CHAPITRE NEUVIÈME
Li: PASSAGE A L OLIGARCHIE
L'époque où la décadence de l'Étal est visible sous lo g'ouvernoment do la noblesse, l'époque de rdigarchie (201-133) , commence immédiatement après la seconde guerre punique, déterminée par les conséquences que cette guerre eut sur la politique extérieure et les relations sociales. Pour qui se borne à regarder les résultats de la politique extérieure, ils sont fort brillants ; en trente-cinq ans (201-167) Rome conquit la domination du monde civilisé*, pour la conserver jusqu'à la fin des temps antiques. Polybe n'a pas tort de dire que de tels résultats n'ont pu être obtenus que par un Etat pourvu d'une constitution comme celle à laquelle était arrivée Rome par suite d'un développement organique '. Mais les événements prouvèrent qu'une telle constitution était impraticable pour un Etat universel. Le caractère de la nation qui l'avait créé fut complètement dissous par les efforts qu'exigea la conquête du monde et par les effets que cette conquête produisit dans les diverses couches du peuple.
Sans doute la constitution ne subit pas sur-le-champ dçs modifications profondes ; mais peu de temps après la fin de la seconde guerre punique, on peut noter un grand progrès dans la voie où l'on s'était engagé dès avant la guerre. Le morcellement du peuple en ordres nettement tranchés n'est pas combattu, et même une partie do la noblesse lo réclame. Les nobles, se sentant assurés de la domination héréditaire de l'Etat,
') Polyb., d, 1.3, 1.
2) Polyb., 3, 2. 6,50.
III, 9] PASSAGE A l'oligarchie 439
commencèrent à oublier les soins nécessaires pour assurer le bien-être de la foule {ignobile vulgiis). Ce ne sont plus les hommes les plus justes et les plus clairvoyants qui conduisent le gouvernement', les vices caractéristiques du régime oligarcbique {ambitiOy avaritia)' apparaissent de plus en plus visibles. La concorde existant entre le peuple et la noblesse n'est d'abord pas troublée sensiblement^ parce qu'un organisme politique qui avait été l'œuvre des siècles et la liaison intime des parties civile et militaire de la constitution, ne pouvaient être dissoutes qu'après un long travail préparatoire ; il y fallait plus de temps que pour ruiner les aristocraties peu durables en général des cités grecques. Salluste a donc le droit de dire ^ : Optimiis autem moribus et maxima cnncordia egit populus Rojnamis inter secundum et ultimum bellum Carthaginiense *.
Après la soumission de Carthage, P. Cornélius Scipio, le vainqueur de Zama, décoré du surnom pompeux àWfiicanus ", fut de nouveau un mauvais exemple pour la vaniteuse noblesse ^ Il était sans contredit l'homme le plus considéré de Rome ; le peuple, dans son enthousiasme, l'aurait voulu prendre pour consul et dictateur perpétuel, et lui décernait des statues et des distinctions extraordinaires "'. Après avoir célébré en 200 avec une grande pompe les jeux qu'il avait voués en Afrique*, il fut élu censeur en 199^ Son collègue P. ^îllius PcEtus lui était dévoué. Il eut l'occasion et le pouvoir de guérir les dommages causés par une guerre de dix-sept ans à l'aisance des citoyens et de la population de toute l'Italie.
Pendant les seize années qu'Hannibal avait passées en Italie, les deux partis avaient rivalisé d'efforts pour la dévaster*".
1) Polyb.,6, 4.
2) Polyb., 6, 8.
3) Sali., hist., 1, 8 D.
*) Cf. Sali., Jag., 41.
3) Cf. I. L. A., p. 280.
^) Liv., :^0, 45. Zon., 9, 14.
■>) Liv., 38, 56. Val. Max., 4, 1, 6.
8) Liv., 31, 49.
9) Liv., 32,7.
to) Liv., 21, 22. 20. 2G.
Quatre cents villes étaient coniplètfiiKuit ruinées'. Les éléments de travail qui auraient pu réparer le mal étaient diminués dans une proportion effrayante '. Dans les trois premières années de la guerre^ les Romains et leurs alliés avaient perdu plus de 100,000 hommes^, peut-être même faut-il doubler ce chiffre '*. On avait été obligé d'appeler aux armes les jeunes gens de moins de dix-sept ans". En 207 on avait même supprimé le privilège de Texomption de service accordé aux plus jeunes colonies romaines [coloniœ civium Romanorum) en leur qualité de colonies maritimes et sur le modèle d'Ostie et d'Antium. Cinq de ces colonies, Alsium, Anxur (Terracine), Minturnes Sinnessa et Sena ne pouvant invoquer l'interdiction religieuse [sacrosancta] , de faire cette levée {vacatio), furent forcées de donner des légionnaires*'.
Le nombre des citoyens était de 270,213 en 234 ; au cens de 209' il était tombé à 137,108^; sans doute ce chiffre est inférieur à leur réalité, parce que beaucoup de citoyens étaient sous les drapeaux ; mais au cens de 204 la totalité des citoyens en état de porter les armes, — C. Claudius Nero et M. Livius Salinator eurent soin de recenser minutieusement les absents, — ne dépassait pas 2i4,000 \
La classe moyenne était le plus frappée pas ces pertes d'hommes et d'argent. Le chiffre des citoyens en état de payer le tribut avait prodigieusement baissé après la bataille de Cannes'". Quand la guerre fut terminée, les petits champs se vendaient à un bon marché extraordinaire". Naturellement ces circonstances aggravaient le contraste entre les riches et les pauvres''. Le nombre des prolétaires ne diminuait pas,
1) App., Lib., r)3etl3'.. Mac , lU.
2) Liv., 28, H.
^) App,, Hann., 25.
*) Liv., 23, 11.
■■) Liv., 25, 5.
«) Liv., 27, 36. ep. 27,
«) Liv., 29, 37. ep. 29.
10) Liv., 23, 31.
H) Liv., 31, 13.
*^) Liv., 20, 2. Si-, 4 et 54.
m, 9] PASSAGE A l'oligarchie 441
quoique la guerre en dévorât beaucoup ; les g-ens appauvris venaient sans cesse combler ces vides. La fortune des riches, malgré les sacrifices qu'ils s'imposèrent pour l'Etat, ne fut pas atteinte en général au même degré, la splendeur des jeux et les défenses de la loi Cincia le prouvent.
Ce n'est pas seulement l'élite des citoyens romains qui était épuisée, c'étaient aussi les Latins ; malgré les elforls répétés d'Hannibal pour provoquer leur défection*, ils étaient restés fidèles à Rome ^ et avaient été une protection essentielle pour sa puissance '. Proportionnellement ils étaient encore plus appelés sous les drapeaux que les citoyens romains \ Douze des trente ^ colonies latines, Ardée, Nepet, Sutrium, Albe, Carseoli, Cora, Suessa, Circeii, Setia, Gales, Narnia , Interamna refusèrent en 209 leur contingent d'hommes et d'argent avec une telle netteté que le sénat se vit hors d'état de les contraindre^. Quelques années après (206) Crémone et Plaisance, serrées de près par les Gaulois alliés d'Hannibal depuis le début de la guerre \ abandonnées par un grand nombre de leurs colons, se trouvaient dans une situation lamentable ®.
