CHAPITRE SEPTIEME
L OPPOSITION DE C. FLAMINIL'S
Dans la période qui sépare la première de la seconde guerre punique (241-218), Rome fit à Textérieur de grands progrès; mais, en même temps la scission préparée entre la noblesse et le peuple éclata au grand jour. L'habile et énergique C. Flaminius, un homme nouveau, pour appliquer des réformes administratives d'une utilité indéniable, fut réduit à un rôle d'opposition depuis le début de sa carrière politique (232), jusqu'à sa mort, au lac de Trasimène (217). Il en faut conclure que les idées et les mœurs n'étaient plus celles des contemporains de Curius et de Fabricius ; la scission commençait à devenir incurable.
Pendant les années qui suivirent l'issue de la première guerre punique, il semble que l'attention de la noblesse se soit portée avant tout sur l'organisation de la première possession d'outre-mer, la Sicile ^ Avec Messine, on conserva le traité conclu en 26o qui avait provoqué la guerre contre Carthage; il était analogue à ceux qu'on accordait aux cités italiennes fédérées. La souveraineté du roi Uiéron reconnue par le traité de 263, renouvelé en 248% fut, en récompense de sa fidélité inébranlable'*, conservée intacle^ Toutefois ce prince souverain en théorie, mais dépendant en fait du peuple romain, crut devoir flatter la noblesse par une visite à Rome^.
') Polyb., 1, 62. App., Sic, 2. Zon., 8, 17.
2) Cic, in Verr. accus., 5, 19, 50.
3) Polyb., 1, 16 et 17. Diod., 23, 6. Zon., 8, 16. ^) Liv.,22, 37.24, 4.
^) App., Sic, 2.
^ Eutrop., 3, 1, 2.
Les rapports de Rome avec la partie de la Sicile enlevée à Carthage étaient bien faits pour augmentera la fois l'ambition et la cupidité des nobles et des riches dans une mesure inconnue jusqu'alors.
Pour le territoire de ce champ de bataille désormais pacifié on conserva le nom à.^ provincial ; il fut organisé d'une manière défectueuse qui n'assurait ni le repos des provinciaux ni les revenus les plus forts possible à l'état romain. Les provinciaux, à l'exception de quelques-uns, furent placés dans ]a condition de peregrini dediticii. On ne leur réclama aucun service militaire régulier', soit qu'on n'eût pas besoin de leur concours, soit qu'on désirât leur faire oublier l'usage des armes. Les velléités d'insurrection étaient abattues par une méthode analogue à celle qu'on avait employée contre les Latins, les Herniques et d'autres peuplades italiennes, l'isolement des communautés auxquelles on défendait de commercer entre elles'. On facilitait aussi aux citoyens romains l'acquisition de grandes propriétés dans la province, en les délivrant de toute concurrence sérieuse. On fit exception en faveur de quelques communautés', dans le seul but d'augmenter l'impuissance de la province en y semant la division. La terre des provinciaux était considérée en principe comme domaine public {ager piiblicusY ; on n'alla pourtant pas jusqu'à traiter ces domaines comme ceux d'Italie; on adopta, pour exiger la dîme des produits du sol, le principe auquel les Siciliens étaient accoutumés sous leurs maîtres précédents ^ A l'exception de quelques villes plus favorisées et restées autonomes [civitates liberœ et irnmunes), les autres étaient tributaires [civitates stipendiariœ) dans le sens le plus large du mof, quoiqu'elle n'eussent à verser aucune contribution de guerre régulière {stipendiumY .
') Une provincîa est le domaine assigné à l'activité d'un consul ; par extension la région géographique où il commande. [N. D. T.]
2) Liv., 22, 37.
3) Cic, in Verr. accus., 3, 40, 93.
*) Cic, in Verr. accus., 3, 45, 108.
°) Cic, l. cit., 3, 6, 13.
«) Cic, /. cit., 3, 6, 12.
^) Schol. Bob., p. 375.
8) Cic, /. cit., 3, 6, 12.
'{ilO l.V. noUVERNKMEXT DK LA NOBLKSSK [III, 7
Nalurcllomenl lus droits de douanes dans les porls (portoi^ia), droits qui s'élevèrent plus tard à 5 0/0 de la valeur des marchandises ', étaient levés au profit de Rome*. Bref, on regardait la province comme un butin fait par le peuple romain [prxdium popiili Roïnaniy .
D'après le système du fermage adopté, les revenus de la province furent affermes à des publicains. On comprend donc les avantages qui résultaient de l'administration do cette « proie du peuple romain», pourlescapitalistes, y compris lesmembres de la noblesse; la soumission de l'Italie avait déjà ouvert de nouveaux champs à leurs spéculations''; l'importance de l'ordre des publicains (/9M/>/?t«m')", et leur cupidité'"', sont en progrès constant. Ainsi se préparait la corruption révélée d'une manière si cfï'rayante dans la seconde guerre punique par le procès du publicain M. Postumius Pyrgensis, qui avait trompé l'Etat d'une manière honteuse \ En Sicile, les Romains apprirent « combien il est doux de régner sur l'étranger »"; mais ils ne l'apprirent pas sans de profonds dommages causés au sentiment de rhonncur et aux bonnes mœurs. Précisément aux débuts de l'administration de la Sicile, la cupidité des Romains avait le champ d'autant plus libre que l'administration supérieure de la province était dirigée de Rome°; en Sicile, ne résidait qu'un questeur; on se conformait à l'organisation adoptée en 267, pour les communautés italiennes éloignées.
A côté de ces soins pour son bénéfice et celui de son parti, la noblesse avait à songer à une extension profitable des relations avec les autres États de la Méditerranée. Tandis qu'Hiéron était à Rome , une ambassade romaine offrit au roi d'Egypte des secours contre la Syrie qu'il combattait; il les déclina avec des remerciements'".
I) Cic, /. cit. 2, 75, 185.
-) App., sic. 2,
•^) Cic, /. cit. 2, 3, 7.
4) Cf. p. ex. Dion., 20, 6.
^) Liv., 23, 48. 24, 18.
«) Liv., 25, 1.
') Liv., 25, 3. 4.
») Cic, l.cit. 2, 1, 2.
■') App., Sic, 2 se trompe
'") Eulrop , 3, 1.
III^ 7] OPPOSITION DE C. FLAMINITIS 39i
En 238, les Carthaginois se virent contraints de céder à Rome l'Ile de Sardaignc*, connue déjà de celle-ci par une expédition. Carthage, épuisée par la révolte de ses mercenaires, dut abandonner aux Romains l'île qu'ils avaient conquise au mépris du droit en comprimant durement les Sardes". Outre cette cession, Carthage consentit à payer une indemnité de 1200 talents'.
