I. 2] l'état pathicikn
L'union des deux communautés se resserra. La prépondérance de l'élément latin des Ramnes, sinon en droit, du moins en fait, se peut supposer pour les raisons suivantes : pour l'étranger, le nom des communautés réunies resta celui des Ramnes [Romani) ; la tradition sur leur réunion se place au point de vue des Ramnes; la légende fait périr Titus Tatius de mort violente, et cela dans la cité des Lares du Latium, Lavinium. Ajoutons le récit de la domination exclusive de Romulus qui suivit cette mort, puis la légende de Viiiterregnum exercé par les cent sénateurs [patres) de Romulus après la mort de celuici. L'union plus étroite s'accomplit après cette mort. D'abord en ce qui concerne la direction suprême, au lieu de la royauté double on eut un choix alternatif dans chacune des deux races ; les faits le preuvent : le choix du Sabin Numa Pompilius par les cent « pères » Ramnes, puis l'avènement d'un membre de la communauté des Ramnes, Tullus Hoslilius, auquel succède Ancus Martius, un des Tities. Les deux peuplades se sont donc accordé la réciprocité dnjas suffragii ci an jas honorum. Le caractère pacifique attribué à JXuma ne saurait nous empêcher de croire que la substitution delà royauté élective à la double royauté fut due surtout à la nécessité d'une direction militaire.
Le premier qui Texerça fut Numa Pompilius dont la tradition, fidèle à son opinion sur l'origine des Sabins, fait un habitant de Cures d'abord étranger à l'état des Quirites, et à qui elle rapporte l'établissement de toutes les institutions antiques, en particulier des institutions sacerdotales, dont le guerrier Romulus ne semblait pouvoir être le fondateur. Ce gouvernement vide d'action représente l'époque où l'État des Ramnes et des Tilies existait sans les Lacères ; la léoende a tout à fait raison de nous représenter Numa travaillant à l'union intime des deux populations. Longtemps l'Etat ne fut formé que d'elles ; la preuve en est que le nombre des membres de plusieurs collèges sacerdotaux est un multiple de deux ; il y avait quatre vestales, deux collèges de Saliens. celui des Ramnes du Palatin et celui des Tities des « Collines », et vingt féciaux.
Même la présence de trois grands prêtres [flamines majores) de Jupiter, de Mars, de Quirinus, le fiamen Dialis, le flamen
32 LA ROYAUTIi: [I^ 2
Martialis^ cl [a flamen Quirinalu^ no se rattache pas au chiffre de trois tribus dont ce seraient les grands dieux. Le flamine Dialis^ le phis ancien et le premier pour le rang-, sacriFic au dieu des Hamnes\ le llaniino Mavtialh au dieu des Titien, le tlaminc Quirinalis au dieu commun des deux peuples unis. De là aussi la relation étroite entre le flamen Quirinalis et les vestales, prêtresses de la déesse du foyer de l'État commun.
Il est difficile de déterminer parle menu ce que l'État romain doit aux Tities ; d'une façon générale il ne faut pas exagérer la différence nationale entre les Ramnes et les IHties ; les rameaux latin et ombro-sabellique n'étaient pas loin de leur origine commune. La langue des Tities^ à tout le moins, est devenue latine. Quant à la religion, pour le nom de l'être divin et les pratiques du culte, ils diffèrent des Ramnes, mais la base commune était assez importante pour que l'échange des coutumes et la fusion des races fussent possibles. Dans la divination les augures sabins observent d'autres oiseaux [aves Titiaé) ; mais ils semblent d'accord sur la pensée principale des auspices que l'on fait créer non par le Sabin Numa, mais, par le Lalin Romulus, à cause de leur importance politique. Aupoint de vue politique, le peuple commerçant des Ramnes devait être plus développé, et la pensée de fonder un État fédéral par la division en curies doit venir de lui. Au point de vue des mœurs, les Tities, conformément à leur vie antérieure dans la montagne, sont plus fidèles à l'organisation patriarcale et d'une piété plus grande, ce qu'exprime l'importance de Numa pour le culte de Rome. Conservateurs des vieilles mœurs', les Sabins durent être aussi le principal appui du gouvernement des gentes, principe exclusif fondé sur la clientèle et la possession exclusive des auspices. A l'époque de Tarquin, l'augure sabin Attus Navius parut comme défenseur des institutions fondées, aiispicato , et, à l'époque historique, ce sont surtout les génies sabines qui combattirent pour le patriciat croulant.
