‹ Histoire intérieure de Rome jusqu'a la bataille d'Actium. Tirée des Roemische Alterhümer de L. Lange (volume 2)Chapitre 62 sur 82 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

LA CONSOLIDATIOX DE L OLIGAUCUIE

Après la chute de Scipioii, la direction de la politique intérieure fut d'abord changée; un fait du consulat de M. .Emilius Lepidus et de G. Flamininus (187) en est la preuve : on expulsa de Rome 12,000 Latins que la négligence illégale des censeurs avait fait inscrire comme citoyens romains lors des cens antérieurs \ Le sénat ne serait pas revenu ainsi sur les règles adoptées pour le cens de Flamininus et deMarcellus; il aurait laissé les ambassadeurs latins se plaindre vainement de la dépopulation de leurs villes, si le parti de Catonn'yeùt été en majorité; ce parti sentait le double devoir de veiller à la conservation du bien-être dans les cités latines et de mettre un frein aux accroissements dangereux de la populace à Rome. Le préteur Q. Terentius Culleo, bien qu'adhérent de Scipion, ne put empêcher l'exécution du sénatus-consulte qui expulsait les Latins, pas plus qu'il n'avait pu échapper à la nécessité de présider au procès intenté à Scipion l'Asiatique. L'expulsion des Latins allait directement à l'encontre des pratiques des censeurs. On ne peut soutenir qu'en soi la mesure ait été bonne. Sans nul doute, il eût été plus compréhensible, nous lavons fait observer, d'accorder libéralement le droit de cité à tous les Latins et de veiller à la prospérité des anciens et des nouveaux citoyens, de manière à supprimer les causes qui amenaient à Rome les Latins appauvris. Mais Caton était loin de ce point de vue; partisan de Fabius, il n'a guère pu avoir sur les Latins d'autres idées que les siennes; il aura cru qu'en agissant énergiquement

J) Liv., 30,' 3.

contre les iminii^ranls latins, on préviendrait les inconvénients qu'ils créaient.

Il était impossible que la tt-ntativc très sérieusement entamée par Galon, put réussir, qu'il put arrêter la dégénérescence morale de la cité ou même rétablir la pureté des anciennes mœurs. On vit en 18G quels progrès avait fait la décomposition; on découvrit une société fondée depuis plusieurs années, longtemps secrète, très nombreuse; sous le manteau de la religion elle se livrait à la pire débauche et se procurait les moyens de satisfaire ses passions par des falsifications de testaments et des empoisonnements pratiqués sur une grande échelle. L'enquête sur les Bacchanales' mit au grandjour les effrayantes conséquences démesures religieuses adoptées par la noblesse elle-même. L'influence de l'oracle sibyllin avait introduit des cultes grecs, ruiné la vieille religion italienne et préparé des dang-ers mortels. Dès la seconde guerre punique, on voit parfaitement les symptômes d'une relig-iosité maladive, d'un ardent élan vers les cultes étrangers-, d'une excitation enfantine provoquée par des prophéties [vaticina Marciana^). Plirs désastreuse encore fut l'introduction d'un cufte oriental, celui de la grande déesse de Pessinonte [Mater magna IdœaY; son idole de pierre et ses prêtres eunuques parvinrent à Rome par l'entremise d'Attale'. Sur le sol ainsi préparé, le culte secret de Bacchus, propag-é d'abord en Étrurie par un prêtre grec, fut bien accueilli. Au début, on n'initia que des femmes; mais la Campanienne PacuUa Annia, quand elle fut prêtresse, admit aussi des hommes; elle substitua des réunions de nuit à celles de jour et porta le nombre des fêtes de trois par an, à cinq par mois''. De là data la terrible décadence de ce culte. On se réunit d'abord pour boire et festoyer; on en vint aux plaisirs vénériens, au meurtre des récalcitrants. La société, qui admettait des membres de toutes les classes de la population et qui avait

') Liv'., 38. 8-19. Val. Max., G, o, 7. 2) Liv., 25, 1.

■') Liv., 25, 12. Zon.,9, 1.

♦) Liv., 29, 10, 11, et 14. App , Ranii., 56 Ovid., F«,s/., i. L79 et seq. ■ ■=>) Liv., 39, 13.

IIIj H] CONSOLIDATION' DE L'OLlGARClIIIi: 495

rayonné de Rome sur loulo ritdie, s'était prémunie contre une dénonciation en décidant que nul ne pourrait être initié avant vingt ans.

Ces faits furent révélés par la dénonciation de P. /Ebutius, que sa mère voulait faire initier afin de le réduire à l'impuissance morale et physique. Le sénat prit d'énergiques décisions pour extirper le mal. Caton prononça un discours', et les consuls de l'année 186, Sp. Postumius Albinus et Q. Marcius Philippus reçurent un mandat spécial [quœstio extraor dinar ia de clandestinis conjurationibiis)' . On découvrit qu'à Rome seulement, 7,000 hommes et femmes étaient initiés aux Bacchanales'. L'enquête s'étendit aux marchés et aux lieux de réunion (/or« et conciliabida). Les colonies romaines de Sipontum et de Buxentum furent tellement décimées à la suite de ces recherches, qu'on se vit obligé d'y envoj'er de nouveaux colons\ Le sénatus-consulte de Bacchanalihm^ restreignit le culte de Bacchus pour toute l'Italie, mais on ne put terminer cotte année-là les recherches sur les abus commis antérieurement à l'occasion de ce culte, quoique les consuls eussent mis à mort ou emprisonné beaucoup de coupables". Comme suite de cette atTaire nous avons encore à signaler l'enquête poursuivie de l'année 184 à l'année 179^ [quœstio de veneficiis); un des préteurs que l'on en chargea en 184, Q. Nœvius, condamna 2,000 personnes; un de ceux de l'an 180, G. Maenius, en condamna 3,000 sans arriver encore au bout des recherches.

Cette sévérité était nécessaire et salutaire en présence de la chute du sentiment religieux; mais la noblesse ne pouvait rien mettre de meilleur à la place. L'évhémérisme rationaliste, popularisé à Rome par le poète Ennius, adopté par la noblesse, ne pouvait pas même suffire pour produire un mouvement

*) Cat., Or., 10 de conjiimtione.

2) Llv., 39, 8.

=*) Liv., 39, 17.

*) Liv., 39, 23.

•') Liv., 39, 18. Cic, de Leg. 2, 15, -37. Ce sénatus-consulte nous a été conservé par VEpislola consulum ml Teuranos de Bacchanatibus. (Mommsen, I. L. A., p. 13.)

•■•) Liv., 39, 18.

■') Liv., 39, 41. 19, 40 et 37. 43, 44.

490 I-K UOIJVEUNKME.NT DE LA NOHLESSK [III, 11

pseudo-religieux, ni douuer au guuveruemeriL la force de ramener le peuple à un sentiment plus sain de ces questions. La répulsion croissante des nobles pour les devoirs sacerdotaux' ('•lail d'un mauvais exemple pour le peuple, appelé à trancher les dill'éi-ends surgis h ce sujet entre le grand pontife et les magistrats'; de même l'audace avec laquelle deux jeunes gens de bonne famille, L. Minucius Myrlilus etL.Manlius, violèrent le droit fécial ei\ outrageant les personnes sacrées des ambassadeurs carthaginois"^ ; ils furent d'ailleurs punis (187). La corruption du sentiment religieux dans le peuple se révélait par des symptômes toujours nouveaux; telle est la tentative d'un fou ou d'un imposteur pour réformer la religion romaine en s'appuyant sur les livres du roi Numa altérés à dessein. Sur les quatorze livres trouvés sur le champ du scribe Petillius ou Cn. Terentius, dans la prétendue tombe de Numa en 181, sept écrits en grec traitaientdelaphilosophiepylhagoricienne; les sept autres, écrits en latin, du droit pontifical {jus pont i/îciiim), coordonné problablement selon la philosophie dePythagore. Le sénù,t eut le bon sens de s'en remettre au témoignage du préteur O. Petillius ; il avait lu ces livres et affirmait qu'ils étaient nuisibles; on les brûla*.

