CHAPITRE DEUXIEME
l'état patricien
Le peuple latin n'est pas issu d'un mélange de Sicules et d'Aborigènes; encore moins d'un mélang-e des habitants du Lalium avec des.Troyens amenés par Énée. La tradition de l'arrivée d'Enée est bien plutôt l'expression mythique de Finlluence d'institutions et de cultes grecs apportés par des marins adorateurs d'Aphrodite, Cette tradition fut offlcioUemont acceptée à Rome ', et même, on relia les fondateurs de la ville à Enée; directement d'abord; plus tard, par l'intermédiaire d'une série de rois d'Albe descendus de Silvius. Rome, ville latine, avait subi ces influences dont le premier centre fut Lavinium; elles se rattachèrent à son culte des pénates et furent conservées et renforcées par les relations avec la Grande- Grèce et notamment avec Cumes.
On peut tenir pour certain que des villes ont été fondées dans le Latium avant Rome, tant pour dominer le pays conquis et le défendre contre les Ombro-Sabelliens, que par suite du commerce avec les Grecs. Les indications données plus haut sur le développement de la vie urbaine dans le Latium sont lég-itimées par la rapide croissance et l'importance postérieure de Rome. Il est impossible d'étudier la fondation et la constitution des cités latines antérieures, cette époque étant plus obscure encore que celle des origines de Rome.
Parmi les cités indépendantes du Latium, la principale était Albe ; il est probable, quoique les documents nous manquent pour le démontrer, qu'elle exerçait sur les autres une sorte d'hégémonie. En dehors des détails du récit ordinaire qui est sans valeur historique , on peut invoquer ce fait que les trente cités
<) Elogia, 1. L. A., p. 283.
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do la confédération latine sont désignées comme des colonies d'Albe'. Nous ne connaissons ces villes que par un événement placé en l'an 498, longtemps après la ruine d'Albe, et rapporté par un auteur' encore bien plus récent; de plus ces villes n'ont pas été toutes des colonies d'Albe; mais la légende use dos relations de métropole à colonie, comme elle fait souvent des relations de famille pour exprimer leur parenté avec Albo et leur subordination : ce procédé convint fort aux Romains quand ils eurent renversé Albeet établi leur hégémonie sur la confédération latine.
Albo était le centre politique du Latium et tenait la place, principale à la fête fédérale [fericV Laiinœy du mont Albain; Lavinium (et peut-être auparavant Laurontum) était la cité des pénates et le centre religieux.
On ne peut préciser davantage sur la position d'Albe vis-àvis de la confédération et l'étendue de celle-ci. Bien qu'Albe fût la capitale, sa domination fut probablement beaucoup moins centralisée que celle exercée ultérieurement par Rome sous forme d'un traité (/œ^^^/s) avec la ligue, dont elle n'était pas la capitale. Les éléments de la confédération officiellement formée de trente membres ont dû changer souvent'*; mais il est impossible de suivre ces modifications, comme de déterminer quand des cités non latines entrèrent dans la confédération : on en trouve sous Tarquin", et dans la liste des trente cités^ Le nom de prisci Latini n'a qu'un sens relatif; il a pu, selon les temps, désigner des états dilTérents dans la ligue; à l'époque historique, il s'applique aux anciens membres, les trente cités données pour des colonies albaines, par opposition aux colonies latines confédérées avec Rome. Cette expression ne désigne pas deux peuples, les Prisci' et les Latini, et n'a pas d'ailleurs de sens ethnique précis; c'est plutôt une appellation utilisée dans le droit public.
') Cincius ap. Festus, p. 24i.
4) Cf. Pline, n. h. 3, y, 08.
2) Dion, 4, 49.
') Dans cette hypothèse on assunile les Prisci aux Aborigènes. [N, D. T.j
20 LA ROYALTIi; 2, \
En dehors de la coiifédéialion formée par la réunion des prisciLali?ii sous rhégcmonie d'Albe, il y avait dans le Latium divers groupes religieux. Nous en connaissons au moins un ; il comprenait des peuples et des cités non latines ; le centre était 3iU /ucus Dianhis^, près d'Aricie ; il n'est pas antérieur à l'époque romaine. On ne sait si ces réunions avaient, comme celle du mont Albain, un sens politique ; mais on n'a pas le droit de donner les trente-deux cités nommées par Pline 2, et disparues pour la plupart, comme les colonies d'Albe, et d'en former un groupe albain opposé aux trente cités latines et au peuple latin. Il semble au contraire que ces localités étaient pour une part des bourgades non autonomes,, comprises dans le domaine de quelqu'une des trente cités.
