‹ Histoire intérieure de Rome jusqu'a la bataille d'Actium. Tirée des Roemische Alterhümer de L. Lange (volume 2)Chapitre 38 sur 82 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ORIGINK ET SITTTATIOX DE L\ NOBLESSE

A l'époque du partage du consulat et de la conquête de l'égalité politique des deux ordres, la puissance extérieure de Rome était faible. En 387, aussitôt après la reconstruction de la ville, le nombre des tribus, fixé depuis 493, à vingt et un, avait été porté à vingt-cinq; ce fait atteste une augmentation de la population romaine et une extension du territoire définitivement acquis à sa domination. Mais on commençait à peine à se remettre du coup porté par les Gaulois. Le territoire romain ne comprenait encore qu'une petite partie de Fltalie et Rome n'était guère plus forte qu'cà la fin de la période royale.

Lorsque se termina la période dont nous allons aborder l'histoire' l'Italie jusqu'aux Alpes, la Sicile, la Sardaigne et la Corse, l'Espagne, l'ancien territoire carthaginois devenu la province d'Afrique , enfin la Macédoine , la Grèce , l'Asie mineure , étaient soumises à la domination romaine d'une manière ou d'une autre. Cette évolution grandiose, accomplie en deux siècles, fut due sans doute pour une grande partie aux événements et à l'incapacité des ennemis de Rome. Mais il serait injuste de méconnaître la nature profondément saine et énergique du développement de l'Etat romain, développement commencé aussitôt qu'on eut écarté les privilèges essentiels des patriciens. On aurait tort surtout de diminuer

') La 4% pour M. Lange qui divise ainsi l'histoire romaine : 1. L'Etat patricien ; — 2. Union de la plèbe et de l'Etat patricien ; — 3. La conquête de l'égalité politique pour les plébéiens; — 4. Gouvernement de la noblesse; — 5. Dissolution de la République ; — 6, L'empire jusqu'à Constantin (absorption delà nationalité romaine dans l'ensemble de l'empire), A ce sujet, voir la Préface. [N. D. T.]

la pari qui revicnl dans la grandeur extérieure et l'énergie intérieure de la cité à la direction presque toujours prévoyante et habile, toujours patriotique, dos hommes qui possédaient alors en fait le gouvernement.

Ce n'étaient plus les patriciens, mais les nobles [nobiles). La noblesse [nobilitas;) est l'ensemble des familles patriciennes ou plébéiennes importantes, dont les membres se sont distingués de la foule des citoyens en occupant une magistrature curule ; ces hommes et leurs descendants formaient à côté de l'aristocratie de race des patriciens, une aristocratie du mérite.

La formation de cette noblesse s'annonce dès la période précédente, grâce au renouvellement annuel des magistratures et au groupement des partis pendant la lutte des deux ordres.

La magistrature élève les individus au-dessus de la foule {privati), par le seul honneur [Jionos) d'une distinction conférée par l'ensemble de la nation. L'homme qui a possédé, ne fût-ce qu'une année , un pouvoir royal sur le peuple , l'homme qui a traité au nom du peuple romain avec les dieux, conservait, sa vie durant, un caractère spécial universellement reconnu. Si grande que fût l'importance personnelle d'un homme, il n'eût pas joui d'une autorité de ce genre, s'il n'avait pu faire consacrer sa supériorité en obtenant une magistrature do la confiance nationale. Cette dignité passait de l'individu à ses descendants' , chose conforme d'ailleurs à l'idée romaine de la famille. On comprend aussi fort bien , sans qu'il faille invoquer le caractère théocratique et pour ainsi dire sacerdotal des magistratures, que le peuple ait honoré de sa confiance les familles dont la capacité était éprouvée et reconnue, au vu et au su de tous les membres de l'Etat, et choisi leurs membres {noh/les^ Yvwp'.ixo'.) , de préférence à des hommes personnellement remarquables , mais dont les capacités n'étaient forcément connues que d'un petit nombre de personnes et ne pouvaient inspirer de confiance à tous*.

C'est ainsi que même avant l'accession des plébéiens au

*) Plaut. Trin., fi, \2.

-) C\c., dr Lnj Af//'., 2. 1. /'/'s\ 1., In Vrrr. amix., 5,10, 180. Planr. \\.