A l'époque même où le sénat commençait à s'attaquer aune des causes de la corruption, en comprimant les Bacchanales, le retour de l'armée de Cn. Manlius Volso, qui revenait d'Asie, en créa une nouvelle. Déjà pendant la seconde guerre punique il avait été nécessaire, pour parer à des cas de lâcheté, de renforcer la formule du serment prêté lors de la levée '^ et même d'en créer un nouveau prêté au camp, afin de prévenir

') On fut obligé de laisser tomber l'interdiction aux prêtres d'occuper aucune fonction laïque. Licinius Crassus, souverain pontife, fut censeur, préteur, consul; leduumvir naval L. Cornélius Dolabella refusa énergiquenient en 179 la charge de rcx sacrlfiaihis, malgré l'inlervenlion du peuple. Cf. Liv. 25, 5, 6, 21 et 36. 28, 38. 31, 50. 40, 42. A2, 28. [N. D. T.]

2) Liv., 37, 51. 40. 42.

^) lÀv., 38, 42. Val Max., 6, 6,3..L)io C. fr. 01 L'..

') Liv., 40, 29 Val. Max., 1, i, 12. Plin., n. h., 13, 13, 27, 84-87. Plut., Nnin., 22.

'-) Liv., 39, 0. Dio C. fr. G'£,B.

'■') Liv., 22, 18. (Fronlin) Slat.,'t, i, L

III, 11] CONSOLIDATION DE l'oLIGAKCIIIE 497

la multiplication des vols ' ; les soldats s'engageaient à ne rien voler au camp, à remettre aux tribuns ce qu'ils trouveraient'. Nous avons conservé une partie de la formule par laquelle on lia en 190 les soldats de L. Cornélius Scipio et de G. Lailius". Ce procédé ne pouvait naturellement restaurer l'honorabilité disparue; les hostilités, conduites ù la manière d'un brigandage dans le Bruttium à la fmde la seconde guerre puniques avaient forcément conduit à une démoralisation plus grande des soldats ; on en eut de terribles preuves àLocres, sous la conduite de Q. Pleminius et grâce à la tolérance de Scipion^ Il ne s'ensuit évidemment pas que' tous les soldats fussent des brigands et des voleurs , mais si l'on se reporte aux temps d'autrefois, c'était déjà chose grave que les citoyens se missent à voler. La sévérité même de Caton ne put comprimer la propension des soldats au vol ; il eut occasion de châtier des soldats citoyens romains reconnus coupables de vol, en les condamnant à l'amputation de la main ou^, dans des cas moins sérieux, à des saignées*'. Dans la guerre contre Antiochus, la soif de butin et l'indisciphne qu'on n'en peut séparer, étaient arrivées au comble. Les soldats de la flottedeL..:EmiliusRegulus pillèrent Phocée en 190, malgré la volonté exprimée de leur chef' ; Cn. Manlius Yolso, qui avait relâché beaucoup la discipline **, ne put empêcher ses légions rivalisant d'avidité avec leur général, de piller le camp des Gaulois à l'encontre de sa défense formelle'-'. Cette armée démoralisée , enrichie en Asie '^ quand elle revint en 187 avec les instruments et les habitudes du luxe asiatique, le répandit dans les classes inférieures de Rome. Là aussi la frugalité des anciens Romains

') Cf. Polyb.,(J, 37.

-) Polvb., 10, 16. 6, 33. ■ i

3) Gelf., 16, 4, *) Liv., 29, 6. Polyb., 9, 27.

5) Liv., 29, 8, 9 et 16-22. App., Hann. 55. Dio, 21, 5. Dio C, fr. 57. 62 B.

«) (Frontiii.) Strat.A, 1, 16, Cal. p. 82, éd. Jord. '») Liv., 39, 1.

498 Lli GOUVERNEMENT DE LA NOBLESSE [III, 11

fit place au luxe de la table avec ses conséquences corruptrices*.

Dans un tel peuple^ le parti scipionien de la noblesse, malgré la défaite qu'il avait essuyée à la chute de ses chefs, avait plus de chance de regagner son influence que le parti de Caton n'en avait de réaliser son impossible idéal. Le premier ne laissa pas échapper les occasions de reprendre sa popularité. Pendant que M. .^milius Lepidus s'absentait pour bâtir une route en Gaule cisalpines, vaincre les Ligures^, obliger à l'obéissance l'ambitieux préteur M. Furius Crassipes', M. Fulvius Nobilior sut utiliser son triomphe; il l'avait obtenu malgré Topposition du tribun M. Aburius et grâce à Ti. Scmpronius Gracchus, qui conservait son attitude de transaction (187). Fulvius étala un grand nombre de chefs-d'œuvre de Fart g-rec^; de plus, il distribua à ses soldats 250 as par tête^ le double pour les centurions, le triple pour les cavaliers et remit à beaucoup des distinctions militaires ^ L'année suivante (186), il donna les jeux qu'il avait voués aux dieux [ludi votivi) avec une pompe inaccoutumée^ quoique le Sénat ne lui eût alloué que 80,000 as ''; ce chiffre fit précédent pour les cas analogues qui se présentèrent dans la suite'*. Fulvius lit pour la première fois paraître des athlètes; il offrit aussi le spectacle d'une chasse au lion et à la panthère ^ Cn. Manlius Yolso imposa silence aux attaques de ses adversaires par un cadeau plus grand encore fait à ses soldats lors de son triomphe (187); dépassant même Scipion l'Africain,, il leur alloua 420 as par tète, le double aux centurions, le triple aux cavaliers. En outre il termina la restitution du tribut payé pendant la seconde guerre punique, prélevant sur lu butiu d'Asie 2o as

1) Liv., 39, 6. Plin., n. h., 34, 3, 8, 14.

2) Liv., 39, 2. Strab.,5, 1, il. I. L. A., p . 147.

5) Cf. I.L. A., p. 146.

6) Liv., 39, 4 et 5.

^) Liv., 39, 5.

«) Liv.,, 40, 44.

'••) Liv., 39, 22.

lil, H] CONSOLIDATION DE l'oLIGARCHIE 499

et demi pour mille'. L. Cornélius Scipio, avant sa condamnation, n'avait jamais célébré les jeux voués par lui dans la guerre contre Antiochus. On lui avait donné une ambassade en Asie, apparemment pour laisser refroidir la haine du peuple pendant son absence; il célébra en 186 des jeux votifs de dix jours, les payant avec l'argent que les rois et les cités d'Asie lui avaient donné à cet effet'.

On comprend ainsi comment les élections consulaires de 186, 183 et 184 eurent lieu dans le sens de Scipion, ou tout au moins ne furent pas favorables au parti de Caton; en IBo, le consul Appius Claudius Pulclier ne recula devant aucun moyen afin de faire élire son frère P. Claudius Pulclier pour 184^ Le triple échec d'un homme de la valeur et de l'honorabilité de L. ^Emilius Paulus ^ prouve nettement à quel point le parti de Caton était loin d'avoir une influence dominante sur le peuple. Confiants dans cette situation, non seulement M. Fulvius Nobilior et Cn. Manlius Volso, mais Scipion l'Asiatique osèrent en 184 se- présenter pour la censure contre Caton et son ami L. Valerius Flaccus^ Le parli de Scipion semble avoir tout mis en œuvre pour empècber l'élection de Caton; on craignait qu'une fois censeur son énergie ne complétât la victoire remportée par lui sur les adhérents de Scipion et ne consolidât son ascendant d'une manière durable. Tous les candidats, — il faut ajouter à ceux que nous avons nommés, P. Scipio Nasica, L. Furius Purpurio et deux Sempronius, — formèrent une coahtion [coitio) contre Caton et Flaccus^ C'est probablement dans ce but qu'ils provoquèrent la fondation de deux colonies de citoyens romains, où l'on allouait six jugères à chaque colon ; les colonies de Potentia et Pisaunim créées en 184 dans l'Ombrie et le Picenum^ sont des colonies maritimes fondées sur le modèle des colonies de Scipion, par des hommes

0 Liv., 39, 7.

■^) Liv., 39, 22 ; cf. Plin., n. h., 33, 10, 48, 138.

