‹ Histoire intérieure de Rome jusqu'a la bataille d'Actium. Tirée des Roemische Alterhümer de L. Lange (volume 2)Chapitre 42 sur 82 · IJ ORIGINE ET SITUATION DE LA. NOBLESSE · texte numérisé non relu

IJ ORIGINE ET SITUATION DE LA. NOBLESSE

les centuries de cavaliers. Ces hommes riches dont beaucoup étaient au service de l'Etal, soit individuellement, soit groupés en compagnies {societates), comme fermiers des impôts [vecti- (/«/m), soumissionnaires de fournitures pour les travaux publics {pi(blica?ii), ces hommes enrichis au service de l'Etat' devaient paraître animés des sentiments conservateurs qui s'allient d'ordinaire à la possession d'une grande fortune, et l'on voyait en eux un appui pour la noblesse. Les patriciens appauvris n'ayant jamais eu un droit à entrer quand même dans les centuries de cavaliers % il dépendait complètement des censeurs d'écarter de celles-ci quiconque, patricien ou plébéien, n'avait pas le cens équestre. 11 se peut qu'ils aient commencé à le faire au moment de l'admission des sénateurs dans ces centuries, en tout cas l'usage s'en établit vers cette époque. L'hostilité témoignée par le peuple aux cavaliers soldés, lors du soulèvement militaire de 342, nous oblige à admettre qu'il existait entre les hommes qui avaient le cens équestre et les centuries de cavaliers dévouées à la noblesse, autre chose qu'un rapprochement à la guerre, une véritable liaison politique.

Si l'on excluait des centuries de cavaliers les hommes à qui manquait le cens équestre, on le faisait a fortiori quand il s'agissait du Sénat. Il y avait certes des exceptions, mais elles n'ont pas grande importance et ne changent pas sensiblement la nature de la distinction qui se créait dans le peuple ; en fait, pour entrer au Sénat, revêtir une magistrature curule, et pénétrer dans la noblesse ^ il fallut posséder la fortune ; en d'autres termes , il se crée au sein du peuple , par le cens équestre et l'usage que la noblesse en fit, un ordre nouveau comprenant la noblesse, le Sénat et les principales familles patriciennes et plébéiennes qui servaient dans la cavalerie depuis longtemps ou depuis 403. Cet ordre était le maître des décisions du peuple en comices centuriates, grâce à la prérogative des centuries équestres et à Tintluence efTective des riches dans la première classe.

') Polvb., 6, 17.

'-) Liv^, 3, 27.

3j Liv., 42, 61.

2;J6 LF- OOL'Vi:UN-KMi:.NT DK LA NOBLKSSIC [IH, I

L'6vf)liilion ({tir nous veiicjns (riruliqncr ne portail pas cacui'c allcinloùritlée fondamenUile (lagouverni'monl de rarislocratic nobiliaire, à savoir que cette aristocratie avait ses racines dans le peuple; la majorité des hommes âgés et tous les hommes en état de combaltrc qui ne figuraient pas dans les centuries de cavaliers continuaient à se trouver réunis aux citoyens moins riches dans les centuries de fantassins de la première classe. Les anciens magistrats étaient l'élite de la noblesse et du Sénat, la noblesse et le Sénat étaient l'élite des chevaliers ; ceuxci étaient l'élite des citoyens possesseurs du cens équestre {/)rf)icipes juventi(tis)^ \ ces derniers formaient une élite dans le reste de la cité et tout d'abord dans la première classe. Les rapports plus étroits de la noblesse avec les riches pouvaient la transformer en aristocratie de fortune, tandis que le reste des riches formerait une classe do capitalistes; mais la barrière du cens équestre n'avait rien d'inaccessible ; les citoyens de la première classe, aux différents degrés de l'aisance, se rapprochaient plus ou moins de ce cens et pouvaient espérer l'atteindre en conservant et augmentant leur fortune [res familiaris), grâce aux qualités d'économie et de lucre profondément implantées dans l'esprit romain. Aussi, malgré l'existence d'un cens équestre^ on ne peut encore parler d'un ordre équestre opposé au reste du peuple [ordo ^^edester)'. Il ne s'est développé que pendant la période dont nous abordons l'histoire et parce que les hommes qui avaient le cens équestre en vinrent à séparer leurs intérêts des intérêts de la noblesse, comme de ceux du peuple ; il ne devint un facteur politique important et indépendant qu'au début de la période suivante, par la loi Senipronia judiciaria qui forma les listes de jurés des citoyens non sénateurs possédant le cens équestre".

Si l'on trouve l'expression «[ordre équestre S) empoyée pour notre période, elle a seulement le sens de cavaliers équipés par l'Etat, à moins qu'elle ne soit employée par anticipation pour

') Liv., 9, 14.

-) Liv., 5, 7.

