CHAPITRE PREMIER
Une étude sur la formation de la nation romaine a pour préface naturelle l'histoire du développement antérieur des races qui fournirent les premiers éléments de cette nation. Dès leur arrivée en Italie ces races subirent la double influence des conditions géographiques et ethnographiques. Elles entrèrent en relations avec les races qui les avaient précédées ou qui les ont suivies en Italie. Nous n'avons pour nous renseig"ner sur ces relations qu'un moyen, l'étude de la langue : en effet, ce que les écrivains grecs et latins nous disent de l'orig'ine de la nation romaine et des vieilles populations italiennes ne repose sur aucun document historique, ni même mythique. Il leur a manqué une épopée nationale qui eût pu nous parvenir comme les poèmes homériques et hésiodiques, ou qui, du moins, aurait servi aux vieux écrivains pour fonder leur mythologie. Nous possédons, il est vrai, quelques légendes plus ou moins dignes de foi, de caractère bien italien, eJ, nous apprenant quelque chose des vieux peuples de l'Italie; on s'en est servi pour confirmer et compléter les notions abstraites fournies par l'étude des langues. Mais que le nombre en est faible, si nous le comparons à celui des légendes précisées de bonne heure sous l'influence des colonies grecques, des récits importés de l'IIellade, des réflexions et des conclusions échafaudées sur ce sol glissant ; ou même des inventions des historiens grecs, acceptées et répandues par la crédulité des premiers annalistes romains.
La langue latine parlée par les Romains et par tout le rameau latin prouve que c'était un peuple frère des Hellènes; leurs ancêtres communs étaient plus ou moins parents des Indiens, des Perses, des Celtes, des Germains et des Slaves, et issus
4 LA ROYAUTÉ [I, i
d'une même race primilivc; race originaire de l'Asie et dont l'expansion en tous sens fui telle que le nom même d'indoeuropéenne semble insuffisant pour la désigner. Avant la scission, cette race avait atteint un certain degré de civilisation : on peut s'en rendre compte d'après le sens d'un groupe de mots qui se retrouvent dans toutes les langues indo-européennes avec des formes analogues et ne peuvent appartenir au développement particulier de chacune de ces langues. Il en résulte que le peuple indo-européen n'avait pas dépassé le degré de culture où le labourage vient de commencer; la demeure n'est pas encore fixée ; la vie est nomade ; peu de mœurs et d'usages religieux sont arrêtés : la monogamie, le respect des enfants pour les parents, l'autorité du chef de la famille sur ses membres, surtout dans les questions relatives à la propriété commune composée de bétail, de provisions et d'instruments très simples. L'extension de la famille crée la (/eus; l'autorité du chef de famille passe au plus âgé (patriarche), dans tous les cas où l'intérêt de la fjens entière est en jeu ; enfin il s'établit entre les rjentes voisines des rapports amicaux pouvant se traduire par la réunion en conseil de plusieurs patriarches.
Les Indo-Européens en viennent à observer les lois de la nature qui dominent la vie humaine et à tirer parti de cette connaissance; l'observation des phases de la lune leur servit à créer une division du temps. D'autre part ils admirent l'existence d'une puissance personnelle supérieure agissant dans le monde ; le ciel rayonnant leur parut son reflet*. On cherchait à se concilier sa bienveillance par la prière el des sacrifices.
Pendant la migration d'Asie en Europe par le sud de la mer Caspienne et de la mer Noire, les nomades apprirent les règles de l'agriculture. Les Hellènes et les Italiens atteignirent ce degré de civilisation avant leur séparation; il suffit pour s'en assurer de comparer leurs mœurs et leur culte, en ce qu'ils ont de commun, à ceux des autres Indo-Européens. Le labour une fuis connu, on tendit à l'adoption de coutumes
') Bém, deus de div, briller, se rapproche de dju, ciel, Ze-j;, Jupiter et peut-être de Osé;.
permanentes; de là les analogies essentielles de la maison grecque et romaine, le partage des champs en carrés de cent pieds (ttTvÉôoov, vo7'Sus), le culte de Vesta, 'E^-'.x, personnification du domicile, de la patrie. Il faut aussi dater de cette époque la division des puissances en célestes et souterraines, comme le culte des divinités chthoniennes (par exemple Zsj; Au-/.aïoç ou Lupercus.)