3) Liv., 39,22.

•>) là. cf. 39, 56. Val. Max., 7, 5, 3. (Aurel. Vict.) Yir. ill. 56.

S) Liv., 39, 40.

G) Liv., 39, 41.

') Cf. Mommsen L L, A., p. 33 seq.

de son parti, Q. FulviusNobilior (tils de M.Nobilior'), M. FulviuselO. Fabius Lal)(!0\ Il cstdonc permis de reg^arderréreclioa (ruiicstatiie [it/uK/o] de l'Africain, mort récenimenl,dansla salle [cella) du temple de Jupiter Capitolin'', comme un moyeu employé par ses amis pour rappeler au peuple les services hors ligne de leur ancien chef et l'opposer à la candidature de Caton.

Il ne paraîtra pas non plus invraisemblable que la troisième loi Purcia ait été proposée par la noblesse immédiatement avant les comices pour l'élection des censeurs, pour dépasser la popularité de cet adversaire redouté, comme on avait déjà essayé de le faire lors de son consulat. Nous pouvons invoquer à l'appui de notre hypothèse ce fait qu'un des consuls de l'année était un Porcins; ce L. Porcins Licinius est avec ('iaton et Lœca, le seul mag-istrat de cette époque qui ait porté le nom de Porcins et à qui l'on puisse attribuer les lois Porciennes [ti^es leges Porcise triiim Porcioi'irm)'. En outre, la chose est d'accord avec le point de vue politique de ce Porcins. Il était d'une famille qui, dès la seconde guerre punique, appartenait à la noblesse'. Préteur en 193 % il était, quand il brigua le consulat, mis sur le même pied que Q. Terentius CuUeo et considéré comme /w)no gratioms' . Quand peu avant les comices censoriaux surgirent des difficultés à propos de l'élection nécessaire d'un préteur suppléant [suff'ectus), il avait agi en serviteur dévoué de la noblesse ^ Ajoutons que la troisième loi Porcia, en égard à son contenu, ne peut se placer à aucun moment aussi bien qu'à celui qui suivit immédiatement la guerre contre Antiochus. La seconde loi Porcia avait étendu les dispositions de la loi de Caton aux citoyens romains vivant dans l'Italie et les provinces ; la troisième les appliqua aux citoyens qui servaient dans l'armée autant qu'elles pouvaient

') Cic. hrul., 20, 79.

2) Liv., 39, 44. Yell. 1, 15.

3) App., Iher., 23. Val. Max., 8, 15, 1. *) Liv., Cic, de Rep., 42, 31, 54.

") Liv., 26, 6. 27, 9. 35, 36 et 46. «) Liv., 34, 54.

') Liv., 39, 32.

*) Liv.. 39, 39.

III, H] CONSOLTDATION DF. T/oLTr.ARCnîK ■)(){

se concilier avec le maintien de la discipline. Sans doute on ne dépouilla pas les généraux du droit de vie et de mort (jus vitcT neciqiie) et on n'introduisit pas l'appel au peuple [provocatioY, mais on défendit l'emploi des verges [nidera)', ]so\iv punir les soldats qui étaient citoyens romains, de sorte que même la peine de mort, qui pouvait être prononcée après une action juridique, fut appliquée dans une autre forme'. Une pareille reconnaissance de la valeur personnelle d'un citoyen quelconque, concorde tout à fait avec la manière dont M. Fulvius Nobilior et Cn. Manlius Volso avaient traité leurs soldats; tout à fait aussi avec le caractère d'une époque où les Latins furent chassés de Rome. Cette loi mettant à l'abri des peines corporelles tous les citoyens romains % crée entre eux et les Latins une nouvelle différence très sensible dans le service militaire ' et accrut le sentiment de supériorité qu'éprouvait le Romain vis-à-vis du Latin.

Malgré ces elîorts du parti de Scipion, Caton fut élu; il se recommandait à un parti considérable, au noyau encore sain de la cité par la promesse d'une censure que ne gênerait aucune arrière-pensée, ni aucune crainte, et qui porterait le remède à la racine. On lui donna pour collègue L. Valerius Flaccus, car il avait déclaré que sans le concours de ce vieil ami, il ne pourrait châtier les scandales qui s'étaient révélés

récemment et rétablir l'intégrité des vieilles mœurs ^

Caton et Flaccus ont certainement fait pendant leur censure

tout ce qu'ils ont pu, et tout ce que la puissance illimitée de la

censure les mettait en état de faire, pour mettre leurs plans en

pratique \ En dressant la liste du Sénat [leclio senatus) , ils rayèrent

sept membres sans tenir compte de leur haute situation^.

Quatre de ces exclus nous sont connus; le plus illustre était

') Cic, de Leg., 3, 3, 6, de Rrp., ], 40, 63.

2) Cf. Liv., 10, 9.

3) Polyb. 6, 37; cf. Sali., Jug., 69, 'i. App., Nnmid.,3. L\\\,ep. 55. ^) Cic, Rab. perd., 4, 12.

■■) Plut., C. G}'., 9. Liv., ep. 57.

*=) Liv., 39, 41. Plut., Cat., 16.

') Liv., 39, 42 et seq. Nep., Cat., 2. Plut. Cnt., 16 et seq,

') Liv., 39, 42 et 43.

r)02 LE GOUVERNEMENT DE LA NOBLESSE [III, H

L, Quinctius FJamininus'; il avait accompagné son frère à la guerre de Macédoine on qualité de préfet de la flotte [piwfectua classis) et do proprôtour *; il lui avait rendu de notables services et avait été ensuite préleur urbain (198) et consul (192) ; il fut exclu parce que pendant la campagne contre les Boïos qu'il fit hors de son consulat, il avait, pour plaire à son mignon, fait tuer ou tué de sa main, pendant le repas, un important chef boïon prisonnier de guerre. L.Furius Purpurio, le concurrent do Caton à la censure, fut rayé pour avoir volé l'État en dérivant un aqueduc [aqna piihlicay sur sa propriété. Un certain Mamilius, assez considéré comme ayant des chances au consulat, fut exclu pour avoir embrassé sa femme en présence de sa fllle^ Nous ne savons pas les motifs de la radiation du quatrième, un Claudius Nero d'ailleurs inconnu*. Caton, pour assurera son parti une influence durable sur le sénat, mit à sa tête [princeps senatus) , pour remplacer Scipion l'Africain qui venait de mourir, non pas T. Flamininus, mais son collègue L. Valerius Flaccus\

Le recensement des chevaliers [equilinn recognitio) fut également fait par les censeurs avec une sévérité inaccoutumée. Le plus haut placé des hommes privés du cheval public était Scipion l'Asiatique ^ L, Veturius fut également noté de cette façon'; il avait omis un sacrifice^", et était devenu trop gros pour le service de cavalerie, non sans qu'il y eût de sa faute, pensait Caton '^ La négligence dans l'entretien dos chevaux publics et l'abandon du labourage furent aussi punis sans pitié ^^.

») Liv., 39, 42. Cic. de Sen., 12, 42. Plut., Cat., 17. Flam., 18 et 19, Val. Max. 2, 9, .3. Cat., Or., 17.

'-) Liv., 32. 16.

3) Cf. Front., aq . 94 et 97.

*j Cat., Or., 19.

^i Plut., Cat., 17.

«) Cat., Or., 20.

^) Liv., 30, 52. Plut.. Cat.., 17.

8) Liv., 39, U. Plut., Cat., 18 (Aur. Vict.) Vir. ill., 53. ») Cat., Or., 18.

'«) Fest., p. 344.

") Gell., 7, 22.

'*) Gell., 4, 12.

