LES DÉBUTS DE L OCHLOCRATIE
Le mauvais gouvernement exercé depuis la fin de la seconde guerre punique ne tarda pas à révéler ses conséquences malgré le bon vouloir de la noblesse dans les affaires intérieures. La prospérité de l'Italie, malgré la paix dont elle jouissait, sauf le pays des Celtes et des Ligures, n'était pas encore remontée au point d'oii l'avait précipitée l'invasion d'Hannibal. Dans le sud de l'Italie, il y avait encore de vastes espaces dévastés; en 180 on put transplanter dans le Samnium les restes d'une peuplade Ligure, 47,000 tètes' ; nous les retrouvons plus tard sous le nom de Ligures Corneliani et Bxbiani -, Cornélius et Bcebius sont les consuls qui les y avaient conduits.
Tandis que les populations latines fondaient par l'immigration à Rome, et que les Latins croyaient améliorer leur situation en devenant tout au plus les égaux des prolétaires et des affranchis, la condition des alliés non latins empirait également, tellement que nous voyons par exemple 4,000 familles Samnites et Pélignes recourir à une émigration vers la colonie latine de Frégelles ^
Dans la Gaule cisalpine un développement régulier et normal rencontrait de grandes difficultés; en 174 une émeute [seditio) éclata à Patavlum (Padoue) entre les divers éléments de la population ; il fallut pour la comprimer envoyer M. /Emilius Lepidus ' qui venait d'être consul pour la seconde fois,
') Liv., 40, 38 et 41.
'-) Plin., n.h., 3, 11, 16, 105.
3) Liv.,41, 8.
i) Liv., 41,27.
r)22 LE GOUVERNEMENT DE L\ NOBLESSE [HT, \2
l'année précédente. Dans la Gaule cisalpine et transpadanc, il y avait tant do pays non cultivés que l'on put en 172 y transplanter dos milliers de Ligures'. Le résultat des campagnes en Lig'urie fut do ruiner aussi cette contrée; le proconsul G. Glaudius Pulcher annonça en 176 à Rome qu'il y avait des terres à partager pour plusieurs milliers de colons*.
La flisparition du bien-être en Italie doit, il est vrai, être attribuée pour une part à des raisons économiques, mais on peut supposer que la situation politique du peuple romain visà-vis de ses sujets italiens y a contribué beaucoup ; elle paraissait délier la noblesse et le peuple d'un devoir qui s'il avait été senti, leur aurait fait reconnaître le siège du mal et les mesures à prendre pour en venir à bout.
Des peuples qui avaient fait défection pendant la guerre contre Hannibal, le plus mal traité était celui des Bruttiens ' ; considérés covcwaa pei^egrini dediticii] ils le furent plus mal encore que les Campanicns ; non seulement on les dépouilla de leurs terres, mais du droit de porter les armes. Leur principale fonction dans l'Etat romain était le service d'appariteurs des administrateurs provinciaux, d'où le nom de Bruttiens (^y«/^/mm) donné à ces domestiques*.
On n'a pas dû faire un meilleur sort aux Tarentins qui avaient également passé à Hannibal"; ils cédèrent à Rome une partie de leur territoire ^
Quant aux cités de l'Italie méridionale restées fidèles à Rome, l'arbitrage du consul Q. Fabius Labeo entre Noie et Naples (183) nous apprend comment on les traitait le cas écliéant ; quoique les deux cités fussent restées fidèles aux anciens traités^, dont l'un, celui de Naples, était très favorable, Labeo amena les deux cités à faire des concessions,
*) Liv., 42. 22.
2) Liv., 41 ', 16.
3) Liv., 22,61.23, 20 et 30.
*) App., Hann., 61. Lib., 58. Gell., 10, 3, 18. Fest., cp. p. 31. Strab.,5, 4, 13.
5) Liv., 24, 13. 25, 17. Polyb., 8, 26.
S) Liv., 27, 21 et 25. 31, 29. 44, 10. Strab., 6, 3, 4.
■î) Liv., 22, 32. 23, 14-17, 39 et 43.
III, 12] DÉBUTS DE l'ochlocratie 523
puis attribua à l'Etat romain le domaine qu'elles se disputaient '.
Dans l'Italie du nord les velléités de défection des Etrusques avaient provoqué des enquêtes [quœstiones) qui certainement n'améliorèrent pas leur position.
Avec les Gaulois, on conclut des traités d'égalité [fœdera œqua) ; mais ces traités qui stipulaient théoriquement l'égalité entre les contractants, renfermaient depuis longtemps la clause ordinaire touchant la suprématie militaire et diplomatique [ut eosdem quos popidus romanus amicos atque hostes habeant) ^ ; en outre une autre clause les différenciait des traités signés avec les Latins ; jamais un Gaulois ne pourrait demander le droit de cité à Rome ^ Il est clair que malgré le soin avec lequel le Sénat repoussait les attaques venues de populations transalpines^, il ne pouvait redevenir favorable aux Celtes de la Gaule cisalpine. Dès le temps de Polybe ' ils étaient presque disparus, émigrés ou romanisés.
Pour terminer, les Ligures transplantés dans le Samnium et la Gaule transpadane n'ont certainement pas été mieux traités que les Bruttiens^; ceux qui restaient dans leur patrie, n'étaient pas même protégés par la paix contre les plus cruels traitements ^
Bref si les Romains distinguaient entre la soumission pure et simple [deditio) et le pacte conclu {sequuin fœdus) comme entre deux procédés différents du droit public*", et laissaient place sous l'étiquette du traité {œqiium fœdus) pour une grande variété de traitements, en pratique toutes ces formes {soci'orum fonnula)^^ se ramenaient à une, subordination sans condi-
') Cic, de Off., i, 10,33. Val. Max., 7, 3, 4.
2) Liv., 27, 21 et 24.
3) Liv., 28, 10. 29, 36. 30, 26.
*) Cf. Liv., 38, 8 et 10.
5) Cic, Ba76., 14,32.
6) Liv., 40, 53. 43, 5.
'') Poivb., 2, 35.
8) Cf. Liv., 40, 34.
9) Cf. Liv., 42, 8 et 21. Cat., or., 8.
10) Liv., 34, 57 ; Cf., 9, 20. 28, 34. ") Liv., 43, 6.
524 LK GOUVF.RNHMENT DK LA NORLESSE [III, 12
tioii (li3s populations non romaines à la cité souveraine', le traitement infligé aux provinciaux réagissait sur celui des Italiens non Latins, de même on fut de plus eu plus porté à traiter les alliés Latins comme de simples Itali^'us ; nous savons combien leurs droits avaient été restreints depuis la deuxième guerre punique.
Le mal créé par ces nouvelles relations de Rome et des Latins devint incurable par la faute de la noblesse, mais aussi par celle des citoyens romains^ ou, pour parler plus exactement, de la constitution ochlocratique que leur avaient donnée les deriiiers censeurs. Pendant la censure de Fulvius et Lepidus, et immédiatement après, les Latins élevèrent des plaintes déjà très vives : depuis dix ans ils signalaient la dépopulation de leurs villes, suite de l'émigration à Rome, favorisée par les censeurs. La noblesse fut obligée de constater que ni le renvoi chez eux des Latins immigrés, ni les facilités données à l'immigration, ne pouvaient guérir le mal dont souffrait l'Etat. Rien n'avait servi. Dix ans avant on avait pu croire à une maladie transitoire, espérer la combattre avec succès par des mesures de répression; il fallut avouer que la maladie était profonde et chronique. Onvitque des Latins appauvris avaient vendu leurs fils à des affranchis (c^ues /76er/m/) ; mis en liberté, par ceux-ci, ils devenaient eux-mêmes affranchis, et les Latins avaient du moins la satisfaction de procurer à leurs descendants les avantages du droit de , cité. D'autres Latins n'ayant pas d'enfants s'en étaient procuré par l'adoption; ayant rempli la condition imposée par la loi, laisser un fils dans la colonie, ils allaient à Rome et devenaient citoyens. Beaucoup d'autres s'y étaient rendus sans prétexte juridique et avaient acquis le droit de cité, g-râce à la nég'ligence ou à l'indulg-ence des censeurs".
La noblesse aperçut la grandeur du péril et s'engagea dans une voie très différente de celle qu'on avait suivie depuis dix ans. On s'était alors contenté d'un sénatus-consulto pour expulser les Latins; cette fois (177) le Sénat chargea le consul
') Cf. Liv., 39, 37. 41, 6.