Diverses causes empêchèrent la race de se fixer alors : l'impossibilité de labourer plusieurs années de suite la même terre avec profit, et par suite l'effort pour en labourer sans cesse de nouvelles, — de sorte que dans les doux langues la jachère s'appelle le jeune champ (-^ vt6q{yf,) b ^niç{xypi;),7iovalis, novale) ; — la pression de peuplades émigrées plus tard et la lutte avec les habitants antérieurs. Alors s'établirent aussi des manières de combattre communes aux Grecs, aux Italiens et même à d'autres, l'usage du char, de la pique, de l'arc, et surtout de la phalange qui se retrouve chez les vieux Romains et les Doriens. La nécessité d'une direction militaire entraîne l'institution d'un chef d'armée, entée, en Grèce comme à Rome, sur le tronc du patriarcat, et servant de fondement à la puissance monarchique (,3a-'.>v£jç, rex, magister populi) ; celle-ci dut compter avec le conseil des anciens et dans une certaine mesure avec la volonté populaire.
D'autres signes révèlent aussi la longue existence commune des Grecs et des Italiens, par exemple la ressemblance générale de l'habillement (yj.-rwv ^ tunica^ (y.à-tov = toga). Les germes du droitprivé et public, de l'organisation des familles et des gentes viennent du peuple primitif et se développèrent pendant la migration, par l'agriculture et la guerre. C'est là qu'il faut chercher le germe du droit criminel; ainsi la compensation de la peine du talion par une amende {r.o'.rq, pœna) se trouve chez les deux peuples liée au culte chthonien et tous deux ont des réminiscences du droit de talion, par exemple le droit du parent de la victime à réclamer le premier contre le meurtrier, qui fait conclure à un abandon relativement tardif de la peine du talion.
Après la séparation du peuple gréco-italique en deux moitiés, chacune développe sur le fonds commun son caractère
national. Dès la périodo de migration, les diverses fractions des émigrés durent être séparées h maintes reprises, et cela explique les premières diiïérences, formation de dialectes, conceplion de divinités particulières. La séparation définitive eut lieu quand les uns envahiront rAsie-Mlnoure et la Grèce, quand les autres pénétrèrent par le Nord dans la presqu'île des Apennins.
On pont se représenter la civilisation des Indo-lùiropéens immigrés en Italie en se reportant au t;>bleau que Tacite fait des Germains de son temps. Le labourage se poursuit au milieu des épisodes de la vie nomade; l'émigration rendue nécessaire par les rapides accroissements du peuple principal vient de cesser. Les derniers mouvements de ce genre ont lieu en pleine période historique; ils sont causés parle déplacement des peuplades détachées de la nation samuite. Cependant la mer oppose aux goûts d'émigration une puissante barrière; l'Italie n'a pas, en effet, les côtes découpées et les îles innombrables qui entourent l'Asie-Mineure et la Grèce et invitèrent de bonne heure les Hellènes à la vie maritime et à des émigrations qui prirent assez vile la route de la Sicile et de l'Italie. Sans doute la configuration de la péninsule italique ne rend pas impossible la navigation, mais par ses vastes plaines elle favorise bien plus que la Grèce l'agriculture. L'élève du bétail y continua dans de vastes proportions; le labourage dominait dans les plaines fertiles de la côte occidentale, le pâturage dans les montagnes de l'est, Apennins et Abruzzes, et sur les plateaux. On peut invoquer à l'appui de cette affirmation les noms des peuples, Sicidi (coupeurs) et Opsci (laboureurs?), à l'ouest; Itali, Sabini, Hirpini, P{ce?ites , Liicani dérivés de noms d'animaux et Umbri qui désigne la vie des bois, à l'est. Il est certain que les différences indiquées par ces noms sont dues à une série d'émigrations successives et à l'influence du sol italien divisé en régions dissemblables. Mais la division de l'Italie est bien moins nettement déterminée par les montagnes et les côtes que celle de la Grèce; si donc la configuration de la Grèce prédestinait chaque peuplade à un particularisme persistant, on peut dire que la structure de l'Italie est loin de rendre nécessaire l'union complète que finit par réaliser la
plus énergique branche des Indo-Européens italiens, celle des Romains; on ne peut nullement comparer à celte unité l'union brutale des Grecs sous le commandement de barbares à demi grécisés.
