III, 13] COMMENCEMENT DE LA DOMINATION UNIVERSELLE
réunions et les cabarets à se taire ou à le suivre sur place el à prendre leur part des dangers'.
Il fit preuve de cette énergie oubliée depuis longtemps pour supprimer les désordres qui s'étaient produits dans l'armée, organisa le commandement et le service de garde avec toute la précision possible, et indiqua si nettement aux soldats les devoirs qui leur incombaient que des vétérans avouèrent qu'ils venaient seulement d'apprendre les devoirs de leur service*. Quant à la campagne proprement dite, en quinze jours elle aboutit à la victoire de Pydna% tandis que le préteur L. Anicius Gallus terminait avec le même succès la campagne dirigée contre Gentius, roi d'Illyrie\
Pour le règlement des affaires de Macédoine et d'Illyrie, on prorogea Yimpenum de Paul-Emile et d'Anicius ** ; la tendance conservatrice de Caton et de Gracchus l'emporta au Sénat. Le fonds des instructions remises par la Sénat aux commissions de dix et de cinq légats adjointes à Paul-Emile et au préteur Anicius®, fut de ne pas organiser en provinces la Macédoine et l'Illyrie. On les déclara libres comme l'avait demandé Caton dans son discours» de liberanda Macedom'a', et probablement aussi lors des délibérations sur le sort de l'Illyrie \ Une autre clause est bien d'accord avec l'attitude observée par Caton depuis sa préture et par les censeurs Gracchus et Claudius vis-à-vis des publicains. Les mines d'or et d'argent de la Macédoine ne devaient être affermées ni à des publicains ni à des Macédoniens; les mines de cuivre et de fer le furent à des Macédoniens pour la moitié du prix payé jusqu'alors aux rois. On voulut écarter les publicains de la Macédoine, parce que leur présence semblait de nature à mettre en péril les droits et la liberté des alliés \ La liberté
•) Plut., JEm., H. Liv., 44, 22.
2) Liv., 44, 34. Plut., G«/6., 1.
3) Liv., 45, 41. App., Mac, 19. I. L. A., p. 289.
4) Liv., 44, 30 et 32.
^) Liv., 45, 16.
6) Liv., 45, 17 et 18. Plut., JSm., 28. Diod., 31, 11, 12 et 13. ') Cat., or., 33.
8) Cat., orig., 5, 8.
9) Liv., 45, 18, 3; cf., 45, 29, il.
yo6 LE (iOUVERNKMKNT DE LA NOBLESSE [III, 13
octroyée aux Macédoniens et aux lUyriens consistait dans la substitution d'une constitution républicaine à la monarchie. La Macédoine était divisée en quatre, l'Illyrie en trois républiques isolées par l'interdiclion du droit de commerce ; un soulèvement* devenait impossible et la suprématie romaine se trouvait assurée. Macédoniens et Illyriens durent versera l'État romain la moitié du tribut qu'ils payaient jusqu'alors à leurs rois.
Le parti conservateur à Rome comprenait qu'il devenait dangereux d'agrandir encore l'Etat par l'institution de nouvelles provinces; mais il se trompait quand il croyait que l'on pourrait conserver avec les peuples orientaux des relations telles que Rome eût les avantages de la suprématie politique sans en endosser les charges et se voir obligée d'accepter le gouvernement direct de ces peuples.
Dès le retour de Paul-Emile à Rome, on vit que ni la sévérité des censeurs ni celle du général n'avaient pu déraciner dans la cité et dans l'armée l'esprit ochlocratique. Paul-Emile avait prouvé son désintéressement d'une manière éclatante, lorsqu'il avait eu à manier les immenses richesses de Persée', De plus, il avait abandonné au pillage 70 villes épirotes alliées à Persée; le Sénat l'avait ordonné, il dut livrer ces villes à ses troupes; elles furent mises à sac le même jour et le butin réparti entre les soldats'. Les piétons eurent chacun 200 deniers, les cavaliers 400 '^ et pourtant ils ne furent pas satisfaits de cette aubaine exceptionnelle. Naturellement leur irritation se tourna moins contre le Sénat, qui avait adjugé au trésor le butin de la guerre de Macédoine", que contre le général qui continuait, après la victoire, de maintenir une discipline aussi sévère à l'endroit des officiers et des soldats^. Le mécontentement dos troupes fut exploité par l'ambition d'un jeune noble, le tribun militaire Ser. Sulpicius Galba; il
') Liv., 45,26, 29, 30rt 32.
") Polyb., 18, 18. Plut., ^m., 28. Dio C. fr. G7 B, Val. Max., 4, 3, 8.
') Dio C. fr. 67 B. App., Illyr. 9. Liv., 46, 34. Polyb., 30, 15.
*) Liv., 45, 34. Il y a une erreur dans Plut., jEin., 29.
") A cela se rapporte peut-être Cat., or., 71.
«) Liv., 45, 28 et 31.
III, 13] COMMKNCEMENT DE LA DOMINATION UNIVERSELLE f)57
les excita à se venger de leur chef en lui refusant le trionipho '. Derrière Galba, il y avait sans nul doute Tordre des publicains profondément blessé dans ses intérêts par Paul-Emile et par le parti conservateur du Sénat pendant la dernière censure. Lors de la discussion du jour où l'on accorderait à Paul-Emile Vimperium dans Rome, condition essentielle de son triomphe, l'assemblée plébéienne, dirigée par le tribun Ti. Sempronius, devant qui se posait la question, était composée presque exclusivement des soldats du consul; ils ne laissaient presque aucune place aux autres citoyens. On vit alors nettement qu'une grande partie du peuple qui servait sous les drapeaux obéissait, même à Tarmée, à une direction démagogique bien plus qu'aux ordres de son chef.
Cette fois encore, comme au moment du procès intenté aux censeurs, le bon sens fut assez grand pour empêcher les soldats et les publicains de vaincre Paul-Emile et la noblesse. Une partie des soldats furent, semble-t-il, gagnés par un discours de Caton [apud milites contra Galbam)'. L'assemblée du peuple prêta l'oreille aux paroles pénétrantes d'un consulaire de la seconde guerre punique, M. Servilius, consul en 202.