2) Liv., 41, 8 et 9.
ni, 12] DÉBUTS DE l'oCHLOCUAIIK o25
C. Claiidius Pulcher de demander an peuple son consentement pour une nouvelle expulsion. Evidemment il ne voulait pas prendre seul la responsabilité d'une mesure odieuse et inofiicace. Et cependant la relation des Romains aux Latins était devenue telle que la noblesse ne pouvait, quand même elle l'eut désiré, proposer autre chose que l'expulsion des Latins. Une proposition tendant à leur conférer le droit de cité, dont ils étaient aussi dignes que la majorité des Romains d'alors, eutétérejetée etregardée comme une véritable trahison envers la cité. Les ambassadeurs des communautés latines et leur orateur L. Papirius Fregellanus, dont le discours pi^o Fregellanis coloniisque ladnis était encore connu au temps de Cicéron ' , connaissaient bien ces dispositions; "ils se contentèrent de réclamer ce qu'ils regardaient comme le moindre mal, l'expulsion des immigrés et des mesures afin de prévenir une nouvelle immigration. Le peuple vota la loi Claudia, l'appliquant non seulement aux Latins immigrés, mais une fois pour toutes à quiconque d'entre eux voudrait s'établir à Rome dans l'avenir; le gouvernement accepta sans regret, avec satisfaction, la décision du peuple ; son égoïsme triompha de sa perspicacité; il continua de traiter les Latins comme devant. Le peuple souverain, ou, pour mieux dire, les égoïstes et avides affrancbis et prolétaires qui possédaient la souveraineté depuis la censure de Fulvius et de Lepidus, doivent porter la responsabilité du choix fait dans ce dilemme : partager le droit de cité avec les Latins ou bien les vouer irrémédiablement à une ruine progressive en s'exposant à une guerre civile entre Romains et Latins. L'élément démocratique conservé dans l'oligarchie nobiliaire se révéla comme une ochlocratie égoïste en faisant présenter et en votant la loi Claudia. La domination de Rome sur ses sujets qui s'accusait de plus en plus dure et oppressivC;, devient visiblement illégitime, tout comme la domination de la noblesse sur la cité était incontestablement devenue illégitime dès le second consulat de Scipion.
La loi Claudia de sociis stipulait que tous les alliés Latins [socii nominis Latiiii) recensés à la censure de Flamininus et
') Cic, Brut. y 46, 170.
Marcellus (189), (on los avait expulsés dès 187), dovraient rentrer dans leur patrie avant le 1'^^'" novembre ; le préteurL. Mummius était charg-é de mettre la justice en mouvement contre les récalcitrants ' , Malgré le désir des ambassadeurs Latins, onjugeait inutile de faire une loi pour déraciner les abus provenant de l'adoption et de l'émancipation. Le peuple ayant sanctionné dans ses lignes fondamentales la politique suivie contre les Latins, il suffisait d'un sénatus-consulte. Tous les magistrats (dictateur, consul, interroi, censeur, préteur) devant qui pouvait avoir lieu un all'rancbissement, durent réclamer de l'affranchisseur un serment déclarant qu'il ne le faisait pas pour changer le droit de cité de Tindividu. Le contrôle à exercer pour faire observer cette précaution fut remis au consuP. Sans doute ce sénatus-consulte devait rester en vigueur non seulement l'année courante, mais définitivement, puisqu'il parle du censeur, et même de deux magistrats éventuels, le dictateur et l'interroi. Il faut donc admettre que toujours un des consuls exerçait le contrôle que l'on avait organisé '\
Il se peut qu'afin de faire aussi quelque chose pour les Latins, on leur ait donné un moyen légal de plus qui permît d'arriver au droit de cité. Quiconque faisait condamner un Romain pour concussion [quœstio rejjetimdarmn) acquiérait le droit de cité. Il est question de cette clause dans la loi Acilia repetim- (laruni (122) ; la loi Serùlia repetundarum (1 11) paraît en avoir limité le bénéfice aux seuls Latins ^ Ceux qui renonceraient à faire valoir le droit ainsi acquis, recevaient au moins le droit d'appel au peuple, tel que l'avaient organisé les lois Valeriœ et Porciœ, tel que le définit encore la loi Acilia repetundarum'' ; ces lois Acilia et Servilia s'inspiraient probablement d'une autre plus ancienne ** ; mais on no peut la placer avant l'époque
1) Liv., 41,9.
2) Liv., 41, 8.
3) Liv., 41, 9.
*) Cf. Liv., 42, 10.
5) Lex. rep., 76 et 83. L L. A., p. 63.
«) Cic, Balb., 23, 53 el5i.
') Lex. rep., 78 et 85. L L. A., p. 63 ; cF. p. 71.
») Cf. Val. Max., 9, 5, 1.
III, 12] DÉBUTS DE l'oculocratie 527
de la loi Claudia. En effet, les tribunaux exceptionnels (qi(a'stiones extraord'inarise) ^ commençaient seulement à grantlir dans une proportion jusqu'alors inconnue; d'autre part, c'est la troisième loi Porcia rendue sept ans avant la loi Claudia qui établit une différence entre les Romains et les Latins qui servaient à l'armée.
Une conséquence de la loi Claudia, c'est que les Latins furent encore plus rudement traités par les magistrats romains. Le consul C. Claudius Pulcher * fut le premier qui dans les présents d'usag-e au moment du triomphe, fit une différence entre les soldats romains et latins. Aux Romains, il donna loO^ 300 et 450 as, selon les rangs ; aux Latins seulement la moitié ; ces derniers exaspérés, suivirent en silence le char du triomphateur". Quand les terres de Ligurie destinées par C. Claudius Pulcher à plusieurs milliers d'assignalaires, furent partagées par une commission qui avait à sa tète M. ^Emilius Lepidus, on donna dix jugères aux citoyens romains, trois seulement aux Latins^. Cette injustice, le peuple romain qui avait sans nul doute confirmé ces assignations de terres, en partageait les conséquences.
La même année, le consul L. Postumius Albinus afficha au grand jour sa haine contre les Prénestins. Il obligea les magistrats de Préneste à venir à sa rencontre lorsqu'il arriva, à lui donner dans la ville un quartier général aux frais du trésor, enfin à fournir des bêtes de somme pour porter ses bagages lorsqu'il partit *, Bien que traités comme des Bruttiens, les Prénestins se gardèrent d'aggraver les choses en réclamant ; aussi fût-ce le signal d'une série de vexations analogues, inouïes jusqu'alors, exercées par les magistrats dont l'égoïsme dépassait encore celui de la cité ^
La ligne de conduite adoptée par les censeurs après la loi Claudia vis-à-vis des Latins et des citoyens établis hors de Rome, dans les municipes et les colonies romaines prouve les
0 Cf. Liv., 41, 7.
2) Liv., 41, 13.
3) Liv., 42, 4.
^) Liv., 42, 1.
S) Cf. Gell., 10, 3.
(ristos conséquences de l'appol fait à l'ochlocratie et du vole (le la loi Claudia.
Va\ 174j on élut censour' O. Fui vins Flaccus, déjà menliouné comme ardent partisan de Scipion ; il avait sinon accru, du moins conservé par la campagne de son consulat de 179 contre les Ligures *, sa gloire acquise en Espagne. Il eut pour collègue A. Postumius Albinus Luscus, édile curule en 187'', préteur en 185'*, consul on 180", qui avait également combattu on Liguric " et qui fut nommé decemvir sacroniui pondant sa censure. Sans avoir rendu de services exceptionnels, ce Postumius était arrivé à la censure grâce à ses relations de famille ; ce n'est certainement pas un hasard si son frère Spurius était consul quand il fut élu à la censure et si son autre frère Lucius succède au consulat à Spurius. Quant à son altitude à Fencontre des Latins, celle de son frère Spurius nous la révèle.
C'est ce L. Postumius Albinus, consul de 173, par qui les censeurs firent aggraver l'édit du consul C. Claudius Pulclier relatif à Fexpulsion des Latins''. Ils furent si sévères que depuis 179 le nombre des citoyens [civiiim cap'ita) n'augmenta guère, passant de 258,794 à 269,015 \ Maison peut remarquer que, pendant leur censure, ils firent des constructions d'utilité publique dans quelques villes italiennes, dans des municipos Calatia, Auxinmm^Fundi^ et des colonies de citoyens romains Potentiel, Pisaunt7n, Pimessa. Il n'est pas question d'une sollicitude pareille envers les cités ot les colonies latines, quoique les Latins en eussent été peut-être plus reconnaissants encore que les habitants des colonies romaines ne le furent spécialement envers Q. Fulvius Flaccus ; il avait entrepris ces constructions sans autorisation du Sénat, ni consultation de son collègue qu'il suspectait de partialité ; il avait agi sous sa
') Liv., 41. 27.
2) Liv., 40, 53 et 59.
3) Liv., 39. 7.
*) Liv., 39, 23.
«) Id.
III, 12 1 DÉBUTS DE l'ochlochatik 529
propre responsabilité *. Tout an plus pourra-t-on reconnaître que les censeurs n'accrurent pas le conting-ent des Latins ; c'était à peine un service rendu, car celte douceur cessa dès le commencement de la guerre conlre Persée ^ Un détail nous montre le cas que Q. Fulvius Flaccus faisait des droits des alliés; le sans-façon avec lequel il commit un sacrilège pour employer à son temple de la Fortune équestre les tuiles de marbre du temple de Junon Lacinienne à Crotone*. Ce sacrilège fut puni, dit-on, par la folie et le suicide de Flaccus survenus peu après son consulat ^ ; ce Sénat le répara dans la mesure du possible. Mais c'était une triste chose de voir l'homme charg-é de surveiller les mœurs [ref/imen morum), violer les bienséances et la religion, à ce point que le Sénat fut obligé de le désavouer.