Jusqu'à la censure de Scipion on avait fait peu de chose. En 206 le sénat avait chargé les consuls d'avertir le peuple de retourner au labour; chose plus facile à dire qu'à faire, car on manquait de bras^ Les édiles furent mis en état de distribuer aux citoyens de grandes masses de blé à très bas prix ; quatre as le boisseau en 203 et 201 '°, deux as en 200 '^ Mais
1) Liv., 22, 7 Pl 58. Polvh.. 3, 77 et 83. App., Hnw., 10. Zoo., 8, «. 9, 2.
2) Liv., 22,13, 36 et 54.
^) Polyb., 3, 90. Liv., 22, 9. 23, 12.
*) Liv., 21, 17.
^) Outre Suessa Pometia, Vilellia, Vf^lilres, Satricum, Anluim qui avaient perdu de bonne heure le caractère des colonies latines, il faut déduire Sora qui l'avait perdu depuis.
«) Liv., 27, 9.
') Liv., 21, 25 et 48. Polvb., 3, G7.
«) Liv., 28, 11.
^) Liv., 28, 11.
<t') Liv., 30, 26. 31. 4.
it) Liv., 31, 50.
4i2 LE GOUVERNEMENT DE LA NOBLESSE [III, 9
ces distributions, qui allénuaient la misère du moment, étaient une amélioration bien dangereuse ; elles habituaient les pauvres à penser qu'il était plus commode* de vivre d'aumônes que de travail. Sur l'initiative de Scipion les soldats qui, à l'expiration de leur temps de service, se trouvèrent sans patrie, furent pourvus de terres en 200 et 199". Mais cette mesure digne d'éloges était d'un effet douteux ; les soldats, déshabitués du travail régulier, n'étaient pas les hommes qu'il fallait pour remettre en culture des terres dévastées ; beaucoup certainement préférèrent vendre leur lot et rentrer dans l'armée comme engagés volontaires.
Quant aux Latins, il y avait longtemps qu'on pensait qu'il fallait s'occuper d'eux, non pour eux mais au point de vue de l'Etat romain. Les Prénestins ayant défendu héroïquement Casilinum après le désastre de Cannes % on leur offrit le droit de cité complet ; ils le refusèrent pour garder leur autonomie*. On avait aussi accordé quelques faveurs aux alliés , dans l'intention ouvertement déclarée de les disposer à voir d'un meilleur œil les levées d'hommes qu'on leur imposait ; ils reçurent des indemnités pécuniaires ° et des fournitures de blé ; l'usage de celles-ci semble avoir persisté ^ Mais la prévoyance de la noblesse n'allait pas jusqu'à voir qu'en face des Carthaginois , des Hellénisants et des Celtes il aurait mieux valu pour l'Etat, recevoir tous les Latins dans la citéT Seul un homme nouveau, Sp. Carvilius^ déjà signalé par son divorce, plus rapproché de Flaminius que les autres nobles, eut la pensée d'unir étroitement les Latins à Rome en leur accordant une certaine part au gouvernement. Dans ce but il fit au Sénat, après la bataille de Cannes, une proposition mo^ dérée ; on aurait choisi dans chaque communauté Latine deux sénateurs à qui l'on aurait accordé le droit de cité et un siège au sénat'. L'exécution de ce projet eût procuré aux Latins
') Plut., Cat.. 7naj., 8.
2) Liv., 31, 4 et 49.32. 1.
3) Liv., 23, 17 et seq.
*) Liv., 23, 20; cf. 26, 24.
^) Zon., 9, 2.
«) Polvb.,6, 39.
■) Liv.\ 23, 22; cf. Val. Max.. G. \, \
III, 9] PASSAGE A l'oligarchie 443
une sorte de représentation au sénat et aurait eu des conséquences excellentes en empêchant de séparer les intérêts des citoyens de ceux des Latins. On ne put l'obtenir, car les chefs de la noblesse à ce moment, T. Manlius Torquatus et Q. Fabius Maximus, s'élevèrent contre la demande de Carvilius et mirent à défendre la politique traditionnelle suivie envers les Latins une énergie qui rappelait l'obstination du patriciat en face de la plèbe au temps de la lutte des deux ordres.
Le refus de service fait par les douze colonies leur fut reproché comme une défection ouverte ; l'attitude de Rome vis-à-vis des Latins fut plus rude après la victoire. Le danger d'une défection avait fait constater aux Romains l'avantage de leur politique consistant à isoler les communautés latines les unes des autres. Les dix-huit autres colonies, Signia, Norba, Saticula, Frég-elles, Lucérie, Yenouse, Brundisium, ïïadria, Firmum, Ariminum, Ponti£e, Paestum, Gosa, Benevent, iEsernia, Spolète, Plaisance et Crémone, dont deux appartenaient à la série primitive [priscœ], huit à la suivante (iiovœ), celle des colonies fondées avant Ariminum, huit enfin à la dernière série, se déclarèrent prêtes à fournir de l'arg-ent et des hommes, non seulement leur contingent [ex formula), mais plus s'il était nécessaire \ Le sénat, appuyé sur les dixhuit colonies restées fidèles, put continuer la guerre et se passer provisoirement des douze qui lui résistaient. Mais quand on eut cessé de redouter Hannibal, il les punit, doublant leur contingent de piétons et leur demandant 120 cavaliers. Elles perdirent en outre leur autonomie en ce qui regardait les contributions dues pour le cas de guerre. On stipula que ces colonies devraient payer le tribut selon l'échelle adoptée pour les citoyens roniains, un pour mille'. Elles furent taxées d'après ce principe en 204 pour la première fois, par les censeurs G. Claudius Nero et M. Livius Salinator ^.
) Liv., 27, 10.
2) Liv., 29, 15.
3) Liv., 29, 37; cf. 39, 3.
Les douze colonies cliàliées, dont six appartenaient à la série primitive [priscœ), six à la seconde [novx coloniœ) antérieure à la fondation d'Ariminum, se trouvèrent, au point de vue du cens, dans la condition des citoyens sans le droit de suffrage, tout en conservant leur souveraineté qui depuis longtemps n'était plus que nominale. Les différences dans la condition légale des Latins étaient donc devenues plus nombreuses encore que par le passé.
L'attitude des romains vis-à-vis d'une partie des Latins réagit naturellement sur leurs sentiments pour les autres; ceci nous permet de comprendre que le Sénat ail eu encore moins à cœur de s'occuper d'eux que des citoyens, quoique l'intérêt général de l'Etat eut été de déployer pour ces deux groupes une égale sollicitude. On [n'oubliait pas de s'acquitter scrupuleusement de la partie religieuse des devoirs imposés par la vieille alliance [ferise Latinœ) * ; et de prier pour les Latins dans les prières officielles adressées aux dieux pour le peuple romain ' ; mais on laissa les Gaulois détruire Plaisance et mettre Crémone en grand danger ^ Il est vrai qu'après la victoire de L. Furius Purpurio sur les Gaulois, on ramena dans leur colonie, deux mille des habitants de Plaisance '; mais la noblesse qui savait fort bien l'importance de Plaisance et de Crémone [claustra ad cohibendos Gallicos tiamdtus) *, regarda la guerre contre les Gaulois comme secondaire à côté de la guerre de Macédoine ^ et ne la mena pas avec la persistance qu'il eut fallu s'il avait voulu reprendre les plans de Flaminius pour la colonisation et l'italianisation de la vallée duPo, plans interrompus par l'invasion d'Hannibal. Et pourtant ces plans eussent profité non seulementaux Latins, mais aux citoyens. Pour les autres colonies latines aussi, l'on s'en était tenu à des demi-mesures; on renforça Venouse (200)^ et Narnia (199)8
ij Liv.,32, 1. 37, 3.