Paul-Emile lui-même sentit que sa victoire était pour les Romains un succès dangereux, malgré la précaution prise pour ne pas trop agrandir l'Etat. Aussitôt avant et après son triomphe, il perdit ses deux fils sur lesquels reposait l'avenir de sa famille; il avait laissé les deux aînés passer dans les familles de Scipion l'Africain et de Fabius Maximus par adoption. Ainsi frappé, il supplia les dieux do se contenter de cotte infortune domestique et de préserver l'Etat des suites fcàcheuses d'un trop grand succès^ Mais sa prière patriotique ne pouvait arrêter le cours des événements. La guerre contre Persée marque l'instant d'un très grave changement dans l'histoire extérieure et intérieure de Rome'.
Les tendances helléniques des nobles, dont Paul-Emile était
') Li\'.,45, 35. Plut., Mm., 30. ■
•") Cal., or., 39.
3) Liv., 45, 40 et 41. App., Mac, 19. Diocl., 31, 18. Val. Max*., 5, 10, 2. Gic, T^am., 4,6, 1.
^) Polyb., 3, 3. Sali., hist., 1, G, éd. Dietsch.
Oo8 LK noUVKHNE.MENT DE LA NOBLESSE [III, 13
l'incainalion la plus brillaule' recurenl un nouvel aliment des nombreuses œuvres d'art rapportées de Macédoine qui dénièrent au triomphe', et surtout de la présence de plus de mille Grecs internés à Rome ou dans les villes italiennes après la lin de la guerre ; c'étaient en quelque sorte des otages qui Garantissaient l'apaisement des rivalités intestines de la (irèce', pays profondément divisé. L'inlluence de la culture hellénique n'était pas toujours aussi bonne que pour le fils de Paul-Emile, P. Cornélius Scipio ^milianus (Scipion Einilicn). Du moins, la plupart se contentaient d'acquérir avec une culture grecque superficielle la légèreté d'esprit et de mœurs des Grecs de cette époque*. En dehors de la noblesse, dans l'ordre des capitalistes, dans le peuple même, ces vices gagnaient chaque jour; la richesse de quelques-uns avait cru dans une proportion incommensurable, la cherté des loyers qui date de ces années en est la preuve^. On était porté à jouir de la vie, tandis que manquait le contre-poids, la crainte de guerres sérieuses susceptibles de provoquer un ébranlement de la puissance romaine®.
Une des causes les plus efficaces de la dégénérescence croissante du petit peuple fut la suppression du tribut; la richesse de l'Etat le rendit inutile''. Les citoyens délivrés de ce fardeau furent d'autant plus portés à se dispenser des autres charges dues à l'Etal. A la manière d'un maître absolu, ils considéraient l'Etat comme une organisation destinée à les entretenir. La noblesse fut satisfaite de la suppression efTective du tribut ; elle eut dès lors la main plus libre dans les affaires extérieures, puisque les occasions diminuaient où elle était forcée de consulter les citoyens pour obtenir le droit de lever des subsides extraordinaires.
') Cf. Liv., 45, 27. Polyb., 30, 15.
2) Plut. ,.«/«., 32. Diod., 31, 13. ,- ^
3) Paus., 7, 10. Zon.,9, 31.
*) Polyb., 32, 10.
^) Diod., 31,27.
^) Id., Polyb., 32,11.
■>) Cic, off., 2, 22,76. Plin., n. h., 33, 3, 17, 5C. Val. Max., 13, 8. Plut. Jim.^ 32, 33 et 38. Liv., 45, 40.
m, 13] COMMENCEMENT DE LA DOMINATION UNIVERSELLE Oo9
La défaite de Pcrsée assurait à Rome la domination du monde; en principe au moins la question était vidée, on le vit de suite. Un mot dur de G. Popillius Laînas suffit, en 198, pour arrêter le roi de Syrie Antiochus et l'empêcher de poursuivre sa victoire sur Ptolémée d'Egypte'. On comprend d'autant plus facilement le servilisme envers le Sénat : les rois Antiochus et Ptolémée*, Masinissa et Prusias rivalisaient do bassesse'. Dans la pleine conscience de sa force, le Sénat, probablement sur la proposition de Caton \ vota, pour empêcher une visite à Rome du roi Eumène de Pergame, tombé en disgrâce, que nul roi ne pourrait plus venir à Rome ^ D'une part, les conservateurs craignaient une intluence contraire aux mœurs républicaines; en outre, ilsjugeaient plus commode de traiter avec les envoyés des rois les affaires de l'Orient, et de les faire régler par une ambassade romaine.
Il n'entre pas dans notre sujet d'énumérer les diverses interventions des envoyés de Rome dans les affaires de l'Egypte, de la Syrie, de Pergame, de la Bithynie et de la Cappadoce pendant la génération suivante. Il faut seulement dire que la nouvelle méthode diplomatique employée par les Romains dans leurs relations avec les petits Etats grecs "^ fut couronnée de succès. Inaugurée par Q. Marcius Philippus, elle réussit malgré quelques échecs — par exemple l'assassinat de Cn. Octavius, sorte de régent de Syrie'' — à maintenir ces royaumes dans Timpuissance, de sorte que, jusqu'à la fin de cette période, il ne fut pas nécessaire d'envoyer une armée romaine en Orient. Il va de soi que cette nouvelle politique consommait l'abandon des vieilles vertus [virtus) romaines.
Il était dans la nature des choses que la jeune génération rejetât de plus en plus à l'arrière-plan non seulement les mo-
») Liv., -15, 12. Val. Max., 6, à, 3. Polyb., 29, il. Diod., 31, 2. App., Syr., 66. Zon., 9, 25.
2) Liv., 45, 13.
3) Liv., 45, 44. Polyb., 30, 16. Dio C, fr. 69 B. App., Milhr., 2.
4) Plut., Cat., 8.
-) Liv., ep., 46. Polyb., 30, 17; cf. Liv., 45, 14.
6) Diod., 30, 9.