En dehors de leur conduite envers les Latins, qui fut subordonnée à la loi Claudia, la censure de Flaccus et Albinus eut une tendance ochlocratique comme celle de leurs prédécesseurs. Ils conservèrent sans changement l'organisation des suffrages ^ ; si leur censure fut, aux yeux des nobles, salutaire pour l'Etat '', c'est une preuve que la noblesse continuait à se placer au point de vue de la censure précédente et à rejeter celui de Caton ; elle voyait le salut de l'État dans une oligarchie fondée sur un peuple ochlocratique. En soins démagogiques pour le bien-être de la population romaine à Rome et au dehors, ils dépassèrent leurs prédécesseurs. Non seulement ils s'occupèrent des municipes et des colonies romaines, mais ils déployèrent un grand zèle pour faire enfin affermer les revenus du domaine de Campanie ^, laissé de côté depuis la censure de Scipion parce que la condition de ce domaine n'était pas réglée. Le consul L. Pustumius Albinus fut chargé
') Liv., 42, 27-
2) Liv., 42, 1.
^) Cf. Liv., 45, 15.
') Liv.. 42, 10.
8) Liv., 27, 11.
de délimilor exacloment ce domaine, que les occupants [possessores), lahourcuru (aratoires), qui s'y étaient établis sans rien payer, considéraient comme leur propriété '.
Quand la chose fut]décidée, le peuple, sur la proposition du tribun M. Lucrctius, vota que, dans l'avenir, les censeurs devaient affermer de nouveau les revenus du domaine de Campanie'.
Sans doute, la noblesse voulait ainsi accroître les revenus du trésor. Les paiements annuels de mille talents dus par le roi de Syrie allaient cesser '; force était d'augmenter les recettes annuelles si l'on ne voulait pas rompre avec le peuple souverain en le frappant de nouveaux impots.
Les censeurs paraissent avoir acheté la faveur des riches en affermant sans précaution aucune les recettes et les dépenses. Les contrats passés pour les douanes étaient si défavorables à l'Etat que les censeurs suivants exclurent de l'adjudication les fermiers de 174*. Cette négligence vis-à-vis des publicains et le caractère général de la censure ne permettent guère de croire que Flaccus et Albinus aient été particulièrement sévères à la revue des chevaliers [recognitio equitimiy. On peut admettre qu'ils ne furent sévères que pour le parti opposé au leur, mais alors ils le furent d'autant plus qu'ils étaient d'accord et qu'ils réduisirent à la condition d'œrarii tous ceux à qui ils inlligèrent une note censoriale^
Il n'y a pas plus à dire de leur sévérité dans la re vision de la liste du Sénat; ils laissèrent à la tète M. vEmilius Lepidus et il est [même douteux qu'ils aient rayé neuf sénateurs', car on dit des censeurs suivants qui en exclurent sept, et furent réellement sévères"*, qu'ils en ont rayé plus que leurs
') Liv., 42, 1, 8 et U.
-) Liv., 42, 19.
■') Liv., 42, 6.
^) Liv., 43, 16.
'") Liv., 41, 27.
«j Liv.^ 42, lu.
■') Liv., 41, 27.
8) Liv., 43, 15.
III, 12] DÉBUTS DE l'ocjilocratie 531
prédécesseurs'. Les trois sénateurs nominalement connus qui furent exclus par Flaccus et Albiuus* le méritaient si évidemment, que l'on ne peut voir dans la mesure qui les atteignit aucune sévérité particulière. Le premier était M. Cornélius Scipio Maluginensis; préteur en 178, il avait juré dans une réunion du peuple qu'il était obligé de rester à Rome pour accomplir des sacrifices et ne pouvait accepter la province d'Espagne ultérieure qui lui était échue %• c'était une preuve d'immoralité que les Romains même dégénérés n'acceptaient pas encore aussi facilement que les Grecs*. Le second exclu était L. (ou Cn.) Cornélius Scipio, le plus jeune fils de l'Africain, qui avait mal tourné; — on a dit, mais sans vraisemblance, qu'il y avait deux fils de l'Africain dans ce cas^ — Celui-ci n'avait obtenu la préture (174) que grâce à un client de son père et s'était montré si incapable que ses parents même l'avaient abandonné. Le troisième sénateur rayé était M. Fulvius Nobilior. Il ne s'agit pas du fameux Fulvius, mais du frère du consul de 180^, Fulvius Flaccus. Tribun militaire^ il avait abandonné sa légion''. Valerius Antias. trompé par l'identité de nom du consul siiffectus de 180 et du censeur Q. Fulvius Flaccus, a confondu ce M. Fulvius (Nobilior) avec le frère du censeur. Cn. ou L. Fulvius (Flaccus)^ et cette erreur a pu contribuer à la réputation de sévérité de la censure de Q. Fulvius Flaccus.
Dans leurs travaux à Rome et aux environs, Flaccus et Albinus se préoccupaient plus de l'agrément et du plaisir du peuple souverain que de l'utilité positive. Il firent divers travaux pour les jeux du cirque et de la scène, une scène [scœna] pour les édiles et les préteurs^, surpassant le théâtre de leurs prédécesseurs [theatmm ad Apollinis). Ils
') Liv., 45, 15.
2) Liv., 41,27.
') Liv., 41, 15.
') Poiyb., 6, 56.
^) Mommsen, I. L. A., p. 13.
«) Val. Max., 3, 5, 1. 4,5,3.
') Liv., 40, 41. Val. Max., 2, 7, 5. [Frontin.] Slml., 4, 1, 32.
8) Liv., 41, 27. Vell., 1, 10.
9) Liv., 41, 27.
o32 LL; GOLVKRNEMliNT DK LA .NOBLESSE [III, 12
firent paver les rues de Rome el leurs aboutissants*, et donnèrent lieu à la création de diioviii viis extra urbem purgaiidis adjoints aux qnaltuorviri rnis i?î urbe pin^gandis ; ceux-ci sont probablement plus anciens'.
Il va de soi que Calon ne resta pas muet pendaut cette censure pas plus que pendant la précédente. C'est à lui surtout que l'on doit, semble-t-il, le sénatus-consulte qui désavoua lé pillage du temple de Junon Laciniennc par Q. Fulvius Flaccus. C'est probablement au moment du pavage des rues qu'il proposa de paver le Forum avec des pierres aussi pointues que possible pour empêcher les voleurs de jour d'y stationner. Il faut sans doute aussi attribuer à son influence la destruction" de la scène, peut-être dès la censure suivante *.
En fait, Caton avait toutes les raisons d'être mécontent du mouvement ochlocratique qui s'accentuait à Rome depuis les deux dernières censures. Fidèle à ses principes, il lui fallait faire front à la noblesse dégénérée, mais aussi au peuple non moins dégénéré et aux démagogues ses chefs. Dans la lutte contre l'ochlocratie, il compara l'intempérance de langage, des bavards démagogues à la conduite de charlatans % ou même d'empoisonneurs''. Il comparait le peuple, toujours avide de distributions de blé, sourd aux meilleurs conseils, au ventre^ qui n'a pas d'oreilles; il disait encore que le peuple était comme les moutons, qui sont assez turbulents pris à part, mais habitués à suivre à l'aveugle dès qu'ils sont groupés en troupeau^ Il faut noter à l'honneur du caractère et de la sincérité de Caton qu'il n'a pas voulu rechercher l'appui du parti
•) Liv., 41, 27.
-) Les diiovirs et les qualuorvirs, dont il est question, avaient mandat de veiller à l'entretien des rues de Rome, extra proj^iusve urhem Romain passas mille, sous la direction des édiles (Lex. Jul. mun. Dig., 1, 2, 2, 30). Les duovirs durèrent jusqu'à Auguste et furent remplacés parles curafores viaram; il est encoie question des quatuorvirs sous Alexandre Sévère. [N. D. T.T
3) Plin., n. L, 19,1, 8, 2i.
*) Tac, Ann., 14, 20 et 21. Tertull., de Spect., 12.
5} Cat., Or., 40.
*) Plut., Cat., 9.
') Plut., Cat., 8.
«j Plut., /. cit.
III, 12] DÉBUTS DE L'oCJfLOCnATIE 533
ochlocratiqiie con tre la noblesse, quoiqu'il ne put lui échapper, qu'entre les deux partis extrêmes il aurait d'autant moins d'influence qu'il resterait plus fidèle à son point de vue. Malgré la condescendance de la noblesse, il se formait une opposition oclilocratique. Indépendant de cette opposition, Galon se rencontra parfois avec elle dans ses attaques contre la noblesse, *"
Ainsi en 178 les deux tribuns Licinius Nerva et G. Papirius Turdus menacèrent d'une accusation le consul A. Manlius Volso, frère do Cn. Manlius Yolso, qui avait éprouvé un échec en Istrie * ; Gaton semble les avoir appuyés par son discours de re Hhtrise militari' ^ sans succès d'ailleurs, puisque l'intercession du tribun Q. ^'Elius arrêta l'affaire. Il s'éleva aussi contre les désordres que produisaient lors des transmissions de pouvoir l'ambition et l'égoïsme des fonctionnaires, dans son discours ne imperium sit veteri nbi novus venerit'^. Du moins nulle circonstance n'explique mieux ce discours que la discussion entre G. Glaudius Pulcher et ses prédécesseurs A. Manlius Volso et M. Junius Brutus. Comme leur imperium avait été prorogé* ils ne voulaient pas remettre le commandement au nouveau consul, celui-ci ayant, dans sa hâte, commis des fautes relatives aux auspices. G. Glaudius Pulcher revenu à Rome pour réparer ces erreurs réunit une assemblée [coiitio) contre Manlius et Junius ^ Le discours de Gaton se rapporte bien à cette période, car en 176 on ne prorogea Y imperium du préteur Ti. Glaudius qu'avec cette restriction m ici tempus quo in proviaciam consul venisset^.