2) Liv., 31, 5 et 7.
3) Liv., 31, 10. Zon., 9, 15.
*) Liv., 61,21.
^) Liv., 31, 48.
^) Zon., 9, 16.
") Liv., 31, 49.
«) Liv., 32, 2.
III, 9] PASSAGK A l'oligaiu.iiik 445
de nouveaux colons; on rejeta un renforcement analogue proposé pour Cosa '.
Il ne faut pas dissimuler, si l'on veut être juste, que le manque de bras pour la culture rendait presque impossible le retour du bien-être pour les citoyens romains et les Latins, d'autant plus que la guerre de Macédoine, commencée sur ces entrefaites, exigeait de nouveaux sacrifices d'hommes et d'argent. Tout au plus peut-on blâmer la noblesse d'avoir aggravé le problème en s'engageant sur-le-champ dans une nouvelle d'où Ire-mer \
Philippe de Macédoine, en s'alliantà guerre Hannibal, avait notablement accru le danger des Romains pendant la seconde guerre punique ^. La première guerre de Macédoine (214-205)'*, signalée par un traité d'alliance entre Rome et la ligue Etolienne % eut pour Philippe une fâcheuse issue ^ La noblesse souhaitait d'autant plus de profiter du prétexte fourni par les armements du roi pour lui déclarer de nouveau la guerre et défendre ses alliés de Grèce. La guerre était-elle vraiment inévitable, il est difficile de le savoir; une seule chose est certaine, c'est que les opinions différaient. Sous l'influence du tribun Q. Bœbius, qui préférait s'occuper de la situation du peuple, les comices centuriates rejetèrent la déclaration de guerre; toutefois la crainte d'une descente de Philippe en Italie les décida, lorsqu'on les consulta de nouveau, à voter la guerre [lex de bello indice^idoY .
Scipion était plus destiné, par ses qualités personnelles et sa carrière antérieure^ à s'occuper glorieusement des affaires extérieures en général ou en diplomate, qu'a rétablir sur des bases solides l'administration publique ^ ; il semble, pendant sa censure, avoir été guidé par ce principe que les guerres exté^ rieures devaient accroître le bien-être dans l'Etat romain. La
*) Liv., 32, 2.
2) Liv., 31, 6.
3) Polyb., 7, 9. Liv., 23, 33 et seq. *) Liv., 24, 40.
") Polyb., Il, 6. Liv., 26, 2i.
S) Liv., 29, 12.
') Liv,, 31, 6 et 8.
8) Liv., 38, 53.
difliculté de la tâche imposée à qui voudrait rétablir la prospérité détruite de l'Italie, les ollorls ennuyeux qu'il fallait s'imposer pour résoudre ce problème ont pu elfrayer cet homme de génie accoutumé aux décisions promptes. D'ailleurs l'autre moyen, tout indiqué parles relations entérieures de Rome, promettait à la noblesse et au peuple des résultats apparents en un espace de temps bien plus court sans contredit; Scipion avait donné l'exemple en imposant aux Carthaginois, par le traité de 201 , un tribut annuel de 200 talents pendant cinquante ans ^ Comme il était impossible de ne pas tenir compte de l'épuisement des citoyens, Scipion et son parti résolurent de ne les employer pour la guerre que dans la mesure la plus faible. La conséquence inévitable fut d'accroître d'autant le fardeau des Latins'.
La censure de Scipion ne nous a donc laissé que le souvenir de mesures insignifiantes destinées plutôt à rétablir les finances qu'à rendre meilleure la situation sociale des citoyens. Il vendit une partie du domaine de Campanie [ager Campanuif probablement pour rembourser les tributs {trxhiitd) levés pen-~ dantla seconde guerre punique '*. Il mit des douanes dans les ports de Capoue, Pouzzoles [Puteoli) et de Castrinn^ ce dernier dans le Bruttium. A Castrum, où avait campé Hannibal, on envoya trois cents colons, mais sans en faire une colonie^; la cause en est sans nul doute la nécessité de comprimer les troubles excités dans le Bruttium * par l'établissement de la douane, bien plus que le désir d'assurer quelque aisance aux trois cents colons.
Par une omission grave, Scipion n'afferma pas les revenus du domaine public de Campanie ' ; ce manquement à la loi eut pour résultat l'enrichissement des occupants (possessores) * qui se comportèrent en propriétaires à côté des véritables pro-
') Liv., 30, 37. App., Lib., 54. Polvb., i5, 18. Plin., n. h., 33, 3, 15, 51.
2) Liv., 31, 8. 32, 8 et 28.
^) Liv., 32, 7.
*) Cf. Liv., 39,7.
«) Liv., 32, 7.
8) Liv., 42, 19.
III, 9] PASSAGE A l'oligarchie 447
priétaires de la partie vendue de ce domaine. Il se peut que Scipion n'ait commis aucune faute, car il est probable qu'on ne put trouver de publicains pour affermer les revenus d'un domaine dont la condition n'était pas encore réglée. D'autre part Scipion paraît avoir été le premier qui commit une maladresse grosse de conséquences; il recensa comme citoyens les Latins émigrés isolément à Rome, sans examiner soigneusement leurs titres, qui étaient de natures diverses. On ne saurait interpréter autrement le sénatus-consulte de 187 qui prescrit le retour aux pratiques delà censure de 204, qui précède cellede Scipion ' .
Il montra dans sa censure que malgré son irrésistible popularité, il n'avait nulle idée d'opposition contre la noblesse. Complètement d'accord avec son collègue P. .Elius Pœtus, il ne frappa pas un seul sénateur quand il en révisa la liste '. La noblesse, dont les membres les plus âgés avaient disparu pour la plupart, supporta sans mécontentement que son collègue mît à la tète du Sénat {jppincrps Senatus) Scipion, quoiqu'il n'eût pas encore quarante ans"; il acquit ainsi une notable influence sur les délibérations sénatoriales.
Tandis que Scipion dirigeait la politique extérieure avec un ascendant presque monarchique \ un jeune membre de la noblesse, L. QuinctiusFlamininus, acquit dans la guerre de Macédoine une importance qui fit de lui un rival de Scipion quoiqu'il se fût certainement d'abord élevé grâce à sa protection. Tribun militaire sous Marcelluss, pourvu dans les années 205 et 204 d'un commandement [imperium) extraordinaire à Tarente ®, quand la guerre fut terminée, il se concilia la faveur du peuple en qualité de commissaire présidant au partage des terres et à l'organisation des colonies ^ Simple questeur, sans avoir revêtu l'édilité ^, ni la préture, il brigua le consulat en 198 et l'obtint à trente ans à peine malgré une tentative
'j Liv., 39, 3.
