III, 14J ÉPOQUE DE SCIPION ÉMILIEN
contre le premier Scipion, dans son ardeur destructive, il fut infidèle à la politique qu'il soutenait jusqu'alors en combattant de nouvelles annexions de provinces; bien plus, il travaillait au profit de l'ordre des capitalistes qu'il avait combattu jusqu'alors*. Ceux-ci, en effet, no pouvaient rien désirer plus que la ruine de la cité phénicienne, toujours redoutable au commerce romain. Sans nul doute Nasica, qui résistait à Caton sur la question carthaginoise, avait bien plus de bon sens quand il soutenait, selon les idées de l'Africain', que le danger qui menacerait les mœurs romaines une fois qu'on ne craindrait plus Carthage' était bien plus grand que les intérêts d'une classe que Caton combattait d'ordinaire. La décision était reculée tous les jours; mais quand en 154\ Nasica eut à son tour été ambassadeur à Carlhage^ il dut convenir lui aussi que la cité punique renfermait une grande quantité d'excellent matériel de guerre. La guerre fut résolue par un sénatus-consulte secret^; Nasica ne put obtenir qu'une chose, la remise de la déclaration de guerre au jour où l'on trouverait un prétexte convenable.
La suite des querelles de Masinissaet de Garthage le fournit bien vite. Quoique plusieurs ambassades romaines eussent été envoyées pour les arrêter, les Carthaginois, qui étaient arrivés au bout des années de tribut stipulées par le traité, entamèrent la guerre contre Masinissa ; malgré leurs longs préparatifs, ils eurent le dessous '. Cette guerre fut regardée comme une violation du traité romain-carthaginois; l'opinion de Caton triompha; en l'an 149, la guerre fut déclarée\ Intimidés par leur défaite et par la soumission volontaire d'Utique aux Romains*, les Carthaginois voulurent éviter la guerre par une
') Liv., 34, 'i.
-) App., Lib.,6T).
"•) Diofl., 35, 60. Plut., Caf.y 27.
*] L\y.,ep., 47.
5J Zon., 9, 26,
»; Val. Max., 2,2, 1.
'; Liv., ep., 48. App., lib., 70 et seq.
*) Liv., ep., 49.
^) Liv., ep., 49. Polyb., 36, 1. App., L/6., 75.
'û) Polyb., 36, 1 et 2. App., Lib., 76.
.'184 T.K OOIYEnNR-MKNT DF. LA NOBLESSE [III, 14
sûumission complète [deditio). On l'ar^ropla, mais coninic on avait résolu, sur le projet de (laton, de ruiner Carllia^e, on rédigea la formule de telle sorle que le dessein eaelié d'abuser de la confiance des (larlliaçinois put être mis à exécution avec les apparences du droit'. Les consuls étaient L. Marins (^ensorinuset -M'. Mamilius, sous le g-ouveinemenl desquels furent célébrés les quatrièmes jeux séculaires, d'après une version douteuse, il est vrai. Ces consuls, suivant les instructions du sénat, utilisèrent la condescendance des C4artbaginois; ne leur dévoilant que peu ùpeu les exigences du sénat, ils s'arrangèrent pour les désarmer d'abord; puis ils leur demandèrent de reporter leur ville dans l'intérieur du pays, loin de la mer\ Cette exigence poussa les Carthaginois à la résolution désespérée de défendre leur ville à tout prix. Voilà de quelle manière peu honorable la noblesse entama la troisième guerre punique : les Carthaginois n'avaient mérité ni la déclaration de guerre \ ni cette trahison diplomatique.
Le siège de la ville où se concentra la guerre fut conduite avec autant de faiblesse que d'imprévoyance. ScipionEmilien, tribun militaire de la quatrième légion'', eut plusieurs occasions de prouver*^ sa capacité militaire reposant notamment sur la réflexion et la prévoyance \ Le dernier trait de la vie de Calon qui nous soit connu est son exclamation quand il apprit les nouvelles des opérations militaires. Faisant allusion à un vers d'Homère très connu (chant y. , vers 49.')), il s'écria : OIcç r.ir.rj-y.'. -y. l\ -/.'.y), x.zizjiv)'' . Le peu])le fut tellement frappé des services de Scijiion que dès l'élection consulaire pour 148, beaucoup de tribus lui donnèrent leur voix, quoiqu'il n'eût que trente-six ans et fut inéligible d'après la loi Villia Annalis. Le Consul de 148, L. Calpurnius Piso Manilius comme pro-
*) Diod., 32, G.
-) Censorin., 17, 11.
3) Polvb., 36, 2-5. A pp.. Lit,., 76 el seq. Zon., % 26.
^) Gros., 4, 23.
•) Cic, de hep., 6, 0. Plut., Cnt„ 27.
^j Liv., ep., 19. Polyl)., 36, 6. App., Llh., 98 F , 101 et seq. (Aur. Vict.)
Vlr. ilL, 58.
') Dio C. fr. 70, 4 et seq. B. Zon., 9, 27. Val. Max., 7, 2, 2. Gel!., 13. 3.
«) Plut., Cnt., 27. Polvb., 36, 6. Diorl., 32, li. Liv.. ep., 49.