Toute à ces occupations, la noblesse n'avait pas le temps de penser à l'aug^mentation du bien-être dans la fraction pauvre des citoyens qui n'avait pas de part aux bénéfices de l'administration de la province et de la politique extérieure. Il n'est question d'aucune mesure prise à leur profit; il est douteux en effet que la colonie latine de Valentia (dans le Bruttium) ait été fondée en 239 ^ L'eùt-elle été à cette date, ce ne serait là qu'une mesure bien insuffisante pour parer à la misère qu'il s'agissait de soulager. Dans l'ensemble, la force et le bien-être de la population italienne ne sont pas encore détruits, mais il faut que dans la cité romaine l'appauvrissement eût fait de grands progrès pour qu'Hiéron lors de sa visite ait pu gagner la faveur du peuple par un cadeau de 200,000 boisseaux de blé {modii), de quoi nourrir 40,000 personnes pendant un mois". La noblesse est d'autant moins excusable que les guerres contreles Ligures, les Boies et les Gaulois transalpins immigrés en Italie^, quoique sans gravité, devaient faire pensera des assignations de terres et à des fondations de colonies pour garder la frontière contre les turbulents Gaulois; ces mesures auraient, du même coup, remédié à la misère des citoyens. La noblesse préféra combattre les Sardes rebelles et les Corses, entreprises qui ne pressaient pas ^ Elle laissa passer sans le mettre à profit le temps de calme qui permit même en 235 de fermer le temple de Janus ^; c'est la seule fois qu'on l'ait fait pendant
1) Liv., ep. 17. Zon., 8, il. Eutrop., 2, 20. -) Fest., p. 322.
3) Polyb., 1, 88. 3, 10 et 27. App., L<6., 5. Zon., 8, 18. Liv., 21, 1. '*) Vell., i, 14. Cf. pourtant Liv., 34, 53. 35, 40. ^) Eutrop., 3, d.
'') Zon., 8, 18. Eutrop., 3, 2. Polyb., 2, 21. -') Zon,, 8, 18. Eutrop., 3, 3. Vell., 2, 38.
«) Varr., l. l. 5, 165. Liv., 1, 19. Vell., 2, 38. Eutrop., 3, 3. Plut., Num., 20. Oros., 4, 12.
la république. Il se pout que la noblesse n'ait pas compris le (lanj^er menjieant que lui créait l'aggravation des besoins sociaux : Q. Fabius Maximus Verrucosus, par exemple, le plus célèbre des nobles d'alors ' était un caractère extrêmement prudent et ferme, nullement un esprit à larges vues\ On a pu croire que la réforme des comices centuriates donnait satisfaction à toutes les réclamations légitimes du peuple. Mais il serait difficile de caclier que le motif égoïste de l'amour du lucre a dû confirmer bien des nobles dans la résolution d'utiliser à leur profit sous forme de « possession » le territoire enlevé aux Gaulois [ager Gallicns etPicemiH) plutôt que de l'employer à l'amélioration des besoins sociaux.
On ne peut expliquer qu'ainsi la résistance obstinée des nobles aux demandes de G. Flaminius, plus prévoyant et dirigé par un réel patriotisme. Tribun en 232 ', il proposa une loi agraire; le territoire Gaulois et lePicenum, c'est-à-dire les environs de la colonie latine d'Ariminum, seraient allotis et assignés aux citoyens les plus pauvres (^5/^//m)^ Depuis la loi Licinia, à notre connaissance, on n'avait pas fait de semblable proposition et Flaminius ne réussit pas à obtenir un sénatus-consulte favorable. La noblesse le menaça, dans l'assemblée qui délibérait sur sa proposition, de nommer un dictateur chargé de faire une lovée, vieux moyen qui avait jadis été efficace dans des cas analogues. Flaminius étant protégé par sa qualité de tribun, elle parvint même à décider son propre père à user contre lui de son pouvoir paternel {patria potestas) ; il vint arracher de la tribune [rosira) son fils pendant qu'il haranguait le peuple ^ Néanmoins, G. Flaminius fit passer sa proposition. Après le vote, la loi était certainement valable malgré l'opposition du sénat; c'était un plébiscite et les termes de la loi Hortensia sont formels. La noblesse en ajourna l'exécution jusqu'en 228. On s'explique
') Cf. I. L. A., p. 288.
2) Liv , 30, 26. Plut., Fab., 1.
3) Polyb., 2, 21.
*) Cat., Orig., 2, 10. Varr., r. r. 1, 2.
=^) Cic, Brut., 14, 57. Acad., pr. 2, 5, 13.
«) Cic, de Inv., 2, 17, 52. Val. Max., 5, '., 5.
ainsi imo assertion qui paraît d'abord on contradiction avec la date donnée ci-dessus. Q. Fabius Maximus Verrucosus pendant son deuxième consulat (228) résista aussi longtemps qu'il put à G. Flaminius pour empêcher le partage du territoire Gaulois et du Picenum '. On peut admettre qu'en vertu de la loi agraire, G. Flaminius et deux autres furent chargés de l'appliquer comme triumvirs [tresvi?'i agri^^ dandis as>iigmmdis) et que la noblesse, grâce au sénat et aux consuls, réussit à leur créer des obstacles jusqu'en 228. Telle fut probablement la cause de la réélection de L. Postumias Albinus et de Q. Fabius Maximus; consuls déjà l'un en 234, l'autre en 233 ; Fabius avait même été censeur en 230; ils furent réélus l'un en 229, l'autre en 228, malgré le plébiscite de 342. On désirait confier à des mains aussi énergiques que possible la résistance aux demandes de Flaminius.
On ne peut s'étonner de l'obstination déployée par les nobles contre Flaminius ni do leur faiblesse évidente ; justement à l'époque de ces luttes, plusieurs faits nous prouvent que la noblesse avait perdu beaucoup de sa valeur primitive. M. Pomponius Matho le consul de 231 n'eut pas honte d'employer contre les malheureux Sardes des chiens de chasse \ La même année, G. Papirius Maso l'autre consul, eut la vanité de demander le triomphe pour une razzia exécutée en Gorse; le sénat le lui ayant refusé il triompha à ses frais à la manière d'un préteur latin [praetor latinus) sur le mont Albain ' ; il trouva dans les temps postérieurs nombre d'imitateurs ' ; cet usage était justifié par les formalités qui persistaient à être employées lors de l'entrée en charge des consuls ". La même année encore un homme nouveau de l'ordre des chevaliers '', Sp. Garvilius Maximus Ruga, consul en 233, donna un regret-
1) Cic, deSen., 4, 11.
2) Zon., 8, 18.
S) Fast. triumph., I. L. A., p. 458. Plin., n. h., 15, 29, 38, 126. Val. Max., 3, 6, 5.