') App., Syr., 46. Zon., 9, 25. ®bseq., 15.
o6ô LE GOUVEUNEMENT DE LA NOHLESSE [III, 13
flérés comme M. yEmilius Lopidus', mais aussi le parti conservateur. L'âge et le caractère de Caton rendaient impossible sa participation aux ambassades d'Orient. Il en résultait que l'on tenait peu de compte de son opinion on cette matière, où il continuait d'ailleurs de combattre la noblesse par des discours'' et des plaisanteries'. Ti. Sempronius Gracchus fut charge de deux missions d'importance considérable* et joua jusqu'en 161 un rôle important; mais il parait avoir été écarté plusieurs années avant sa mort survenue en 153 •'.
L'attitude des différents partis au sein du Sénat nous est révélée par le règlement de l'afTaire des Rhodiens, aussitôt après la fin de la guerre de Persée. Il en résulte que le parti conservateur était en mesure d'empêcher l'exécution des plans du parti opposé qui aurait voulu consolider l'oligarchie et exploiter l'Etat à son profit; les conservateurs pouvaient ajourner, mais non pas rendre impossible l'exécution de ce plan. Les Rhodiens, par la prospérité de leur commerce, portaient ombrage aux capitalistes romains ; leurs rapports amicaux avec Rome s'étaient déjà bien refroidis iorsqu'en 1G9, Q. Marcius Philippus réussit, avec une grande habileté diplomatique, à les amener à proposer leur médiation entre Rome et Persée". Vivement attaqués à ce sujet par les Romains', ils envoyèrent aussitôt d'humbles prières de pardon **; Caton, combattant en leur faveur contre la faction dirigée par le préteur démagogue M. Juventius Thalna, obtint seulement qu'on renonçât à leur déclarer la guerre ^ Mais on ne rétablit pas l'ancien traité d'alliance. Au lieu de l'ancienne amitié iamicitia) les Rhodiens sollicitèrent un traité ordinaire
') Cf. Val. Max., G, G, 1.
2) Cal., or., 63 ellU.
3) Liv., ep., 50. App. Milhr.,0. Diod., 32, 20. M Polyb., 31, 5, 6, 14 et 23. 32, 4 et 5.
^) Plut., Ti. Gr., 1. Plin., n. h., 7, 36,36, 122; cf. 7, 11, 13, 57. Polyb., 12, 13 et 14. Val. Max., 4,6, 1.
*■•) Liv., 44, 14, 15 et 35. Polyb., 28, 15, App., Mac, 17. Dio C. fr. 68, 2B.
^) Liv., 45, 3 et 10. Polyb., 29, 7. Dio C. fr. 68, 1 B. «) Liv., 45, 20 et seq. Diod., 31, 5 et seq. Polyb., 30, 4. 3) Cal., orig., 5, 1-7.
III, 13] COMMENCEMENT DE LA DOMINATION UNIVERSELLE o6l
(fœdus). Il fut plusieurs fois repoussé au Sénat grâce aux efforts du parti hostile', et quand Ti. Sempronius Gracchus le leur fit accorder en 164', le commerce de Rhodes était frappé au cœur par la concurrence de Délos", à laquelle de grands privilèges avaient été accordés; le but essentiel des adversaires de Caton était donc atteint*.
Il est facile de comprendre que le parti conservateur ne fut pas plus en mesure d'appliquer ses idées à l'intérieur qu'à l'extérieur. Ici encore l'ordre des capitalistes acquit bien vite une influence décisive; lorsqu'enl66 le préteur P. Cornélius Lentulus (édile en 169% consul en 162) procéda enfin à l'adjudication des revenus du domaine de Campanie {ager Campanus)^ adjudication décrétée en 173, on paya à ceux qui détenaient illégalement ces terres une indemnité qui donnait à la reprise de ce domaine l'apparence d'un achat '^.
Les censeurs suivants ne purent donc persévérer dans la sévérité de Gracchus et de Claudius. Une l'auraient pu, alors même que Paul-Emile, qui revêtit cette magistrature en 164 avec Q. Marcius Philippus, n'aurait pas été malade \ Cette maladie laissa probablement à Philippe, adversaire décidé de Catou, plus d'influence qu'il n'en aurait eu si son collègue avait été valide à ses côtés. Tite-Live nous manque pour ces années et nous sommes moins bien renseignés sur cette censure elles suivantes que sur les précédentes. On sait cependant qu'à la revision de la liste du Sénat dont M. ^milius Lepidus resta prince % les censeurs n'expulsèrent que trois membres peu connus ; ils montrèrent la même indulgence quand ils revisèrent les rôles des chevaliers®. On peut donc supposer que, pour les fermages, ils furent plus faciles aux
•) Polyb., 30, 5 6119.31, 1.
-) Polyb., 31, 7. Liv., ep., 46.
^) Cf. "Strab., 10, 5, i. U, 5, 2. Paus., 3, 23, 2. Cic, de Imp-. Cn- Fomp,, 18, 55.
^) Sali., Cat., 51, 5.
S) Liv., i-i, 18.
^) Grau. Lie, p. 15, éd. Bonn. Cic, <lc Loj. («jr., 2,29, 81 et seq. ") Fest., p. 285.
*) Liv., ep., 46.
") Plut., j;m., 38.
o()2 LK nOUVEUNEMENT DE LA NOBLESSE [III, 13
publicains que iio l'avaient été leurs prédécesseurs; en effet, Q. Marcius Philippus était de leur parti: Paul-Emile resta aristocrate jusqu'à su fin', mais il c(uisidérail un gouvernement du Sénat appuyé sur les publicains comme un moindre mal qu'une alliance du bas peuple avec ceux-ci.
Les censeurs de 164 durent aussi se montrer plus favorables aux afTranchis, principal soutien de l'influence des nobles et des ricbes. Le moins qu'ils aient pu faire est la répartition entre les quatre tribus urbaines des affranchis entassés dans une seule par Gracchus et Claudius-. Une preuve du soin qu'on mettait à ménager les affranchis à cause de leur poids dans la cité est l'allocation de 73, et même de ISO derniers aux soldats de la flotte {sociï navales) lors du triomphe naval d'Octavius (167)^; à celui deL. Anicius, on les mit sur le pied d'égalité parfaite avec les légionnaires '*.