^) Liv., 38, 51.
^) Plut., Flam., i.
6) Liv., 29, 13.
•) Liv., 31, 4. 49. Plut., Flam., 1.
^) Celui dont parle Liv., 31, 4 est un autre.
448 LK (lOUVERNEMENT 1)K LA NOBLESSE [111, 0
des tribuns pour arrêter le vole des comices '. Après ranriéo de son consulat il resta en Grèce jusqu'en 194, ses amis veillant à fairo proroger son commandement d'année en année '. Vainqueur de Philippe à Kyno.skepliala' (107) il lui dicta la paix, lui imposauL un versement immédiat de "iOO lak-nts, et un autre d'une somme égale payable «mi dix ans '. Très aimé des Grecs à cause de sa culture hellénique ', il déploya pour le règlement des afïaires de leurs petites cités et de leurs ligues une diplomatie assez habile pour qu'en 190 il put proclamer aux jeux Isthmiques la liberté des Grecs ^; les Argiens et les Béotiens étaient seuls exceptés®; encore la liberté fut-elle accordée aux Argicns en 195 aux jeux Néméens''.
Cette œuvre d'atlranchissement n'était pas inspirée d'une politique d'idéologue, ni d'un enthousiasme impolitique pour l'hellénisme; elle est bien d'accord avec les vues de Spicion que nous avons exposées. On se contentait d'affaiblir Philippe et de donner aux Grecs une liberté dont l'exercice ne pouvait créer aux Romains aucun péril; on renonçait à former en Macédoine et en Grèce le commencement d'une province, quoiqu'une partie du sénat l'eût réclamé, semble-t-il»; on évitait ainsi d'être forcé d'y laisser une garnison et de peser sur le peuple par des levées plus nombreuses. L'issue de la guerre de Macédoine était évidemment invoquée en faveur du système politique de Scipion.
Flaminius , qui personnellement était resté incorruptible", prit congé des Grecs en 194 '°; il avait délivré tous les citoyens romains vendus comme esclaves en Grèce''. Après ce dernier trait qui augmentait encore sa popularité, il revint à Rome,
1) Liv., 32, 7. Polyb., 17, 12.
'■) Liv., 32, 28 et 32. 33, 25 et 43, 3.4, 33. Polvb., 17, il. l'iut., Flam., 7. a') Liv., 33, 30. Polyb., 18,27.
'j Plut., Flam., 2, 5.
S) Liv., 33, 32. Polyb., 18, 29. App., Mac, 10. Plut., Flam., 10. Vul. Max., 4, 8, 5.
«) Sen., de Thisb., c. 3 (Eph., ep. Lomé I, p. 281 et 294).
i Liv., 34, 41. Plut., Flam., 12.
^) App., Mac, 9.
8) Liv., 33, 11. Polyb., 18, 17.
if') Liv., 34, 49.
t'i Liv., 34, 50. Plut., Flat)h, 13. Diod., 28, 14. Val. iMal., 5, 2, 6.
III, 9] PASSAGE A l'oligaiu.ihe 449
couvert de gloire, célébrer un triomphe graudiose où furent étalées une quantité de chefs-d'œuvre de l'art grec'.
En présence de personnalités nobiliaires de la taille de Scipion et de Flamininus consacrant leur noblesse par d'éclatants services rendus à la puissance romaine, il devenait difficile aux non nobles d'atteindre aux magistratures et à la considération. Il leur fallait trouver un point d'appui dans une fraction de la noblesse ayant d'autres vues que Scipion et Flaminius, Il y en avait une, quoique son opposition parût étouffée sous la gloire de Scipion depuis la mort de Q. Fabius Maximus. A ce g-roupe appartenait L. Valerius Flaccus, connu dès sa jeunesse par sa sévérité^; son édilité curule, illustrée par des jeux splendidcs et la manière dont il avait procédé aux répartitions de blé, l'avaient rendu populaire'; l'année 199 il administra la Sicile en qualité de préteur \ La protection de L. Valerius Flaccus son voisin, fit entrer M. Porcins Cato dans la noblesse ; le chef du parti hostile à Scipion acquit ainsi les moyens de lui faire opposition avec succès.
Né en 234 à Tusculum, grandi dans le travail des champs^, il avait combattu sous les ordres de Q. Fabius Maximus*^. Encouragé par L. Valerius Flaccus, il embrassa la carrière politique et quoique homme nouveau'', y fit son chemin; il avait pour lui d'avoir rempli ses devoirs militaires' et prouvé sa capacité non seulement comme chef militaire, mais comme orateur d'affaires'. Dès 207 il était tribun militaire et prit part àla bataille de Sena'"; en 204 il fut questeur''. A ce titre
») Liv., 34, 52.
2) Liv., 27, 8.
3) Liv., 31, 4.
*) Liv., 31, 49 el50. 32, t.
«) Cat., or., H, 1.
6) Cic, Sen., 4, 10. 12, 39. Plut, Cat., maj.,2.
') Plut., Cat., maj., 1. Liv., 39, 41. Cic, in Verv. accus., 5, 70, 180. Vell., 2, 128.
«) Cat., or., 11, 2.
3) Liv., 39, 40.
10) Nep., Cat., 1. Plul , Cat., maj., 3.
11) Cic, Sen., i, 10. 13, 45.
il accompaj,ma Scipion on Sicile ot en Afrique'; delà une inimitié qui dura autaul que leur vie', elle fut amenée par la libéralité de Scipion, destructive (U; la discipline militaire^ En 199 Galon arrive à l'édilité pléhéienne' tandis ([u'un frère de L, Yalerius Flaccus est édile curule. Pendant qu'il la gérait, il fut élu préteur" pour 198, c'est-à-dire pendant la censure de Scipion; il était entré dans la noblesse.
L'opposition de Caton et de ceux qui partageaient ses idées contre Scipion, ne partait nullement d'une vue plus profonde des besoins du peuple, vue que G. Fiaminius avait. Us étaient dirigés par l'esprit conservateur, la vieille tendance nationale dont[ridéal pour Galon était M'. Curius Denlatus''. Ils combattaient l'invasion de l'hellénisme au nom de la politique traditionnelle de la noblesse, telle que Q. Falnus Maximus l'avait fixée" , et cherchaient à la maintenir , autant que faire se pouvait, contre les procédés de Scipion dont le génie leur semblait entraîner l'État sur une pente funeste. Le principe positif d'une opposition de ce genre n'était ni pratique ni susceptible d'exécution : elle ne pouvait arrêter ses adversaires que sur des détails, ou retarder leur progrès, nullement rendre la santé à l'organisme politique et social. Malgré le mérite de son chef^, le parti de Galon lutta inutilement contre la tendance régnante, assez souvent il consolida malgré lui des résultats qu'il voulait changer pour revenir à l'esprit de l'ancien temps.