Albe eut probablement des colonies; mais la légende considère comme telles toutes les villes de la ligue latine, dont plusieurs sont antérieures à Albe d'après d'autres récits ; quant aux traditions sur les villes isolées, cette conception les a désorientées et elles ne peuvent nous. offrir de point d'appui solide ; il n'y a enfin nulle raison de déclarer colonies d'Albe les dix-huit villes données par Diodore^
De la constitution d'Albe on sait seulement qu'elle eut des rois ; les noms de ces rois n'ont rien d'historique ; ils ont été inventés pour relier Rome à Troie par l'intermédiaire d'Albe et de Lavinium, et ses fondateurs avec les héros mythiques Latinus et Enée ; la désignation de la dynastie comme Siivienne est aussi arbitraire ; c'est un nom tiré du cycle d'Enée {Siivii::^. 'loaToi). On ne sait rien de l'étendue des droits, ni de l'histoire de la royauté albaine ; comme à la ruine d'Albe la tradition ne connaît plus que des dictateurs annuels \ on peut conclure, par analogie avec Rome, que l'évolution du pouvoir royal vis-à-vds de la force croissante des génies aristocratiques fut la même qu'en Grèce.
On ne saurait dire dans quelle mesure la ruine du pouvoir royal se rattache à la compression de la nation latine par les
1) Galon, Oriij., 2, 21.
2) Pline, )). /(. 3, 9, 09.
3) Diod., 7, '1 B.
*) Dion, 5, 74; cf. 3, 22. - Plut., Rom., 27, et Liv. 1, 23.
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peuples limitrophes, mais il est certain que c'est à Rome qu'est dû l'accroissement de la puissance et de la considération du nom latin. Auparavant ces peuples, dont nous avons indiqué l'expansion primitive, étaient resserrés dans un domaine d'environ trente milles carrés [Latium vêtus), limité au nord parle Tibre, à l'ouest par la mer, tandis que les frontières flottaient à l'est autour de l'Anio , et au sud autour des monts des Volsques. Ce domaine était entouré par les Toscans et les Etrusques au nord ; à l'est et au sud par les populations ombrosabelliques, latines, eques, berniques, volsques, rutulos, aux attaques desquelles aurait succombé la nationalité latine si elle ne s'était créé à Rome un nouveau boulevard.
Il ne nous est parvenu sur la fondation de Rome que des légendes, nul témoig^nage authentique '. Nous avons écarté le récit de YEnéide, mais il renferme un fait indépendant des éléments ajoutés plus tard ; il fait de Rome une colonie d'x\lbe la longue. Ce trait peut ne dater que de la ruine d'Albe et de la transplantation de ses habitants à Rome ; mais en aucun cas on ne peut supprimer le fait, sous prétexte que la légende est inconséquente dans l'exposé des relations de Rome et d'Albe. On ne peut non plus traduire que Rome a été fondée par des mécontents albains après une sécession. De l'affirmation que nous retenons, il ne résulte pas toutefois que Rome soit vraiment une colonie d'Albe plutôt que les autres cités latines; il en résulte seulement, ce que nous savons d'ailleurs, que Rome est comme Albe une ville latine.