*) Liv., 33, 23. 45, 38,
^) Le consul devait aux fériés latines offrir sur le mont Albain, un sacri- 6ce à Jupiter Latiaris (Liv., 21, 63. 22, 1. 25. 12. 42, 10. 44, 22. L L. A., p. 472). [N. D. T.]
«) Vell., 2, 128.
lablo exemple; il divoira, sa femme no lui ayant pas donnr d'enfants. Ce n'était pas le premier cas de divorce', mais il acquit une triste célébrité à cause de la réponse sophistique faite par Carvilius au moment du cens : uxorem se hahere lihprorum qxiœrendorum causa ^. Il n'en fut pas moins réélu consul pour 228 probaldement g-râce au parti de C. Flaminius; iialurfillcmenl il ne soutint pas Fabius dans sa résistance coude Flaminius '\
La loi Flaminia agraria est plus importante dans l'histoire intérieure de Rome que la réforme des comices centuriates. De cette loi date en effet aux yeux d'écrivains ultérieurs perspicaces, mais placés naturellement au point de vue des nobles, le commencement des mauvaises tendances *. Ce jugement est exact, en ce sens que la loi Flaminia est la première que le peuple ait votée sous l'impulsion des démagogues hostiles à la noblesse \ en usant de sa souveraineté pour faire prévaloir ses intérêts matériels contre la volonté des nobles. Elle rendit visible la scission entre les gouvernants et les gouvernés, scission dont la gravité n'était pas soupçonnée.
Il serait pourtant injuste de comparer G. Flaminius aux démagogues de l'époque qui suivit la mort des Gracques et de lui imputer à lui seul les conséquences fâcheuses de sa loi. 11 était dangereux incontestablement, d'affirmer ainsi la souveraineté du peuple et de montrer aux appétits du prolétariat qu'il dépendait de lui seul d'employer à son profit les domaines et les revenus de l'Etat, puisqu'il pouvait facilement faire prévaloir sa volonté dans les comices tributes et les assemblées de la plèbe. Mais si G. Flaminius fut obligé^ pour atteindre son but, d'user d'un moyen dont l'emploi répété eut rendu impossible toute administration régulière,, la faute n'en est pas à lui mais à la noblesse. Flaminius abusarl de la souveraineté du peuple ; mais la noblesse abusait encore bien plus de l'autorité du sénat et de l'influence que lui assurait sa
') Cf. Val. Max., 2, 9, 2.
-) Dion., 2, 25. Gell., 4, 3, 2. 17, 21, ii. Val. Max., 2, 1, 4.
') Cic, c?e Se«.,4, n,
*) Polyb., 2, 21.
") Cf. Polyb., 3, SO.
situation, lorsqu'elle s'en servait pour employer à son profit et au profit de son parti les deniers de l'Etat. Si la noblesse avait accepté la proposition de loi agraire, elle aurait affermi l'initiative sénatoriale en matière administrative; si elle avait usé de cette initiative, selon l'esprit très juste des demandes de Flaminius, pour augmenter le bien-être des citoyens , elle eut fait ce qui dépendait d'elle pour prévenir la crise sociale qui éclata si terrible lors des mouvements soulevés par les Gracques.
La noblesse refusa de tenter la solution des questions socialesparle sacrifice relativement léger de perspectives d'enricbissement ; elle en était arrivée après la disparition de l'antagonisme des patriciens et des plébéiens à une situation analogue à celle des patriciens avant la loi Licinia, La résistance de la noblesse à la loi Flaminia est la première marque visible de la dégénérescence de l'aristocratie nobiliaire en une oligarchie, qui regarde la chose publique (res piiblica) comme sa propriété et s'identifie avec l'État. Plus elle progresse dans cette voie, plus elle se transforme en aristocratie de richesse, plus elle perd ses droits au gouvernement, qui reposaient jusqu'a- ^orssur les services rendus par elle à l'État.
La scission entre la noblesse et le peuple fut augmentée, semble-t-il, par une loi portée au cours de la lutte pour l'exécution de la loi Flaminia; il s'agissait de l'élection des fonctionnaires plébéiens \ Une résolution du peuple valable au temps de la seconde guerre punique, décidait que nul ne pourrait être tribunou édile de la plèbe s'il avait un père ou grandpère en vie qui eut revêtu une magistrature curule. Il n'est pas directement prouvé que cette loi tombe à l'époque de la loi Flaminia; mais elle est destinée ouvertement à exclure autaut que possible des fonctions spécialement plébéiennes les membres de la noblesse plébéienne comme l'étaient déjà les patriciens. Les fonctionnaires plébéiens devenus l'instrument de la noblesse [mancupia nobiliimi) • allaient être émancipés autantque possible de son influence et devenir les défenseurs
1) Liv., 27, 21. 31, 19.
■2) Liv., 10, 37.
39G LE GOUVERNEMENT DE L\ NOBLESSE [Ilf, 7
iiidnpondanls des inlcrAls populaires. Enfin il s'agissait de les protéger contre l'ascendant du pouvoir paternel qui avait arrêté un moment Flaminius lui-même. Il est donc probable que cette loi fut rendue pendant les luttes pour la loi Flaminia et sur la proposition des tribuns do son parti.
Une preuve nouvelle de la tension des rapports entre la noblesse et le peuple nous est fournie par un fragment de Tite- Live. Peu avant le début de laseconde guerre punique, le sénat ayant autorisé légalement lesunions au sixième deg-ré^ un plébien,M. Rutilius frappé personnellement, — sa fiancée l'aurait quitté pour un patricien, — souleva une émeute ; les sénateurs ctTrayés s'enfuirent sur le Capitole \
Aussitôt après l'exécution de laloiFlaminia en 227, on élut pour la première fois quatre préteurs"; deux d'entre les titulaires des deux nouvelles places, devaient administrer la province de Sicile et celle de Sardaigne org-anisée sur le même plan ; elle comprenait la Sardaigne et la Corse récemment soumise ^ Cette innovation était inévitable; les rébellions des Sardes et des Corses rendaient nécessaire la présence constante d'un magistrat revêtu deVzmperium, et les acquisitions extérieures de Rome se développaient tellement qu'il devenait de plus en plus difficile de régler l'administration de la Sicile à Rome. Une guerre heureuse contre l'Illyrie (229) * avait amené l'envoi d'une ambassade à Athènes et à Corinthe (228) ; les Romains furent admis aux jeuxisthmiques par les Corinthiens, et conclurent avec les deux cités des traités d'alKance ".
A l'Ouest les progrès des Carthaginois en Espagne attirèrent l'attention du sénat ; il y mit un terme par le traité conclu en 226 avec Hasdrubal; on peut regarder ce traité comme un complément de la paix de 241. On décidait que l'Èbre serait la frontière entre la sphère d'action des deux puissances ; les Car-
') C'est de cette fuite que parlait probablement Q. Lutatius Catulus au moment des débats sur la loi Manilia. Cf. t^lut., Pomp., 30.