Tandis qu'en Grèce la navigation et la colonisation devenaient la direction principale de la vie nationale^ en Italie l'agriculture dominait; aussi le développement italien fut-il bien plus lent; de là le calme du caractère des Italiens comparé à la vivacité des Grecs. En Italie même, il faut distinguer entre les peuples orientaux et occidentaux; ceux-ci, peuples de laboureurs, atteignirent plus vite un état stable et dégagé de la vie patriarcale ; ceux-là restèrent en arrière, mais tous ont ce qui manque aux Grecs, des coutumes et un culte national. En Grèce, on s'émancipe bientôt des coutumes des ancêtres; en Italie, on s'y tient, on va jusqu'à les fixer par la loi; en Grèce, les mœurs sont très relâchées, les femmes négligées et sans moralité; dans la pudique Italie, on tient grand compte des femmes, qui transmettent de génération en génération la pureté des coutumes domestiques; les relations de geiites, bientôt disloquées en Grèce, se perpétuent très longtemps en Italie. On ne pourrait poursuivre le parallélisme sans empiéter sur ce qui est proprement romain; remarquons seulement que si l'instabilité delà vie hellénique eut pour conséquence la production de nombreuses figures divines à beauté humaine, et les fêtes joyeuses de ces cultes multipliés; au contraire la stabilité du caractère italien appliqué au dur travail quotidien se reflète dans Tutilisation compliquée, mais profondément religieuse, que ces esprits étroits firent de la puissance divine dans toutes les circonstances de la vie; elle se reflète aussi dans leurs fêtes locales, gaies sans doute, mais sans rapport avec les conceptions idéales de l'art. Cette religion est faite à la mesure des craintes superstitieuses des Italiens; toujours occupés des dieux, ils cherchent, chaque fois qu'ils agissent, à deviner leur volonté. Dès la période de migration on a cru reconnaître à de certains signes la bienveillance ou la malveillance divine ; le développement de ces recherches caractérise l'Italie; il atteignit son apogée dans les auspices de l'État patricien romain.
Le développement des Italiens indo-européens subit probablement, outre l'iniluence du climat, celle d'une population antérieure; malgré l'absouce de preuves directes on ne saurait contester l'oxistenco eu Italie d'autochtones antérieurs à l'invasion des Indo-Européens. Nous serons très près de la vérité historique en nous les représentant comme les autochtones américains lors de l'invasion européenne. Ces peuples étaient peut-être de même origine, mais, étendus sur de grandes surfaces, divisés en beaucoup de peuplades peu nombreuses, ils avaientperdu tout lien de parenté. Les Basques, dont la langue rappelle par sesrègles de formation celle des peuples du Nord de l'Amérique, semblent un reste encore survivant de la population autochtone de l'Europe ; l'on pourrait y rattacher tous les groupes profondéments distincts des Italiens et des Hellènes, et dont on ne parvient pas à défmir la nationalité; tels les Yenètes et les Ligures, refoulés par les invasions venues du Nord, et les Ibères, plus tard mélangés de Celtes. On ne peut à ce sujet atteindre de certitude historique, ni décider si ces nations ne se rattachent pas en partie aux Celtes, qui vers le moment de l'invasion gréco-italique submergèrent le centre de l'Europe.