La dualité des fondateurs Romulus et Remus, fils de Mars et de Rhea Silvia, nourrissons deFaustulns et d'Acca Laurentia est complètement légendaire ; elle exprime seulement le dualisme de l'Etat romain, attesté aussi par la dualité des lares défenseurs de l'Etat [lares prostites), dont le caractère religieux a influé sur la forme donnée à la légende de Romulus. Elle reflète le dualisme résultant de l'union des Latins et des Sabins, de l'opposition des ?najores et minores g entes ou des patriciens et des plébéiens ; ce n'est donc pas la forme primitive de la légende, car ces oppositions n'ont de sens qu'après la fonda-
22 LA ROYAUTfi [1. 2
tion do Romo ; on s'oxplique ainsi que la légende ne molle pas llcmus sur le même plan que Romulus. Le récil primitif, celui dos Ramnes, rélément le plus ancien de l'Elal romain ', n'a dû oonnaîlrc qu'un fondateur, Ramus ou Ramulus, la cité s'appelanl Rama, (^e nom a pris doux formes dans le langage, Romus et Romulus, et fourni une expression au dualisme exigé par la légende. La différence do quantité entre Romulus et Remus no contredit pas notre explication ; celte dill'érence a pu résulter d'un rapport ultérieurement établi entre Romulus et ^6j;x-/;, Remus et les aves remores. L'association do Remus aux auspices malheureux pris sur le mont Avontin [Remaria)^ ol tous les récits liés à la fausse étymologie du mot Romulus (do ruina^ poitrine), sont dos élargissements de la légende suscités par le culte populaire, et sans intérêt historique. Il n'y en a pas plus à essayer de déterminer le sens du nom de lieu Rama ; à ces énigmes on trouve dix solutions plausibles plutôt qu'une vraie. Enfin ceux qui dérivent Rome de 1iXp'^:^^, la cité du fleuve, n'expliquent pas le mot Ramnes.
L'emplacement de Rome et de Yager Romanus était habité biou avant l'organisation attribuée aux fondateurs mythiques do la ville; le pays était donc autonome avant la date que les chronologues, raisonnant sur le chiffre hypothétique des années de règne dos rois, ont fixée pour la fondation. La date reçue est celle de Yarron; il place la fondation de Rome la 3" année de la 6" olympiade, c'est-à-dire l'an 7o3 avant Jésus- Christ; les fastes capitolins, plaçant en 24i et non en 245 la première année de la république, donnent une date différente d'une année.
L'existence d'un établissement antérieur à Rome n'est prouvée ni par la légende qui place Evandre sur le Palatin, ni par colle qui installe sur le Capitole des Argiens compagnons d'Hercule. La première se rapporte à la fête des Lupercales dont la ressemblance avec la fête arcadienne des Ajx,a'.a fut expliquée par la transformation de Faunus Lupercus en eliavop;;. La seconde a été fabriquée pour rendre compte de l'origine des chapelles et des sacrifices des Argei; c'étaient proba-
*) Romani n'esl qu'une forme de Ramnes.
12, ] l'état PATRfCIEN 23
blement les Lares des quartiers de la ville conçus comme blancs et vieux; ce sens était devenu incompréhensible pour les générations postérieures.
On reconnaît sous ces légendes les germes du développement de l'Etat romain déposés avant l'origine de la vie urbaine commune. Les associations cantonales datent au plus tard de l'invasion indo-européennne; cespagi, qui fondèrent pour l'Italie entière une vie commune, ne sont pas à Rome une création de Numa. Ils se sont conservés pour les environs dans la division postérieure des trions rusticœ, qui reçurent les noms des pagi primitifs' ; jusque dans l'intérieur de ce qui fut plus tard la ville, nous en retrouvons la trace : tels \q pagus Si(ccusa?ms, remplacé par la tribus Suburana-, le pagus Aventiniensis, Janiciilensis, donnés par les inscriptions". Quelques-uns semblent s'être appelés montes à cause de la nature du terrain; leurs habitants étaient les montani opposés axixpagani; un lien religieux réunit en des temps reculés six de ces montes [Palatiiim, Cennaius, Velia, Fagutal, Oppius, Cispiits), auxquels fut ajouté comme septième la Si(bura\) pour la fête du sepiimontium'\ célébrée jusque sous l'empire'^, le 11 décembre''. 11 ne faudrait pas confondre ces montes avec les sept collines actuelles ; ils n'en comprennent que deux, le Palatin et l'Esquilin, avec la vallée qui les sépare. Leur union semble contemporaine de la naissance de la cité de Romulus; celle-ci, d'après la légende, se serait étendue du Palatin d'abord au Quirinal et au Cœlius. Festus voit des Siculcs dans les habitants du Septimontium^ Au temps de ces bourgs non groupés en ville, le mont Tarpeius ou Capitoliniis dut être fortifié pour défendre les cultures, servir de refuge aux troupeaux et former une citadelle [arx). Entre les deux pointes du Capitolin [inter duos lucos), se localisa la légende postérieure de l'asile. On
1) Fest. ep.,p. It5. '
2) Varr., 1. 1. 5, 48.
