Max., 9, 5, 1; cf. App., 6. c, 1, 21. 34. Plut., C. Gr., 10. p Val. Max., 9, 5, 1. App., b, c, 1, 21. *) Liv., ep. 60. App., b, c, 1, 34.
') Plut., C. Gr. 3. Cic, Leg. agr., 2, 33, 90. *) Cic, Brut, 46, 170.
')Cf. Aur. Vict., Vir. t//., 65.
') Comif,, ad. Her., 4, 9, 13. 11, 16. 27, 37.
') Liv., ep. 60. Obseq., 30. Strab., 5, 3, 10. Cornif., ad. Her., 4, 15, 22. -'.37. Cic, Pis., 39, 95. Plane., 29, 70. Ascon., p. 17. Vell., 2,6. ••) Cic., de Fin., 5, 22, 62. de /nu., 2, 34. PhU.j 3, 6, 17. [') Val. Max., 2, 8, 4. Amm. Marc., 25, 9, 10. ") Ut., ep, 60.
du fameux principe divide et impera, qui réglait la conduite de Rome à l'égard des alliés et des peuples sujets , mais elle ne tranchait pas la question latine : les alliés qui ne furent pas admis dans la cité, n'en furent que plus irrités, ils devinrent irréconciliables.
Les censeurs de 125, Cn. Servilius Ca^pio et L. Cassius Longinus Ravilla*, se distinguèrent par leur sévérité à Tégard de M. iEmilius Lepidus Porcina , déjà condamné par le peuple sous le tribunat de L. Gassius ; ils lui reprochèrent les dépenses exagérées faites pour la construction d'une villa*. Ils méritèrent d'ailleurs la reconnaissance de tous les citoyens en procurant à Rome une nouvelle source, Faqua Tepula * ; ils jfondèrent aussi une colonie de citoyens à Fabrateria, pour remplacer Frégelles, et peut-être celle de Dertona dans la Gaule cispadane\
Au rencensemcntdes chevaliers présidé par les mêmes censeurs, le peuple put revoir G. Gracchus, absent depuis longtemps, et qui cependant n'avait cessé de faire partie de la commission agraire*. Après la mort de son frère, il s'était retiré à l'écart*; puis, se faisant violence à lui-même, il s'était résigné à parcourir la carrière des honneurs. Le souvenir de son frère ne lui laissait pas de repos\ Il n'avait paru devant le peuple que pour défendre son ami Vettius'; il révéla dans cette circonstance son brillant talent d'orateur, supérieur à celui de son frère et de tous ses contemporains^. En 131 il avait défendu .la proposition Papiria de tribtinis reficiendis^^ et su exciter la sympathie du peuple en rappelant le
*) Ciupion avait été consul eu 141, Havilla tribun en 137, et consul en 1J7. (Cic. m Veir. acc.j 1, 55, 143.)
«) Vell., 2, 10,
^) Front. A'/,, 8.
*) Vell., 1, 15.
") App., h. c, 1,21.
«) Cic, LasL, 11, 39. Plut., Prœc. polU.,2.
'; Cic, de J)«r., 1, 26, 50. lîar. vesp., 20, 43. Val. Max., 1, 7, 6. Plut., ('. (ir., 1. Schol. Bob., p. 365.
8) Plut., C. Gr., 1.
») Cic, Brut,, 33. 86, 296. 97, 333. Har. resp., 19, 41, Plut, Ti. Gr., 2. Dio C, fr. 85 B, Liv., ep. 60. Vell., 2, 6. Val. Max., 8, 10, 1.
"•^ Liv., ep. r»9.
IV, 2] PERSISTANCE DES DIVISIONS DANS l'ÉTAT ROMAIN 33
souvenir de son frère S et en parlant de ses dangers personnels*. Ce fut probablement 'sous la censure de Metellus qu'il prononça contre Pompilius et les matrones un discours sur lequel nous ne savons rien'. Il parla encore contre la lex Junia de peregrinis^ ^ puis partit pour la Sardaigne où il fut questeur du consul L. Aurelins Orestes, 126^. Le sénat fut très heureux de le voir partir, mais absent Caius resta un objet d'inquiétude. Il se rendit populaire en obtenant des villes de Sardaigne des vêtements pour les soldats romains', et cependant le sénat avait exempte les villes de la province. Le sénat fut méconlent; il le fut bien plus quand il apprit que pour être agréable à C. Gracchus, le roi Micipsa (il Tannonça lui-même au sénat) avait envoyé du blé en Sardaigne pour nourrir l'armée; le sénat résolut alors de rappeler les soldats qui étaient en Sicile et de les remplacer par d^autres. On prorogea l'impérium du consul et on ne donna pas de successeur à C. Gracchus". De sa propre autorité, Caius quitta la province^ sans se soucier du consul qui revint seulement en 122*. Bien accueilli par le peuple**^, Gracchus alla se justiiier devant les censeurs ; il le fit avec éclat , prouva qu'il avait servi pendant douze ans, qu'il avait occupé la questure pendant deux années complètes ; et enfin il ajouta qu'il n'avait pas, comme d'autres , profité de sa charge pour amasser des trésors**. On lui reprocha d'avoir encouragé la révolte de Frégelles, il se justifia, mais ce ne fut pas devant le tribunal de L. Opimius, qui n'était plus préteur en 124**. C. Gracchus voulut profiter de l'impression produite par
') Charis., p. 240. 196. 202. 223 K.
») Cic, de Or., 3, 50, 214. Quint., H, 3, 115. ') Fest., p. 150.
*> Fest., p. 286. Cic. Brut, 28, 109.
*) Plut., C. (fr., 1. Cic, Brut,, 28, 109. ''•) Liv., ep, 60.
") Plut., C. Gr.,2.
N Aur. Vict., Vir, t7i., 65.
««) Diod., 34. 47.
«i; Plut., C. Gr., 2. Cic, Or.,70, 233.Gell., 45, 12. Charis., p. 80 K. «i) Plut., (-. Gr., 3. Aur. Vict., Vir, ilL, 65. Prise, 10, 21, p. 513 H. II .S
3i LÀ DISSOLUTION DE LA RÉPUBLIQUE [IV, 2
CCS éclatantes justiQcations; considérant que la triumvirat ne pouvait avoir d'effet sérieux qu'à la condition d'être fortifié par le pouvoir du tribunat, Gracchus demanda le tribunat pour Tannée 123^ Les citoyens des municipes et des colonies accoururent à Rome, pour assurer l'élection ; Tintluence du parti sénatorial était encore si grande que G. Gracchus fut seulement élu le quatrième*.
*) App., b, c, 1, 21.
«) Plut., C. Gr., 3.