Il est tout à fait contraire à la méthode historique de prendre pour point de départ les hypothèses sans critique des historiens grecs qui s'attachent au nom d'une de ces peuplades, les Pélasges, puis de fonder sur ces conjectures de nouvelles hypothèses aussi inconsistantes que celle de la grande nation pélasgique. En tout cas, on n'en saurait parler pour l'Italie avec autant de vraisemblance que pour la Grèce, caria tradition italienne non altérée ne sait rien des Pélasges. Ils n'y ont été introduits que par les Grecs ; reconnaissant dans les Italiens une race parente, ils cherchèrent l'ancêtre commun et crurent le trouver dans leurs Pélasges. Celte désignation n'a pas plus de valeur que celle (ÏAborifjines, qui conduisit les Grecs à des combinaisons encore plus embrouillées. D'ailleurs les ruines des vieilles constructions polygonales de TÉtrurie, du Latium, de rOmbrie, de la Sabine sont probablement d'une date postérieure au contact des Italiens et des navigateurs grecs. Il faut s'abstenir de tout jugement positif sur les autochtones
italiens et nou3 contenter de ce fait qu'ils n'ont pu opposer aux envahisseurs indo-européens une résistance plus forte que les indigènes d'Amérique aux envahisseurs latins ou germains.
Mais ces immigrants n'ayant pas une civilisation comparable à celle des Européens du xv" siècle, on peut admettre qu'un rapprochement était plus facile et que les indigènes ne furent pas extirpés. Nous devons donc les retrouver quelque part et sans doute dans l'institution de la clientèle, certaine en Sabine et à Rome, et probablement organisée de même chez tous les envahisseurs, La sainteté des rapports de la clientèle comparée à l'esclavage postérieur témoigne de Tesprit patriarcal de ces temps. Quand bien même ils auraient eu au début un caractère moins sacré, comme le fait supposer la condition des Hilotes, étant donnée la simplicité de mœurs des populations italiennes, la vie en commun pendant des siècles, depuis l'invasion jusqu'à la fondation de Rome, a créé ce caractère religieux ; on comprend que les relations de dépendance issues des conquêtes ultérieures aient été d'une autre nature.
L'opposition entre maîtres et sujets qui résulta de la soumission des autochtones influa beaucoup sur l'organisation de la vie publique et du droit chez les peuples italiens. Le désir d'assurer la sécurité de la conquête et des conquérants dut concourir à rendre nécessaire une liaison plus étroite des gentes victorieuses, amener l'établissement d'associations de canton avec des places fortes [arces^ pagij ?)iontes, iirbes), enfin l'union de plusieurs de ces associations en confédérations [fœdera) ; ce sont là des formes historiques antérieures à la constitution romaine et qui persistèrent longtemps, à côté de l'état romain organisé, chez les Latins, et plus longtemps encore chez les Samnites. On ne saurait pourtant attribuer la fondation des villes aux Etrusques immigrés plus tard, sous prétexte que les villes du Latium sont dites Etrusco ritu ' ; ce qu'on donna plus tard pour Etrusque était un rite bien italien qui devait son nom aux Toscans constructeurs de villes, l'élément italien des Etrusques (voir page 14). D'autre part, il
') Varr., dt Lingita lat., 5, 32, 143.
faut faire rcmontor au temps de la soumission dos aulochtones le développement du droit de propriété. Sa première source juridique est le droit de conquête, ce que prouvent non seulement la phrase de Gaïus ' : « Jiœc maxime sua credehant quEe ex hostihus crppissent », mais aussi les termes originaux désignant l'occupation de la propriété, m.ancipium, mancipatioj manceps, vindpx, vindicatio ; ajoutons que l'arme nationale hasta est le symbole dela'plus stricte propriété. ]\I«^me la conséquence extrême de cette théorie, à savoir que le coupable pouvait tomber à l'état dlioslis sans droit personnel, n'est pas particulière aux Romains ; c'est probablement une idée italienne : on la trouve chez les lléraclides de Tarente qui n'ont pu l'emprunter au droit pénal de Rome.