Les censeurs, malgré la bonne volonté probable de Paul- Emile ne pouvaient pas plus que leurs prédécesseurs, améliorer la position des Latins; constatons seulement qu'ils ne semblent avoir rien fait pour l'empirer. La chose est vraisemblable, car Paul-Emile à son triomphe (167), en donnant aux soldats 100, 200 ou 300 deniers, selon leur charge^ ne faisait pas plus une différence blessante pour les LatinS;, que L. Anicius Gallus, dont on nous dit formellement que citoyens et Latins, légiontiaires et soldats de la flotte, furent tous sur le pied d'égalité pour les présents distribués à l'occasion de son triomphe ^
Malgré la guerre, la famine et la peste % le nombre des citoyens avait passé de 312,803, le chifl"re de 169, à 337,022 ou 337,452^; il en faut conclure qu'on avait octroyé à un certain nombre de personnes le droit de cité complet. Nous tie savons rien des constructions d'utilité publique entreprises par ces censeurs, sinon que Philippe érigea une statue à la
1) Plut., Jîm., 37*
2) Cf. Cic, de Or., 1, 9. (Aur. Vici.) Vh\ ili, 57.
3) Liv., 45, i2.
"i) Liv., 45, 40.
^) Liv., 45, 43.
') Obseq., 13.
») Liv., ep., 46. Plut., .Em., 38.
III, 13] COMMENCEMENT DE LA DOMINATION UNIVERSELLE o63
Concorde [signum Concordiœ)^ et plaça sur le Forum un cadran solaire exact, à côté de celui dont on se servait depuis la première guerre punique et qui était faux pour la longitude de Rome". L'érection de la statue de la Concorde est significative^ étant donnée l'àpreté croissante de l'esprit de parti et des dissensions au sein de la noblesse. La rectification du cadran solaire était une attention particulièrement digne de reconnaissance pour la commodité de tous. Les connaissances scientifiques précises sur la fixation de l'heure avaient fait de grands progrès sous l'influence hellénique, k tel point qu'un tribun militaire, C. Sulpicius Gallus, consul depuis en 166, fut en mesure de prédire exactement le commencement d'une éclipse de lune survenue avant la bataille de Pydna'.
Malgré la faiblesse de la censure de Paul-Emile et de Philippe, le parti conservateur était encore assez fort pour donner à ïi. Sempronius, son deuxième consulat (163); mais nous ne voyons pas que Gracchus ait profité de cette situation pour faire quelque chose de notable dans le sens de ses anciennes vues politiques. Il en fut probablement empêché par son collègue M. Juventius Thalna \ homme d'une ambition maladive qui appartenait au parti opposé. Il faut peut-être lui attribuer l'exonération d'impôt accordée aux villes espagnoles, car, depuis sa préture d'Espagne, il s'intéressait k la province qu'il avait pacifiée ^ A l'expiration de sa charge, il contraignit à l'abdication pour vice de forme {vitio creati) les consuls éluâ pour 162 dans l'assemblée qu'il présidait, P. Cornélius Scipio Nasica et C. Marcius Figulus; c'est peut-être un symptôme des rivalités intestines de la noblesse, plus que de scrupules de conscience bien rares ^. Il est du moins certain que P. Cornélius Nasica, le fils de celui qu'on avait décoré du surnom de vir optimus, resta malgré cette abdication forcée le chef du
') Cic. dehoia., 50, 130.-
2) Plin., H. h., 7, 60, 60, 214. Censor., 23.
?) Liv., 44, 37. Cic, de Rep., 1, d5, 23, Val. Max., ?=!, 11, i, Plin., n. h., 2, 9, 12, 53. Front., Strat.. 1, 12, 8.
*) Cf. Val. Max., 9, 12, 3. Plin., n. h.; 7, 53, 54, 182,
^) App., Iber., 44.
^) Cic, Div., 2, 53, 74, NU. deor., 2, 4. ad. Q. fr., 2, 2, 1. Val. Max., 1, 1, 3. Plut., 3/arc, 5.
o64 LE liOL'VliKNIiMLIM DE LA NOliLKSSK |IIl, 13
parti oppose à Catoii. Edilo en 169', il avait fait sous Paul- Emile la campagne de Macédoine (168)*, préleur en 166, il avait reçu, à propos de son rôle politique, le surnom de Corculum\ Beau-fils de l'Africain, il se trouvait beau-frère de Gracchus, mais l'hostilité des deux beaux-frères est d'autant moins surprenante (jue seule elle peut expliquer un peu l'annihilation [)olitique de Gracchus pendant des années.
Les divisions de la noblesse n'allaient pas jusqu'à rendre impossible des tentatives pour refréner les progrès du luxe. Une des conséquences de ces progrès dans le peuple était l'abus qu'il faisait du vin : beaucoup d'hommes du peuple se rendaient aux comices et discouraient sur le bien public en plein état d'ébriété\ Scipion Nasica, opposé à Caton sur toutes les questions de politique étrangère, était d'accord avec lui pour combattre cette décadence des mœurs. Plus que jamais Caton eut l'occasion de s'élever contre les mignons, les plats de gourmets^ et la corruption du lemps^; il opposait à ces voluptés importées du dehors sa frugalité de vieux Romain restée la même jusqu'au delà de sa soixante-dixième année ^ Au sénat, on décida en 161 que les nobles, visiblement afin de donner le bon exemple aux classes inférieures , devraient s'engager par serment à ne pas dépenser plus de 120 as par repas lors des orgies des Mégalèsies qui, au temps de la simplicité primitive, plaisaient à Caton® ; ils promettaient en outre de ne boire aucun vin étranger et de ne pas employer plus de cent livres d'argenterie". Aussitôt après, le consul C. Fannius Strabo fit voter la loi Fannia cibaria (161) qui prescrivait d'une manière générale qu'on ne pourrait dépenser plus de 10 as par repas aux jours ordinaires, plus de 30 (pour dix ou pour trois des jours du moisi, pas plus de 100 aux jeux {lurU
0 Liv., 4i, 18.
2) Liv., 44, 35. l^lut., Mm., 15 et 17. Polyb., 29, 6.
^) Cic, jBmf., 20, 79. 58, 213. TmmL, 1, 9, 18.
*) Macr. Sa<., 2, 13, 4 (= 3, 17, 4, éd. Eyss.).
^) Cf. Macr., Sdf., 2, 9 (= 3, 13, éd. Eyss.).
6) Polyb., 31, 2i.Diod., 31,34.