Tout d'abord il est regreltable que Gaton, pour se procurer à lui et à son parti une popularité qui permit d'entrer en lutte avec celui de Scipion, ait été contraint de briguer la faveur d'un peuple trop dégénéré déjà pour servir de point d'appui à une réaction durable. G'est un fait caractéristique que de voir Gaton s'affermir dans la faveur populaire par une loi qui
1) Liv., 29, 25.
•) Liv., 38, 54.
3) Plut., Cat., maj., 3. Nep., Cat., 1.
■•) Liv., 32, 7.
«) Liv., 32, 7, 8.
«} Cic, Sen., 16, 55. Plut., Cat., maj., 2.
^) Cic, Sni., 4. Plut., Cat., maj., 3.
») Liv., 39, 40.
111, 9] PASSAGE A L'OLliiARCIllE 451
flattait rorgueil du peuple souverain, au lieu de chercher ramélioralion de sa position matérielle. Sans pouvoir le prouver absolument, nous pouvons admettre comme très probable que le promoteur de la loi Porcia pro tergo civium lafa^ est bien Caton-, et qu'il l'a proposée pendant sa préture, une des magistratures donnant le droit d'initiative dans l'ordre législatif. Cette loi abrogeait les autres lois qui impliquaient comme sanction la peine capitale ou un châtiment corporeP. Un magistrat qui frapperait ou tuerait un citoyen romain à l'intérieur de la zone d'un mille (autour de Rome) encourait l'exil [hiterdictio aquse et ignis) '*. Ainsi se trouvaient complétées les anciennes lois sur l'appel du peuple [leges provocatione)^. Elles étaient même bien dépassées.
Les citoyens devaient accueillir avec plaisir une loi qui reconnaissait leur souveraineté dans la personne de chaque individu déclaré inviolable comme délenteur d'une portion de cette souveraineté. Le parti de Scipion ne pouvait combattre celle loi sans risquer sa popularité; il l'accepta volontiers comme conséquence sans valeur pratique de la souveraineté populaire dont il entendait bien tenir compte pour gouverner; d'autant plus volontiers, qu'en fait la peine de mort n'était plus appliquée depuis longtemps dans la juridiction populaire; en outre les sentiments de dignité devaient être blessés par l'application éventuelle d'une peine corporelle au membre d'une cité qui avait combattu et soutfert héroïquement.
Le but pratique immédiatement visé par Caton, pour frapper la politique du parti helléniste, fut le règlement de l'organisation provinciale. Préleur en Sardaigne dont l'obéissance n'avait chancelé qu'un moment au cours de la deuxième guerre punique®, il prouva la frugalité et l'incorruptibilité qu'il avait héritées de ses pères'. Dans l'intérêt de l'État comme de la
') Li\'., 10,9.
2) Fest., p. 234. Cat., or., iO, 7.
') Fest., p. 234.
*) Liv., 10, 9.
S) Cic, rfe Re?)., 2, 31, 54.
") Plut., Cat., maj., 4 el G. I.iv., 29, 40.
province, il mil un lorme aux complaisances de tout cronre proposées par le servi lisme des provinciaux à leurs administrateurs*. Enfin il i>rll dos mesures énergiques contre les capitalistes romains qui faisaient l'usure dans l'ile; par un édit il les en expulsa'.
C'est probablemenl à la demande de Caton et de Flaccus, qui avaient gouverné les deux anciennes provinces, que le nombre des préteurs fut porté de quatre à six (197)'. Le nombre admis jusque-là suffisait pour la juridiction {urhana ciperegrina), et pour les deux provinces primitives, Sicile et Sardaigne, mais non pour l'administration de l'Espagne conquise pendant la seconde guerre punique, et où les Romains ne se maintenaient qu'avec peine. Les victoires de Scipion n'y avaient pas assuré la domination romaine; ses successeurs en Espagne, revêtus comme lui d'un commandement [hnperium) extraordinaire, eurent encore à combattre les Carthaginois au commencement, plus tard les indigènes*. Sans nul doute^ Caton jugeait plus important, pour l'Etat romain, de tirer parti de l'Espagne en l'organisant sur le type des provinces de Sicile et de Sardaigne, que d'étendre en Grèce et en Asie l'influence romaine. Cette vue ne manquait pas de justesse. La province de Sicile s'était agrandie du royaume de Syracuse, après que cette ville eut fait défection sous Hiéronyme^ successeur de Hiéron", et que Marcellus s'en fut emparé^ La province qui comprenait maintenant l'ile entière s'était plainte des rigueurs de Marcellus', avait été pacifiée avec une bonne volonté qui s'explique seulement par les grands revenus qu'on tirait de cette province riche en blé«.
On s'était occupé avec un soin tout particulier de relever
«) Cf. Cat., or., 56.
«) Liv., 32, 27.
3) Liv., 32, 27.
*) Cf. Liv., 29, 1. 31, 20. 32, 7. 33, 27. 6) Liv., 24, 4 et 30. Polyb., 3, 75. 7, 2-5. «) Liv., 25, 24 et seq., 28 et 30. Polyb., 8, 5.
^) Liv., 26, 26, 29 et 32. Val. Max., 4, 1, 7. Dio C, fr., 57, 46 B. Zon., 9, 6. Plul., Marc, 23.
8) Liv., 26, 40. 31, 31.
III, 9] PASSAGE A L'OLIGARCniE 4o3
l'agriculture ' ; bientôt la Sicile se trouva complètement pacifiée", et atteig-nit un bien-être qui lui permit de nourrir l'armée romaine d'Afrique* et d'approvisionner celles de de Grèce et d'Asie'. La Sardaigne aussi^ quoique bien moins riche , procurait des revenus à l'Etat ^ Caton était pénétré de cette idée; dans son opposition contre Scipion, il suivait les traces de Fabius; c'est précisément de lui que viennent les ex])res?>ions ceila jjenaria rei publicœ, nutrix 'plehh Romanse^ , Tel est le seul point de contact entre les idées de Caton et de Flaminius.
Lorsque sur ces entrefaites deux préteurs, C. Sempronius Tuditanus et M. Helonis, furent pour la première fois envoyés en Espagne (197), pour entreprendre la direction et l'organisation de ses deux provinces [Hispania citerior, Hispania iilter/'or), une vive insurrection éclata dans les populations espag'noles\ Caton fut élu consul pour 19o% avec L. Valerius Flaccus qui était devenu pontife. Depuis Yarron^ aucun homme nouveau n'était arrivé au consulat. Caton envisag-ea comme son affaire capitale le rétablissement de l'ordre en Espag-ne. Sur la demande des consuls, l'Espagne citérieure et l'Italie furent les provinces assignées à leur activité. A Caton échut le commandement de l'armée qu'on envoyait en Espagne : deux légions et 15,000 alliés^ Avant de partir pour sa province, il semble avoir fait voter une loi que lui sug-g-érait l'expérience qu'il avait faite en Sardaigne ; cette loi [Porcia de siimptu provinciali), mettait des limites aux sacrifices que les provinciaux voudraient s'imposer en l'honneur de leur gouverneur '°. Dans sa province, il n'emmena que cinq esclaves pour son service personnel, appliquant une fois de plus ses
•) Uv., 27, 5 et 8.