*) Fest., p. 348.
») Varr., 1. 1. b, 24, 5, 41. Fest., p. 340, ep., p. 341. Plut. qu. Bom. 69. ^) Suet., Domit., 17.
8) Fest., p. 321.
2i LA ROYAlITi^: [I, 2
l'élargit, cédant an drsir d'oxpliquer le caractère romain par l'état primordial de la race, tandis que la conception grecque de l'asile l'emportait pro])ablenient sur la vieille conception latine. La situation do Rome était si favorable qu'elle fut bientôt assez puissante pour entrer en lutte avec la capitale du Latium et se substituer à elle. Le site était malsain, mais admirablement placé' pour servir de centre au commerce du Lalium avec les pays voisins, surtout avec les navigateurs grecs et carthaginois. Protégée contre la piraterie, près du seul havre de la côte latine, à l'embouchure du Tibre, Rome était, au début de la république, une cité commerçante ; cela est prouvé, sinon par le traité avec Carthage qu'on a mal daté, du moins par une foule de circonstances. Cette importance commerciale n'est pas la conséquence mais la cause de la grandeur et de la puissance de Rome, qui sut mieux que d'autres villes latines profiter de l'admission des étrangers [jus cofnmercii) , et développer une bourgeoisie vivace et vigoureuse . Il va de soi que les habitants de Rome, en achetant des denrées et en vendant des produits agricoles, restèrent des laboureurs. D'autre part, Rome était par sa situation le boulevard naturel du Latium contre l'Etrurie. C'est de ce côté qu'il faut chercher les premières guerres de Rome; ces luttes la préservèrent du danger de s'amollir par le commerce, et elle put s'accroître do bonne heure, grâce à l'immigration des Toscans fuyant devant les Rasennœ;. A l'appui de cette hypothèse, citons le nom du vicus Tnscus au-dessous du Palatin, l'origine toscane des Tarquins et la tradition d'invasions toscanes, plus tard attribuées à tort aux Rasennœ et dirigées par Cœles Yibenna et Mastarna. La réception des exilés toscans put contribuer à former la légende de l'asile, à moins que celle-ci ne provienne à\\ jus exila accordé par Rome-.
H est difficile de déterminer l'étendue primitive du territoire romain; à l'est et au sud la frontière était très près de la ville, du côté des cités ennemies de Gables et Fidènes; à l'ouest
') Liv. 5, 54. — Cic, De rep., 2, 3.
^) Le jus cxilii est le droit pour une ville de recevoir les exilés d'une autre comme protégés ou citoyeas; il suppose la réciprocité et l'autonomie des contractants [N. D. T.].
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elle semble avoir été jusqu'à la mer. Sur la rive droite du Tibre , Rome possédait, avec le lieu de la fête des fratre^ Arvales et le bois sacré de la dea Dia, sept cantons et des salines ; mais il est difficile de distinguer ici les acquisitions successives.
Nous ne savons rien de l'organisation politique de la première communauté romaine; les légendes relatives aux institutions de Romulus prouvent seulement, eî, nous le saurions sans elles, que ces institutions passaient pour remonter à la plus haute antiquité. Le rôle dirigeant pris à l'époque historique par les gentes patriciennes fait présumer que les propriétaires principaux des pagi^ les clans des Ro/nilii, Horatii, Fabii, JEmilii, Coriielii, Papirii^ Menenii, Se7'gii, Vetiirii, arrivés jusqu'à l'époque historique, et d'autres dont l'existence est révélée par les noms des tribus rustiques créées en 494, se considéraient comme propriétaires du pays et étaient reconnus pour maîtres, tant par les clients acquis dans la première conquête, que par les marchands latins entrés sur leur domaine et les fugitifs toscans. Cette situation des Ramnes visà-vis de leurs sujets explique que Ja constitution et le droit des Romains aient conservé la marque de leur origine essentiellement agricole, malgré l'importance commerciale de la ville. Nous sommes fondés à admettre une royauté patriarcale et guerrière dans cette communauté; mais il n'est pas prouvé que cette royauté fùtthéocratique, bien que pour toute affaire on demandât aux dieux leur assentiment préalable par les auspices. Il n'y avait pas au sens strict du mot de vie politique.