Les autochtones n'ont eu sur ce développement du droit aucune influence directe ; ils n'en ont guère eu non plus sur la formation de la nationalité italienne. A peine ont-ils introduit dans la langue quelques mots, et peut-être quelques particularités do prononciation, comme la répugnance pour les aspirées. Il n'a pu passer dans la religion et le culte italien que des éléments isolés fournis par les autochtones, et c'est précisément entre la conquête et l'apparition de l'état romain que se place l'apogée du culte des dieux italiens. L'influence des vainqueurs fut, par contre, immense, semble-t-il, puisque les clients romains étaient assimilés pour la langue et les mœurs ; après la dissolution do la clientèle, ils se comportèrent en vrais citoyens romains,
La langue sert à distinguer les peuples indo-européens; leur position géographique nous révèle la marche do l'invasion. Pourtant, en ce qui regarde les JapT/ges, dont la langue se conserva à la pointe méridionale d'Italie, en Calabre, jusqu'aux temps romains (les inscriptions Messapiques le prouvent), on ne sait s'ils formaient l'avant-garde do l'invasion venue du nord ou si, vers la même époque, ils arrivèrent par mer, avantcoureurs des immigrations grecques. Leur position géographique comporte les doux hypothèses ; contre la dernière on invoque l'invraisemblance d'une traversée maritime do Grèce
1) Instit., 4, 16.
en Italie à ces époques reculées; mais les recherches récentes sur les plus vieux mouvements de peuples diminuent cette invraisemblance ; de plus, la légende fait venir d'Arcadie les Œnotriens et les Peucètes, et ceux-ci ont abordé précisément au promontoire japygien. Lors même que ces légendes dateraient de la fondation des colonies de la Grande-Grèce, une invasion antérieure et préhistorique reste possible. Cette hypothèse a pour elle des arguments linguistiques. La lang-ue japyge appartient au rameau g-réco-italien ; mais comme l'albanais, dont elle se rapproche, elle s'est développée indépendamment des dialectes italiens et grecs. La meilleure explication serait que les Japyges, d'une part, n'appartiennent pas aux immigrants italiens, d'autre part qu'ils furent de bonne heure séparés de leurs frères Grecs et ramenés à la barbarie, comme les Albanais probablement, par des autochtones barbares. Quoi qu'il en soit, les Japyg-es n'ont pas d'importance pour la formation de la nationalité romaine ; ils étaient trop éloignés pour avoir avec Rome un contact direct. Leur position isolée les préserva jusqu'au jour où ils furent grécisés, puis latinisés.
La grande masse des envahisseurs indo-européens entrés en Italie ont été appelés par les Grecs Opiques^ du nom de ceux qu'ils rencontrèrent d'abord en Campanic et pour les distinguer des Etrusques et des Japyges. Ils se divisent en deux groupes, Latins et Ombriens. Les Latins (pour désigner ainsi le tronc entier auquel se rattachent les habitants du Latium) semblent être entrés les premiers et avoir occupé l'ouest de la presqu'île, ce qui devint plus tard le Latium, la Campanie, la Lucanie, le Bruttium. Une de leurs branches, les Sicnli ou Sicani, passa le détroit et s'établit dans l'île qui de leur nom fut appelée Sicilia. Ces Sicules, comme les habitants latins de la Lucanie et du Bruttium, et comme les Latins Ausones de Campanie, perdirent plus tard leur nationalité par suite de la prépondérance acquise en ces régions parles colons grecs et les populations ombriennes, qui envahirent l'ouest et le sud. Même le domaine dos habitants du Latium fut restreint par des peuplades ombro-sabelliennes venues de l'est ; ainsi s'expliquent les traditions d'Aborigènes de Reate et
l'existence près du Lalium do nations non latines, Riiluli, Hernici, JEqiii, Vohci. Mais les Latins conservaient avec leur indépendance la possibilité d'un développement national. On ne saurait les faire provenir d'un mélange de Sicules et d'Aborigènes ayant altéré profondément la pureté et l'individualité de leur race; si ces traditions ont un fondement, elles ne peuvent s'appliquer qu'à la superposition de peuplades dilï'érentes du groupe latin dans l'enceinte du Latium.