Gaton, qui blâmait sans cesse les abus de pouvoir contre les alliés et les sujets'', est probablement l'auteur du sénatus-consulte dirigé contre M. Popillius Lsenas. Gonsul en 173 ce dernier avait attaqué en pleine paix les StatoUates, une peu-
') Liv., 41, 1, 2 et 6.
2) Cat., Or., 28.
^) Cat., Or., 69. Gell., 20, 2.
*) Liv., 41, 6.
») Liv., 41, 10.
6) Liv., 41, 14.
') Cf. Cat., Or., 8 et 9.
r>34 LE GOUVERNEMENT DE LA NOBLESSE [III, 12
plade Ligure, et, comme ils se rendaient, les avait vendus comme esclaves '. Cette aventure montre combien il était facile à la noblesse de se débarrasser de l'opposition, même quand les tribuns démagogues et Gaton étaient d'accord. Un sénalus-consulte ordonna au consul de remettre les Statellates en leur état primitif; il désobéit au Sénat; bien plus il s'en moqua'. Il le put parce que son frère G. Popillius Laenas avait obtenu le consulat pour Tannée suivante, grâce à des intrigues de famille, et empêchait d'aboutir toute résolution dirigée contre M. Popillius.
Mais quand M. Popillius continua en qualité de proconsul de vexer les Statellates, deux tribuns M. Marcius Sermo et Q. Marcius Scylla saisirent l'occasion, et, forts de l'assentiment du Sénat, ils firent voter au peuple une proposition, [rogatio Marcia de Lirjimbiis deditis) autorisant le sénat à nommer une commission spéciale [quaestio extraoj'dinarià) pour informer contre M. Popillius \ Gelui-ci persévéra dans son entêtement. Mandé par le préteur G. Licinius, que le Sénat avait chargé de l'affaire, il ne se présenta pas ; il fallut pour l'obliger à comparaître devant le préteur une seconde proposition de ^larcins [rogatio Ma?'cia), le menaçant d'une condamnation par contumace''. Malgré ces débuts qui semblaient promettre, la coterie à laquelle appartenait M. Popillius fut plus puissante que ne l'avait été jadis celle des Scipions. G. Licinius après avoir fait venir Taccusé les deux premières fois, le convoqua pour la troisième fois (le jour du jugement final) aux ides de mars, c'est-à-dire au premier jour qui suivait l'expiration de Vimpeinum de Licinius^, ce qui lui ôtait le droit de terminer le procès. G'est ainsi que l'esprit de parti qui régnait dans la noblesse fit échouer la très légitime attaque tentée contre M. Popillius ^
D'une façon générale la noblesse semble en face des comices réformés dans le sens ochlocratique, plus forte que ne l'avait
') Liv.,42, 7 et 8.
2) Liv.,42, 9.
3) Liv., 42, 21.
*) Liv., 42, 22.
5) Liv., 42, 21.
III, 12] DÉBUTS DE l'oCHLOCRATIE o35
jamais été auparavant l'aristocratie. Les intérêts étaient si bien les mêmes clans la noblesse entière que l'opposition des patriciens et des plébéiens ne comptait plus en politique. En 174 le plébéien qui remplissait la charge de grand curion étant mort, il fut sans opposition remplacé par un autre plébéien C. Scribonius'; en 172 pour la première fois deux plébéiens C. Popillius Lœnas et Q. ^Elius Ligus furent consuls ensemble*; dans le conflit éclaté entre eux et le Sénat à propos de M. Popillius , on ne leur reprocha pas leur caractère plébéien et peu après l'on n'hésita pas à nommer de nouveau deux consuls plébéiens ^
Cependant éclatait en 171 la guerre contre Persée roi de Macédoine ; elle mit au grand jour l'immoralité et les défauts jusqu'alors voilés de la conduite des nobles. Philippe de Macédoine, blessé par le traitement que lui infligèrent les Romains après leur victoire sur Antiochus, s'était préparé à une lutte décisive''. Toutefois les dernières années de la vie du roi, jusqu'en 179 date de sa mort% s'écoulèrent en négociations avec Rome et en querelles entre ses fils Démétrius et Persée. Le premier, ambassadeur à Rome en 184®, devint suspect à son père \ Persée s'ouvrit la voie du trône en augmentant ces soupçons ^ et décidant le meurtre de son frère, bientôt regretté par Philippe ^ Quand il commença de régner, Persée non seulement renouvela le traité de son père avec Rome, mais se fit formellement reconnaître roi par le Sénat romain '". Ses armements n'avaient pas échappé aux Romains; lorsqu'il essaya en 174 de nouer des alliances avec Carthage, et même en Grèce avec les Achéens ", il fut évident
•) Liv., 41, 21.
2) Liv., 42,9. Fast. Cap., I. L. A., p. 437.
3) Liv., 45, 16.
*) Liv., 39, 23 et seq.
-") Liv., 40, 54.
«) Liv., 39,35, 46 et seq. Polyb., 24, 1 et seq. App., Mue, 9.
') Liv., 39, 53. Polyb., 24, 3 et 7.
9) Liv., 40, 24.
*o) Liv., 40, 58. Polyb., 26, 5.
'') Liv., 41, 22 et 23.
530 LE OOUVKHNEMF.NT DE LV NOnLESSE [III, 12
que la guerre iilliiil éclatera Une nouvelle apportée par le roi Eumène qui di! Pcrgaiiio viiil liii-mêmo àRome à ceteffet, décida les Romaitis à devancer la déclaration de guerre de Persée'. l^]n 172 on lui envoya des ambassadeurs porteurs de rultimalum du Sénat [adres repetendas), à lui et à un roi suspect depuis bien des années ', Gentius d'Illyrie *, et l'on fit des préparatifs pour assurer le passage d'une armée romaine on (irèce ".
Au commencement de l'année suivante la guerre fut votée parle peuple et déclarée®. Cette guerre fut la plus importante que Rome ait eu à soutenir contre une puissance extérieure depuis la défaite d' Hannibal ; pendant une paix de vingt-six ans, la Macédoine avait concentré ses forces pour la soutenir. Elle révéla les dommages qui résultaient de l'évolution politique actuelle ; généraux et soldats en avaient été atteints également.
11 no pouvait échapper au sénat que l'indiscipline des soldats et l'incapacité des chefs rendaient nécessaires des précautions spéciales. A l'école des guerres de Ligurie, d'Espagne, de Corse et de Sardaigne contre les provinciaux rebelleS;, les hommes étaient devenus plus cruels, non pas plus braves ^ En Espagne notamment les armées depuis la hn de la seconde guerre punique avaient pris un caractère permanent '% les soldats s'étaient habitués à une sauvage vie de garnison dont un incident nous révèle le caractère. Vers 171 il devint nécessaire de s'occuper du sort des hls de soldats romains et d'Espagnoles, enfants élevés dans les camps. Le préteur L. Canuleius fut invité à incorporer dans l'armée ceux qui étaient capables de porter les armes ; ils servirent en qualité d'alliés de nom latin. Le reste joint aux habitants de Carteja forma
2) Liv., 12, 11 et seq. App., Mn<\, 11.
3) Liv., 40, 42.
*) Liv., 42, 25 et 26.
S) Liv., 42, 18.
«) Liv., 42, 30 et 3G.
7) Liv., 42, 52.
8) Liv., 39, 1.
•') Cf. Liv., 41, 1, 2 et 18. Val. Max., 2, ">) Liv., 39, 38. 40,35.
III, 12] DÉBUTS DE L'ocnLor.RATiE 537
une colonie latine d'affranchis [colonia Latina Hbertinorum), la première colonie latine fondée en dehors de l'Italie', Sous ï'intluence de la troisième loi Porcia, la discipline s'était très affaiblie en Ligurie " et en Espagne '. Comme l'esprit militaire dépendait essentiellement de l'énergie des tribuns militaires, le Sénat éclairé par l'expérience qu'on avait faite les années précédentes de tribuns militaires élus par le peuple *, fait proposer au peuple par les consuls P. Licinius Crassus et C. Gassius Longinus (171) une loi ainsi conçue : ne tribun^' militnm eo anno siiffragiis crearentur ^ , en d'autres termes que la loi de 207 fut suspendue ; cette mesure raisonnable fut probablement appuyée par Caton dans son discours de t7'ibunis militnm^. En outre pour avoir une armée exercée, le Sénat autorisa les consuls à former des légions de 6,000 hommes et à lever tous les vétérans âgés de moins de 50 ans ^ Ceci conduisit à une affaire ochlocratique. Quoique beaucoup de volontaires se fussent présentés dans l'espoir d'un riche butin^, vingt-trois anciens centurions refusèrent de servir autrement que comme centurions. Parmi les tribuns deux seulement, M. Fulvius Nobilior et M. ClaudiusMarcellus, deux membres de la noblesse, se contentèrent de transmettre leur demande aux consuls ; les huit autres l'utilisèrent pour faire de l'opposition ^ M. Popillius Lsenas que la noblesse avait troublé dans ses massacres de Ligurie embrassa le parti des centurions pour se venger des nobles et reconquérir sa popularité. La discussion finit bien, grâce à l'un des vingt-trois, le centurion Sp. Ligustinus, un type accompli du soldat de profession ; il engagea ses camarades à se montrer raisonnables et obéissants envers les consuls '''.