2) Liv., ep. 20.
') Dig., 1, 2, 2, 32.
'') Polyb., 2, 8 et seq. App., lllyr., 7. Dio C, fr. 49, 2 B. Zon., 8, \9 Eutrop., 3, 4.
'') Polyb., 2, 12. Zon., 8, 19.
Ihaginois ne pourraient le dépasser vers le Nord, ni les Romains vers le Sud*.
Il est possible que l'augmentation du nombre des prêteurs ait été demandée par la noblese qui y trouvait l'avantage de pourvoir de fonctions un plus grand nombre de ses membres et de renforcer son influence sur le sénat oij siégeraient ensuite prsetorii' . Mais si l'on songe que C. Flaminius, que certainement la noblesse n'appuya pas, fut élu préteur en 227, qu'il est le premier qui administra la Sicile à ce titre; si l'on ajoute que cette administration laissa aux provinciaux un souvenir de profonde reconnaissance " par le contraste qu'elle oflrait avec l'anarchie et le despotisme qui régnaient jusqu'alors; on ne peut s'empêcher de croire que c'est C. Flaminius qui fit remarquer la nécessité d'organiser l'administration des provinces et d'accroître le nombre des préteurs; les tribuns de son parti ont du présenter la proposition. Les sources ne le disent pas expressément, mais ce n'est pas un argument, caries historiographes du temps étaient sous rinfluence de la noblesse intéressée à faire le silence sur les mérites de Flaminius, comme à grossir ses fautes.
Après l'administration de sa province Flaminius pouvait espérer avec raison une élection au consulat. Il ne l'obtint que trois ans après sa préture (223) ; puis un vice de forme ayant été découvert dans les auspices électoraux il fut obligé d'abdiquer avant l'expiration régulière de ses pouvoirs '" ; le jour de l'entrée en charge des consulsfut, à cette occasion, reporté aux ides de mars (222) ; de tels récits permettent de supposer que la noblesse combattit de toutes ses forces l'élection de ce parvenu, d'autant plus qu'en 224 on porta au consulat deux membres âgés de la noblesse Q. Fulvius Flaccus et T. Manlius Torquatus ; l'un avait été consul en 237, l'autre en 23o. Il est probable que la noblesse les opposa à Flaminius qui se serait présenté déjà en 224. On peut excuser la noblesse de cette résistance car Flaminius n'avait pas eu pendant sa préture en
K) Polyb., 2, 13. 3, 27, 29 et 30. Liv., 21, 2 et 18. App., Ihcr., 7. Hcmu., 2.
-) Solin., polyh., 5.
3) Liv., 33, 42.
*) Zon., 8, 20. Plut., Marc, 't. LW , 2i, 03.
Sicile, d'occasion de révéler ses qualités militaires'; il ne méritait pas sans doute la mauvaise réputation que lui ont fait k ce sujet auprès de la postérité les écrivains de la noblesse mais il semble bien n'avoir été qu'un médiocre général. La noblesse préférait conlier les destinées de l'Etat à Fulvius, vainqueur des Gaulois, à Manlius, conquérantdela Sardaigne, on peut le trouver d'autant plus naturel qu'en 22o avait éclaté une guerre des plus périlleuses, contre les Gaulois'; un des consuls était tombé sous leurs coups". La noblesse reportait sans doute la responsabilité de cette guerre à l'auteur de la loi jinurle partage des terres des Gaulois (Sénons) et du Picenum*. Mais ces calomnies, la résistance des nobles et leurs agissements, même après l'élection de Flaminius, prouvent qu'elle était moins disposée qu'au temps de Curius et de Fabricius, à ouvrir ses rangs aux hommes nouveaux; elle commençait à devenir exclusive. On ne saurait d'ailleurs en vouloir à C. Flaminius s'il brigua le consulat même sans qualités militaires ; il n'y trouvait pas d'occasion d'exécuter ses plans de réformes administratives, mais il pouvait espérer que la valeur des légions romaines et de leurs tribuns militaires lui vaudrait quelques lauriers militaires et augmenterait son influence politique ultérieure "'. Il devait d'autant plus souhaiter de vaincre lui-même les Gaulois que ses plans étaient évidemment de distribuer aux citoyens des terres assignées dans la fertile plaine du Pô.
C. Flaminius obtint dans son consulat ce qu'il souhaitait^ le danger principal avait été conjuré dès 22o par la victoire remportée à ïélamon sur les Gaulois gésates. Il eut l'audace de passer pour la première fois le Pô et vainquit les Insubres, victoire dont la noblesse reporta le mérite à ses tribuns militaires®; c'était néanmoins un succès plus considérable' que
i) Polyb., 3, 80. App., Unnn., 9.
■'} Polyb., 2, 23 et seq. Zon., 8, 20. Liv., cp. 20. Dio C, fr. 50 B.
••') Polyb., 2, 28.
^) Polyb., 2, 21.
••) Liv., 22,3.
'■■) Polyb., 2, 32 et 33. Gros., 4, 13.
^1 Cf. Liv., 23, \'i.
m, 7J OPPOSITION DK C. FLAMLMUS 399
celui (les consuls de l'an 224 '. Il aurait pu continuer la guerre jusqu'cà la soumission totale des Gaulois cisalpins ; le sénat lui refusa cet honneur. Il paraît avoir laissé peu de chose à faire aux consuls de l'année suivante, M. Claudius Marcellus et M. Cornélius Scipio ^ quoique la noblesse n'ait pas manqué de mettre en bien plus grande lumière le combat de cavalerie de Clastidium où Marcellus eut le bonheur de tuer de sa main le roi gaulois Viridomarus ^ Etant donnés les rapports de la noblesse et de Flaminius, le sénat est bien plus coupable d'avoir rappelé le consul sous prétexte d'un vice de forme découvert intentionnellement, que Flaminius ne l'a été en refusant de lire le message du sénat qui le rappelait;, avant d'avoir vaincu les Insubres. Malgré l'ordre de rappel auquel l'usage [fiios 7najonim) l'obligeait à obéir sur-le-champ^ il entreprit encore une razzia pour enrichir ses soldats dont l'aide lui était indispensable ' ; enfm le sénat lui ayant à son retour refusé le triomphe, il triompha malgré lui avec l'assentiment du peuple, avant d'obéir au décret sénatorial et d'abdiquer '\
Les événements du consulat de Flaminius ne pouvaient servir qu'à rendre plus durable le mécontentement du peuple contre la noblesse. Il n'y avait à compter de la part de la noblesse sur aucun pas en avant ni sur aucune concession. Elle envoya un présent à Delphes pour remercier le dieu grec de la victoire remportée sur les Gaulois ^ Elle obligea en 221 le dictateur M, Minucius à abdiquer à l'occasion d'un cri de souris '' ; il avait pris C, Flaminius pour maître de la cavalerie. Elle espérait diminuer les risques d'une guerro avec Carthage en réglant les affaires d'Illyrie par une campagne (220) ^ Mais elle ne songeait pas à renforcer le peuple romain
0 Polyb., 2, 31,
2) Polyb., 2, 34 et 35.