III, M] CONSOLIDATION DE l'oLIGARCHIE 503

Lorsqu'il rédigèrent le registre des tribus * et celui des centuries (f//>;c;7/;^/o clmsium et centunarimi) , les censeurs agirent énergiquement envers tous les ordres^ On comprend donc, sans témoignage précis, que vis-à-vis des affranchis ils n'imitèrent pas l'exemple de Flamininus et de Marcellus, mais sans se trouver liés par le plébiscite de Terentius qu'ils regardèrent comme valable seulement pour ces censeurs , ils renfermèrent tous les affranchis dans les quatre tribus urbaines. Nous devons l'admettre, parce que les censeurs qui suivirent trouvèrent l'occasion de modifier en faveur des affranchis le groupement des suffrages réalisé par Caton. 11 va également de soi que les censeurs ne violèrent pas le sénatus-consulte de 187 et n'admirent pas, comme leurs prédécesseurs, les Latins à conquérir illégalement le droit de cité en les inscrivant sur les rôles du cens. Les communautés latines ne renouvelèrent pas leurs plaintes à ce sujet pendant les cinq années qui suivirent, mais aussitôt après la censure suivante ^. En revanche, il est probable que les censeurs, pour relever la prospérité des villes latines, obtinrent que le contingent à fournir par tous les Latins, d'après le nombre des hommes valides [pro numéro jimiorum) fût abaissé à une moyenne raisonnable par un décret du sénat; ils dressèrent donc de nouvelles listes [fonnulœ togatorum) . Jusqu'en 184, sans suivre aucune règle, on avait une plus grande proportion d'alliés de nom latin que de citoyens, et ce n'est pas un hasard si, à dater de ce moment jusqu'à la censure suivante, le contingent normal des Latins fut fixé à 15,000 piétons et 800 cavaliers pour deux légions*.

Les attributions de la censure permettaient de sévir contre l'usurpation des propriétés publiques, aqueducs et édifices ; l'exemple de L. Furius Purpurio prouve qu'on lésait ainsi le trésor sans vergogne ^ Les censeurs pouvaient de plus combattre le luxe qui gagnait énormément depuis l'abolition

') Voir une anecdote à ce sujet Cic, de Or., 2, 6i, 260,

■-) Liv.,39, 44.

3) Liv., 41, 8 et 9.

*) Liv-, 40,1, 18, 36 et 44.

°) Liv., 39, 44. Plut., Cat., 19. Cat., Or., 70.

:;04 LK r,OI VKRNEMENT DK LA NOBLESSE [III, 1 1

(!<• la loi Oppia (I9.'j), et surloiil depuis II' retour flo l'armée do Manlius. Caton sévit dans ses édils censoriaux contre les banquets qui comptaient trop de convives'. Au cens, il fit compter pour une valeur décuple les esclaves de moins de vingt ans. vendus depuis le dernier lustre pour 10,000 as et plus (il s'agissait de mignons). Il lit de mémo àroncontrc des bourgeois de la première classe pour les autres articles de luxe dont la valeur dépassait 15,000 as, c'est-à-dire les habits précieux, les voitures, les statues, les tableaux'. La somme ainsi obtenue fut taxée au décuple et de plus taxée à raison de trois pour mille au lieu d'un pour mille''.

Les censeurs veillaient ainsi auprofit du trésor, spécialement en matière de fermes, de revenus et des dépenses. Caton afferma les impôts, avec les capacités d'un bon maître de maison {vectiqalia swnmispretiis, idtro tributa infimis)'\ Il souleva un sérieux orage. Les publicains, privés de leur bénéfice accoutumé, intriguèrent au sénat, et T. Flamininus, irrité par la note infligée à son frère, réussit à faire annuler les marchés \ Quelques tribuns gagnés au parti de Scipion allèrent plus loin; ils accusèrent Caton devant le peuple et proposèrent une amende de deux talents ^ Caton ne se laissa pas intimider', repoussa l'attaque des tribuns et conclut de nouveaux baux en excluant des enchères les compagnies societates publicanornm, qui avaient fait les premiers baux; les nouveaux furent presque aussi favorables au trésor®. Mais ces querelles ont pu l'empêcher de trancher la question de la Campanie en suspens depuis la censure de Scipion; on sait que les revenus du domaine de cette province n'avaient pas été affermés et que les paysans ou les fermiers établis sur ces terres les regardaient comme leur propriété \

*) Macrob., Sa«. 2, 13.

2) Cat., Or. 21 et 72.

3) Liv., 39, 44. Plut., Cat., 18. Nep.. Cnt., 2. *) Liv. 39, 44. Plut. Cnt., 19.

"-) Plut., Cat., 19. Flam., 19.

6) Plut.,Ca/., 19.

'') Cat., Or. 23; cf. aussi Or., 1, 27.

8) Liv., 39, 44.

III, 11] CONSOLin.ATIOX DE L'onOAHCHIE o03

Nous savons encore, sur cette censure, (jue les censeurs employèrent pour des œuvres d'intérêt général largeut qu'on leur avait alloué pour des constructions*; cette tendance se manifesta par le curage du vieil égoul [cloaca] et l'installation de nouveaux'. La plus connue des constructions de Caton est la basilique [ha^ilka Porcia), qu'il bâtit sur le Forum à la place de quatre boutiques achetées à cet e(Tet '.

On peut non sans raison, attribuer à l'influence de Caton et de Flaccus la fondation de trois colonies romaines : Mutina (Moi\hx\Gi) ei Parma dans la Gaule cispadane, Saturnia en Etrurie (183). Elles se distinguent des colonies de citoyens fondées auparavant par le parti de Scipion en ce qu'elles furent placées en pays frontière et reçurent non pas 300 colons, mais un bien plus grand nombre à l'exemple des colonies latines. A Mutina, dontla colonisation avait été préparée, semble-t-il, avant la deuxième guerre punique* naturellement en qualité de colonie latine, on envoya 2,000 citoyens; on leur alloua cinq jugères ; les 2,000 envoyés à Parma eurent huit jugères. Les colons de Saturnia, dont nous ignorons le nombre, obtinrent jusqu'à dix jugères. Ces colonies n'ont pas été, comme celles de 494, l'oeuvre du parti de Scipion, cela ressort d'abord de la reprise de la colonisation de la Gaule cisalpine commencée par Lœlius et surtout du choix des triumvirs ; parmi ceux qu'on désigna pour Mutina et Parme étaitM. yEmiliusLepidus qui, jusqu'àl'année 179, resta en froid avec le parti de Scipion; parmi les triumvirs pour Saturnia était Ti. Sempronius Gracchus qui, malgré sa modération vis-à-vis de ses adversaires, appartenait au parti de Caton. Dans ces colonies, on admit sans nul doute quelques colons qui n'avaient pas le droit de cité et l'acquirent ainsi^; on l'avaitdéjà fait pour Potentia et Pisaurum. Mais comme la puissance absolue des commissaires coloniaux

') Liv., 39, 4 't.

-) Cf. Dion., 3, 67.

=*) Liv., 39, /i4, Plut., Cat., 19. Cat., Or , 22, (Ascon.), p. 120.

•■') Cic.', Bnd., 20., 79.

") Cf. C\c.,Balb., 21,48.