^) Cal., Or. incert., tV. 10. Cl-II., 13, 23.
*) Cic, Scn., 13, 45.
«) Gell., 2, 2i, 2.
III, 13] COMMENCEMENT DE LA DOMINATION UNIVERSELLE o65
Romani, htdi plphpii) ot aux saturnales'. Los volailles étaient interdites, les poules exceptées*. Naturellement cette loi n'eut pas plus d'effet que la loi Orchia. Elle suscita une opposition qui proposa d'abroger la loi Orchia. Cette demande qu'il faut placer vers cette époque fut combattue par Galon".
Nasica paraît aussi s'être associé à la campagne de Gaton contre la tendance antiromaine que les rhéteurs et les philosophe développaient de plus en plus. La même année, que la loi Fannia, le préteur M. Pomponius reçut, sur sa proposition, mandat d'écarter le plus possible de Rome les philosophes et les rhéteurs '.
L'élite de la noblesse était, sur ces matières, assez unie et assez forte pour en imposer aux résistances intérieures, mais il ne pouvait être question d'efforts communs en vue de résoudre la question sociale. Il eût fallu compter avec les capitalistes; or, l'un des partis croyait avoir besoin d'eux pour appuyer sa politique, l'autre reculait devant le danger de mesures radicales tout en arrêtant les progrès des capitalistes. La question sociale n'était pas absolument laissée de côté, car, en 160, le consul M. Cornélius Cethegus proposa de dessécher les Marais Pontins et de les convertir en terres labourables \ On aurait probablement alloué ces terres aux citoyens appauvris. C'est un fait grave qu'on n'ait pas trouvé d'autre moyen de favoriser les pauvres sans léser les riches.
Paul-Emile, perpétuellement malade depuis sa censure, s'était retiré des affaires publiques; néanmoins sa mort, survenue en 160, fut regardée comme un deuil d'une importance particulière. Il reçut les derniers hommages des habitants de Rome et des environs, mais aussi des représentants des nations qu'il avait soumises, Ibères, Ligures et Macédoniens ^ On cite à l'éloge de son intégrité, la pauvreté relative dans
'j GelL, 2, 24, 3. Macr., Sat., 2, 9, 13. 2, 12, 14. 2, 13, 3 (= 3, 12, 16 et 17, éd. Eyssenhardt). Athen., 6, 274, G.
2) Plin,,îi. h., 10, 50, 71, 139.
3) Fest.,p. 201. Cat., Or., 27.
'-) Gell., 15, 11. Suet., B/(t>^, 1.
^) Liv., ep., 46.
<^) Diod., 31, 35 et 36. Plut., £m., 39. Val. Max., 2, 10, 3=
566 LE GOUVERNEMENT DE LA. NOBLESSE [lll, 13
laquelle il mouruL — on eut poino h restituer la dot à sa femme*. — H y fi là plus encore une accusation contre ses contemporains qu'un «''lop-c pour lui. Il est certain cependant que, depuis M. Curius Dentatus et C. Fabricius Lusclnus, nul des liomnifs d'Etat et des généraux si distingués qui naquirent à Rome, ne nous apparaît plus pur que Paul-Emile qui dépassait le vieil idéal de vertus romaines par les théories humanitaires emprutées à l'hellénisme.
Après la mort de Paul-Emile, la nouvelle génération fut décidément maîtresse du pouvoir. Elle n'avait pas assisté aux sacrifices patriotiques de la seconde guerre punique; son principe était l'identité des intérêts de l'Etat et de l'oligarchie nobiliaire. Son représentant le plus capable et le plus franc, P. Cornélius Scipio Nasica Corculum, fut appelé à la censure avec M. Popillius L«nas (459). Ce dernier avait excité la réprobation de tous les honnêtes gens par sa cruauté contre les Ligures. Le premier, pour surpasser M. Fulvius Nobilior- lors des jeux de son édilité, renchérit sur les combats de gladiateurs ; il fit paraître dans le cirque soixante-trois lions et tigres, quarante ours et autant d'éléphants'. [Le sénat s'était de bonne heure prononcé contre ces exhibitions aussi populaires que les combats de gladiateurs et caractéristiques des progrès du luxe. Mais le peuple, avide de spectacles, lui avait fait bon accueil, en votant, en 170, l'année qui précéda l'édilité de Nasica, la loi proposée par le tribun démagogue Cn- Aufidius [lex Aufidia de feris Afncanh)'\
Du moment qu'on confiait à Nasica et à Popillius la surveillance des mœurs {?'Pf/i?ne)i 7nonwî), et le soin du bien-être public, les mœurs et les principes politiques de la grande majorité des nobles devaient être bien compromis.
Il est vrai qu'on vante ces censeurs, Nasica particulièrement, pour avoir écarté du Forum les statues élevées à d'anciens magistrats sans vote formel du sénat ou du peuple %* ils
1) Polvb., 18, 18. 32,8 etl i. Liv., ep., 46. Diod., 31, 37 et 38.
2) Liv., 39, 22.
3) Liv., 44, 18.
*) Plin., n. h., 8, 17, 24 el 64.
2) Plin., n. h., 3'i, 6, 14, 30. (Aur. Vict.) Vlr. ///., 44.
III, 13] COMAIENCEMENT DE LA DOMINATION UNIVERSELLE o67
protestaient ainsi contre un abus où les membres de la noblesse trouvaient satisfaction à leur vanité maladive*. Cette mesure avec la réélection obligée de M. /Emilius Lepidus comme prince du Sénat', une anecdote à propos de la revue des chevaliers [recognitio equitunif, la construction de galeries sur le Capitolo' et l'installation d'uno horloge à eau''formL' le plus clair du bagage de cette censure. L'enlèvement des statues érigées sans décret du peuple ou du sénat est une mesure inspirée moins des principes de Caton et du désir de restaurer la simplicité primitive des mœurs, que du désir égoïste de protéger autant que possible les meilleurs éléments de la noblesse contre l'étalage des mauvais, de manière à conserver aux nobles l'estime des citoyens.