3) Cf. Polyb., 6, 15.
*) Zon., 8, 20.
^) L'autorisation lui fut accordée par une assemblée de la plèbe. Zon., 8, ' 20 (TôiiXr/Joç). Plut., Mai'C, 4. (o ô-Tijj-oç). Cf. Liv., 21, 63, 2. [N. D. T.]
•^i Plut., Marc, 8,
') Mommsen, I. L. A,, p. 556. Cf. p. 288. Plut., Marc, 5; ou Q. Fabius? Val. Max., 1,1,5,
«) Polyb., 3, 16. App., /%>■., 7 cl seq.
en aiigmcnlanl son hien-êlro, ni à s'assurer la domination de la Ganle ; elle se conlenlait de lever un tribut sur les peuplades g-auloises'.
On peut excuser celte étroitcsse de vues si l'on rej^arde les résultats d'apparence singulièrement favorable donnés par le cens de Q. Fabius Maximus et de M. Sempronius Tuditanus (230) et la liste des Italiens en état de porter les armes, liste dressée peu avant la guerre gauloise.
Il y avait en effet sur pied au début de cette guerre :
Quatre légions romaines^, soit 20;,800 fantassins, 1,200 cavaliers.
Deux autres légions, soit 8,400 fantassins, 400 cavaliers.
Alliés [nominis Latiiii), 30,000 fantassins, 2,000 cavaliers.
Sabins et Étruqucs, plus de 50,000 fantassins, 4,000 cavaliers.
Ombriens et Sarsinates, 20,000 fantassins.
Yénètes et Génomans, 20,000 fantassins.
C'est-à-dire plus de 149,200 fantassins et de 7,600 cavaliers.
En réserve à Rome : quatre légions romaines, soit 20,000 fantassins, 1,500 cavaliers.
En outre d'après les données du cens et les listes fournies on pouvait encore lever au besoin, Romains y compris :
Les Campaniens {cives sine suffragio), 250,000 fantassins, 23,000 cavaliers.
Alliés [sociinomijiislatini), 80,000 fantassins, 5,000 cavaliers.
Samnites, 70,000 fantassins, 7,000 cavaliers.
Japyges et Messapiens, 50,000 fantassins, 16,000 cavaliers.
Lucaniens, 30,000 fantassins, 4,000 cavaliers.
Marses, Marruccins, Frentans et Yestins, 20,000 fantassins, 3,000 cavaliers.
En tout, 500,000 fantassins, 58,000 cavaliers.
D'après ces données, le total des troupes en campagne s'élevait à plus de 150,000 piétons et à environ 8,000 cavaliers ; le total des hommes en état de porter les armes en Italie était de 700,000 piétons et 69,100 cavaliers'. Malheureusement
2) Polyb., 2, 2'i. r:r. DioJ., 25, 18. PUn., n. h., 3, 20, 2i, 138. Eutrop., .3, 5. Oros., 'i, 13. Liv., ep. 20.
ces tableaux ne coïncident pas exactement avec le chiffre des citoyens [cimum capita) du cens de 230, car Polybe en nous parlant des 10 légions en campagne ou gardées en réserve (49,200 piétons et 3^100 cavaliers) ne dit pas combien de leurs soldats étaient des Campaniens, citoyens sine suff'ragio. Il ne le dit pas davantage pour les 230,000 piétons et les 23^000 cavaliers de troisième ligne. Si nous comparons le total de 325,300 Romains et Campaniens en état de porter les armes avec les chiffres durecensementde234 \ nous sommes amenés aux conclusions suivantes: le cens de 234 compte 270,213 citoyens ; sur les 323,300 hommes en état de porter les armes^ il devait donc y avoir 275 à 280^000 citoyens romains en possession de tous leurs droits {capita civium) et 45 à 50^000 citoyens privés du droit de vote, Campaniens et autres '.
L'Italie disposant de forces pareilles, on comprend que la noblesse ait pu croire inutile de continuer à combattre l'appauvrissement des citoyens romains; il lui était aisé de comprimer un mouvement des prolétaires comme celui qui avait été si redoutable encore soixante années auparavant. Des Latins et des autres alliés elle n'avait rien à craindre^ la terreur d'une invasion des Gaulois transalpins devait contribuer aies grouper autour de Rome\ Même après la loi Flaminia, peu efficace en tant que mesure isolée, la situation des citoyens romains était peu satisfaisante. Les pauvres n'ont pas gagné en4)ien-être, ceci résulte d'un détail fourni par Diodore ; pendant la guerre gauloise les terres labourées ne purent fournir assez de blé pour nourrir une des armées en campagne. C'est une conséquence indubitable du développement de la grande propriété foncière \ On ne saurait certainement invoquer contre cet état de choses le bon marché du blé de Sicile et des autres subsistances \
C'est l'honneur de Flaminius de n'avoir pas désespéré de la réussite de ses plans malgré la conduite odieuse de la no-
1) Liv., ep. 20.
2) Liv., 23,3, estime à 34,000 hommes le nombre des Campaniens en élat de porter les armes.
■') Polyb., 2, 23.
4) Diod., 25, 19.
«) Polyb., 2, 15.
402 LE GOUVERNEMENT DE LA NOBLESSE [lll, 7
bl(!sse à son égard. Fort do ririlluencc qu'il avait acquise il brigua Ja censure, la fonclion qui pouvait lui donner le plus de moyens pour agir sur l'organisation des relations sociales. La noblesse était assez forte dans les comices centuriates même après leur réforme dans le sens démocratique pour écarter du consulat les bommes nouveaux; mais elle ne réussit pas à empècber l'élection d'un citoyen aussi populaire que Flaminius. Il fut élu en 220 avec L. ^Emilius Papus le fils de Q. yEmilius Papus qui avait géré la censure avecFabricius. Comme censeur Flaminius prouva, les traits isolés de la tradition permettent de le discerner, qu'il n'était pas un démagogue de profession, mais un liomme d'Etat aux vues saines et au patriotisme désintéressé.