*) Liv., 36, 2. 37, 2 et 50.
") id. :
^) Cic, in Verr. accus., 2, 2, 5.
-') Liv., 33, 19, 21 et 25. 34, 10.
8) Liv., 33, 42.
«) Liv., .33, 43.
•0) Pleb. de Term., II, 16. I. L. A., p. 114; cf. Liv., 32, 27. 34, 4.
454 LF f.orvi:RNi:Mi;\ï de la Nonr.i:ssK fllï, 0
pi'incipes (l'économie'. 11 sévit énor^iqiir'incnL cnnlre les gens qui spéculaient sur le blé [friimeiilatoresY^ et ne fit aucune dépense motivée par une ambition personnelle. Il ne * soull'rit j)as que son entourage s'enricbît j)ar le butin ni d'aucune autre manier*!'. 11 maintint la discipline avec une sévérité inaccoutumée'*, même vis-à-vis des cavaliers gâtés par la faveur qu'on leur témoignait; illeur fit des remontrances devant la ville de Numance [NiimantiaY'. 11 conduisit la campagne avec une grande énergie'' et réussit assez complètement pour que, dès lors, on crut que des préleurs suffiraient à gouverner l'Espagne, quoique les rébellions n'aient pas manqué par la suite". 11 veilla, autant que possible sans opprimer les alliés'*, à faire rentrer régulièrement les impiMs de la province et, notamment, organisa l'exploitation desmines de fer et d'argent\ Dans la province même il fit à ses soldats un don d'une livre d'argent par tète, disant qu'il valait mieux voir revenir beaucoup d'bommes rapportant de l'argent, que quelques-uns rapportant de l'or '^'. En outre, il distribua au moment de son triomphe", selon l'usage adopté'-, et porté au comble"^ par Scipion, 270 as à chaque soldat, le double aux centurions, le triple aux cavaliers'*. Caton savait faire valoir ses services'^; il rentrait à Rome avec la réputation d'un homme redouté pour sa sévérité, mais entouré d'estime à
i) Cal., or., 3, 1.
2) Liv., 34, 9.
^) Cal., or., 2.
'') Cf. Liv., 42, 34.
^) Cat., or., 5.
«) Liv., 34, 11 et seq. 18. Polyb., 19. App., Ibcr., 39 et seq. Plut., Cat,, mnj., 10. Zon., 9, 17.
■) Liv., 35 1, 7 et 22. 36, 21. 37, 46.
8) Cat., or., 2.
S) Liv., 34, 21. Polyb., 34, 9. Cut., or., 7, 5.
i<J) Plut., Cat., mtf., 10.
it) Cat., or., 4.
12) Liv., 28, 9. 31, 20. 33, 23 et 37. 3i, 52. 36, 40.
'3) Liv., 30, 45.
H) Liv., 34, 46.
15) Liv., 34, 15. Plut., Cat., maj., Il, 19. Cat., orig., 5, 11 et 13. orat., 1, 6 et seq.
m, 9] PASSAGi: A l'oligarchie 4o3
cause de la pureté de son caraclère et do sa vie sans taches'. Il était en mesure de s'attaquer à Scipion dont la gloire pâlissait alors.
Cependant Scipion, poursuivant la politique financière de sa censure, avait fait proposer, en 197, par le tribun C. Atinius, la fondation de cinq colonies de citoyens sur la côle; c'étaient Vulturnum, Liternum^ Puteoli , Salernum en Campanie, Buxentum en Lucanie". A Liternum , Scipion lui-même eut plus tard une maison de campagne. Ces colonies, de même que celle de Pyrgi déjà fondée en Etrurie^, avaient pour mission principale d'assurer la perception des douanes; elles servirent aussi à l'amélioration du sort d'un petit nombre de citoyens. Scipion n'attachait pas g-rande importance à cet avantage ; le peu d'empressement des citoyens obligea d'admettre des Latins au nombre des colons'*; les colonies arrêtées par cette indifférence, ne furent définitivement établies que pendant le second consulat de Scipion (194)^, lorsqu'on en fonda encore trois autres du même g-enre, Tempsa et Croton dans le Bruttium, Sipontum en Apulie\ Si Ton pèse ce que réclamaient les besoins sociaux de la population de l'Italie, on trouvera bien minces les profits de ces fondations de colonies qui ne procuraient même pas aux trois cents familles qu'on y envoyaient une aisance durable''.
Pour les Latins, on ne fit que le strict nécessaire. On toléra leur participation aux colonies de citoyens dont nous venons de parler, et l'on vota le renforcement de celle de Cosa% d'abord rejeté. On ne se hâta pas de soumettre la Gaule cisalpine qui leur eut offert un champ d'action. Malgré les campagnes conduites par des préteurs^ ou des consuls '% les
1) Liv., 37, 57. 39, 40. Plut., Cat., maj\, H. Zon., 9, 17. Val. Max., 4, 3, 11.
-2) Liv., 32, 29. Vell., i, 15.
3) Liv., 36, 3.
*) Liv., 34, 42.
") Cf. Lex parieti faciando de Puleoli I. L. A., p, 163 et seq. G) Liv., 34, 45.
■) Liv., 39, 23.
8) Liv., 33, 24.
«) Liv., 32, 7.
10) Liv., 32, 29 et seq. 33^ 23.
vailhintos peuplades Celtes et Ligures contiuuaient la guerre. Il n'était pas question de réduire en province la Gaule (cisalpine), que l'on considérait comme extérieure à l'Italie'; les provinces [■promncix) assig^nées aux généraux dans le nord de l'Italie, étaient toujours appelées du nom de leurs bases d'opérations, provinces d'Ariminum' et de Pise {Phsey . On ne songeait pas davantag-e à annexer la Gaule cisalpine à l'Italie en la canonisant, quoique Flaminius eut indiqué la voie ù suivre. On se contentait de renforcer les colonies latines déjà fondées. Crémone et Plaisance'. Le parti de Scipion mérite le reproche d'avoir sacrifié la g-ucrre gauloise à la guerre de Macédoine, mais il ne faut pas oublier que le parti de Caton jugeait plus utile l'organisation de l'Espagne que la pacification et l'utilisation du territoire cisalpin; ceci ressort des délibérations prises parle sénat au sujet de la Gaule dans les premiers mois du consulat de Caton". L. Yalerius Flaccus, collègue de Caton, a remporté sur les Gaulois des victoires répétées® , sans en tirer d'autre profit que la restauration de ce qu'ils avaient ruiné à Crémone et à Plaisance.
Pour les éléments les plus nécessiteux de l'État romain, on ne fit donc rien de sérieux ; quand les circonstances le permettaient, on affichait un grand zèle; par exemple, lorsque le fils de C. Flaminius, édile curnle, fit distribuer au prix de deux as le boisseau, un million de boisseaux que lui avaient envoyé les Siciliens reconnaissants des services de son père". En revanche, les occasions de s'enrichir ne manquaient pas aux capitalistes. Après la bataille de Séna, le crédit indispensable pour les alïaires commerciales et financières de tout genre avait reparu \ Peu d'années après (204), on rendit aux capitalistes un tiers du prêt qu'ils avaient consenti pour
') Polvb., 7, 9.