') Liv., 13, 3, •2) Liv., 40, 41.
3) Liv., 40, 1 et 35.
*) Liv., 40, 41.
^) Liv., 42,31.
«j Cat., or., 30.
') Liv., 42, 31.
8) Liv., 42, 33.
3) Ici.
'") Liv., 24, 34.
Les consuls do l'année P. Licinius Crassus et C. Cassiiis Longinus étaient aussi incapables l'un que l'autre. Le choix (lu peuple n'avait pu tomber sur eux, malgré la guerre de Macédoine, que parce que dans l'olig-arcliie qui s'appuyait sur la populace, le dernier souci était la capacité des élus. Licinius, un neveu du grand pontife du même nom que nous avons vu dans le temps de Scipion, avait rejeté sous un prétexte ridicule l'occasion qui s'offrait à lui pendant sapréture d'acquérir des connaissances militaires'. Son collègue Cassius ne manqua pas de le lui rappeler', quand le sort eut désigné Crassus pour conduire la guerre de Macédoine. Le Sénat essaya d'éviter les conséquences de l'incapacité de Licinius en décidant deux consulaires éprouvés à la guerre, C. Claudius Pulcher le consul de 177 et Q. Mucius Scaevola consul en 174, à se laisser choisir par le consul comme tribuns militaires^.
Malgré cette précaution, P. Licinius Crassus fut battu par Persée, qui, pour l'énergie et le talent, ne pouvait à aucun degré être comparé à HannibaP ; une seconde rencontre tourna à l'avantage des Romains, mais la conservation de leur armée fut due plus à l'incapacité de Persée qu'à l'habileté du consul "'. La cruauté de ce dernier et celle déployée en Grèce par le préteur Lucretius Gallus® qui envoyé contre les alliés de Persée, opprima les alliés de Rome'', l'indépendance d'allures de l'autre consul C. Cassius Longinus qui sortit d'Italie sans permission du Sénat pour attaquer la Macédoine en partant d'Aquilée*, et attaqua sur son passage avec une cruauté que rien ne justifiait, les populations des Alpes % tout ceci montrait à la noblesse qu'il faudrait agir sérieusement pour conserver l'autorité du sénat sur les magistrats. La chose était d'autant plus nécessaire qu'on pouvait craindre de voir des
') Liv., -il, 15.
2) Liv., 42, 32.
3) Liv., 42, 49.
*) Liv., 42, 59 et 00. Polyb., 27, 8. App. mac, 12.
») Liv., 42, 66.
") Senatus cons. de Thisb.
') Liv., 43, 4.
8) Liv., 43, 1.
») Liv., 43, 5.
III, 12] DÉBUTS DE r/oCHLOCRATTE 539
(lémagogues tribuns de la plèbe prendre texte de ces abus pour attaquer la noblesse
Une occasion se présenta de faire sentir aux magistrats les rênes du Sénat avant même que les magistrats de 171 fussent Sortis de leur charge. Cette occasion fut fournie par la cupidité, la vénalité et la vanité des anciens préteurs d'Espagne, M. Titinius (178), M. Furius Philus (174) et M. Matienus (173) *. Le Sénat décréta pour prévenir une accusation de la part des tribuns et saisir la juridiction sur les magistrats, que les peuples espagnols prendraient des patrons parmi les sénateurs et que l'afïaire serait plaidée devant le préteur L. Canuleius par cinq de ces défenseurs sénatoriaux. Les envoyés espagnols choisirent Caton, P. Scipion Nasica, Paul-Emile et C. Sulpicius Gallus. Néanmoins Titinius fut acquitté. Furius vigoureusement pris à partie par Caton' pour avoir taxé les provinciaux à une quantité de blé plus grande que celle qu'ils devaient livrer, et Matienus, craignant une condamnation, préférèrent s'exiler à l'expiration du premier des trois termes légaux du procès.
Il semblait à la noblesse que l'avertissement donné était suffisant ; on déconseilla donc aux envoyés espagnols d'accuser d'autres de leurs anciens gouverneurs et le préteur L, Canuleius, pour ne pas être obligé de constituer un jury de récupérateurs, se rendit dans sa province plus vite qu'on ne s'y attendait. Le Sénat crut augmenter l'effet de cette procédure judiciaire en décrétant qu'à l'avenir les administrateurs de l'Espagne n'auraient plus le droit de fixer eux-mêmes le prix de livraison des vivres demandés comme contribution extraordinaire , ni le prix de vente du vingtième des fruits {inceshnse), impôt régulier : enfin ils ne pourraient expédier aux villes des préfets non militaires pour rassembler les contributions pécuniaires imposées à ces villes ^. En même temps la conduite des magistrats envers les alliés de Grèce fit décider que nul ne serait tenu envers les magistrats romains
') Liv., 43, 2.
2) Cat., Or., 31.
3) Liv., 43, 2.
à d'autres services que ceux qui auraient été fixés par le Sénat '.
Ces sénatus-consultes de 171 complètent la loi Porcia de sumplu provincia/l de Caton ; il les prenait donc au sérieux. Mais la majorité du Sénat ne devait guère penser à ce propos qu'une chose : en ces temps critiques il était bon de sauver au moins lapparence de l'honorabilité, Naturellement les décrets ne suffirent pas à empêcher les magistrats d'opprimer les provinciaux et les alliés ni de manifester d'une manière générale leur indépendance ; ils ne suffirent pas davantage à préserver la noblesse des attaques directes de la démagogie. Le consul Cassius se déroba aux reproches du Sénat en entrant comme tribun militaire dans l'armée de son successeur A. Hostilius Mancinus '. Le préteur Lucretius fut constamment attaqué dans les réunions publiques par les tribuns de la plèbe, en vain d'abord, car il était absent ; il prétextait des raisons de service public; en fait, ses amis le savaient, il jouissait du produit de ses rapines dans sa terre des environs d'Antium ^
Le consul A. Hostilius Mancinus '" n'avait pas plus d'expérit'nce militaire que ses prédécesseurs. Dans sa préture de 180, il avait été chargé de la juridiction à Rome ° ; ni lui, ni ses lieutenants ne remportèrent de succès sur Persée ^ Bien loin de rétablir la discipline et de protéger les alliés', il laissa un libre cours à la cruauté des soldats et affaiblit la discipline par ambition; il accorda à ses soldats des congés en masse* et la seule question est de savoir si les tribuns militaires n'ont pas dépassé la condescendance du consul et ne sont pas allés plus loin qu'il n'aurait voulu.
Le préteur Hortensius marchait sur les traces de Lucretius.
*) Liv., 43, il. Polvb., 28, 11 et 14. Cf. Liv., 43, 4. -) Liv., 43, 5.
') Liv., 43. 4.
-*) Polyb., 27, 14. Diod., fr. in Hist. gr. fr,, vol. II, p. ix. 3) Liv."", 40, 35.
0) Cf. Liv., 43, 10.
') Tite Live raffirme (Liv., 44, 1) d'après une source certainement suspecte.
«) Liv., 43, 11 et 14.
III, 12] DÉBUTS DE l'ociilockai'ii; o41
11 traita avec une cruauté odieuse les Abdéritains qui refusaient de livrer sans ordre du Sénat une contribution exagérée en argent et en nature'. Les habitants de Chalcis envoyèrent une ambassade se plaindre de sa cruauté et de celle de Lucretius ; le Sénat fut obligé d'inlliger à Hortensius un blâme sérieux, et de livrer Lucretius au mécontentement du peuple *. Accusé par deux tribuns, M. Juventius Thalna et Cn. Aufidius, il fut condamné par les trente-cinq tribus à une amende d'un million d'as \
Ces circonstances influèrent sur l'élection des consuls de 169; on eut la prudence de choisir un homme d'un certain âge, Q. Marcius Philippus, déjà consul en 186. au moment de l'afl'aire des Bacchanales \ 11 semblait d'autant mieux désig-né pour la g'uerre de Macédoine qu'il avaitdéjà été ambassadeur auprès de Philippe % dePersée ® et des cités grecques''. Mais s'il avait habilement conduit les nég'ociations avec Persée en bon diplomate, il n'alliait à la ruse punique, que lui reprochaient les sénateurs âgés attachés aux vieilles mœurs romaines^ aucune qualité stratégique. Préteur, il avait administré la Sicile" ; consul, il avait laissé son nom au « saltus Marcius, » souvenir de son incapacité militaire'". Son collègue Cn. Servilius Csepio n'avait pas témoig'né de plus d'expérience" ; il avait porté à Persée l'ultimatum des Romains'-.
Au début du consulat de Philippus et de Cœpio, le flot ochlocratique monta plus haut encore que l'année précédente. Le tribun P. Rutilius Rufus'^ rendit au peuple par la loi Rutilia le choix des tribuns militaires des quatre légions consu-
') Liv., 43, 4.
-) Liv., 43, 7 et 8.
■') Liv., 43. 8.
'j Liv., 43, 11.