Le plus ancien établissement des Ramnes était situé sur le Palatin, au-dessus du Gapitolin où se trouvaient aussi les localités mentionnées dans la légende de Romulus. Le rempart primitif de la cité était encore connu au temps de Tacite'; plus tard la position de cette Roma quadrata (nom dû à la forme de la montagne) a fait conclure à une fondation more Etrusco; c'est une erreui^ elle tient à l'attribution d'un caractère spécialement étrusque, aux procédés des vieux Italiens. On n'en saurait conclure à une origine étrusque de la ville,
^) Tac, Ann., 12, 24.
pas plus que des autres caractères dits étrusques; la plupart doivent cette altribulion à dos erreurs do ce genre.
La fondation do la pi-cmiëro Rnino au jour do la fôto des Palilia (21 avril) est une légende qu'explique la liaison établie entre la divinité des bergers, Pales^ et le mont Palatin; on a été conduit ainsi l\ voir dans les fondateurs de Rome des "bergers.
La Rome palatine a-t-olle été membre d'une ampliictyonie religieuse ou d'une confédération politique, on l'ignore. Il est possible qu'elle ait appartenu à la confédération présidée par Albe, mais la légende n'impose pas cette conclusion. Plus tard Rome sacrifiait à ses Pénates à Lavinium, considérée comme sa métropole religieuse; il ne s'ensuit pas que la cité palatine agit de même, et ce lion étant renouvelé chaque année ex libris sibyllinis\ il est plus probable qu'il est une conséquence de la transplantation des Albains à Rome ou du traité conclu avec la confédération latine; d'ailleurs le caractère mobile que semblent avoir eu ces liaisons entre les villes enlève de l'importance à cette discussion. Il est hors de doute que l'Etat romain, que nous faisons dater de la réunion des Ramnes avec les Sabins, était isolé de la confédération latine et entra bientôt en conflit politique avec elle; mais il faut admettre des relations de droit privé des Ramnes avec les autres Latins et un droit de commerce [jus commercii) entre tous les Latins.
L'hypothèse fondée sur les légendes et les pratiques religieuses des frères Arvales, qui fait entrer la Rome de Romulus dans une amphictyonie latino-toscane ayant son centre au bois sacré de dea Dia sur la rive droite du Tibre, doit être éliminée avec les conséquences qu'on en veut tirer.
Quand la légende dit que Romulus, après la fondation de la ville, divisa la population en trois tribus, Ramnes, Tities, Luceres, elle veut dire que ces tribus existaient de toute antiquité. D'autres légendes et les traces d'une véritable tradition permettent de reconnaître que cette division est le résultat des circonstances historiques ; ceci n'empêche pas d'ad-
I) Mommsen, I. R. N. 2211.
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mettre une autre division tripartite de la Rome palatine, peutêtre indiquée par les noms de Palatium, Cermalus^ et Velia
L'union des Raimies du Palatin avec une communauté Sabine, voilà l'élément historique dans la lég-onde de l'enlèvement des Sabines ; le récit de l'enlèvement est l'expression mythique de la pensée nationale sur l'origine de l'enlèvement comme usage dans le mariage ; c'est un mythe destiné à servir de type aux faits, comme il y en a beaucoup dans l'histoire des origines romaines. Il faut seulement noter que les femmes enlevées sont des Sabines. Telle n'a pu être la cause de la guerre entre Romains et Sabins, mais la guerre et le traité qui les termine n'en restent pas moins des faits historiques, abstraction faite de toutes les particularités du récit et du nom du roi sabin Titus Tatius ; comme Romulus il est le héros éponyme de sa communauté.