3) Plin., n. /t.,33, 1, 6, 17-2, 9, 3G.

*) Liv., 9, 38. 10, 1-i, 21, 59. 2-1, 18. 43, 10. Val. Max., 2, 2, 9. 2, 9, 3, 2, 9. Plin., n. h., 33, 1, G, 18. 33, 2, 9, 36.

111, 1] OUIGI.NE ET SITUATIO.N DE LA NOULKSSE 2'.\~

désigner ceux qui ont le cens équestre'. Même ]e premier cens, qui n'est probablement pas encore officiel, ne prouve nullement l'existence d'un ordre équestre, étant donnée la composition sans cesse modiliée des centuries de cavaliers, pc.s plus que l'appellation cVordo senatorias , appliijuée au Sénat, ne prouve l'existence d'un ordre sénatorial. Au contraire, la position privilégiée occupée au milieu de ceux qui possédaient le cens équestre, par les cavaliers équipés par l'Elat [équités eqiio publlco) , jouissant d'une prérogative pour le vote et immédiatement unis aux sénaleurs, empêchait la formation d'un ordre embrassant quiconque avait le cens équestre. Cette situation à part est exprimée par les noms qu'on leur applique {équités i?om«?«« opposés aux équités equo privato\ équités illustres% principes juventutis', jïrimores juve)iuhi% jjtuceres juventutis''). D'une manière générale, l'in- Huence de la noblesse sui" les décisions des assemblées populaires, était si naturelle après les mesures que nous avons exposées, qu'elle pouvait s'exercer sans violer en rien la Constitution ; l'opposition démocratique, à laquelle on sacrifia vers la fm de la première guerre punique la prérogative des centuries équestres, ne reconnut et ne combattit que bien plus lard le danger que présentait le vote accordé aux sénateurs dans ces centuries. On n'en vint là que dans les premières années de la période suivante, lorsque l'ordre équestre se fût émancipé de la tutelle de la noblesse. Pour le moment, le procédé employé par la noblesse afin de s'assurer le gouvernement en exerçant de plus près sur le peuple une influence parfaitement légitime, ne pouvait donner que de bons résultats, comparé aux dissensions qui avaient divisé les ordres dans la période antérieure.

La noblesse avait su nouer des relations avec les riches et s'assurer leur appui ; elle sut aussi g-agner les prolétaires

') Liv., 26, 36.

-) Liv. , 7, 8. 22, ii. 25, 37. o9, 31,

") Liv., 30, .18. Cf. 3'j, 13.

'I Liv., '.', l-i. Cf. App. Suinn., i.

•') Liv., 7, 10.

û) Liv., 10, 28.

2o8 LE G()rvi:n.M:Mi:M hv. i.\ NonLtssii j^Ill, 1

restés en dehors des ciiK} classes. Dans le premier cas , ralliance reposait sur le désir des riches de prendre une part immédiate au rôle politique de la noblesse; dans le second, on s'adressait aux intérêts matériels pour leur donner satisfaction. Déjà le patricial aviiit montré la voie à la noblesse ; sous la censure de Camille (403;, semble-t-il, on avait admis au service militaire les prolétaires jouissant d'une fortune d'au moins 800 as libraux (plus tard 4,000 as); en échange, l'État leur allouait une solde qui représentait non seulement leurs frais d'entretien, mais un véritable salaire {?nerces}. On a contesté récemment' l'cxaclitude de celte assertion, mais sans remarquer qu'outre l'établissement de la solde par Camille, nous pouvons invoquer un autre fait ; le soulèvement des soldats en 342 est inexplicable, si l'on n'admet pas auparavant que les prolétaires servaient dans l'armée.

La noblesse, dès le commencement de cette période^ alla plus loin en consentant à une mesure qui altérait la discipline militaire, mais ouvrait aux prolétaires l'espoir d'un plus riche butin. On portait évidemment un coup à la discipline militaire eu retirant aux consuls en 362', à la veille d'une guerre, la nomination de six tribuns militaires sur vingt-quatre (pour les quatre légions qui servaient en moyenne)' et en la transférant aux comices tribules'. 11 va de soi que les officiers élus par le peuple devaient se montrer plus indulgents que ceux qui auraient été choisis par le général". La complaisance des consuls en matière de butin est formellement indiquée dans la suite et à plusieurs reprises \ Les nobles patriciens et plébéiens ont dû être d'accord sur ces mesures ; car elles nécessitaient une modilicalion de la loi curiate de imperio, et, pour les valider, il fallait, d'après la législation alors eu vigueur, non seulement une loi centuriate proposée par les consuls sur la base d'un sénalus-consulte. mais une confirma-

^) M. Herzog veul reculer cette innovation jusqu'en 203.

2) Liv., 7, b.

3; Liv., 8, 8. 9, 30.

*) Sali. Jug., 63.