11 faut probablement attribuer au même sentiment la loi Conielia Fulvia de nmhitu^ que Nasica inspira peut-être aux consuls de 4S9, Cn. Cornélius Dolabella et M. Fulvius Nobilior — fils du censeur de 179; elle aggravait les pénalités inscrites dans la loi Cornelia Baîbia de 181 contre la brigue'. Il est facile de saisir que ces intrigues qui, déjà en l'année 166, avaient donné lieu à de sérieuses délibérations du sénat\ auraient amené la ruine totale de l'oligarchie. Le but de la loi n'était pas du tout de faciliter l'accès du consulat aux candidats étrangers à l'oHgarchie, on en peut juger par ce fait que le frère d'un des censeurs, C. Popillius Lœnas, obtint en 138 pendant la censure de l'autre, son deuxième consulat; en outre, C. Marcius Figulus et P. Cornélius Nasica lui-même furent élus au consulat en 156 et en S 55 ; la période décennale exigée parla loi n'était pas encore écoulée depuis leur première élection ; il est vrai qu'ils avaient dû abdiquer [yhio creati). M. Claudius Marcellus, petit-fils de l'héroïque adversaire d'Hannibal, fils du
1) Cf. p. ex. Liv., 40, 34. Val. Max., 2, 5, 1. -) Liv., ep., 47.
•') Gell., 4, 20. Non. Marc, p. 115 G. ij Vell., 2, 3.
2) Censor., 23. Plin., n. h., 7, GO, 60, 215. '^) Liv., ep.y 47.
■) Polyb., 6, 56.
") Obseq., 12.
.'i68 LK r.OIIVERNKMENT DK LA NOBLESSE llll, 1 :{
ceniieiirdo 189, prélour en Espagne (169)', consul vainqueur des Gaulois des Alpes (iG6)% réputé en celte époque un militaire capable^ malg-ré sa médiocrité complèle^^ fui élu. pour la seconde fois, consul en ISo avec Nasica.
L'oligarchie avait des raisons pour agir avec prudence dans l'exercice de sa souveraineté : un préteur démagogue, Cn. Tremellius, en conflit avec le vieil M, /I^milius Lepidus, grand pontife, osa témoigner de son mépris pour la qualité sacerdotale de celui-ci. Le préleur fut frappé d'une amende*; le sénat ayant à sa tête des hommes de l'énergie de Scipion, Nasica l'emportait encore sur les agitations ochlocratiques.
Au lieu de déployer leur énergie dans ce sens, les champions de la noblesse auraient bien mieux fait de décider leur ordre et celui des publicains aux sacrifices matériels indispensables pour rétablir la |irospérilé très diminuée des citoyens et des Latins. Il n'en était pas question. On consentit, peutêtre à la demande de Nasica, et dans l'intérêt des publicains, à pousser l'exploitation des mines d'or et d'argent de la Macédoine", etl'on montrait avec orgueil, comme preuve de la prospérité financière de l'Etat, les sommes énormes accumulées dans le trésor sous le consulat de Sext. Julius Caesar et de L. Aurelius Orestes (lo7)^ Mais la fondation de la colonie romaine d'Aiiximum dans le Picenum (157)" est la seule mesure de cette période où l'on aperçoive le désir de la noblesse de songer aux besoins matériels du peuple. Et cependant ces besoins augmentaient beaucoup. Le nombre des citoyens était tombé de 337,022, chifi"re de 164, à328,316en(lS9)'''; on avait il est vrai cessé de donner à beaucoup de personnes le droit de cité complet; mais il faut ajouter que la cité était décidément bien atteinte.
*) Liv., 43, 11 et 15.
') Liv., ep., 46.
3) Cic. Pis., 19, 44. Ascon., p. 12, éd. Ur.
*) Liv., ep., 47.
") Cassiod., à l'année 596.
«) Plin., n.h., 33, 3, 17, 55.
') Vell., 1, 15.
«) Liv., ep., 47.
m, 13] {'.OMMENCEMENT DE L\ DOMINAT[ON TINIVEÎ^SELLE o69
Il siMTible que Nasica ot son parti, héritiers de la politique de l'Africain, aient jng'é nécessaire pour soulag'er les pauvres, de leur fournir l'occasion du butin recueilli dans une guerre de dévastation, d'autant plus qu'une g-uerre apparaissait chose salutaire et propre à atténuer les conséquences d'une longue oisiveté, ouvertement nuisibles chez la majorité des nobles'. On profita en 158 de l'occasion fournie par un conflit avec les Dalmates' pour leur déclarer la guerre; elle fut conduite par C. Marcius Figulus (156) \ ensuite par Nasica*. Ce dernier ayant soumis les Dalmates, refusa le titre d'imperato?' eile triomphe (qu'il finit par accepter pourtant^); ces refus étaient destinés à en imposer plus que n'auraient fait les efforts pour se faire décerner des distinctions devenues communes ^ Le collègue de Nasica, M. Claudius Marcellus, mérita une fois encore le triomphe; il l'avait déjà o])tenu à son premier consulat''. Pour des raisons analogues, et de plus, afin de favoriser le commerce de Rome et de Marseille, le consul Q. Opimius conduisit en 154 une guerre contre les Gaulois transalpins ^ Ces guerres amenèrent l'établissement d'une route [via Postumia) de Gènes à Crémone et de Crémone à Vérone, œuvre du consul Sp. Postumius (148) \
Les populations lusitaniennes et espagnoles dans leur désir de liberté commencèrent cette année même une lutte qui dispensa les Romains de chercher des occupations militaires au peuple. A la suite d'une attaque des Lusitaniens sur un territoire romain et d'un conflit avec la ville espagnole de Segeda au sujet de l'interprétation du traité conclu avec Gracchus, éclata une insurrection redoutable '", qui prit des proportions telles que le gouvernement romain dut songer à une vigou
') Polyb., 32,- 19.
■') Polyb., 32, 18.
■■') App., 1%'., 11.
'■') Liv.,e|}., 47. Zon., 9, 25.
°) Fast. triumph., I. L. A., p. 459.
«) (Aur. Vict.) Vir. ilL, 44.
") r. L. A., p. 146 et seq.
") Polyb., 33, 3-8. Liv., ep., 47.
«) Tac, Hist., 3, 21. Sent. Mimic, 8. I. L. A., p. 72; cf., p. 149.