Ni sa liste des citoyens par classes et centuries {desa'iptio classmm centuriarumque) •, ni sa révision du sénat [lecliosenatiis)-, ne donnèrent lieu à la noblesse de se plaindre ou do lui résister. On peut on conclure avec certitude que Flaminius n'usa qu'avec la plus grande modération du droit do noter d'infamie les sénateurs et chevaliers indignes. Pas plus qu'aux censeurs de 252, les arguments ne lui eussent manqué pour en faire un plus large usage; au mépris des coutumes do leurs ancêtres, chevaliers et sénateurs spéculaient, la loi Claudia dont nous parlerons ci-dessous le prouve ; ils recherchaient le luxe des vêtements, la loi il/e^z'/zât l'atteste. Le censeur aurait pu frapper les superstitions nouvelles qu'on introduisait sans scrupule dans les vieilles cérémonies religieuses \ C'est ainsi que pour détourner un danger de guerre imminente on enterra vivants sur le nvAX'diQ [forum boarium) un Gaulois et une Gauloise, un Grec et une Grecque'*; enfin il est constamment question de prodiges. Flaminius aurait pu avec non moins de raison frapper la frivolité mondaine avec laquelle on traitait les auspices, abus dont il avait été victime comme consul et comme maître de la cavalerie ; il aurait pu rayer du sénat son adversaire
1) Liv., 2i, 11.
-) Liv., 23, 22, 23.
^) Plut., Marc, 5.
*) Zon., 8, 19. Oros., 4, 13. Plut., Marc, 3. Liv., 22, 57,
III, 7J Ol'l'OSITlON DE C. FLA.MINIUS 403
Fabius Maximus; étant augure' il avait déclaré ouvertement que le sens des auspices devait être réglé sur l'utilité ou les dangers de la proposition politique pour laquelle on les dc mandait'. Les faits d'ordre moins élevé ne manquaient pas pour justifier les notes d'infamie; plusieurs cas de pédérastie' et de vol '' s'étaient produits dans les rangs de la noblesse peu avant sa censure (227, 221). Pourtant on ne cite pas d'exemple de noies d'infamie données pas Flaminius; on est en droit do penser qu'il n'a pas voulu s'aliéner encore davantage la noblesse par sa sévérité, mais bien plutôt la convaincre de la loyauté de ses efforts et la gagner à ses plans par une réconciliation.
Il s'écarta sur un point seulement de la pratique de ses prédécesseurs pour suivre l'exemple de Q. Fabius Maximus Rullianus eu 304; il rejeta de nouveau tous les affranchis dans les quatre tribus urbaines ^ Il est probable que le besoin qu'on avait d'eux pendant la première guerre punique pour compléter le contingent de la flotte [socii ?iavales) avait décidé les censeurs à fermer les yeux et beaucoup s'étaient répandus dans les tribus rustiques et les classes. Après la conclusion de la paix et dans les censures postérieures on les y avait laissés parce qu'on jugeait leur concours utile pour dominer les comices centuriates réformés. Flaminius méprisa ce point d'appui de la démagogie; il doit donc être jugé autrement que le démagogue patricien Appius Claudius Csecus et que les démagogues postérieurs. Yisiblement il redoutait le danger dont l'accroissement des affranchis et de leur influence menaçait la classe des paysans libres qui faisait la force de l'Etat; ce danger lui semblait assez grave pour renoncer à des alliés éventuels qui lui auraient facilité la direction des comices centuriates.
De ses constructions, la première , celle du cirque Flami-
') Liv., 30, 26. Plin., n. h.,1, 48, 49, 156. Va!. Max., 8, 13, 3. I. L. Â. S. 288.
-) Cic, de Sen., 4, H .
^) Plut., Marc, 2. Val. Max-, 6, 1, 7.
*) Oros., 4, 13.
^) Liv., cp. 20.
mw6*, était destinée à Halterlog-oûtdupeuplc avide de spectacles; c'est une mesure bien compréliensihie de la part d'un homme menacé par la noblesse. Probablcincut Flariiinius a fondé aussi les jeux plébéiens [ladi plebeii), qui se donnaient dans son cirque^; ils sont certainement antérieurs à la deuxième guerre punique^ et duraient déjà plusieurs jours' au moment de cette guerre. Ils avaient peut-être été institués dès la seconde sécession (4i9)"; en tout cas il les a célébrés avec plus d'éclat. A ces fêtes se rapporte l'anecdote d'une course de chevaux dans le cirque Flaminius^course dont une terre donnée à l'Etat par Flaminius payait les fraisa
La construction de la voie Flaminicnne {via Flaminia) qui conduisait à Ariminum^ et sur laquelle il plaça lui aussi un forum Flamhiium^ , se rattache à l'ensemble des plans qu'il poursuivait depuis sa loi agraire et sa campagne contre les Gaulois.
Il est donc à peine discutable que Flaminius ait été le principal auteur des colonies latines, de Placentia dans la Gaule Cispadane et de Cremona dans la Transpadane^ qu'elles aient été fondées sur la demande des tribuns ou sur l'initiative du Sénat. Ce no fut pas sa faute si ces colonies qui reçurent chacune six mille colons furent fondées trop tard. L'invasion d'IIannibal montra combien elles étaient utiles pour assurer à Rome la tranquillité de la Gaule. Plaisance était la cinquantetroisième colonie'" selon un compte qui additionne les colonies romaines et latines ; de celles dont les noms nous sont parvenus elle est la quarante-sixième.
Flaminius qui n'a,vait pas voulu blesser la noblesse par un
') Liv., ep. 20. Cass., à l'année 534.
2) Val. Max., 1, 7, 4.
3) Liv., 23, 30. 25, 2.
*) Liv., 28, 10
S) (Ascon.) p. 143. Cf. Liv., 4, 12.
^) Plut., qu. roin., 66.
7) Strab.,5, 2, 10.
«) Fest., p. 84.
^) Ascon., p. 3.
'») Liv., cp. 20, 21, 25. 31, 48. Polyb., 3, 40. Vell., 1, li. Ascon., p. 3.
usage sévère de ses droits de censeur, chercha à raméliorer par des mesures législatives. Comme censeur il n'avait pas l'initiative dos lois; il fit donc présenter par les tribuns celles qui lui paraissaient nécessaires. Les aristocrates déployaient un grand luxe dans leurs vêtements, blanchissant à la craie leur toge selon un usage employé avant* et après cette époque, pour briguer les candidatures en se signalant à l'attention; il dirigea contre ce luxe la loi Metilia, loi tribunicienne. Elle visait d'abord les foulons [fullones]^ les menaçant probablement d'une punition s'ils violaient les prescriptions inscrites dans la loi au sujet de la préparation des étoffes ^ Flaminius ne pouvait guère espérer qu'une punition infligée aux foulons servirait de quelque chose contre le luxe des grands. Il faut regarder cette résolution du peuple comme un avertissement donné à la noblesse. Elle ne le comprit pas et n'en tint pas compte; ce n'est pas la faute de Flaminius.