"iOO LE GOrVKRNF.MENT DK LA NOnLESSE [III, 11

était oxtraordinairomont restreinte en cette malière, on peut (lire néanmoins que ces colonies étaient fondées exclusivement dans l'intérêt des citoyens. Caton, en créant des colonies romaines au lieu de colonies latines, a dû se décider par désir de donner une marque d'intérêt aux pauvres citoyens à qui l'on ne pouvait olîrir de devenir Latins ni de réduire pour eux-mêmes les avantages de la colonisation en enirant dans les colones latines. On craignait aussi que les Latins ne fussent plus suffisants pour défendre des colonies exposées aux attaques des Ligures'. On peut affirmer que, sur cette question des fondations de colonies, les partis s'opposaient l'un à l'autre dans l'Etat; le fait se conclut des négociations à propos de l'envoi d'une colonie à Aquileia menacée par les Gaulois transalpins. Le parti de Scipion invoqua les précédents; la seconde colonie votée à la demande de Lselius n'avait jamais été menée à bonne fin et Aquilée n'était pas devenu une colonie latine; à l'appui de ce projet, nous pouvons constater que P. Scipio Nasica était triumvir pour Aquilée '; c'était la douzième colonie latine depuis Ariminum. Enfin, il n'y aurait rien d'impossible à ce que Caton ait aussi provoqué pendant sa censure la Lex Furia de testamentis. Les tendances de cette loi visent à conserver la prospérité des familles et combattait une rage de dépense qui poursuivait l'homme même après sa mort, en limitant à mille as les legs à des personnes étrangères à la famille^; contre les légataires qui accepteraient un legs plus fort, on instituait une punition [pœna quadnipHY . Cette plainte est parfaitement d'accord avec la tendance [de la loi Cineia que Fabius avait appuyée®; la loi est sans nul doute inspirée de l'esprit de Caton. Nous ne savons rien de [positif sur Caïus Furius dont la loi porte le nom '', mais il est établi qu'il dut être tribun

3) Liv. 39, 55.

*) Varr. p. 247 ; éd, Bip. Gai. 2, 225.

») Ulp., Prxf., 2. Gai., 4, 23 et 24.

6) Cf. aussi Fragm. Vat. 301.

■') Cic, Balb., 8, 21.

III, 11] CONSOLIDATION DE l'oLIGARCHIE 507

quelques années avant 169\ Le questeur G. Furius Aculoo", condamné dans le procès des Scipions n'a guère pu se rallier à Caton; il faut donc supposer qu'il s'agit du duumvir naval cité en 178', G. Furius, frère du plébéien M. Furius Fuscus; il fut édile de la plèbe en 187*, tribun en 183, et c'est comme tel qu'il fit voter la loi Furia,

A la fin de sa censure, Gaton, après avoir célébré le lustre, prononça un discours t^e histri siii felicitaie^ \ on lui dressa une statue dans le temple de la déesse salus avec une inscription qui attestait qu'il avait arrêté la cité dans sa décadence et l'avait ramenée dans le droit chemin par ses avertissements et ses exemples^; on l'honora du surnom de Ce7îsorius\ En fait, ce n'était pas sa faute si la guerre ouverte contre les maladies intérieures de l'État était vaine ^. Il était pardonnable; le peu d'importance de mesures prises contre les personnalités haut placées résulte de ces deux faits L. Furius Purpurio fut dès 183 chargé d'une ambassade en Gaule ^ ; et L. Flamininus, aux jeux scéniques,fut invité par ses collègues à s'asseoir au milieu d'eux sans tenir compte de sa radiation'". La quantité d'ennemis que Gaton se fit par sa censure et contre lesquels il eut à lutter toute sa vie*' , prouve que la sévérité des censeurs ne suffisait pas pour rétablir la santé de l'État.

Un bon résultat fut néanmoins acquis par sa censure ; les chefs du parti de Scipion perdirent leur influence au sénat. T. Flamininus envoyé cette année même en ambassade auprès du roi Prusias, avocL, Scipio (l'Asiatique) et P. Scipio Nasica*^, donna le coup de mort à son pouvoir politique en exigeant

1) Gai., 2, 226.

2) Liv., 38, 55.

3) Liv., 41, d ; Cf. 43, 9.

*) Liv., 39, 7.

6) Cat.,0r.,24.

6) Plut., Caf,, 19.

7) Cf. I. L. A., p. 281.

8) Polyb., 11, 25.

9) Liv.', 39, 54.

10) Val. Max., 4, 5, 1.

»«) Liv., 39, 45. Plin., n. h., 7, 27, 28, 100. Val. Max., 3, 7, 7. (AureL Vict.) Vir. m., kl.

»2) Liv.. 39, 56; cf. Polyb., 24, 5.

508 LE Gorvi:RNE\rr.\T fji: la norlesse iIII, Il

dePrusias iexlradilion (rilanniha! et en j)rovoquanl le suicide de co liiuiid liommo'. Au lieu de la rcroiiuaissance espérée, il n'y g-igna que le mépris do tous les gens de bien. En 182, il s'occupa à titre privé, et sans se faire plus d'honneur des querelle des princes macédoniens qui se disputaient le trône*. Nous n'entendons plus guère parler de lui; en 174, il célébra pompeusement des jeux aux funérailles de son pèrc^; en 1G7, il fut chargé d'une mission diplomatique insigniliante ', et la même année devint augure''. La mort du grandpontife P. Licinius Crassus fut également favorable au parti de Caton*"', Mais, pas plus que le parti deScipion, il n'avait la majorité au sénat ; la décision dépendait bien plutôt du groupe des nobles intermédiaires, M. /Êmilius Lepidus et L. .Emilius Paulus étaient sans conteste les plus illustres.

Grâce à l'effet ae la censure de Caton, L. Jilmilius Paulus (Paul-Émile) parvint enfin au consulat en 182''. Il combattit cette année et la suivante en Ligurie, le seul théâtre de guerre de cette époque **, considéré comme une école où l'on s'exerçait. Venu après une série de généraux médiocres, il fut le premier à remporter de nouveau des succès durables ^ Il célébra son retour par un brillant triomphe, et donna aux soldats 300 as par têtc*°. Cependant la noblesse continuait à travailler selon l'esprit de Caton à son amélioration et à celle du peuple. Un détail caractéristique de la généralisation de la corruption, est le luxe déployé par Ti. Sempronius Gracchus dans les jeux qu'il donna pendant son édilité ; et pourtant il était connu jusqu'alors sous un jour favorable. A l'exemple des bommes du parti de Scipion, il préleva des contributions

1) Liv., 39, 51. Plut., Flam., 20 et 21. App., Syr., 11. Nep., Hann., 12. Eutr. 4, 5. (Aurel. Vict.) Vir. 'ill.,5. ^) Llv., 40,11.

3) Liv., 41,28.

*) Liv., 45, 42.

5) Liv., 45, 44.

6) Liv., 39, 46.

■"■) Liv., 39, 56.

8) Liv., 39, 1.

9) Liv., 40, d6et seq. et 25-28. Plut., (9\in., 6,9. »«) Liv., 40, 34.

m, 11] CONSOLIDATION DE L'oLIGAlU'.IllIi o09

sur les alliés latins et italiens et sur les provinciaux; ce fut l'occasion d'un sénatus-consulle interdisant celte oppression des sujets. Sévèrement appliqué alors contre quelques autres', ce décret fut suivi d'une mesure énergique contre la brig-ue en général {ambilus)\ les pratiques signalées aux élections consulaires de 184% et aux dernières élections censoriales , en faisaient sentir la nécessité. Les consuls de l'année 181, P. Cornélius Cetliegus et M. Bîebius Tamphilus, le dernier soutenu lui-même dans sa candidature par son frère Cn. Bœbius, président des conseils électoraux^, proposèrent, d'accord avec Caton* et le Sénat% une loi sur la brigue [lex de ambitu\ qui punissait d'une incapacité électorale de dix ans l'emploi de moyens illicites ^

Cette loi Conielia Hsehia est la première des mesures criminelles prises contre la brig ne ; ces lois diiTèrent des précédentes contre les brigues des hommes nouveaux^ et non moins des lois de Metilius et de Cencius. La noblesse qui provoqua la loi Cornelia Baebia, s'était entendue avec Caton sur le fond; la question est de savoir si l'entente existait pour les motifs. Tandis que Caton combattait la corruption pour elle-même, la majorité des nobles ne voulait que se couvrir contre la foule des égoïstes et de leurs tenants et aboutissants. Quel qu'ait pu être le motif des auteurs du projet^ on ne pouvait en aucun sens attendre de la loi de grands résultats ; il n'y avait rien à faire contre la soif effrénée de charges et d'honneurs. Elle avait déjà fait de tels progrès que la femme du consul CalpurniusPison empoisonna son mari pour faire choisir consul suffectus son fils du premier lit Q. Fulvius Flaccus'', fils de Cn. Fulvius Flaccus ^

Le luxe de la table était répandu bien en dehors do la no-

•) Liv., 40, 44.