III, Ij ORIGINE ET SITUATION DE LA NOHLESSE 237

consulat, un certain nombre de familles patriciennes s'étaient élevées au-dessus des autres ; au milieu des autres dont les droits étaient théoriquement les mêmes, elles formaient une noblesse'. Les fastes consulaires indiquent (jue depuis l'expulsion des rois , la magistrature suprême n'était pas sortie d'un cercle de familles assez étroit. Cependant il n'aurait pu se constituer ainsi qu'une aristocratie de fonctionnaires superposée au patriciat, car la communauté patricienne qualifiée parfois aussi de noblesse", était vis-à-vis de la plèbe un ensemble trop fermé et trop compact pour que les familles qui occupaient les magistratures eussent pu y former un groupe bien différent du reste. Elles avaient constitué une noblesse par rapport à la plèbe bien plus que par rapport aux patriciens ; ce n'est pas ceux-ci, mais bien les plébéiens qu'on leur opposait sous le nom d'/gnobiies. Plus les patriciens mettaient d'acharnement à écarter du pouvoir suprême les plébéiens, plus les droits égaux de tous les patriciens au consulat étaient mis en relief; celte égalité apparaissait lors des interrègnes quand les auspices retournaient à la communauté des pères de famille des gentes patriciennes.

Au cours de la lutte des ordres, il se fit entre les familles patriciennes investies des magistratures et celles des riches plébéiens, un rapprochement qui eut pour la vie politique une importance plus grande que les rivalités d'intérêt qui divisaient les deux ordres. Depuis Servius Tullius les plébéiens riches partageaient avec les patriciens le tribunat militaire. Depuis celte époque aussi, et surtout depuis le début de la république, ils siégeaient à côté des patriciens au Sénat; le tribunat de la plèbe procurait aux plébéiens qu'on en revêtait, dans leur ordre et dans l'ensemble de la cité, une notoriété aussi grande que celle des patriciens élus au consulat ; l'infiuence des tribuns était telle que l'on vit en diverses occasions les magistrats patriciens faire appela leur concours. D'autre part, dans la dernière période de la rivalité des deux ordres , on vil des plébéiens occuper les fonctions de questeurs et de maître de

1) Liv., 10, 8.

2) Liv., 2, 56. 4, 4.6, 42.7. 1. 10, 15.

238 LK (iOUVEUNE.MK.NT DE LA NOBLESSE [III, 1

la cavalerie, exclusivement patriciennes à l'origine, et même prendre part à Vimpcnum par l'accession au tribunat consulaire. En outre, clans quelques cas avant, et d'une manière plus générale après le plébiscite de Canuleius\ des familles patriciennes et plébéiennes s'unissaient par des mariages. Souvent les riches plébéiens avaient soutenu les patriciens, leurs collègues au Sénat et dans les centuries de chevaliers, contre les revendications sociales de l'élément pauvre de la plèbe ; ils y étaient d'autant plus portés qu'ils partageaient avec les patriciens les avantages résultant de l'occupation des terres domaniales.

Ainsi se manifestait la distinction des plébéiens riches et pauvres, malgré la communauté d'intérêts ; les ambitions des chefs de la plèbe laissaient la masse à peu près indifférente. Il n'est donc pas étonnant que l'union des plébéiens inlluents et des familles patriciennes investies des magistratures, se soit accentuée quand il fut possible aux premiers d'arriver au consulat et à cette « noblesse* » qui faisait l'orgueil des autres. Ils atteignaient un but poursuivi depuis quatre-vingts ans ; au comble de leur désir , ils ne se crurent obligés à rien vis-à-vis de la partie pauvre de la plèbe ; passant de l'opposition au pouvoir, ils prirent les maximes de gouvernement des patriciens', celles du moins qui étaient d'accord avec les lois de 366 et avec leurs propres intérêts. D'un autre côté, les patriciens qui venaient de se voir enlever la moitié du gouvernement voulaient au moins s'assurer la possession de l'autre moitié. Le moyen le plus simple et le plus décisif à cet effet, était une coalition avec les grandes familles de la plèbe, bien plus influentes qu'ils ne l'étaient eux-mêmes sur les masses populaires ; d'autant plus qu'il fallait un singulier aveuglement pour espérer une restauration de l'ancien patriciat dont la puissance était ruinée dans ses principes fondamentaux.

Cependant la considération acquise eu fait par certaines familles plébéiennes investies des magistratures créait une

') Liv.,4, 4. 6, 3i.

2) Liv., 6, 37. 10, 7.

3) Liv., 23, 31.

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