S) Liv., 39, 48. 40, 2 et 3. Polyb., 24, 4, 6 et 10.
«) Liv., 42, 37. Diod.,30, 7.
") Polvb., 27, 1 et 2, 28, i et 11.
8) Uy., 42, 47.
9) Liv., 38. 35.
1") Liv., 39, 20.
<■) Liv., 40. 59. 41, 20
'2) Liv., 42, 25.
'î) Liv., 43, 16. Fest., p. 261.
lairesS choix qu'on lui avait enlevé la seconde année de la guerre. Il régla les droits des tribuns militaires que pourraient nommer les généraux; loin de les étendre, il a dû les restreindre selon l'esprit de la troisième loi Porcia'. On nomma ces tribuns rufuli par une double allusion à Fauteur de la loi, P. Rutilius Ru fus, et à la bande de pourpre [atiffustus clavus) de leur tunique. Rutilius put invoquer en faveur de sa loi ce fait que les tribuns militaires nommés par les consuls s'étaient encore plus mal comportés que les élus du peuple^ La proposition de Rutilius fut votée d'autant plus aisément que les citoyens étaient habitués à s'entendre appeler les maîtres du monde*; ils agrandissaient ou rapetissaient, prenaient ou donnaient à leur gré les royaumes ^ Ils devaient se croire aussi compétents pour conduire la guerre que des généraux notoirement incapables. C'était une conséquence exagérée de leur souveraineté dont les bavards les entretenaient souvent dans la rue et dans les banquets ^ Il est facile de comprendre que les consuls allaiblis vis-à-vis du peuple n'aient pu faire la levée. Les choses en vinrent à ce point que le Sénat qui, d'ordinaire, protégeait et était obligé de protéger les consuls contre les empiétements des préteurs, le Sénat chargea les préteurs G. Sulpicius Gallus et M. Claudius Marcellus d'achever la levée au lieu et place des consuls ; ils y parvinrent en onze jours''. Le prestige du consulat était tombé bien bas, car les préteurs reçurent encore mandat de désigner les deux légions qu'on donnerait à Cn. Servilius Csepio; ils ne firent aucun usage de cette autorisation^
La noblesse ne pouvait se cacher plus longtemps qu'en favorisant l'ochlocratie, comme elle l'avait fait depuis la censure de Fulvius et de Lepidus, elle marchait à sa perte et à celle
') Liv., 43, 12.
i) Fest., p. 261.
■i\ Liv., 43, 11.
*) Liv.. 37, 45. 38, 51
') Liv., 43, 14 el 15
») Liv., 43, 15.
III, 12J DÉBUTS DE 'l'oCHLOCRATIE o43
de l'État, On s'explique que pour les élections censoriales, au début de 169, la noblesse^ oi^i l'intlueuce de Gaton augmentait alors, ait soutenu la candidature de deux hommes qui avaient le courage et l'énergie nécessaires pour refouler dans son ancien lit le flot débordant de l'oclilocratie ; les mesures de réaction proposées par ces censeurs eurent donc Tapprobation et l'appui de la noblesse.
Les élus furent G. Glaudius Pulcher et Ti. Sempronius Gracchus^ déjà collègues du consulat de 177'. Le premier, augure depuis 195', avait été nommé préteur suppléant en 180 et chargé de poursuivre les empoisonneurs [qiœstio de ve7ie/iciis)"; il avait, il est vrai, contribué à produire la situation actuelle par sa loi consulaire Claudia de sociis nojninis latiiii^ mais nonobstant son ardeur*, c'était un caractère solide et énergique; ses campagnes d'Istrie (177)* et de Ligurie (176)^ en témoignaient. Se confiant à ses qualités militaires, on l'avait adjoint comme tribun militaire au consul P. Licinius Grassus dans la première campagne contre Persée.
Ti. Sempronius Gracchus s'était fait connaître comme tribun de la plèbe en arrêtant le parti de Gaton dans le procès intenté à Scipion; il avait été élu, par les amis de Gaton^, commissaire pour la colonie de Saturnia (183). Édile en 182, il s'était de nouveau aliéné le parti de Gaton par ses prodigalités à roccasion des jeux et par l'oppression des alliés et des provinciaux à qui il demandait les fonds nécessaires. Pendant sa préture (180) ' et son consulat (177), il avait, comme Gaton, montré de l'énergie à la guerre et des talents d'organisateur. Préteur, il avait succédé dans l'Espagne citérieure à Q. Fulvius Flaccus^, conquis la paix par de notables succès militaires^, et traitant avec les communautés espagnoles iso-
^) Liv., 40, 37.
^) Liv., 41, 40,
=) Liv., 41, H.
«) Liv,, 41, 12-JG.
') Liv., 40, 35
8) Liv., 40, 40,
5) Liv., 40, 47 et seq., 41, 6 et 7. ep., 41. Polyb., 26, 4.
544 LE gouverne.mi:m i»i; la noblesse [111, 12
lément, restauré un ordre nouveau et solide; étant donné le caractère spécial des Espagnols', on espérait que ces succès auraient des conséquences durables. Consul, il avait dompté la Sardaigne qui remuait depuis 181' et s'était ouvertement révoltée depuis 178 ; il avait usé d'une sévérité qui allait jusqu'àlacruauté, tuant ou réduisanten captivité 80,000 hommes ^ 11 avait réorganisé le système d'impôt [vectigalia) et jugeant les Sardes incapables de s'améliorer, il leur avait donné une constitution très sévère ; la Sardaigne se trouva dès lors la plus mal traitée des provinces \ surtout si on la compare aux autres et à son ancienne condition •\ La carrière de Gracchus dans l'administration provinciale ressemblait fort à celle de Caton; il avait encore un point commun avec celui-ci, la volonté de restaurer les éléments débilités de l'Etat et de résister énerg-iquementà la décadence des mœurs''. Mais il avait de plus que lui une attitude plus polie envers la fraction opposée de la noblesse, fraction qu'il n'était plus possible d'éliminer; enfin Gracchus avait une vue plus profonde des vices, dont souffrait l'Etat''. Pour la conscience et la droiture, c'était un vieux Romain que nul ne dépassait. Caton, brouillé personnellement avec lui depuis le procès des Scipions, n'hésita pas à se confier à son impartialité; il le prit pour arbitre dans une de ses nombreuses querelles ^
Les nouveaux censeurs pesèrent de tout le poids de leur magistrature pour aider à l'achèvement régulier de la levée ; ils déclarèrent par leur édit censorial qu'ils demanderaient individuellement à tout citoyen propre au service militaire de jurer qu'il était prêt à le faire. Ils cherchèrent encore à relever la discipline dans l'armée de Macédoine, ordonnant aux soldats qui avaient quitté l'armée de se faire recenser dans les trente jours et de retourner ensuite à la guerre. Ils ajoutaient
') App., Iher., 43 et 44. Plut., Tl. Gr., 5.
-) Liv., 40, 19 et 34.
^) Liv., 41, 8, 12, 16 et 28. (Aur. Vict.) Vir. (7/., 57.
*) Cic. Scaiir, 44. Schol. Bob., p. 375.
») Cf. Liv., 23, 21 et 40. 41, 12 et 17.
6) Cf. Plut., Ti. Gr., 14,
') Cf. Cic, de Or., 1, 9.
«) Val. Max., 3, 7, 7.
in, 12] DÉBUTS DE l'ocIILOCRATIË 545
qu'ils forceraient les hommes licenciés avant l'expiration de leur temps normal de service, à rentrer dans la légion'. Ces décrets valaient pour les gens ayant le cens équestre comme pour les autres. Bien des membres de la classe des capitalistes non seulement renonçaient à servir dans la cavalerie en fournissant le cheval, mais en venaient même à refuser l'inscription dans les centuries- équestres-. Ce sont probablement les mesures des censeurs relatives au service militaire qui ont déterminé Caton à demander alors (et non, comme on Ta dit, dans sa propre censure) au Sénat l'élévation du chiffre des cavaliers [équités equo publico). La forme de sa proposition était ut plura xra eqiiestria fièrent % l'augmentation projetée était de 400 cavaliers, de 1,800 le chiffre était porté à 2,200 \ Caton voulait probablement rétablir les choses comme les avait organisées P. Yalerius Poplicola et comme elles avaient duré jusqu'à Camille. Sa motion contraire au courant général ne passa pas ; peut-être jugeait-on suffisante la sévérité des censeurs pour le service militaire et lors de la revue [recognitio equitum).
Quand ils dressèrent la liste du Sénat, Claudius et Gracchus ne purent, cela est évident, faire autrement que de renommer M. ^Emilius Lepidus, prince du Sénat. Pour le reste, ils furent plus sévères que les censeurs précédents" et rayèrent sept des sénateurs ^ Mais ils apprirent, tout comme Caton en avait fait l'expérience quinze ans auparavant, que la sévérité des censeurs était sans effet contre les personnalités haut placées ou ambitieuses. Cn. TremeUius avait été édile, il avait donc droit d'entrer au Sénat ; laissé de côté par les censeurs, il n'en fut pas moins élu tribun de la plèbe pour 168 et se trouva par cette élection en mesure de tirer vengeance des censeurs. Il arrêta par son intercession le sénatus-consulle autorisant les
') Liv., 43, 14 et 15.
2) Liv., 39, 19.