Le nom et l'origine des Liiceres sont incertains, Tite-Live l'avoue % et toutes les assertions des autres écrivains sont de
1) Caton, Orit]., 1, 7 ap. Serv. ^n, 8, 638.
2) Liv. 1, 13.
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pures liypothèscs. Un premier crilériiim uoiis est fourni par ce fait que la tribu des Luceres n'entra dans l'Etat qu'assez longtemps après les Tities.
D'autre part elle faisait partie de l'État des Quirites, bien avant les réformes du premier Tarquin ; car celles-ci constatent Texistence de trois tribus comme fait ancien. Nous rejetons donc l'hypothèse qui fait venir le nom de Luceres de Lacerus, roi d'Ardée, c'est-à-dire Rutule de race toscane, qui aurait secouru Romulus contre Tatius ', cette hypothèse vient évidemment d'un mythe étymologique. La tribu des Litceres ne provient pas davantage des gens réfugiés sous Romulus dans le iucus asyli, de tels réfugiés arrivant difficilement à l'égalité avec les familles dominantes; enfin on ne peut rattacher les Luceres à une immigration étrusque; la légende ne donne que deux récits d'immigration de ce genre: sous Cœles Yibenna, au temps de ïarqnin, et sous Romulus; il est impossible de dériver Lacères du iitre Etrusque de liicumo'\ d'ailleurs l'individualité nationale de l'Etat romain est tri)p accusée pour qu'un élément de Rasennêe ait pu concourir à le constituer. Ajoutons qu'on a d'autant moins le droit d'utiliser ainsi ces légendes que précisément on attribue aux Toscans fugitifs une plus grande part dans la formation de la plèbe. (Voir page 64.)
Si nous nous tenons aux limites arrêtées plus haut, l'admission des Luceres ne peut se placer qu'au temps de Tullus Hostilius appelé aussi Ancus Hostilius ^ ; ce roi peut avoir appartenu aux Ramnes', la légende en fait l'œkiste des Luceres en rattachant à son nom la ruine d'Albe et la transmigration des Albains à Rome. La légende n'avait plus la force de créer un héros éponyme des Luceres, quoiqu'une tentative ait été faite à propos non de Remus (comme le dit Bachmund), mais d'IIostus Hostilius'', compagnon de Romulus et grand-père de Tullus. Les Albains transplantés à Rome forment la tribu des Luceres ; ce que les écrivains nous disent de l'admission des (/entes albaines dans le patriciat romain et de l'augmen-
') Fest., ep., p. 119,
-) Varr., ]. 1, 5, 55.
^) App., de Reg. rom., 2.
^) Fest., ep. 102 s. v. Hostiliis laribus,
34 LA HOYALTÉ [1, 2
talion delà cavalerie romaine après leur admission le prouve. Toutefois CCS renseignements doivent être corrigés; il no se peut que ce soient seulement les génies citées par les historiens, Juin y Servilii, Quinct/in, Clœiii, Geganii^ Citriatii, Metilii, qui soient cnlrées dnns le patriciat romain, si vraiment la Iroisième tribu est formée de ^e/i/e.s albaines; mais cette désignation ne s'applique qu'aux gentes dont l'origine albaine est connue. Il dut y en avoir nombre d'autres, ce que prouve l'autre fait du doublement de la cavalerie; car la relation étroite qui existe entre les génies patriciennes et le service de la cavalerie ne permet pas do séparer une augmentation de la cavalerie d'une augmentation du patriciat. Que cette augmentation soit un doublement, c'est peu probable; il y a là une expression erronée que la connaissance approximative de la proportion exacte des Albani Liiceres entrés dans l'Etat permet de rectifier; d'autres renseignements que nous donnerons lors de la réforme du premier Tarquin nous autorisent à dire que cette augmentation de la cavalerie se borna à la constitution d'une ce)itur\a equitiun Lucerensis à côté do la centurie dos Ramnes et de celle dos Tities.
La tradition fournit moins de certitude pour l'identification des Albains et des Luceres que pour celle des Sabins et des Tities, de sorte que les écrivains romains les font venir de toute origine, excepté de la vraie ; mais ceci semble résulter de ce que la transplantation des Albains à Rome se confond pour le peuple avec le récit mythique qui faisait de Rome une colonie d'Albe'. Do plus l'antagonisme entre Ranines et Luceres^ disparut de bonne Jioure. C'étaient des Latins les uns comme les autres.