11 faut se placer au même point de vue pour juger la loi Claudia, une autre loi tribunicienne proposée certainement sous l'influence de Flaminius peut-être même pendant sa censure, par le tribun Q. Claudius (en 220 ou 219). Au moins l'appui donné par Faminius à cette loi lui valut-elle, en 218, une élection au consulat pour l'année 217. Cette loi renfermait la défense suivante : 7ie quis senator, cuive senator pater fuisset, marithnam navem, qu3e plusquam trecentarum aniphorarum esset, haheret"^ . Il est probable qu'il faut lui attribuer aussi l'interdiction analogue dont on nous parle plus tard, qui empêchait les mêmes personnages de se livrer aux opérations des publicains (à l'exception de quelques fournitures d'objets destinés au culte*). Ces interdictions provoquées par Fabricius n'étaient pas des innovations, mais la consécration par le vote populaire d'un principe qui allait de soi jusqu'au temps de Curius et de Fabricius; seule la culture de la terre était honorable pour un Romain, et toute spéculation de sa part était
') Liv., 4,25.
2) Piin., n. h., 35, 17. 57, 197.
3) Liv., 21, 63.
*) Ascon., p. 94. Dio C, 55, 10.
iiiconvonanle'. Ici oncoro ce n'ost pas la faute do Flaminius s'il est fluvonu nécossairo do sanclionnor ainsi co principe. Toute la noLlosse opposa à la loi Claudia une vive résistance, et laloidul sepasserd'un sonatus-consullo pourôtro appliquée; celte résistance et le renouveau de haine que la loi Claudia valut à Flaminius^ prouvent que les circonstances exigeaient un avertissement plus efficace que n'auraient pu l'être quelques notes censoriales individuelles.
Le développement du commerce romain attesté par la centralisation de la frappe de l'argent à Rome (268), et l'acquisition des provinces de Sicile et de Sardaigne avaient communiqué aux grands de Rome l'esprit qui avait ruiné la santé et la force de l'État carthaginois^. Les citoyens les plus riches qui servaient dans la cavalerie et dont la noblesse était une partie, avaient formé une classe de capitalistes; séparés du peuple, dès le temps de la réforme des comices centuriales, ils osaientjnaintenant s'en distinguer par des distinctions extérieures. L'anneau d'or [anuliis aureus) qui n'avait été d'abord qu'un ornement de la noblesse avait commencé à distinguer l'ordre des capitalistes. Beaucoup*, sinon tous^ les sénateurs étrang-ers à la noblesse Tavaient adopté. Les publicains et les chevaliers equo piihlico qui n'appartenaient pas à la noblesse pouvaient aussi bien l'adopter, car les nobles ayant besoin de leur concours ne les en empêchaient pas. L'anneau d'or qui était aussi une distinction accordée en récompense de services militaires ''j n'était pas encore aussi répandu qu'il le fut plus tard^, mais il a fallu qu'il fut porté par bien des personnes en dehors de la noblesse pour qu'on ait pu remplir un\ deux
•) Liv., 21, 63.
-j Jd.
3) Cic, deRcp., 2, 4.
4) Liv., 26, 86. Flor., 2,0, 24. Dio C, /i8, .'j5; cl', aussi Liv., 43, 16.
5) Plin., n. h., .33, 1, 4, 12. .33, 1, 6, 21.
«) Schol., cl'Hor., sat., 2, 7, 53. Cic, in Vcrr. accus., 3, 80, 187; cf. App., Lifj., lOi.
') Plin., n. h., 33, i, 7, 29. 33, 2, 8, 34.
8) Liv., cp. 23.
9) I^loi-.,2, 6, 18.
OU même trois boisseaux' avec les anneaux des Romains tombés à Cannes ; ceux des sénateurs et des cbevaliors n'eussent pas suffi.
En même temps que se répandait l'anneau d'or, plus lût même peut-être, l'usage s'établit de donner aux fils des capitalistes comme aux fils des nobles, la toge prétexte et la bulle d'or (tocja j)rœtexta, huila aureà)\ ils souhaitaient ainsi de les désigner comme une pépinière pour le recrutement du Sénat. Ces insignes avaient dû être adoptés par tous les fils de sénateurs ^ de chevaliers', et même au moins la bulle d'or par tous les fils de libres*; sinon il serait difficile d'expliquer qu'on eut accordé dans la seconde guerre punique aux fils d'affranchis honorables la toge prétexte et le lorum (remplaçant la bulla aiireay. Ce sont Là des usages dont ni Flaminius ni la loi Claudia ne sont la cause; ils sont bien plutôt antérieurs à la loi Claudia \
Cette loi établissait une difîérence entre les sénateurs et les autres capitalistes; il n'en faut pas conclure qu'elle soit l'origine de la différence existant plus tard entre l'ordre sénatorial et l'ordre équestre [oi^do senatorius, ordo equester) ou même des rivalités ultérieures de ces deux ordres dont l'accord avait assuré la tranquillité du gouvernement; cette différence était visible avant la loi Claudia.
La noblesse devenue exclusive avait fermé Taccès des magistratures non seulement aux hommes nouveaux de petite naissance mais encore aux parvenus de la classe des capitalistes; sa conduite envers C. Flaminius le prouve. Il n'est certainement pas sorti des rangs des pauvres, quand même on révoquerait en doute le récit du don qu'il fit pour les jeux plébéiens. Les tendances exclusives de la noblesse avaient été
1) Plin., )?. h., 33, 1, 6, 20. Liv., 23, 12. Val. Max., 7, 2, ext. 16. Gros., 4, 16. Aug.. de civ. dei, 3, 19. Zon., 9, 1.
2) Liv., 26, 36.
3) Liv.. 34, 7. Plin., h. A., 33, 1, i, 10. CicPhiL, 2, 18. m Vcrr. accus., 1, 58, 152.
*) Plaut., Rud., 1171. [Ascon.] p. 199. Suet., rhct.^i. ■') Macrob., Sat., 1, 6; cf. Liv., 34, 7. «j Cf. Liv., 34, 4.
accrues par réiovalion à qiialro du noml)rf' dos prétours. On comprend quo les noblos alfriaudés par les ln^nôlicos financiers que procurait l'aduiinislration des provinces briguaient la préture avec plus d'ardeur et de succès quo les hommes nouveaux; les anciens préteurs avaient bien plus de chance quo les autres d'arriver au consulat. Flaminius avait réussi cependant à se faire élire préteur, consul et même censeur; cette exception facilement explicable ne fait que confirmer la règle. Dans lo sénat le nombre dos nobles dépassait do plus en plus celui dos autres à mesure que croissait le nombre des magistratures qui créaient un droit ou une présomption pour l'inscription sur la liste du sénat. II renfermait encore des nonnobles; mais le sénat constitué par Flaminius n'a pu en renfermer autant que celui qu'on reconstitua après les pertes éprouvées à la bataille de Cannes'. Sur les cent soixante dixsept nouveaux sénateurs une centaine à peu près avaient exercé une fonction, et même dans ce nouveau ban la majorité appartenait aux nobles. Plus diminuait lo nombre des nonnobles dans le sénat, plus s'y accroissait celui des hommes qui avaient revêtu une magistrature curule, plus la tunique ornée du \sdic\a.Ye{twucalatic/avia), ornement caractéristique des anciens magistrats, tendait à devenir une marque dislinctive des sénateurs par rapport à l'ordre équestre.