•') Liv., 39, 32.

5) Liv., 40. 17.

*) Cat., Or., 36.

^) Liv., 40, 19.

«) Schol. Bob. p. 36L

") Liv., 40, 27.

«) Liv., 40, 36 et 37.

510 LE GOUVERNEMENT DE LA NOBLESSE [III, [ i

blesse*; on laissa la tâche de le comballrc, lâche certainement très impopulaire à un tribun de 181, C. Orchius; sa loi promulguée d'accord avec le Sénat (première /ex cibaria)', limita le nombre de ceux qui prendraient part à un repas^ Caton qui la regardait comme trop peu sévère*, la défendit toutefois en IGl quand on proposa de ^abrog('r^

En même temps le parti de Scipion mettait à profit la fondation à'Aqiiileia empêchée jusque-là par les Ilistriotes soulevés depuis 183% pour acheter la popularité avec des largesses puisées dans les caisses de l'Etat.

L'étendue des assignations de terres compensa les inconvénients du droit latin et les dangers d'une attaque venue des Ilistriotes''. Chaque soldat reçut 50 jugères, les centurions 100, les cavaliers 140^. On conduisit à Calés de nouveaux colons"; enfin on fonda la colonie maritime de Graviscas en Etrurie ; ses colons ne reçurent que 5 jugères '°. Ces symptômes d''une action effective du parti de Scipion pendant le lustre de Caton montrent que le parti des yEmilii ne pouvait espérer l'emporter d'une manière durable sur celui de Scipion, même avec l'appui des amis de Caton.

Les partisans des ^milii et de Caton continuèrent à combattre ensemble par des lois les incurables défauts de la noblesse. Ils s'attaquèrent à leur ambition, étalée au grand jour, en 180, par L. Cornélius Dolabella qui refusa de briser sa carrière politique en acceptant la charge de Rex sacnficulus^^. La loi Bœbia (180) réduisit le nombre des magistratures que

1) T.iv., 39, 6,

2) Les loi s de ce genre soiilnombreusespar la suite: loi Fanniasiimpluaria (161), Didia sumptuaria (143), Licinia de suinptu mhmendo (vers 103), Cornelki sumptuaria (81), Antia sumptuaria (70); ces dernières ne sont qu'en partie des lois cibaria. [N. D. T.]

3) Macrob., Sat., 2, 13.

^) Macrob., /. vit. Schol. Bob., 310, FesL., p. 245.

^) Fest., p. 201. Cal., Or., 27.

") Liv., 39, 55. 40, 18, 26 el 34. Vell. 1, 15. I. L. A., p. 47.

'') Liv., 41, 1. 43, 1 et 17.

8) Liv., 40. 34.

'") Liv., 40, 29. I. L. A., p. 279.

") Liv., 40, 42.

m, II] CONSOLIDATION DE l'oLIGARCHIE SU

Ton pouvait briguer; elle décidait qu'on ne prendrait que quatre préteurs par an; il y avait longtemps déjà (18 ans) que l'on en élisait régulièrement six*. Envolant cette loi, on avait aussi l'idée de diminuer les inconvénients résultant d'un changement annuel de gouvernement dans les turbulentes provinces espagnoles'. On a soutenu que cette loi Bœbia remontait à 192, année oij un Baibius, le préteur M. Beebius, Tamphilus^, avait le droit d'initiative législative, et qu'après avoir sommeillé douze ans, elle ne fut appliquée que maintenant; la chose est peu vraisemblable et ne se peut conclure des paroles de Tite-Live. Il ne manque pas de Ba^bius qui aient pu présenter la loi de 180 en qualité de tribuns ; on cite un Q. Bœbius Sulca en 173 \ et un L. Bsebius en 169^ Galon était favorable à la loi, son zèle pour la régularité de l'administration provinciale le ferait prévoira Pourtant il ne put en empêcher l'abrogation dès 179\ Elle succomba sans conteste sous les efforts du parti de Scipion; l'ambition des jeunes nobles ne pouvait admettre une pareille diminution dans le nombre des places à décerner; peut-être les gens réfléchis ont-ils reconnu qu'une plus longue durée des gouvernements présentait des inconvénients qui balançaient ses avantages.

Plus importante fut la loi Villia annalis due au tribun L. Villius (180); elle stipulait des limites d'âges pour briguer et remplir les magistratures {quoi annos nati quemque magistratum peterent caperentque). C'était un nouveau coup dirigé contre l'ambition des jeunes nobles^; on essayait d'en modérer les conséquences fâcheuses; c'est ainsi que Q. Fulvius Flaccus (non pas celui dont nous venons de parler, mais le fils du héros de la seconde guerre punique) avait, pendant son édilité (184) brigué la prélure en remplacement de C. Decimius et, par

1) Liv., 40, 44.

2) Cf. Liv., 39, 45, 40, 18 et 35.

S) Liv., 44, 18.

«) Fest., p. 282. Gat., Or., 25

7) Cf. Liv., 40, 59.

8) Cic, Fhil., 5, 17.

512 LI-J (.01.VKHM:.\IEM de la .\(JliLES.SE [III, 11

remploi (le moyens démagogiques, créé de grands embarras à la noblesse'.

Calon, qui blàmail aussi bien les gens qui cliercbaienl à se faire élire li'op souvent, que le peuple toujours disposé à préférer les ambitieux', Caton était sans nul doute pour la loi Yillia. La limitation imposée par celte loi au libre cboix du peuple frappait bien moins que les garanties prises contre une minorité dévouée aux ambitieux. La véritable conséquence de la loi ne fut pourtant pas de calmer celte ambition dangereuse pour l'État; la quantité des candidats en 174^ la réélection des préleurs avant l'expiration du decennimn\ réélection illégale depuis le plébiscite de 342, le prouvent ; la loi aboulit bien plutôt à fortifier le régime oligarchique de la noblesse. Un usage fondé seulement sur la coutume avait établi un ordre pour la gestion des magistratures et préparé pendant la seconde guerre punique le passage à l'oligarchie; la légalisation de cet usage devait d'autant plus consolider cette oligarchie. Mieux on réglait la candidature (/;e/?//o) des nobles^ plus devenait infruclueuse celle des hommes nouveaux. Il est vrai que la loi Yillia qui exigeait certainement le tribunal militaire pour demander la questure, empêchait que dans les élections, il ne fût tenu compte exclusivement de la naissance et de la richesse, et que l'oligarchie dégénérât en la domination de quelques familles, danger pire encore, auquel les agissements de Scipion et de Flaminius avaient ouvert la voie. Mais en comptant la questure et lédilité plébéienne dans la série régulière des magistratures [certus ordœ inagistratum), elle poussa les hommes qui les revêtaient à s'allier plus intimement à la noblesse, elle Sénat, où l'on était à peu près forcé d'inscrire les anciens questeurs% devint plus encore qu'après la loi Ovinia et le plébiscite d'Alinius l'organe exclusif de la noblesse. A propos des édiles plébéiens, Caton agit; il fit

') Liv., 39, 39.

2) Plut., Ca/., 8.

3) Liv., 41, 28.

4) Id. et 42, 9.

■') Cic, Phil., 5, 17 6) Val. Max.. 2. 2, I.

III, 11] CONSOLIDATION DE l'oLIGARCHIE o13

valoir qu'ils étaient sacrosaints comme les tribuns delà plèbe, auxquels ne toucbait pas la loi Villia'. En fait, il y avait longtemps qu'ils étaient plus près de l'édilité curule que du tribunat; et c'est avec raison qu'on ne revint pas au vieux point de vue.