Les Ombriens, arrivant du Nord derrière les Latins, inondèrent d'abord l'Étrurie située au nord du Latium. Dans cette région semble avoir dominé le rameau des Tusc'i dont quelquesuns pénétrèrent jusque dans le Latium; ces Toscans auxquels se rattachent la cité de Tusculum et la physionomie mythique de Turnus, chef des Rutules, semblent avoir été latinisés lors des luttes entre l'Etrurie et le Latium. Un souvenir de ces luttes se conserva dans la tradition de l'oppression du Latium par Mézence, tyran de Cœre. Les Toscans d'Etrurie, conquis par d'autres envahisseurs septentrionaux, les Rasennœ, transmirent à ceux-ci leur nom sous la forme altérée à'Etmisci. Les inscriptions récemment trouvées à Paieries, et rédigées dans une langue voisine du latin, confirment l'hypothèse d'une race ante-étrusque appartenant au tronc italien ; il n'est pas prouvé, il est vrai, qu'elle portât le nom de Tusci; mais l'identité de ce nom avec celui de Rasennae par la forme intermédiaire Twsennœ est encore moins démontrée.
La masse principale des Ombriens, dont la langue est maintenant assez bien connue, fut rejetée par les Rasennae et les Latins sur l'est de la péninsule dans le pays plus tard appelé Umbria. De là ils s'étendirent, par des expéditions toujours renouvelées, sur toute la partie orientale et rencontrèrent souvent leurs parents latins établis à l'ouest. Il faut considérer comme rameaux ombrions les Picentes, Sabini ai Samnites. La langue de ceux-ci, l'osque (que les Romains appellent ainsi parce que les Samnites succédèrent en Campanie aux Opiques ou Osquos), est plus voisine de l'ombrien que du latin. Les invasions sabines et samnites sont en partie postérieures à la fondation de Rome. Les Sabins, comme les Volsques,les Herniques, les Rutules et même les Pœligiii QiFre)i-
tani^ ont été si vite latinisés qu'il ne reste de ces langues aucune trace notable. Quant aux conquêtes postérieures des Samnites jusque clans le Bruttiuni, ce n'est pas ici le lieu d'en parler.
Au temps de ces expéditions, les diiïérences entre les populations de l'est et de l'ouest s'accentuèrent; les Latins progressèrent plus vite que les Sabins, par exemple; ceux-ci ne dépassaient pas l'élève du bétail et le labourage; les Latins durent aux Grecs un prompt développement commercial, ils avaient déjà des villes, des centres commerciaux, quand les Sabins habitaient encore des bourgs ouverts. Ainsi se développa chez les Latins la notion de la cité, fondée, il est vrai, sur la forme patriarcale d'une constitution de clan. Par le refus du conuhium elle cherchait à s'affermir, tandis que par l'octroi du commerchim^ elle dépassait le principe du clan. La lutte entre le principe conservateur patriarcal du groupe aristocratique fermé par le refus du jus conubii et le principe progressiste des marchands appuyés sur le jus commercii^ l'un ayant pour lui la religion, l'autre l'intérêt matériel, cette lutte constitue l'histoire de Rome jusqu'à l'apogée do son développement intérieur; on retrouve dans tout le Latium un conflit analogue. L'âge du développement urbain est caractérisé par le nom d'Albe qui, dans cette mesure, est bien la mère de Rome; les fondateurs de Rome sont déjà arrivés au degré de civilisation que nous venons d'exposer.
*) Le conubium est le droit de mariage que des gcntes ou des cités accordent réciproquement à leurs membres. Il implique une égalité complète et une participation aux cultes patriarcaux. Au début, dans l'âge patriarcal, le conubium n'existait qu'entre des familles égales et de même race. Les citoyens de l'état primitif des Quirites ne reconnaissaient comme mariages pleinement légitimes {jure Quiritium) que les unions conclues entre Ramnes, Tities ou Luceres; et probablement aussi avec les gentes principales du Latium. Le conubium établit des relations entre les personnes de familles différentes. Le commercium en établit entre les propriétés.