L'analogie indéniable de ce nom avec celui de la tribu dès Tities, et du collège sacerdotal des sociales Tilii, institués au dire de Tacite reWiendis Sabinorwn sacHs^, rend certaine l'identité de la tribu des Tities et des Sabins, déjà reconnue parles anciens. Pourquoi le rameau sabin portait-il ce nom? comme population guerrière ? ou par suite de quelque pratique religieuse? nous n'avons pas à le rechercher ^ Mais s'appelant Tities il n'a pu porter en même temps le nom de Qiiirites, et ceci supprime à la fois l'hypothèse de Niebuhr, qui fait venir les Sabins de Quiriiwi, cité du Quirinal, et celle des anciens, qui les amènent de Cures dont Titus Tatius eût été roi.
L'établissement à Rome d'une communauté sabine est d'autant plus vraisemblable qu'il est lié au progrès des populations sabelliennes des montagnes vers la côte occidentale, aux expéditions des Sabins sur le territoire romain à l'époque des derniers rois et plus tard : la tradition de la fuite des aborigènes de Réate quittant Testrina devant les Sabins reflète ces faits.
') Ce sont les trois sommets du Palaliii formant trois des sept montes du Septimontium. [N. D. T.]
*) Tac. Ann. 1, 54. — Cf. aws titigc ap. Varr. I. 1. 5, 85. — Curia Titia ap. Fest. ep. p. 366.
3) Fest; s. v. tituli p. 366. — Varr., 1. 1, 7, 44. — Fulgent., p. 391. G.
28 L.V nOYAUTÉ [l^ 2
D'après la chronologie ordinaire, l'union des Ramnes et des Tities se placerait quatre mois après la fondation de la ville ; le rapt des Sabincs est daté du 18 août de la première année à la fête des Consualia, en l'honneur du dieu agraire de la génération Co?wis (divinité difréi-eiite du Neptunus equesle.r). Mais le passage à la légende d'un fait historique en réduit toujours la durée, et la cité palatine des Ramnes a duré plus de quatre mois. Il est inutile de chercher dans la légende la suite historique des événements qui amenèrent l'union des Tities et des liamncs] il parait seulement quelcs Jz7z>5, dont le bourg semble avoir été un CapitoUuin velus sur le Quirinal, occupèrent aussi le Capitolc des Ramnes ; ce succès ne fut pas dû à la trahison de Tarpeia, être mythique qui est plutôt une divinité locale. La supériorité des étrangers obligea probablement les Ramnes à conquérir un traité [fœdus], et \q jus conubii avec eux, et telle est la cause probable de la liaison du récit de l'enlèvement des Sabinos avec la guerre des Sabins et des Romains.
On peut regarder l'union des Ramnes et des Tities comme l'origine de l'Etat romain ; la division en curiœ, visiblement artificielle^ a servi à organiser la vie commune après cette union; elle lui est postérieure, d'après la légende même, et au-dessous subsistèrent les gentes et les familles. Romulus aurait donné le nom de curies à ces divisions d'après le nom des Sabins de Cures', et la plus vieille tradition porte à trente le nombre des Sabines enlevées-, parce qu'il y avait trente curies. Ceci est faux, les noms conservés de quelques curies le prouvent ; c'est un anachronisme, car il ne put y avoir trente curies qu'après l'accession des Luceres. Il est d'autant plus remarquable que la tradition fasse coïncider l'institution des curies et l'accession des Tities ; évidemment il y a là un vieux souvenir ; il paraît se rattacher au nom de Quirites, qui date aussi de la réunion des deux populations au témoignage des anciens. Quirites n'étant pas le nom des Sabins, il en faut chercher l'origine dans un caractère commun aux deux peuples. L'institution des curies est non seulement une insti-
') Liv. 1, 13. — Fest. ep. p. /l'j.
2) Plut., Rom., 14.