-) Liv.\ 28. 38. 30, 1. 32, 1.
') Liv., 33, 43.
4) Liv., 32, 26. 33, 22 et 23.
^) Liv., 33, 43.
") Liv., 34, 22 et 46.
') Liv., 33, 42.
8) Liv., 27,51.
III, 9] PASSAGE A l'oligarchie 4o7
Téquipemcnt des flottes*. L'État n'ayant pu s'acquitter du second tiers au moment convenu (200), il s'entendit avec les créanciers et leur remit en gag-e les terres domaniales situées dans un rayon de cinquante milles autour de Rome (on les appela irientabida^ parce qu'elles représentaient le gag-e de ces versements par tiers); TÉtat no demandait qu'un loyer nominal, et ses créanciers faisaient une bonne affaire'. On ne se pressa pas de restituer aux pauvres citoyens les sommes importantes prélevées sous forme de tribut'\ tandis que, dès 196, le troisième tiers de la dette contractée envers les riches fut acquitté; les questeurs, entre autres moyens pour se procurer de l'argent, réclamèrent aux pontifes et aux augures le tribut resté en souffrance pendant la guerre '\ Les capitalistes s'enrichissaient aux dépens de l'Etat^ non seulement dans les provinces, les abus réprimés par Caton en Sardaig-ne et en Espag-ne le prouvent, mais aussi en violant la loi Lichiia de tnodo agrorwn; la condamnation prononcée en 196 contre \q?, pecîiarii^ , nous révèle ces transgressions.
L'accroissement continu de la richesse des capitalistes ^ réveilla leur tendance ég^oïste à se séparer du peuple par un luxe extérieur dont cette richesse fournissait les moyens. Le premier symptôme caractéristique des progrès de l'ambition et du luxe [ambitio liixwia) \ qui désorganisaient la société, fut la proposition des tribuns M. Fundanius et L. Valerius (1 95), tendant à l'abrogation de la loi Oppia sianptuaria rendue vingt ans auparavant ^ Le parti de Gaton ne put empêcher l'abrogation quoiqu'il eût, pour résister, mis en ligne non seulement deux tribuns M. et T. Junius Brutus, mais Caton lui même avec tout l'ascendant de son titre de consul et de sa personnalité. Le plébiscite {plebiscitum Valerium) acquit probablement force de loi sans sénatus-consulte. Le parti de
') Liv., 29, 16.
-) Liv., 31, 13.
3) Liv., 39, 7.
^) Liv., 33, 42.
'^) Li\^, 34, 1.
8) Liv., 34, 1-8. Ion., 9, 17. Val. Max., 9, 1, 3. Gros., 4, 2 .
irjS I.K GOrVKRNEMF.XT DE LA NOBLESSE [lïl, 9
Scipion avait ccrtaincniont conlrihiK'' à son adoption. Il usa probal)l('moiit oncon? d'autros moyous pondant le consulat (!c Caton pour gagner définilivenicnt la faveur de la classe des capitalistes.
C'est en etrcl à cette classe que profitait la 'seconde loi Porcf'a, présentée comme une interprétation de la première ; elle étendit à toute l'Italie et aux provinces l'interdiction do frapper de la peine de mort ou d'un châtiment corporel les citoyens pacifiques s'occupant de nég-oce. Une telle extension de la première loi Porcia^ ne saurait g"uère être l'œuvre de Caton ; c'était rendre les capitalistes établis dans les provinces aussi indépendants du gouverneur que pouvaient l'être dans la cité les citoyens en face des magistrats. Il faut donc supposer que la seconde loi Porcia, comme le plébiscite de Valerius, est un coup dirig^é contre le parti de Caton, qui ne pouvait combattre une mesure populaire. Le promoteur en est vraisemblablement P. Porcins Lœca, préteur pendant le consulat de Caton et charg-é de combattre les Ligures '. Malgré son nom, il n'appartenait pas au parti de Caton. car, après avoir été tribun de la plèbe en 199', il avait été désigné pour remplir une fonction créée sans nul doute sur le désir du parti do Scipion ; il fut l'un dos tresviri epulones ' , chargés de surveiller les nombreux festins offerts aux dieux, surtout celui do Jupiter [epubonJovis] servi le 14 novembre.
D'ailleurs, la seconde loi Porcia n'est pas seulement une limitation de Yhnperium des magistrats hors de Rome et un bénéfice pour l'ordre des capitalistes. Il ne faut surtout pas oublier que la valeur pratique du droit de cité en est singulièrement rehaussée en face des Latins et des autres sujets privés de tout droit effectif; l'esprit d'exclusivisme des citoyens fut encore augmenté. Le mot : civis Roinaiius sum'' eutdésormais, partout oîi se trouvaient des magistrats romains, une valeur très positive, il conférait l'inviolabilité personnelle. Plus s'élargissait le fossé entre les citoycus et les sujets, plus Tordre
1) Liv., 33, /i2 et 43.
3) Liv., 33, 42.
^) Cic, in Verr. acms., 5 62, 162.
III, 9] PASSAGi: A L'oLIGARCIlIt: 4o9
dos capitalistes s'élevait au-dessus des simples ciloyons, plus il devenait naturel que la noblesse souhaitât une distinction extérieure correspondant à sa situation dans l'État et l'affirmant vis-à-vis du reste du peuple etde l'ordre des capitalistes.
Scipion donna satisfaction à son vœu et constitua formellement en oligarchie au-dessus du peuple la noblesse qui avait déjà ce caractère en fait. Pour raviver sa réputation qui pâlissait à côté de celle de Flamininus et de Caton, peut-être aussi pour succéder à Caton dans l'Espagne, qu'il pouvait considérer un peu comme sa province, et pour l'organiser selon ses idées \ il se fit décerner un second consulat en 194, après Texpiration de l'intervalle légal de dix années '. Quoique [trois des sixpréteurs appartinssent comme lui à la geîis Cornelia, son ambition fut déçue; il ne réussit ni à faire rejeter par le sénat les règlements pris en Espagne par Caton, ni à recevoir comme province la Macédoine '. Il eut seulement la satisfaction de recommencer le ver sacrum voué aux dieux après la bataille de Cannes et célébré par Caton, une déclaration certainement justifiée du grand pontife P. Licinius Crassus ayant révélé des fautes commises dans celui de l'année précédente '*. Le seul acte digne de remarque accompli par Scipion, pendant son consulat '% en dehors de la fondation effective des huit colonies mentionnées ci-dessus, est une mesure insignifiante en apparence : il autorisa les censeurs Sex. iEIius PaHus et C. Cornélius Cethegus à donner aux édiles curules C. Atilius Serranus et L. Scribonius Libo, la mission de réserver des places spéciales aux sénateurs dans les jeux scéniques^
Une place d'honneur fut ainsi donnée à la noblesse dans les jeux scéniques; car le sénat, complété Végulièroment par l'adjonction des deux consuls, des six préteurs, des quatre édiles et des dix tribuns qui sortaient de charge tous les ans, était naturellement composé presque exclusivement de nobles.