Le droit de commerce jus commerça implique les principaux droits résultant de la propriété ; droit d'acheter et de vendre [jus emendi et vendendi), de contracter des obligations d'où peut résulter une aliénation de la propriété [jus nexus), de lester et d'hériter {jus tcslamentifacl ionis et hcreditatum). Ce jus commerça a existé dès les premiers temps connus, entre les Latins et les Romains, et par conséquent entre les plébéiens et les patriciens; ceux qui le possèdent sont plus que des étrangers (peregi'ini), il ne leur manque pour être citoyens romains {cives Romani) que les droits politiques, droits électoraux et droit d'éligibilité (jMS suffragiiet hononim). [iNote du traducteur.]
14 I.A UOYAUTÉ [l, 1
L'évolution des Italions et suiLoul révolution des Lalius a été en partie déterminée par l'inlUience de nations étrangères entrées en contact avec l'Italie avant ou an commoncemcnt de la période romaine.
En première ligne viennent les Toscans ou Etrusques que nous trouvons, à l'époque historique, au nord du Latiuin en Etrurie. C'étaient les ennemis nationaux des Latins et des Ombriens; ils étaient issus d'une autre race, comme le prouve leur langue. Conservée dans des inscriptions nombreuses, mais courtes, elle n'a pu être déchilFrée et on ne peut même dire de quelle autre langue elle se rapproche le plus. L'origine indo-européenne est très probable, mais on ne peut établir de parenté avec les Italiens ou les Celtes. L'obscurité de la langue étrusque et sa tendance manifeste à détruire tous les éléments délicats des formes parlées, par exemple les terminaisons dans les mots ombriens, portent à conclure que les Etrusques étaient une race mêlée oii l'élément dominateui' n'aurait eu qu'une culture inférieure à celle des sujets.
Cette conclusion est corroborée par l'histoire et la légende; il faut rejeter comme non historiques les traditions qui signalent une invasion de Torrhèbes lydiens ou de Pélasges Tyrrhéniens; elles reposent sur l'analogie des noms de Tusci, Tursci avec celui de Tuppr^v;'!; une invasion maritime est inadmissible, car les cités proprement étrusques sont au milieu des terres. L'origine septentrionale des Rasennœ est certaine; ils ont refoulé les Ombriens et soumis les peuplades de cette race restées en arrière ; on croit les retrouver dans les Pénestes, analogues aux clients romains, aux Ililotes Spartiates. Que les Ombriens du sud de l'Étrurie^ entre Tarquinies et Rome, se soient nommés à l'origine Tursci, et que ce nom ait passé aux vainqueurs, ce n'est qu'une hypothèse; mais elle explique mieux qu'une autre les récits relatifs à la vieille histoire romaine. C'est donc probablement à ces Toscans que les Rasennœ empruntèrent leur civilisation, mais ils en modifièrent l'évolution ultérieure et arrivèrent dans le culte et la vie publique à un tout autre résultat que les Latins. Leur culte conserva l'aspect sombre qui révèle une patrie septentrionale, bien qu'ils aient emprunté quelques dieux aux Tos-
cans soumis. Dans la vie publique, ils paraissent avoir élr conduits connme les habitants du Latium par la conquête cl le commerce à une organisation urbaine, mais en excluant rig-oureusement la classe inférieure. Ils s'assurèrent ainsi une puissance durable, de bonne heure appuyée sur des mercenaires et sur la piraterie, mais ne purent arriver à un grand développement au dehors, comme les Latins groupes autour d'un État autrement organisé. Comme les cités latines, les cités étrusques étaient unies en une confédération; mais le lien était plus religieux que politique. Les éléments de leur art leur vinrent comme aux Latins des factoreries grecques et trouvèrent dans la vie des gouvernants Rasennœ un sol fertile; mais leur développement conduisit à la caricature do l'art hellénique. Sur la patrie des Rasennœ on ne sait rien de précis; on trouve au nord de l'Italie et jusqu'en Suisse et au Tyrol des traces de leurs établissements qui ont survécu à la conquête celtique; ils venaient probablement de ces régions. L'invasion étrusque, qui plus tard prit pied en Campanie , est évidemment une conséquence de l'immigration indo-européenne. A leur arrivée les Celtes trouvèrent encore au nord du Po une population étrusque'.