3) Cat., Or., 64. Val. Max., 2, 9, 6. Nous rappelons que \'i£s equeslre es l'argent payé (en une fois pour toute sa vie) au cavalier public [eques cquo publico) pour l'entretien de son cheval. [N. D. T.]
*) Gharis., p. 121 K.
^) Liv., 45, 15.
0) Liv., 43, 15.
o46 LE GOUVEU.NE.MCNT DE LA NOULESSE [Ilî, \'2
censeurs à terminer les constructions, d'ailleurs peu importantes', qu'ils avaient commencées*.
Avant môme la revue des clievaliers lixée aux Ides de décembre ^ les censeurs furent mis par leur sévérité contre les capitalistes dans une situation presque plus diflicile que celle de Caton à l'issue de sa censure. Comme lui, ils s'étaient aliéné cet urdre ; et non pas seulement par leur sévérité en matière de service militaire : en ellet, leur édit sur le fermage des recettes et des dépenses blessait les publicains au point sensible, les intérêts pécuniaires. Ils avaient, par exemple, exclu des adjudications tous ceux qui avaient profité de celles des censeurs Flaccus et Albinus et réalisé de gros bénéfices, notamment sur les fournitures niililaires*.
Le Sénat, à qui incombaitle contrôle des adjudications, resta sourd aux réclamations des publicains"; ceux-ci g-agnèrent alors le tribun démagogue P. Rutilius Rufus qui appartenait à l'ordre équestre. Gracchus avait d'ailleurs blessé personnellement ce dernier; il n'avait pas tenu compte de l'intervention [auxilium) de Rutilius en faveur d'un de ses clients; le tribun voulait protég^er assez injustement cet bomme qui s'était opposé à la démolition d'un mur élevé par lui pour gêner la construction sur la voie Sacrée [via Sacra) d'un édifice public.
Rutilius embrassa donc volontiers la cause des publicains et proposa au peuple d'annuler l'adjudication faite et de procéder à une nouvelle en y admettant librement tous les concurrents. Le projet avait de grandes chances de succès, les intérêts matériels de toute la cité étant plus ou moins liés aux contrats de fermage conclus par les censeurs®. Ceux-ci naturellement ne se laissèrent pas intimider et combattirent le projet. Claudius se laissa entraîner par son ardeur jusqu'à commettre une grave imprudence ; le peuple accueillant par du
') Liv., 44, IG.
2) Liv., 45, 15.
=«) Liv., 44, IG.
*) Liv., 43, IG.
") Polvb., 6, 17 «) Id. "
111, I^J DÉBLTS DE LOCIIL* CAA 1 IK o47
bruit 1g discours qu'il prononçait cunlii' la proposition [dissnasio), il lui lit imposer silence par suii liéraul. Le Uibun déclara que le censeur venait de renvoycrrasseniblée [avocarr conciliumf, et, ce faisant, de porter atteinte à la puissance tribunicienne. Il laissa tomber sa proposition de loi et accusâtes deux consuls de liante traliiscn [perduellio) : Gracchus, pour avoir passé outre à sou intervention, Claudius pour avoir dissous l'assemblée de la plèbe.
En même temps il représentait Gracchus comme un lionime voué aux dieux infernaux (irtccv), et leur consacrait ses biens [consecratio bononim)] il voulait frapper l'opinion publique. Les censeurs n'invoquèrent pas l'impossibilité où on était do les accuser pendant l'exercice de leurs fonctions; ils espéraient évidemment triompher plus vite et plus complètement do Tochlocratie en lui livrant ouvertement bataille, qu'en se renfermant dans une résistance passive qui laisserait les choses indécises. Laissant de coté les prérogatives de leur fonction, ils se présentèrent au jugement du peuple convoqué pour le 23 et le 24 septembre. Le premier jour, Claudius fut déclaré coupable par la première classe et les centuries équestres. Il eut été certainement condamné si la noblesse n'avait déposé les anneaux d'or et revêtu des habits de deuil, afin d'apitoyer le peuple, et si Gracchus, plus populaire malgré sa sévérité, n'avait déclaré qu'aussitôt après lacondanmationde Claudius, il partirait en exil avec lui, sans attendre qu'on statuât sur son atfaire le jour suivant. Quand on continua le vote, Claudius fut acquitté à la faible majorité de huit voix et le tribun relira la plainte portée contre Gracchus'.
La noblesse avait évité la condamnation des censeurs ; elle l'aurait regardée comme une calamité nationale, car c'eût été la première victoire apparente de l'ochlocralie sur l'oligarchie. Mais on avait vu que, de plus en plus, l'ordre équestre constituait dans l'État une puissance opposée à celle de la noblesse.
') Le censeur u'aVait pas le droit du dissoudre une réunion convoquée par le tribun. [N. D. T.]
2) Liv., 43, 16. Cic, dî Rep., 6, 2. Val. Mux., 6, 5, 3. (Aur. Vict.) Vir. ilL, 57.
.*)48 Ui GOUVliUNLMLM' DK ].A NOHLESSi: | III, 12
Des douze centuries équestres patricio-plébéieiiiics, iiiulgré la présence des sénateurs qui y étaient inscrits, huit avaient voté contre Ciaudius, quatre seulement pour lui. La noblesse voyait que son ^(mvernenient pouvait être menacé par une coalition de l'ordre équestre qu'elle gâtait de ses faveurs et de l'ochlocratie qu'elle avait imprudemment favorisée. Conscients du danger révélé par ce procès, les censeurs durent naturellement s'appliquer avant tout à réparer de leur mieux la faute commise, en restreignant autant que possible l'ochlocratie et, d'autre part, en arrêtant les progrès de la corrupticm de Tordre des capitalistes.
Au classement des citoyens {^iiffnKjia) usité depuis dix ans, ils en substituèrent un autre moins périlleux pour la noblesse. Les aiïranchis avaient pris trop d'importance pour qu'on pût revenir à la sévérité de Fabius (304), de G. Flaminius (220) et de Caton (184). Maison restreignit les concessions excessives faitesàcetordre parFulvius etLopidus. Les nouveaux censeurs laissèrent les affranchis qui avaient un fils âgé de cinq ans dans les tribus rustiques où les avaient placés Fulvius et Lépidus et leurs successeurs Flaccus et Albinus ; mais parmi les affranchis propriétaires fonciers qui ne satisfaisaient pas cette première condition, ils firent une distinction. Ceux qui avaient le cens des deux premières classes furent seuls admis dans les tribus rustiques; ceux qui n'avaient en terres que le cens de la troisième, quatrième ou cinquième classes, les plus nombreux évidemment, furent exclus des tribus rustiques et par suite des classes,
11 restait encore, dans les tribus rustiques et dans les centuries, beaucoup d'affranchis qui en auraient été exclus par le règlement de 304; Gracchus voulut compenser cette dérogation aux principes de Fabius en dépouillant complètement du droit de vole le reste des affranchis à qui Fabius l'accordait au moins dans les tribus urbaines. Mais Ciaudius fit remarquer qu'il y avait là une impossibilité constitutionnelle; les censeurs pouvaient bien réduire à la situation des xrarn n'importe quel all'ranchi, en motivant leur décision, mais ils ne pouvaient les dépouiller tous indistinctement du droit de suffrage. Les censeurs, dont on vante d'ailleursl'accord, résolurent
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d'inscrire tous ces afîraiicliis dans la tribu Esquiline, celle des tribus urbaines que sa mauvaise cliance désigna pour cela. Le droit de vote de cette partie des affranchis se trouva réduit au quart de la valeur qui lui fût restée, si on les avait ég-alement répartis dans les quatre tribus urbaines'.
La noblesse était enchantée de cette réaction; on nous dit en effet que cette mesure des censeurs était tenue en grand honneur dans le sénat^ Au point de vue de l'oligarchie, elle était habile, surtout la distinction des affranchis en riches et pauvres. Les pauvres perdaient toute influence dans les comices où ils auraient renforcé la démagogie qui préparait la ruine de l'État^; les plus riches et ceux qui avaient des fds à pourvoir étant favorisés parla noblesse, furent gagnés à ses intérêts et purent lui fournir un contrepoids balançant l'hostilité de l'ordre équestre qui se détachait du Sénat.
Etant donnée l'attitude adoptée vis-à-vis des affranchis, il est clair que le nombre de ceux qu'on avait inscrits dans les deux premières classes étant moindre que le nombre total des affranchis recensés dans les cinq classes en 174. Il faut donc expliquer autrement que par un accroissement exceptionnel du nombre des affranchis , l'augmentation extraordinaire qu'on remarque dans la population de Rome; de 269,015 en 174^ le chi^rç [capita civùim) se trouve maintenant de 312,803*. Ouand même le nombre des affranchis ayant un fils de cinq ans se serait accru dans les cinq dernières années, cela ne pouvait, tout au plus, que compenser la radiation de tant d'autres qu'on n'avait pas laissés dans les classes. Pourexpli~ quer l'augmentation, il faut remarquer que le lustre fut tenu à une époque particulièrement saine % tandis que les précédents l'avaient été en temps de peste ^ Il est aussi très vraisemblable qu'il y eut alors beaucoup de concessions du droit de cité dont nous ne sommes pas directement informés^ Il n'y a guère d'ap-
') Liv., 45, 15 ; inexact dans Cic, rie Or., 1, 9. (Aur. Vict.) Viv. Ul, 57.