A partir de cette époque les sénateurs prirent l'habitude d'amener leurs fils à la séance pour les initier de bonne heure au gouvernement'. Le sentiment que les sénateurs avaient do former un ordre social supérieur à tout le reste des citoyens, se révèle dans cet usage aussi bien que dans l'acceptation universelle de la tunique laticlave. Peut-être la loi Metilia dont nous avons parlé, visait-elle cette distinction des sénateurs par le costume. Il est incontestable que l'extension du port de l'anneau d'or a dû contribuer à faire prendre aux sénateurs cette nouvelle marque distinctive ".
On avait donc bien raison d'attirer par la loi Claudia l'attention de la noblesse et des sénateurs, sur ce principe que les
n Liy^ 23 22.
2) Gell.' 1, 23. Macrob., Sa(., 1, 6. Polyb., 3, 20.
3) Plin., n. h., 33, 1, 7, 29; cf. App., Sanm., 't.
m, 7] OPPOSITION DE C. FLAMINIUS 409
mœurs romaines no sauraiont tolérer de voir les gouvernants négocier tout comme les autres capitalistes et traiter avec l'État lui-même des aflaires d'argent. On ne saurait attaquer cette loi, on ne saurait lui reprocher ni qu'il était facile de la tourner, ni qu'elle a produit un mauvais résultat. La loi qui resta en vigueur, — on l'étendit même aux sénats des municipes^, — pouvait être tournée facilement; rien n'empêchait les sénateurs de faire le commerce et de se charger de fournitures pour l'Etat sous un prête-nom; aussi du temps de Cicéron la loi paraît ouhliée et inappliquée*. Mais sans elle la cupidité et le cynisme de la noblesse se seraient développés plus vite encore. D'autre part beaucoup de nobles se soumirent à la loi; ne pouvant appliquer leurs capitaux au commerce et à l'industrie, ils formèrent de grands domaines en achetant les petites propriétés des paysans; ils aggravèrent ainsi le mal que la politique de Flaminius voulait guérir ou du moins atténuer. Sans la loi Claudia la différence des goûts aurait suffi pour qu'on employât les capitaux non seulement dans le commerce et l'industrie mais à la formation de grandes propriétés , d'autant que , pour des raisons complexes , le développement du pâturage avait commencé depuis longtemps chez les Romains.
La tension des rapports entre la noblesse et le peuple continua après la censure de Flaminius; en 218 M. Livius etL. ^Emilius furent mis en accusation après leur consulat.
Dans son deuxième consulat (217), qu'on lui avait donné sous l'impression des batailles du Tésin et de la Trébie^, Flaminius, selon le récit de Tite-Live, n'aurait tenu aucun compte du sénat; au point de se rendre à son armée avant le jour de sou entrée en charge, et de célébrer à Ariminum cette cérémonie \ Ces faits seraient excusables après les expériences déjà faites par Flaminius, mais le silence des autres historiens ^, les rend peu vraisemblables. Ils sont même positivement faux,
1) Cic, in Verr. accus., 2, 49, 122.
2) Cic, l. cit., 5, 18, 45.
3) Liv., 21, 57.
4) Liv., 21, 63; cf. 21, 15. 22, 1.
5) Cf. Polyb., 3, 77. App., Hann., 9.
/(lO LE GOUVERNEMENT DE LA NOBLESSE [III, 7
car Flaminius a, pcndanl son consulal, proposé une loi et Ta fait voter'; le récit de Tile-Live ne lui en laisserait pas le temps ; un autre écrivain semble, pour cette raison, avoir douté de la culpabilité de Flaminius ^ On peut admettre qu'avant son départ (pour Arretium et non pour Ariminum)', le consul ne négligea que les formules imposées au possesseur de tout Yimperhnn, même après son entrée en charge*. Cette négligence est très pardonnable car le danger de l'approche dTIannibal devenait menaçant; il semble qu'on l'ait grossie après la triste fm de Flaminius (23 juin)', vaincu et tué sur les bords du lac de Trasimèno. La noblesse a do même attribué^ la perte de la bataille à la non-observance des prodiges et des auspices''.
La loi consulaire de Flaminius, lex Flaminia ininus solvendi'^ établissait le pied oncial devenu nécessaire depuis les progrès de l'altération de la monnaie de cuivre ^ En même temps elle stipulait que seize des as nouveaux dans les comptes (la solde exceptée) vaudraient dix dos anciens, c'est-à-dire un denier d'argent : elle fit gagner ainsi à l'État vingt pour cent, aux débiteurs privés trente-sept et demi pour cent. Cette loi régularisée peut-être par l'émission de deniers d'argent'" et de monnaie d'or", imposait aux riches capitalistes un sacrifice qu'ils durent subir dans la situation précaire de l'Etat; leurs bénéfices ordinaires étaient tels qu'ils ne paraissent pas avoir murmuré. Cette loi est une dernière preuve de la sollicitude de Flaminius pour les pauvres. Malheureusement il ne lui fut
') Fest., p. 347.
2) Plin., n. h., 33, 3, 13, 45.
^) Polyb., 3, 77. Cic, de dh\, 1, 35, 77.
'•) Une seconde consultation des auspices (Fest., p. 241) et des vœux au Capitole {pro imperio suo communique rr pidilica; cf. Liv., 21, G3. 41, 10. 42, 49. 45, 39. Cfes., b. c. 1, G. Fest., p. 173. [N. D. T.]
■■) Ovid., fast., 6, 763 et seq.
«) Liv., 22, 9.
^) Liv.. 22, 3. VaL Max., 1, 6, 6. Cic, dir., i,35,77. 2. 8, 21. 31, 67. 33, 71. nat. deor,, 2, 3, 8. Plut., Fub., 2. Ov., fast., 6, 755.
«) Plin., n. h., 33, 3, 13. 45.
'0) Zon., 8, 26.
") Plin., /(. h., 33, 3, 13, 47.
pas donné de réaliser les grandes espérances qu'il avait éveillées chez le petit peuple' ; vainqueur d'Hannibal il eut semblé le sauveur de l'Ilalie; c'était son désir; il tomba du moins en brave'.
1) Polvb.,3, 82.
2) Liv", 22, 6.