Dans le récit légendaire do la destruction d'Albo, on ne saurait déterminer la part historique. Ainsi la légende ne sait rien d'un fait connu par d'autres données, l'établissement d'une partie dos Albains au pied de leur montagne à Boviilœ- ; on ne saurait donc dire si la destruction d'Albe est le fait de l'Etat des Quirites rendu plus étranger encore aux Latins par
') Prop., 5, 1, 31. H'uic TUies Rumnesque tiri Luceresque colonL 2) I. L. A., p. 207. Tac, Ann., 2, -il, 15, 23.
I, 2] l'état patricien 35
l'accession des Tities, ou si, la ville ayant été détruite par quelque autre voisin, les habitants émigrèrent à Rome. Dans la première hypothèse qui nous parait la vraie, l'admission des, ge?ites albaines dans le patriciat ne serait pas plus surprenante que la concession du conubium entre les races d'abord ennemies des Ra?nnes et des Tities, ou que l'admission de rjentes fugitives. En tout cas, Rome n'hérita pas de l'hégémonie d'Albe sur le Lalium, elle n'en eut que la prétention, tandis que la confédération latine, après la chute de sa capitale, se réunit pour délibérer au pied des monts Albains à la source Férenline [ad caput Ferentinse)^.
Dans le récit de la lutte contre Albe se place un fait qui semble contredire l'origine albaine des Luceres : le chiffre de trois champions d'Albe et de Rome dans le combat singulier. Les trois combattants représentent les trois tribus; mais cet anachronisme n'a pas plus d'importance que celui du rapt de trente Sabines. Le nom de Curiati? i^iouwc que les champions représentent aussi bien les curies que les tribus. D'ordinaire on le donne aux champions albains, mais d'autres versions l'attribuent h ceux de Rome^ Il semble que la plus vieille tradition ne connût pas le combat des trois, mais personnihàt le peuple romain soit en Horace, un des Rumne'i, dont la figure se retrouve plus tard en Horatius Coclès, soit dans les trois Curiaces représentant les trois fractions des Quirites.
L'origine du nom de Luceres donné à la tribu albaine est inconnue; il ne vient pas plus d'une ville de Liicerum, créée pour les besoins de cette étymologie, que du liiciis asyli où auraient été reçus les Albains. Il semble que Luceres équivalant à illustres (de luc-ere, briller) soit une désignation de nobles familles; cette appellation se retrouve dans les noms AeLuceria, Lîicretilis, gens Lucretia. Quant à attribuer à Albe le nom grec de Aéu/.-^, c'est une faute d'élymologie et on n'est pas plus fondé à accepter une Aej/.apia placée dans la généalogie de Romulus. C'est comme nobles et non comme Albaines que les nobles gentes d'Albe reçurent le nom de Luceres.
1) Fesl., p. 2il, 2)Liv., 1, 2i.
36 l,\ ItoYAUTlî [I, 2
La tribu des Lurcrcs obtiiil l'égalilù avec colles des Ramnes et des Titlf's\ !<• cliillVe de Ironie curies, de trois ceriliiries de cavaliers le prouve; ils oijlinient aussi, s<'inl)le-t-il, une place au Sénat. Quant à la ruyaulé alternante, ils semblent en avoir été exclus, à moins qu'on n'admette plutôt que ce choix alternatif fut abandonné après que l'arrivée des Luceres eut renforcé l'élément latin; pour le culte ils ne furent pas non plus considérés comme partie intégrante de l'état desQuiriles. On conserva jusqu'à Tarquin l'Ancien le nombre de quatre Vestales; comme les autres, d'ailleurs, cette tribu avait ses biens communaux à part' et son lieu d'habitation situé sur le Vdv,lills^ oi^i la tradition fait habitei- aussi Tullus lloslilius, leur œkisle. Cette tradition ne saurait être ébranlée par celle qui place l'étrusque Vibenna et sa bande sur le Cœlius, dont le nom ressemble à sou prénom Cœles; il faudrait alors expliquer le transfert des Etrusques du Cœlius au viens Tuscus au pied du Palatin, et, d'un autre côté, il n'y a sur le Cœlius nulle trace de culte étrusque.
L'accession des Luceres, population latine, vint renforcer à Rome l'élément progressiste contre les Tities conservateurs, et peut-être la transformation de la royauté légitime élective en une tyrannie appuyée, du reste, sur la plèbe grossie, fut-elle la conséquence de cet accroissement de l'élément latin.
') Varr., I. 1, 5, 55.
-) Liv., I, 33.