La loi Villia ne rendit pas le régime plus démocratique, au contraire elle en accentua le caractère d'arislocratie fermée. Plus on assurait une carrière politique aux forces, dans une certaine mesure, très appréciables de la noblesse, moins on pouvait attendre un développement de vertus et de services dépassant l'ordinaire. Symptôme frappant, peu après 176, trois préteurs refusèrent de prendre desprovinces antérieures, malgré la chance de fortune qu'elles offraient. De ces trois hommes, M. Popillius Lœnas, P. Licinius Oassus et Cornélius Scipio Maluginensis*, le premier allégua un prétexte plausible, l'inconvénient d'un changement de gouvernement, spécialement redoutable dans le cas actuel; les deux autres se retranchèrent derrière des motifs faux ou pour le moins inexactement interprétés, l'obligation d'accomplir certains sacrifices'. Visiblement, ils aimaient mieux gagner le consulat en soignant leurs relations de Rome, qu'en s'exposant aux fatigues et aux dangers qui les attendaient dans leurs provinces. Ils parvinrent au consulat, M. Popillius Lœnas en 173;, P. Licinius Crassus en 171, et ce n'était pas un bonheur pour l'Etat. Après les éclatants mérites de Scipion et de Flamininus, les hautes personnalités de Caton et de Paul-Emile, on commence à voir des gens d'une valeur moyenne au point de vue du caractère et du talent, donner le ton dans la noblesse. On faisait le premier pas vers les hommes incapables et sans mérite, les nobles continuant à succomber aux tentations qui surgissaient de tous côtés, ambition, cupidité, corruption [ambitio, avaritia, hixurid), sans pouvoir ni vouloir puiser de nouvelles forces dans le peuple qui dégénérait aussi.

On distinguait si peu le vrai et le faux mérite qu'en 180 on

1) Fest., p. 318. Cat., Gr., 66.

2) Liv., 41, 15.

•5) Cf. Liv., 41, 37.42, 32.

décerna le triomphe aux consuls de l'année précédente qui n'avaient fait aucune guerre*. De même Q. Fulvius Flaccus, consul eu 179, dut son triomphe bien plus à des souvenirs complaisants qu'à ses services actuels". On essaya de parera ces abus par une loi naturellement inutile qui subordonna le triomphe à l'obligation d'avoir détruit au moins 5,000 ennemis \ La loi se rapporte à celte époque et à l'influence de Galon; la chose est d'autant plus vraisemblable que Caton, nous le savons, s'élevait contre ces vanteries'* qui étalaient des dépouilles [spolia) qu'on n'avait pas conquises ^ La loi resta sans effet, car les généraux falsifièrent les chiffres des ennemis tués , ou s'en allèrent triompher sur le mont Albain\

Cependant les débris du parti de Scipion, conduits par M. Fulvius jXobilior comptaient, pour regagner leur ascendant, sur l'élection censoriale de 179. Il se peut que pour se rendre populaires ils aient encore parlé d'une fondation de colonie; l'offre des Pisans qui, en 180, se déclarèrent prêts à fournir le territoire pour une colonie latine est en tout cas un fait particulier; on élut aussitôt des triumvirs '; mais il n'est pas question d'une suite •donnée à ce plan.

On réussit à faire élire consuls pour 179 deux hommes dévoués au parti des Scipions : Q. Fulvius Flaccus et son frère, L. Manlius Acidinus Fulvianus, les fils de Q. Fulvius Flaccus, le vainqueur de Capoue®. Q. Fulvius Flaccus était le même qui avait provoqué une vive opposition en briguant la préture pendant son édilité curule (184), préteur en 182", envoyé dans l'Espagne citérieure'", il y avait combattu avec succès"; il était

') Liv., iU, 38.

3) Val Max., 2, 8, 1. Oros., 5, 4.

*) Cat., Or., 73.

^) Cf. Liv., 38, 43. Polyb., 0,37.

6) Liv., 42, 21.

') Liv., 40, 43.

«) Id.

») Liv., 39, 56.

'0) Liv., 39, 1. App.,/6cr.,42.

") Liv., 40, 16, 30-33, 35,39 et 40.

III, 11] CONSOLIDATION DK l'oLIGAKCUIE 51 3

sur le point de revenir triompher à Rome. En outre, il était dans rintcrvalle devenu pontife ^ A son triomphe, il servit sa popularité et celle de son parti en donnant une double paie et une gratification extraordinaire qui dépassait encore celle de Manlius, 500 as aux soldats, 1 ,000 aux centurions, 1 ,300 aux cavaliers'-; il célébra ensuite son consulat par de brillantes représentations [ludi votiviy.

Sous celte impression M. Fulvius Nobilior réussit à se faire élire censeur pour 179 avec Finfluent sénateur M, ^^imilius Lepidus*. C'étaient deux ennemis acharnés, depuis les échecs infligés par Fulvius à M. ^milius Lepidus quand il s'était présenté au consulat. La noblesse^ dirigée par Q. Cœcilius Metellus, consul dans la seconde guerre punique en 206 avant le grand Scipion% réconcilia les deux adversaires aussitôt après leur élection*^ ; on scellait ainsi la coalition du parti de Scipion et de celui des Emiles, et l'on posait la clé de voûte de l'oligarchie nobiliaire. Les censeurs, plus heureux que Livius et Claudius vingt-cinq ans auparavant, conservèrent dans leur fonction et même parla suite la concorde jurée; les adhérents de Caton se retrouvèrent en minorité. L'opposition de Caton contre cette censure est prouvée par son discours contre M. Fulvius Nobilior ', son éloignement de M. JEmilius Lepidus, par son discours contre lui». Une grosse perte pour le parti de Caton fut la mort de L. Valerius Flaccus, qui avait fait la situation de Caton et couvert de l'illustration de son nom la politique du campagnard parvenu. Il mourut en 180^, de la peste qui ravageait Rome depuis 182'°.

M. Fulvius Nobilior prouva la réalité de la réconciliation à la revision de la liste sénatoriale ; il ne s'obstina pas à nommer

') Liv., 40, 42.

2) Liv. 40, 43.

3) Liv., 40, 44.

*) Liv., 40, 45.

^) Liv., 28, 10. 29, 11.

'■') Liv., 40, 46. GelL, 12, 8. Val. Max., 4. 2, 1.

') Fest., p. 282. Cat., Or,, 29.

8) Cat., Or., 48.

9) Liv., 40, 42.

'0) Liv., 40, 19, 29 el 36.

:;iO LE GOUVERNEMENT DE LA NOBLESSE [III, Il

prince du sénat T. Flamininus, il désigna i)onr remplacer L. Valorius Flaccus, son collég-ue M. y^^milius Lopidus '. C'est un fait à signaler pour rinlelligcnce de la période suivante que l'inlluence exercée par cet homme d'Etal, caractère fin el prévoyant plutôt que grand et énergique ; il occupa pendant plus d(! cinq lustres la double situation de prince du Sénat et de grand pontife, ayant succédé dans celte dernière à C. Servilius Geminus, mort de la peste (180)\ Lepidus prouva sa défection du parti de Galon en préservant de la note d'infamie plusieurs sénateurs que Fulviu? lui-même voulait rayer; trois seulement le furent. Fulvius et Lepidus ne furent pas moins indulgents lors du recensement des chevaliers, cela va de soi sains témoignage formel; ils fournirent à l'avidité des publicains des moyens de satisfaction en créant beaucoup d'impôts [veciitjalia) et de douanes [portoriaY nouveaux, ils étaient bien dans l'esprit de la politique financière de Scipion. Leurs constructions censoriales, pour lesquelles le Sénat avait bénévolement alloué une année de revenu, furent de plusieui'S genres; ils établirent un marché à part pour les légumes ipbsonia) \ mesure aussi contraire à l'esprit de Galon qu'cà la loi Orchia ciharia. Lépide fit ensuite bâtir le premier théâtre permanent [theatnim et proscenium Apollonis) pour les jeux ordinaires; ce théâtref a dû être consacré aux jeux apoliinaires. Bâti à cet effet, il fut rasé peu après ^ La malignité publique signala ses pratiques lors de la construction du port d'ailleurs utile de Terracine ; comme il avait ses biens dans le voisinage, on l'accusa d'avoir fait l'entreprise pour leur procurer une plus-value ^ Gelte remarque ternit un peu le caractère des hommes les meilleurs de ce temps, chargés de la direction des mœurs {regimen mormn) de leurs contemporains. Get égoïsme mesquin de Lepidus explique aussi qu'il n'ait pas hésité à se faire donner 20^000 as à propos de la dédicace

') Liv., 40,51.