L'influence de l'Etrurie sur le Latium et sur Rome a été longtemps exagérée, aujourd'hui on la réduit beaucoup; mais on n'a pas assez tenu compte des contacts que l'invasion des Rasennœ établit entre les Toscans primitifs et les Romains. Ces Toscans formèrent vraisemblablement une partie de la plèbe romaine, et c'est par eux que plus tard certaines institions tudes Rasennœ pénétrèrent à Rome.
L'influence des Hellènes en Italie est d'une date antérieure
à celle du célèbre passage de la Théogonie hésiodique (au vers
1013). Le poète connaît déjà Agrios (Faunus) et Latinos,
souverain des Tyrrhéniens. Qu'il s'agisse des Étrusques ou
des Toscans, on a dû voir sur ces côtes des Grecs avant
la rédaction de ce passage. A l'origine les voyages maritimes
des Grecs n'avaient qu'un but commercial; ils ont du établir
des factoreries plutôt que des colonies sur les côtes de l'Etrurie,
du Latium ot de Ja Campanic : telles Pisc, Alsion, Pyrgoi. L'Etrurie et le Latium restèrent indépendants, mais reçurent des Grecs leur art, Técriture, les poids et mesures, des mots et quelques légendes qui furent localisées en Italie. Entre autres probablement celle d'Enée que nous trouvons plus tard croyance nationale des Romains. L'influence grecque sur le Latiuuî et Rome dut s'exercer en grande partie par la ville campanienne de Kyme (Cumes), le plus ancien établissement permanent des Grecs sur la côte occidentale. Plus tard s'éleva nonloin Velia (535-532 av. J.-C). Le commerce des Grecs avec la côte occidentale d'Ralie eut pour conséquence la colonisalion del'Ralie méridionale et de la Sicile où les plus vieilles cités grecques sont à peu près contemporaines de Rome. Ces colonies de la Grande-Grèce ont précisé entièrement ou entravé dans leur évolution nationale les populations antérieures et facilité le triomphe définitif de Rome.
Aux Hellènes on peut comparer les Phéniciens, surtout les Carthaginois qui commercent avec l'Ralie. Eux aussi apportent des éléments de civilisation à l'Étrurie et au Latium sans avoir d'influence décisive sur le développement intérieur des Latins. Les plus anciens navigateurs phéniciens, comme les Grecs, ont dû éveiller les tendances commerciales et provoquer indirectementla fondation des villes, notamment Cœre; étroitement liée à Rome, Cœre commerçait avec les Phéniciens comme avec les Grecs par ses ports de Pyrgoi, Alsion et Punicum. Plus tard Tinfluence carthaginoise, appuyée sur la Sardaigne, et l'influence de la Grande-Grèce, se balancèrent de telle sorte qu'aucune de ces deux nationalités ne put prendre pied sur la côte de l'Etrurie ou du Latium. Les Étrusques, à l'école des Grecs et des Phéniciens, devinrent une nation maritime, occupèrent la Campanie. Cet établissement a contribué avec les colonies grecques à l'affaiblissement de la nationalité latine en Campanie jusqu'à l'arrivée des Samnites, mais il ne mit jamais en danger les Latins du Latium.
Il faut enfin songer aux Celles^ qui, au m" siècle de l'ère romaine, arrivèrent en Italie par le nord et ruinèrent la puis-
'] Liv., 5, 34.
I, l] LES POPULATIONS ITALIExNNES 17
sance élrusque. Ils avaient, peut-être au temps de l'invasion gréco-italique, traversé l'Europe centrale comme précurseurs des Germains et des Slaves. Parvenus à l'Atlantique, ils se dirigèrent au sud vers l'Espagne, au nord vers la Grande- Bretagne, puis, sous la pression des Germains, refluèrent vers l'Italie et la Grèce. Ils n'ont pas eu d'influence directe sur la formation de la nationalité romaine; mais en affaiblissant les Etrusques, ils facilitèrent aux Romains la conquête de l'Italie. Etablis à demeure dans la vallée du Pô, ils furent tout à fait latinisés vers la fin de la république.