111, 14] KPOOUE DE Sr.lPION ÉMTLIEN ."8.')
consul on Afrique ol L. Ilosliliiis Mancinus, qu'on leur avait adjoint afin de commander la flotte, no liront faire au siège aucun progrès '.Scipion rendit do nouveaux services, il décida le chef de la cavalerie carthaginoise Phanéas à passer aux Romains', et il partagea le royaume de Masinissa entre ses fils. Le vieux roi, mort en 148, avait fini par s'éloigner de Rome, non sans motif, et n'avait plus do confiance qu'en Scipion'. Le partage do son royaume entre ses fils fut fait par Scipion d'imo manière très favorable à l'Etat romain''.
Quand Scipion alhi à Rome pour briguer l'édilité à laquelle son âge lui donnait droit, il fut élu consul pour 147, malgré l'opposition do la noblesse ; les tribuns le firent dispenser des lois qui interdisaient une telle élection"'. Son collègue C. Livius Drusus demanda que la province de chacun fut désignée par le sort ; les tribuns ne cédèrent pas non plus sur ce point ; un plébiscite assigna l'Afrique comme province à Scipion*^. Le mécontentement de la noblesse se révéla bientôt ; elle ne l'autorisa à faire de levée que pour combler les vides et l'engagea à recruter des volontaires. Arrivé dans sa province, Scipion commença par tirer Mancinus d'une position des plus dangereuses'', et par restaurer la discipline abandonnée par L. Calpurnius Piso ^ Il acheva la destruction de Carthage comme proconsul (146), après des oflorts inouïs^ Quand ilvit la cité en flammes, lacompassion et la conscience dos dangers qui menaçaient Rome après cette ruine, arrachèrent au vainqueur des larmes sur le caractère éphémère dos grandeurs humaines*".
') App , Lih., 110 et seq. Diod., 32, 18. Zoii., 9, 2<).
^') IJv., ep., 50. Polyb., 36, fi. App., Lih., 100, 107. Zon., 9, 27.
■') App., Lib.,9i.
'') Liv., pp., 50. Polvb., 37, 3. App., Lih., 105 et seq. Zon., 9, 27. Val. Max,, 5, 2, exi., 4. Cf." Plin., n. h., 5, 3, A, 25. Cic, de Leg. ayr.,\, 4, 10. 2, 22, 58, Lex agr., 81. t. L. A., 84 et 100.
'') Liv.,t'2).,50. App.,I?ft.,ll2. Diod., 32, 14 et 15. Zon., 9, 29. Val. Max., 8, 15, 4. (Aur. Vict.) Vir. ///., 58. Vell., 1, 12.
'■') Cf. Cic, Phil., 11, 7, 17.
') App., Lib., 114; cf. Liv., cp., 51.
") App., Lib., 115 et seq.
») Liv., ep., 51. App., Lib., 117 et seq., 127 et seq. Folyb., 39, 1, 2. Zon., 9, 29 et seq.
'») Polyb., 39, 3. App., Lib., 1.32. Diod., 32, 24.
586 LE fiOUVERNEMENT DE LA NOBLESSE [III, ^ i
Il célébra encore en Afrique des jeux ' et fui probablement chargé par une loi tribunicienne (lex Livia)' d'ériger l'Afrique en province' avec l'assistance des dix légats. Il revint eiilin à Rome et triompha de Carthage et d'IIasdrubal.
L'issue dos relations de Rome avec Carthage peut servir de type pour les relations analogues avec la Macédoine et la Grèce. Les quatre républiques macédoniennes ne pouvaient s'organiser. Il fut facile à Andriscos, qui se donnait poui- Philippe, fils de Persée (d'où son nom de Pseudo-Philippe) de s'emparer par la force de la Macédoine (149) ^ Nasica, envoyé, ne fit rien contre lui ^, il réussit cependant à protéger la Thessalie avec l'aide des Achéens ' ; Andriscus, après avoir battu le préteur P. Juventius, fut à son tour vaincu et pris par le préteur Q. Caecilius Metellus ; la Macédoine fut réduite en province et les quatre républiques qu'on y avait formées disparurent *. Q. Cff»cilius Metellus reçut le surnom de Macedonicus^ selon un usage constant ; après de nouveaux services en Grèce, il triompha un peu avant Scipion^ Le repos de la Macédoine fut encore un instant troublé par l'insurrection d'un pseudo-Philippe (142) : le questeur L. Tremellius en vint promptement à bout '°.
Pendant le soulèvement du premier faux Philippe, la Grèce s'était agitée aussi. Après plusieurs tentatives inutiles des Achéens auprès du Sénat ^', on finit, en ISO, sur la demande de Scipion et de Caton *^, par renvoyer chez eux les survivants des Grecs internés enitalie depuis 167 '\ Une querelle desLacédémoniens et des Achéens, que la politique romaine depuis
') Liv.. pp., 51. Val. Max., 2, 7. 13.
-) Le.x agr., 81. I. L. A., p. 84; cf. p. 99.
') App., L'ib., 135. Cic, de leg. (tgr., 2, 19, 51.
i) Liv., qi., 52. App., lilj., 135. Cic, d>' fi»'/»., 6, H.
') L\v., ep., 'j9. Zon., 9, 28.
«) Zon., 9, 28.
") Liv., ep., 50.
") Liv., ep., 50. Zon., 9,28. Paus., 7, 13. Flor., 2, 14.
") Liv., ep., 52. App., Lih., 135.
'") Liv., ep., 53.
'«) Polyb., 31,8. 32, 7.33, 1 et 13.
'-) Cat., or., 35.
") Polyb., 35. 6.3, 5. Plut., ^rt^. 9.