»») App., Iher., 44 et 56. Diod., 31, 50.
rouso résislanco. Voilà pourquoi los consuls de l'an 153, après abdication de leurs prédécesseurs, enlrèrent en fonctions le l""" janvier au lieu du 15 mars'.
On utilisa los circonstances pour consolider pai- quelques ]»récautions lo gouvernement oligarchique contre rochlocratie. On décida notamment que désormais les consuls entreraient en chai'ge (po/fstas) le T"" janvier, mais ne recevraient leur împfrinm que le l"' mars. Cotte décision no violait pas formellement lo principe du commandement annuel (?mjom«a;iyî«/a), mais en étendant un pou la durée effective des fonctions, elle garantissait à l'oligarchie l'organisation qu'elle souhaitait pour le règlement des affaires intérieures par les consuls et pour la succession au g-ouvernement des provinces. En même lomps que les consuls, entraient en charge les prétours, les édiles curules et plébéiens^ cela va de soi, puisqu'il on avait toujours été ainsi. Le jour de l'entrée en charge des questeurs au contraire, ne resta pas le même que pour les consuls; dans l'intérêt du règ-lement des affaires, on le reporta aux nones do décembre.
En même temps, le fonctionnement des comices électoraux fut assuré, après quelques agitations tribuniciennes, par la loi /Elia que compléta peu après la loi Fufia. La loi /Elia est peutêtre l'œuvre de Q. ^Elius Tubero, beau-fils de Paul-Emile*. Son âge permet de supposer qu'il a été tribun, à cette époque. Ces lois proclamèrent officiellement, pour ainsi dire, le principe que la religion, et spécialement les auspices, dont Caton déplorait le discrédit croissant, étaient un moyen de gouvernement'. Jusqu'alors on n'avait pas osé afficher cotte opinion. Les lois nouvelles stipulaient, dans l'intérêt de l'oligarchie, que les comices législatifs tenus par les tribuns seraient subordonnés à l'observation du ciel [ohmmtiatîoy.
La loi .Elia et la loi Fufia étaient dirigées contre les at-
0 Liv., ep., 'il. Cassiod., à rannéo 001, Fast. Prfpn, I, L. A., p. 312.
-) Val. Max,, 4, 49. Liv., 45, 7.
-') Polyb., 6, 56.
*] On appelle olmuntiatin le renvoi à un autre jour des comices prononcé par les augures quand les auspices étaient défavorables (clina auspicia) [N. D. T.]
III, I 3] COMMENCEMENT DE LA DOMINATION UNIVERSELLE o71
taques de rochlocratio, de même la loi Lirinia et la loi ^butia^ ; elles tentaient d'empêcher l'institulion de magistratures exceptionnelles (fv/rrt extraordinana)^ toujours mal vues du gouvernement, en interdisant à l'auteur de la proposition et aux personnes qui partageaient ses intérêts d'occuper cette mag-istrature.Il faut attribuer ces lois à notre époque; elles en reflètent l'esprit, cherchent à consolider l'olig-archie. Nous savons qu'en 194, elles n'existaient pas', et, d'autre part, il faut les placer avant les Gracques, puisque Cicéron les qualifie d'anciennes {veteres) ''.
Dans la guerre d'Espagne, le consul Q. Fulvius Nobilior, deuxième fils de M. Fulvius iXohilior, avait été très malheureux (lo3)\ La pauvreté de la noblesse, en généraux connus, était telle que M. Claudius Marcellus fut élu, en lo2, à un troisième consulat; la période décennale exigée par la loi n'était pas encore accomplie depuis son deuxième, Marcellus fut un peu plus heureux que ses prédécesseurs, mais il eut l'égoïsme d'entamer des négociations de paix avant le temps, pour jouir de la gloire d'avoir terminé la guerre". Il échoua devant l'ambition des jeunes nobles qui souhaitaient la continuation de la guerre. L'oligarchie, instruite à son sujet, profita peut-être d'un prodige arrivé sous le troisième consulat de Marcellus®, pour lui interdire la réélection au consulat ''. Cette défense acheva la consolidation de l'oligarchie commencée en lo4. Caton la recommanda au peuple par un discours ^; c'était une conséquence normale de son attitude lors de la consolidation de l'oligarchie en 181 et 180. Un gouvernement sénatorial ordonné, quoique oligarchique, était meilleur encore, selon ses principes, que l'influence irrépublicaine de quelques indivi-
*) Ce sont deux plébiscites interdisant de choisir pour une magistrature extraordinaire l'homme qui l'a fait instituer; l'interdiction s'applique à ses collègues, à ses parents, à ses alliés. [N. D. T.]
2) Liv., 33, 42. 34, 53,35, 19.
3) Cic, de Dom., 20, 51, de Leg., 2, 8, 21. ♦) App., Iber., 45 et 46. Polvb., 35, 4.
5) App., Iber., 48, 49 et 50.>olyb,, 35, 1-4.
6) Obseq., 18.
■J) Liv.,ep., 56.
8) Cat., or., 36.
572 LK OOIIVRRNEMKNT HK LA NOBLESSF. [III, 13
dualités. A ce. point de vue, il niarcho d'accord avec les ennemis de la s*ouveraineté populaire. Il se peut aussi que le vieillard (âgé de plus de 80 ans), fût partisan de cette défense, parce qu'il espérait toujours frayer l'accès du consulat aux hommes nouveaux, tels que lui l'avait été.
Cependant apparaissaient de nombreux symptômes précurseurs de la décomposition de la noblesse. Son éducation grecque amenait des aventures risibles comme celle qui se produisit en 167 aux jeux triomphaux de L. Anicius Gallus : n'appréciant pas l'art des célèbres joueurs de flûte grecs, il les força à se battre à coups de poings \ La manière dont l'hellénomane A. Postumius Albinus, préteur en 155* et consul en 151, s'excuse au début de son histoire, écrite en, grec, des incorrections de son style méritait pleinement les railleries de Caton '\ Toutefois et quoique en 161 on eut expulsé les philosophes et les rhéteurs^ les études grecques devenaient de plus en plus sérieuses; la présence à Rome du grammairien Crates Mallores (169)'* et l'ambassade des trois philosophes athéniens, Carnéades, Diogènes et Critolaus (155)^ y contribuaient beaucoup. Le vieux Caton n'avait pas tort de voir, dans ces influences grecques, la ruine des mœurs romaines ; la dialectique de Carnéades, notamment, brouillait les idées du juste et de l'injuste ". En fait les plus actifs des jeunes nobles utilisaient les connaissances rhétoriques et dialectiques qu'ils devaient aux Grecs en imitant Caton, d'une manière bien détournée de son intention; ils cherchaient à se recommander aux faveurs populaires, en accusant des personnages importants \ Caton lui-même fut accusé en 153 par un de ces jeunes gens irrespectueux ^ Les haines privées, créées au sein de la noblesse par ces accusations sans principes politiques qui
1) Polyb., 30, 13.