2) Liv., 40, 42; Cf. Cic, de Sen., 17, 61. Polyb., 2,3, 1.

3) Liv. 40, 51.

*) Fest.. p. 125.

«) Tertull., de Spcci., 10.

'■) Liv., 40, 51.

III, il] CONSOLIDATTON DE l/oLIGAnCniK .') 1 7

d'un temple voué par lui pendant la guerre ligure, huit ans avant'.

En dressant la liste du peuple par classes et centuries, ces censeurs firent un changement noté ainsi par Tite Live : mutarunt suffragia regionathnque generibus honiinum causisque et questihus tribus discripsenint \ Cette innovation, conservée par les censeurs ultérieurs, se rapporte incontestablement aux affranchis avant tout. Ils furent répartis par régions (^regionatim) dans les tribus de la campagne et de la ville à côté des libres [genus libertinum, genus ingenuutn). Si l'on considère que Flamininus et Marcellus^ dix ans auparavant (189) avaient laissé dans les tribus rustiques tous les atïranchis propriétaires fonciers pourvu d'un enfant mâle, d'autre part, pendant la censure voisine de 169, il inscrivit tous les affranchis ayant un fils de plus de cinq ans dans les tribus rustiques"; il est donc probable que Fnlvius et Lepidus rétablirent la règle des censeurs de 4 89, négligée par Caton. Us introduisirent deux modifications; le jeune fils dut avoir au moins cinq ans, pour motiver [causa] l'inscription de son père dans les tribus rustiques; les affranchis propriétaires étaient traités comme ceux qui ne l'étaient pas. Par voie de conséquence, nous sommes conduits à supposer que l'on inscrivit aussi dans les tribus rustiques les prolétaires libres [ingenui proletarii) à la condition qu'ils eussent au moins un fils de cinq ans, ce qui justifiait leur nom de prolétaires; il n'y avait pas de raison de placer les prolétaires pauvres au-dessous des afTranchis sans terre.

Si l'on remarque qu'en 169 tous les affranchis qui possédaient en biens fonciers [prœdia rustica) le cens d'une des cinq classes de Servius, étaient recensés dans les tribus rustiques*, on ne risque pas de se tromper en disant que sur ce point encore Fulvius et Lepidus dépassèrent la règle de Flamininus et de Marcellus; ils recensèrent dans les tribus

') Liv., 40, 52.

2) Liv., 40, 51.

3) Liv., 45, 15.

*) Id.

518 LE OOUVERNEMKNT DE LA NORLESSE [III, H

rustiques des affrancliis qui n'avaient pas de lils [causa) mais qui s'adonnaient au labourage (d'où le mot qtieatns). Pour les tribus urbaines, il ne resta que les prolétaires qui n'avaient pas de fils de cinq ans, et les alfranehis qui n'avaient ni filsdeceiâg-e, ni propriété foncière, en un mot les ouvriers [opificns et splliilarii) sans enfants, qui n'offraient à Tt^tat aucune garantie de bon esprit ni par la présence d'enfants ni par le genre de leurs moyens d'existence.

En groupant ainsi les suffrages, les censeurs allèrent à peu près aussi loin qu'avait été 130 ans auparavant Appius Claudius C.T'cus. Il est hors de doute que la foule [turha forpmis) domina dès lors dans les assemblées de la plèbe, les comices Iributes, et, ce qui dépassait les mesures d'Appius, dans les comices centuriates réformés dans l'intervalle et démocratisés. Les affranchis, conscients de leur égalité de droits vis-à-vis des citoyens nés libres commencèrent à porter la toge*. C'est un fait très grave que la consolidation de l'oligarchie coïncide avec un pas décisif vers l'ochlocratie. Certes, les censeurs savaient parfaitement, quetoutbien considéré, Fon gouvernerait plus facilement des assemblées où dominaient les affranchis et les prolétaires clients de la noblesse, que les assemblées organisées par Q. Fabius Maximus, C. Flaminius et Caton où la majorité appartenait aux paysans libres et indépendants. On ne peut dissimuler que la conduite de ces censeurs était non seulement habile au point de vue des gouvernants oligarques, mais juste si Ton considérait la répartition des charges et dos devoirs publics ; la diminution numérique des paysans propriétaires de naissance libre, augm.entait l'importance des prolétaires pour l'armée de terre, tandis que les affranchis devenaient indispensables pour l'armée de mer'.

Fulvius et Lepidus suivaient les traces de Flamininus et de Marcellus dans leurs mesures vis-à-vis des affranchis ; ils firent de même quand il s'agit des Latins. Malgré le sénatuscousulte de 187 et les réclamations que leur adressèrent les

') Polvb., 30, 16. App., Mithr., 2.

2) Polyb., 6, 19. Liv., 36, 2, 40. 18, 42, 27 et 31. 43, 12. 45, 43.

1II, 11] CONSOLIDATION DE l'oLTGARCHIE ."19

cités latines' , ils inscrivirent comme citoyens les Latins isolés établis à Rome, sans examiner leur titre de près. Ils semblent avoir tranquillisé leur conscience sur la dépopulation des cités latines qu'ils accentuaient ainsi, en abaissant plus encore que ne l'avait fait Galon le contingent régulier dû par les Latins pour deux légions romaines {formulœ togatorimï). Du moins ce contingent est réduit dans la suite \\ 10,000 piétons et 600 cavaliers'.

Mais ils ne songèrent pas sérieusement à soulager les Latins; au lieu de la colonie latine projetée en 180 sur le territoire donné par les Pisans, ils y envoyèrent une colonie de citoyens romains; de nombreux latins appauvris qui auraient pris part à la première se trouvèrent privés de cet espoir. La faute en est probablement à Lepidus; il fut en effet l'un des triumvirs élus pour exécuter le nouveau plan et conduire en 177 à Luna', et non à Liica '\ la frontière de Pise% 2000 citoyens romains, qui reçurent chacun ol jugères et demi. Visiblement le plan avait été changé avec l'assentiment de Fulvius, l'intérêt de l'oligarcbie étant plutôt de maintenir en bonne humeur les citoyens souverains que de veiller au bien-être de l'ensemble de l'Italie.

Les censeurs se modelant sur la censure de Flamininus et de Marcellus, ils ont dû accorder le droit de suffrage à un certain nombre de citoyens qui ne l'avaient pas [cives sine suffmgio). Evidemment rien n'empêchait de l'octrover aux gens de Cumespar exemple^ si bien romauisés qu'en 180 ils demandèrent et obtinrent la permission de prendre le latin pour langue officielle ^ Le nombre des citoyens [capita civiiim) recensés par Fulvius et Lepidus, fut de 2.38,794''^ quelques centaines de plus que dans le cens de Flamininus et Marcellus. Il y avait là un symptôme inquiétant, d'autant plus que

1) Liv., 41, 8.

2) Liv., 41,5, 9,14 et 21. 42, 1.

^) Liv., 41, 13; Cf. Mommsen, I. L. A. p., 147 et seq.

■') VelL, 1, 15.

6) Liv., 40, 42.

■') Liv., ep. 41.

o20 LE GOUVERNEMKMT DR L.\ NOBLESSE [III, M

los condamnations prononcées quand on comprima les Bacchanales, ne pouvaient suflire pour annuler l'accroissement normal que l'on devait trouver à l'état de santé. L'expulsion des Latins en 187 pourrait expliquer une diminution dans le chillVedu cens de Galon et de Flaccus (184), chifîre malheureusement perdu, mais non pas dans celui de Fulvius et Lepidus qui avaient de nouveau admis les Latins.

Page 1