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tiition commune, mais la forme même de cette communauté, puisque grâce à elle chaque peuple pesait d'un poids égal dans les délibérations en jetant ses dix voix dans la balance. Le mot Curia qui désigne ces groupes peut se rapporter : à ■/.'jp'!oç, y.upia £/.>cX7)(ju, xupôo), curare, qui expriment ce sens ; à la cohabitation covisia, du sanscrit vas, habiter ; à la maison (en ancien haut allemand /làs, du sanscrit sA:^/, couvrir, auquel se rattachent cura, y.j-pii; et Y.oi-pT/c;). Quoi qu'il en soit, les Raimies et les Tities réunis se nomment Quirites, parce qu'ils sont groupés en curies '. Le mot plus récent de curiales opposé à Quirites désigne non la communauté générale, mais la communauté dans une curie isolée. L'emploi ultérieur du mot Quirites, la formule de droit public, />o/Jz//?<5 romarins Quiritium ou Quirites^ ^ ne montrent plus la liaison originelle du mot Quirites avec les curies ; la cité s'est élargie et en même temps le sens du mot ; la différence entre l'emploi de Quirites et de Romain appliqués l'un au peuple dans sa vie intérieure, l'autre dans les relations extérieures, s'explique aisément si Quirites vient de curies, nullement s'il vient de la lance, appelée, dit-on, qiiiris ; la lance a plutôt reçu ce nom de hasta quiris à cause de ses relations av^c la curie et les Quirites comme symbole du dieu Quirinus et de la propriété quirite.
Le Romain qui pour chaque événement de la vie se crée un dieu protecteur, divinisa en Quirinus le héros éponyme des Quirites. Les anciens dérivent Quirites de Quirinus, c'est une interversion du vrai rapport des deux mots. Ils font de lui un dieu sabin adoré à Cures ; c'est une conséquence de l'erreur qui attribue aux Sabins le nom de Quirites ; mais on peut admettre que le Sabin Numa institua un flamen Quiiinalis et que Titus Talius sacrifiait déjà à Quirinus. On appela Quirinalis celle des deux collines des Tities sur laquelle fut le centre du culte de Quirinus. Le caractère romain fait comprendre qu'on ait vu en Quirinus une divinité voisine de Mars, et le sens national de la légende de Romulus explique que le héros
1) Fest,,p. 25i. « Quirites auLem dicli post fœdus a Romulo et Tatio percussum communionem et societatem populi factam indicant. »
2) C'est une apposition qu'on ne peut assimiler à populus Rumanus et Quintes .
éponyme des Uaîmies ail pu, après une apothéose due à l'influence grecque, être considéré comme Romulus Quirinus. Cette confusion fut tardive, car le jour de la mort de Romulus (5 juillet), durerait d'abord du jour de la fête des Quirinalia (17 février). De Quirinus dérive une déesse protectrice des matrones romaines Juno Quiritis ; cette divinité est en rapports étroits avec les curies; dans chacune elle avait un autel; c'est un argument de plus en faveur de notre thèse.
Sur la constitution de l'État des Ra?n?ies et des Tities réunis, nous ne savons rien d'historique. On suppose que cette union se bornait d'abord à la concession réciproque du jus conubii et an jus commercii, et que, pour le reste, les communautés étaient sur le même pied que plus tard les municipes en face de Rome, c'est-à-dire sans concession réciproque An jus siiffrogiim du jus honortwi\ Cette conception d'un Etat fédéral, où la division en curies n'était fondée que sur la nécessité de résolutions communes, a pour elles bien des faits : 1° la double royauté de Romulus et do Titus Tatius et même celle de Romulus etRemus ; ces deux assertions permettent de conclure à l'existence d'une double royauté analogue à celle de Sparte ; 2" Plutarque dit qu'avant la résolution commune chaque roi conférait avec ses cent sénateurs*; 3° les biens communaux^ étaient distincts ainsi que les résidences des Ramnes et des Tities ; ceux-ci auraient habité sur le Quirinal qui doit son nom à Quirinus ; 4° le nom de la place où se réunit le peuple formé par les deux communautés, Comithan, qui était une partie du Forum romain entre le Palatin et le Quirinal; 5° enfin peutêtre un usage rattaché au sanctuaire de Janus Geminus ou Quirinus ?in\i\Qà du Capitolin ; on le fermait pendant la paix, on l'ouvrait pendant la guerre ; usage qui, si ce sanctuaire était à la place d'une porte de communication, montre les deux communautés séparées dans la paix, unies dans la guerre pour la défense commune.
') Serv., ^n., 7, 709. — Le jus snffnKjii est le droit de vote dans les assemblées politiques; — le jus honorum est le droit d'éligibilité, droit de remplir les /lonore*'. [N. D. T.]
2) Plut., Rom., 20.
'i Varr., 1. 1. 5, 55.