-) Liv., 45, 15.
') Cic, de Or., 1, 9.
*) Liv., ep., 45.
') l^lin., n. h., 7, 48, 49, 157.
S) Liv., 40, 19, 29, 36 et 42. 41, 21.
') On tenrlait à absorber les cives sine siifiragio. [N. D. T.]
rj")0 LE GOI'VERN'EMENT DE I.A NOBLESSE [III, 12
parenco qu'il faille allribuer Taugmenlalion à la toléranco des censeurs el à l'inscription de nombreux Latins dans la cité. Il n'en est pas question, elles censeurs ne pouvaient prendre sur eux de modifier la politique suivie à l'égard des Latins: ils l'auront d'autant moins tenté que la loi réglant la question portait le nom de l'un d'eux. En ce qui regarde le contingent militaire des Latins, ils paraissent avoir conservé la moyenne jusque-là observée, tout en la dépassant certainement au moment oùlaguerre les y obligea'. On peut donc se demander si, lorsqu'en 169 on renforça de 4,500 familles, sur leur demande, la colonie d'Aquilée, c'était là de leur part sollicitude bienveillante envers les Latins, ou simple préoccupation de l'importance militaire de cette colonie*. Quoique leurs intentions fussent excellentes dans l'ensemble, les censeurs se trouvèrent, trop dominés par les événements antérieurs pour tenter de porter remède aux dangers intérieurs de l'Etat romain.
Graccbus et Claudius témoignèrent «te leur sévérité envers l'ordre équestre lors de la revue de cavalerie [recognitio equi- Uim)'"; ils rayèrent de ces centuries le tribun P. Rutilius qui avait abdiqué trois jours avant les ides de décembre '' ; déplus il s'attaquèrent avec une rigueur toute spéciale au luxe dont les envaliissements étaient particulièrement nuisibles dans l'ordre équestre. 11 est probable que c'est eux qui firent démolir les théâtres commencés par leurs prédécesseurs'*; ils furent aussi, semble-t-il, avec Caton, les promoteurs d'une loi destinée à enrayer les progrès de la corruption cbez les ft'inmes, plus abanrlonnées que les hommes au luxe et à la prodigalité; il s'agissait de leur enlever le moyen d'attirer de grands capitaux el de préserver ainsi la société riclie d'une dégénérescence complète.
L'importance des femmes dans l'État avait augmenté et était devemie d'autant plus redoutable que les vieilles mœurs
') Liv., 'i3, 12. /i4, 21.
-j Liv,, /j3, 1 et 17.
'') Liv., 43, 16. r., 1.5.
*) Liv., 44, 16.
^) Tac, Aan., 14, 20 et 21. Tertiill., de Specf., 10.
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romaines et le droit familial qui reposait sur ces mœurs s'étaient dissous rapidement , depuis la seconde guerre punique surtout. On s'écarta de l'ancien droit des familles en permettant les mariages entre parents du sixième et du cinquième degré', puis même entre cousins", de telle sorte que beaucoup de mariages furent conclus sans toutes les formalités [conceptio in tnanumy ^ et qu'on échappa couramment à la tutelle des agnats en instituant par testament un tuteur. La situation des femmes, au point de vue de la fortune et des mœurs, par conséquent, était devenue plus libre que ne le pouvait comporter un Etat fondé sur les principes éti'oits du droit des familles et forcé, par suite, de confier la direction des femmes à leurs pères, à leurs maris ou tuteurs \
L'évolution dont nous avons parlé était si bien dans l'esprit du temps que même la loi Cincia (204) inspirée de vues conservatrices, avait fait brèche dans les droits des agnats, par les facilités qu'elle donnait pour faire des présents aux cognats et aux alliés [affines). Dès 195, les femmes étaient assez influentes dans l'Etat pour faire rapporter la loi Oppin sumptuana^ . Leur victoire fut le signal d'un nouvel affaiblissement du vieux droit dos familles. Les femmes non mariées furent bien moins soumises au pouvoir de leurs tuteurs''. Le développement libéral du droit privé est attesté par la loi jEhiitia qui introduisit dans les procès un formulaire bien plus libre. Avec les progrès de la science du droit \ était
') Les mariages entre parents jusqu'au sixième degré (sobn'ni) étaient interdits [incestw, nefarix nuptise); l'État devait les rompre [diremtio) ; les enfants étaient illégitimes [spurii, vulgo concepli)', entre 241 et 218, on se relàclia de cette sévérité. Dès la seconde guerre punique apparaissent les mariages entre cousins. Voir Liv., libr., 20, fragm. Tac, Ann., 12, 6. Nep., 5, 6. [N. D. T.]
2) Plut., Qit.rom.y 6. Cf. Liv., 42, 34.
') La mamis est la puissance complète du mari sur sa femme ; elle s'acquiert par la confarreafio, mariage religieux des patriciens, par la coemptio, mariage légal depuis les Tarquins et par Vusus (usage non interrompu d'une année). Pour dire qu'une femme se marie, on dit : in mamim coavenit. N. D. T.]
*) Cic. deRr.p., 4, G, 6.
5) Liv., 31, 1 et 2. Zon., 9, 17.
') Cic, Mur., 12, 37.
552 LE GOUVERNKMKNT DK LA NOBLESSE [III, 12
devenue possible la pratique 'par laquelle les maris déclaraient dans leur teslamonl laisser à leur femme le clioix de ses tuteurs (o;)^zo)'. On alla plus loin dans la voie des expédients : dans bien des cas la femme n'épousa plus que pour la forme ; on convenait d'avance de rompre cette union, afin qu'elle passât sous la tutelle d'un homme qui lui plaisait {lutor fiduciantfs). Celui-ci, naturellement, dépendait plus de la femme que la femme de lui.
La corruption des femmes s'était révélée terrible lors du procès des Bacchanales; les plus hautes classes n'étaient nullement indemnes : le consul C. Calpurinus Piso (180) fut empoisonné par sa femme; des hommes tels que C. Sulpicius Gallus' et Paul-Emile se défiaient dos leurs\ Entre les mains de ces femmes indépendantes et corrompues, de grandes richesses étaient également dangereuses pour la pureté des mœurs et de l'esprit public\
C'est contre ce péril que la loi Vononia de mnliernm hereditatibns^ fut proposée par le tribun Q, Yoconius Saxa*"'. Il était probablement du parti des censeurs et de Caton , car ce dernier, malgré son âge, — il avait soixante-cinq ans ', — défendit ardemment la loi Voconin^. Cette constatation nous permet de croire que cette loi fut votée dès la première année de la censure de Gracchus et de Claudius, avant l'achèvement du cens, puisque le contenu de l'article premier, relatif aux citoyens de la première classe, nous reporte à la censure de Flaccus et d'Albinus°. Tite-Live en conclut à tort'" que la loi Voconin a été faite en 173, pendant cette censure". La loi nouvelle stipulait, sans toucher, semble-l-il, à rhéritage ali
') Liv., 39, 19.
2) Cf. Val. Max., 6, 3, iO.
') Polyb., 32, 12. Diod., 31, 38. Plut., Mm., 5.
B) Cic. Balb., 8, 21.
») Liv., ep., 41.
'j Cic, deSen., 5, 14.
^) Cat., Or., 32. Gel!., 7, 13. Fest., p. 282.
^) Cic, in Verr. accus., 1, 41, 106.
'") Cf. p. ep. Liv., .39, 30,41.
") Liv., ep., 41.
III, 12] DÉRUTS DE L'oCnLOCRATTE So3
mtestat, que nul citoyen de la première classe |nc pourrait instituer son héritière une femme, qu'elle fût ou non sa parente'. En revanche, on pouvait faire aux femmes des legs, jusqu'à concurrence de la moitié de l'héritag-e^. La loi Fwia testa?nentana, dont l'expérience avait prouvé l'inefficacité ^ était donc abrogée pour les citoyens de la première classe.
La loi Foco??/rt visait exclusivementcette classeparce qu'elle était dirigée seulement contre la corruption des riches. Quoique cette limitation fût sensée, elle eut une conséquence non prévue par les auteurs de la loi; elle divisa nettement les riches et les pauvres, les gens qui avaient le cens de la première classe (les dassici par excellence)* et ceux qui ne l'avaient pas [hifra dassemy. Mais ce n'était que la constatalion d'un état de choses réel et on ne peut la reprocher aux auteurs de la loi, non plus que son inefficacité; elle n'eut pas plus d'effet que la loi Furia et que les autres du même genre '^. Mais c'est avec une louable intention que les promoteurs delà loi Vocoiim essayaient de mettre une digue à la corruption qui préparait la ruine morale de la classe supérieure. Ils ne pouvaient prévoir que l'habileté juridique qui avait concouru à donner aux femmes l'indépendance leur ferait trouver dans les fidéicommis un moyeu de tourner la loi Voconia comme les autres'.
') Cic, in Verr. accus., 1, 42. deRep., 3, 10. Gai., 9, 2, 273. Dio C, 56.
■') Gai., 2, 226.
') Gai, 2, 225. •
*) Cic, in Verr. accus., 1, 43, 110.
5) Gell., 7, 13.
">) Gell., 20, i, 23.
') Gai., 2, 274. Cic, de Fin., 2, 17, 55.