^j Liv., 42, 3L

'■■) Liv.. 7, 16. 24, 27.

m, 1] ORIGINE ET SITUATIOX DE L.4 NOBLESSE 2o9

lion par loi curiate (avec la patnim auctorltas). On comprend facilement l'accord des patriciens et des plébéiens, sironsonge que la noblesse cherche à placer le centre de gravité de son gouvernement non dans le consulat, mais dans le Sénat, dont la puissance n'est en rien alTaiblie par cette diminution de \ imperium militaire des consuls. En même temps, cette concession faite au peuple est un premier exemple caractéristique de la politique des nobles. Ils trouvent d'ailleurs leur avantage à augmenter le nombre des places dont dispose le peuple ; on désignait ainsi plus facilement au choix des électeurs pour les magistratures importantes , les jeunes nobles revêtus d'abord du tribunal militaire. Il est possible qu'on ait concédé au peuple la nomination à six places de tribuns militaires par souvenir des six collègues qui exerçaienl la magistrature récemment disparue du tribunal militaire à puissance consulaire,

La noblesse, pour gagner les prolétaires, s'imposa daus leur intérêt un autre sacrifice , à elle et aux riches ; la loi Manlia, loi consulaire, établit en 357-' un impôt sur les atTranchissements {vicesima nianumimonum). Cet impôt frappait les riches propriétaires d'esclaves et les ressources nouvelles qu'il procurait au trésor profitaient spécialement aux plébéiens ; car il est inutile d'admetlre que, dès celte année, les produits de l'impôt aient été all'ectés à la création d'une réserve {œrarium scaictiusy déposée dans le temple de Saturne'. Le tribut était donc allégé et pesait d'autant moins sur les pauvres- Pour cette mesure aussi, il a fallu l'union de la noblesse, quoiqu'elle ne comportât pas de légitimation par loi curiate ; le Sénat et les tribuns de la plèbe n'en contestèrent pas la validité, bien qu'elle eût été votée sous une forme extraordinaire, en comices tributes tenus au camp. Les tribuns de la plèbe se contentèrent d'interdire, sous peine de mort, le retour d'une telle pratique, par le plébiscite : Ne qu/s postea populum sevocaret. L'accord de la noblesse se comprend d'autant mieux qu'il était de son intérêt politique d'empêcher

') IJv., 7, 16.

2) Liv., 27, 10. cf. Ces, h. c. 1, 14. Cic, ad Att., 7, 21, 2.

^) Lucan., 3, 1 15.

l'accruisSL'iiieiil du imiuhre tics allVaiicliis. Saii.^ dniili. un iif fermait |)as les yeux sur le daui^cr ([uc présentaient les agissements dcManlius; en légiférant eu campagne, il excluait du vote la totalité des hommes âgés et la majorité des autres; eu outre, le consul mondait aux nmnljieux prolétaires qui servaient dans l'armée de quelle force ils disposaient aux comices tributes.

Si la nobless(! réussit, par riustilulion de la taxe sur les ad'ranchis, à gagner les prolélair<'s, elle se trouva aussi bien maîtresse des comices tributes et des assemblées de la plèbe par leurs voix, qu'elle l'était déjà des comices centuriales par celles des riches : en effet, dans ces réunions qui votaient pir tribus, le nombre des prolétaires balançait à linlérieur de chaque tribu le nombre des citoyens plus aisés. Grâce à l'influence des prolétaires dans les comices tributes et les assemblées de la plèbe, la noblesse eut en main non seulement le choix des édiles curules, si important ^lour compléter ses cadres, mois aussi le choix des tribuns de la plèbe; elle put ainsi utiliser dans son intérêt cette magistrature si hostile au patriciat, mais peu éloignée de la noblesse plébéienne.

La noblesse aurait pu s'appuyer aussi sur l'ordre des affranchis (o/y/o Uuertinornni , ou encore onlo lihertinus)^. Cet ordre était dès lors assez nombreux pour rendre des services à qui saurait en tirer parti; l'impôt créé en 3o7 pour restreindre les affranchissements le prouve. Il aurait été dévoué à la noblesse si elle l'avait favorisé ; cela va de soi , car les affranchis étaient nuis au patron par des liensjuridiques et religieux, et ces patrons étaient précisément les nobles, et les riches leurs alliés. Pour doinier de l'intluence aux affranchis, il eut suffi de les recenser selon la même règle que les libres {jnyenid). La noblesse méprisa ce concours, et ceci est d'accord avec son désir de maintenir la pureté de la cité romaine et de lui assurer un développement sain; c'est donc à son honneur. Elle maintint la marque d'infériorité {/(/no?nùiia), qui pesait sur les affranchis à raison de leur origine et de leur situation passée, et les écartait en fait, non seulement des honneurs,

M Liv.. 42, L'7. -i3, IJ.

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