2) Cic, Acrtd. pr., 2, 45.
3) Gell., il, 8. Plut., Cat., 12. Polyb., /lO, 6. *) Suet., Gramm., 2.
°) Gell., 7, 14. Macr., Sat., 1, 5. Cic, dp or., 2, 37. Tusc, 4, 3. .€!.. c. //., 3, 17.
'') Plut., Cut., 22. Plin., n. h., 7, 30, 31, 112.
') Polyb., 32, 9 et 15.
') Liv., 39, 40. Val. Max., 8, 7, L Plut., Caf., 15, 4.
III, 13] COJIMENCEMIiJJT DE LA DOMINATION UNIVERSELLE o73
pussent jiistirier et rendre utiles à l'Etat ces hostilités, devaient évidemment ébranler l'édifice oligarchique, échafaudé à grand'peino.
L'éducation hellénique, qui pénétrait profondément dans le peuple, avait fatalement d'autres conséquences moins blâmables en soi, qui paraissaient excessives non seulement à Caton,mais à Nasica lui-même. On était dans une époque dont la culture littéraire a conduit aux comédies de ïérence, œuvres d'une forme achevée. Les Adciphes, par exemple, furent joués en 160 en l'honneur Se Paul-Emile qui venait de mourir. Il va de soi que l'on désirait un théâtre solide et des sièges commodes pour les assistants. Quand les censeurs de 134, M. Yalerius Messalla et C. Gassius Longinus en ordonnèrent la construction, Nasica se posa en rempart des vieilles mœurs romaines et fit rendre un sénatus-consulte ordonnant de raser l'édifice commencé et interdisant de s'asseoir aux jeux scéniques '. Il se trompait beaucoup s'il croyait mettre par de tels moyens un frein à la corruption du peuple et à ses causes la paresse et la mollesse. Malgré la destruction du théâtre, l'austère annaliste L. Calpurnius Piso date de la censure de Messalla et Longinus, la ruine totale des bonnes mœurs [puclicitia) à Rome*. La moralité des femmes devait être bien faible, puisque deux dames nobles, Publilia et Licinia furent, à cette époque, jugées et exécutées pour empoisonnement de leurs maris ^. La moralité ne pouvait lleurir quand on confiait la censure à des honmies comme Messalla et Longinus. Le premier, consul en 161, avait été fiétri jadis par les cefTseurs *, le second, l'un des nombreux accusateurs de Caton", avait au moins mérité au plus haut degré une telle punition par sa conduite dans son consulat de 171. Leur censure fut incolore en tous les points, puisqu'on ne nous en dit rien en dehors de leur projet de théâtre, du maintien tout na-
<) Liv., ei)., 48. Val. ]\lax.,2, 4, 2. Oros., i, 21. Vell,, 1,15. Tac, Ann., 14, 20 et 21. Aiig., de do. cki, 1, 31; cf. App., //. c, 1", 28.
2) Plin., n. h., 17, 25, 38, 244. FesL., p. 284.
3) Liv., ep., 48. Val. Max., 6, 3, 8. ^) Val. Max., 2, 9, 9.
°) Cal , f>.,54.
o74 r.li (.((l'VKItNKMKN'T DE I.A NOBLESSK [III, 13
turel de M. J^milius Lepidus comme prince du Sénat' et d'une tentative qui révèle l'état de la noblesse. Ils voulurent mettre dans la Curie la statue de la Concorde dressée par Q. Marcius Philippus'. Le nombre des citoyens avait encore un peu diminué depuis cinq ans, de 328,316 à 324,000'
La noblesse et le peujïle étaient bien énervés par l'oisiveté et les plaisirs; on le vil à la levée do loi conduite avec une sévérité inaccoutumée par les consuls L. Licinius Lucullus et A. Postumius Albinus*; le dernier n'était pourtant rien moins que brave ^ La guerre d'Espagne traînait depuis dos années au grand déplaisir de la noblesse. Les jeunes nobles redoutaient tellement les fatigues et les dangers d'une campagne sérieuse, qu'on ne trouva personne pour accepter les fonctions de tribun militaire ou de légat dans cette armée. Ce fut le fils de Paul-Émile, P. Cornélius Scipio ^^milianus qui donna l'exemple et finit par enflammer les autres ^. Les citoyens témoignèrent à la levée de la plus grande mauvaise volonté; la sévérité des consuls ne servit de rien, car les prétextes ridicules* des citoyens furent vivement appuyés par les tribuns qui savaient du moins libérer leurs amis. Les tribuns finirent par mettre les consuls en prison''; ils s'y croyaient autorisés {jus pre?isio7îis), et comme leur pouvoir était sacrosaint, nul ne pouvait les en empêcher. On voit où en était l'unité dans l'Etat romain et comme se révélaient les tendances oclilocratiques. Le Sénat se vit obligé de proposer pour cette fois la substitution du tirage au sort à la levée selon les listes du cens ; on apaisa ainsi la querelle^ ; on avait encore stipulé que les hommes enrôlés seraient congédiés après six ans de servi'ce^
La continuation de la guerre d'Espagne mit à nu l'incapacité et le profond abaissement moral des nobles placés à la
1) Liv., ep., 48.
2) Cic, de dom., 50, 130. 53, 136.
^j Liv., ejî., 48.
') Polyb., 4-0, 6.
'") Liv., 62^., 48. Oros., 4, 2t. Polyb., 35, 4.
«) Polyb., 35, 4; cf. App., Iber., 49.
") Liv., €})., 48. Oros., 4, 21.
«) App., Iher., 49.
") Cf.App.,26er., 65 et 78.