>) Plut.,Ca;., maj., II. Nep., Cat,, 2.
2) Liv., 34, 42.
3) Liv., 34, 43.
*) Liv., 34, 44.
») Liv., 34, 46. Plut., Cat., maj., 11.
6) Ascon., p. 69. Liv., 34, 44 el54. Cic, ha\\, resp., 12, 24. Val. Max , 2,4,3. 4, 5, 1.
460 I.E r.OUVERNEMKNT DE L\ NOBLESSE [III, 9
Envisagée en elle-même, celle attribution de places d'honneur était une conséquence très simple des relations de la noblesse avec lepeuplr qui se traduisaient en particulier dans les jeux et par les services spéciaux rendus en cette occasion par la noblesse.
Si nous laissons de cùté les nombreux jeux célébrés pour des motifs extraordinaires, le nombre des jeux annuels rég-uliers s'est augmenté pendant la seconde guerre punique. Après que C.Flaminius eut déployé une pompe nouvelle dans lesjeux plébéiens [hidiplebeii] de 220, la durée des jeux romains (A/^/z Romajiï), qui, depuis 367, était de quatre jours ', fut portée, en 21 o, à cinq jours". La superstition vivement excitée par les dangers de la guerre contre Hannibal, fit créer en 212 les jeux apollinaires [ludi Apolli7iaresy permanents dès l'année 211 '*, mis, en 208, par une loi prétorienne (/(?j:Z,zc /?««), sur le même pied que les jeux plébéiens et que lesjeux romains [ludisfativi) •''. Quand Scipion s'embarqua pour l'Afrique, on fonda àcs]eux{ludi Megaie)ises) en l'honneur de la mère des dieux [mater inagna Idœa), qu'on avait été chercher à Pessinonfe", en Galatie.
Outre ces jeux réguliers et tous ceux qu'on célébrait pour des occasions extraordinaires, on avait, depuis 364, des jeux scéniques (/?^r/« scpniciy avec pantomimes étrusques. Quand Livius Andronicus eut commencé (en 240) l'adaptation des drames grecs à la scène romaine *, la noblesse, éprise de la culture hellénique, leur témoigna une préférence marquée. En 21o, on ajouta aux jeux romains un cinquième jour pour qu'à côté des jeux du cirque on pût faire une place aux jeux scéniques". Aux jeux plébéiens aussi l'on avait joint une partie scénique, la didascalie d'un vers de Plante l'atteste pour l'an-
1) Liv.,6, 42; Cf. Dion., 6, 95.
2) Liv., 24, 43; Cf. 39, 7.
o) Liv., 25, 12. Macrob., Sat., 1, 17. Fest., p. 326.
*) Li\'., 26, 23. 27, 11.
'-) Liv., 27,23. 30, 38.
c) Liv., 29, 14. Ov., fa&t., 2, 2.55. Fast., Praen., L L. A. p. 316.
■) Liv., 7, 2. Val. Max., 2, 4, 4.
») Cic, Brut., 18, 72. Sen., 14, 50. Tusc, 1, 1, 3. Gell.. 17, 21, 42.
9) Liv., 24, 43.
111^ 9J PASSAGE A l'oligaucuU': 461
née 200; les jeux apoUinaircs en comprenaient une depuis leur iustitution ' ; aux jeux de la mère des dieux [Megalenses), on l'ajoula précisément pendant le second consulat de Scipion".
Les frais des jeux étaient faits en grande pailic par les édiles — par le préteur urbain pour les jeux Apollinaires — quoique l'État leur allouât une certaine somme (200,000 sesterces pour les jeux romains) '*. Ces magistrats profitaient de la circonstance pour gagner les bonnes grâces du peuple en célébrant les jeux avec autant d'éclat que possible % en répétant [instai( ratio) un ou plusieurs jours de jeux sous prétexte de vices de forme souvent très légers ^ L'amour du peuple pour les spectacles permettait d'acheter ainsi sa faveur ; il paraissait le souverain, un des devoirs du gouvernement était de l'amuser. La noblesse laissait les magistrats annuels se conduire en serviteurs complaisants du souverain, mais sentait particulièrement dans ces fêtes qu'elle offrait à la foule, à quel point elle formait, dans le peuple, une élite, une classe gouvernante.
Le contraste entre la noblesse et le peuple était donc en général^ mais spécialement dans les fêtes, un fait acquis depuis longtemps quand Scipion le traduisit au dehors. Il n'en est pas moins caractéristique que ce contraste^ que la tunique laticlave portée par chacun des sénateurs rendait seul visible, à qui la loi Claudia (219) avait donné une sanction morale, ait été étalé, précisément au théâtre. Le peuple sentait très bien que la distinction accordée à l'ordre sénatorial impliquait une sorte de dédain pour lui et montrait d'une manière trop claire que l'égalité apparente des citoyens n'existait plus. Un juge même bien disposé devait voir qu'une différence entre les ordres {Ordmes) introduite dans les jeux qui étaient une sorte d'assemblée populaire \ mettait en péril la concorde dans le
*} Fest., p. 326.
'^) Liv., 34, 54. Cic, hav., resp., 12. 24; cf. Liv., 36, 36. 3) Liv., 25, 12.
*) Dio C, 46, 31. Dion., 7, 71. [Ascon., p. 148]; cf. Plut., Fab., 4. Liv., 22, 10. 31, 9. 36, 2. Fast., Antiat., I. L. A., p. 328 et seq. ; cf. p. 377. ") Cic, off., 2, 16, 57. Liv., 25, 2. 31, 4. 33, 25. «) Cf. Liv., 31, 4. 32, 7. 33, 25 et 42. ') Cic. Sest., 50, 106. 54, 115.
peuple romain. Le péi'il élait grand car la silnation de l'ordre supérieur (aw/j//.«/m?/5 07Y/o) reposait non seulement sur les services évidents de quelques-uns de ses membres, mais au moins autant sur des services rendus au peuple, ,eràce à leur richesse, de sorte que les moins riches * se trouvaient exclus de ccttesituation précisément à cause des dépenses nécessaires pour les jeux. A l'étranger même, on savait déjà que chez les Romains il y avait peu d'hommes d'une puissance exceptionnelle, mais que le peuple était soumis à ces quelques hommes". Un état de chose où les aristocrates qui gouvernent oublient l'égalité politique, est en droit public illégitime"', quelque étendu que soit le cercle de classe dirigeante, et quelle que soit la valeur des éléments isolés qu'elle renferme encore. On ne peut faire Scipion responsable d'une évolution aristocratique qui était dans la nature des choses, mais sa situation exceptionnelle permettait et permet de lui demander compte d'une mesure qui favorisa la transformation; on peut lui reprocher aussi d'avoir oublié le peuple et identifié avec l'Etat, inconsciemment il est vrai, le parti nobiliaire qu'il dirigeait. Luimême déplora plus tard cette erreur; elle lui coûta sa popularité qu'il croyait fondée sur ses services antérieurs d'une manière inébranlable.
i) Cf. Liv., 34, 4 et 54.
■2) Liv., 34,31.
3} Polyb., 6, 8.