III, 14] ÉPOQUE DE SCIPION ÉMILIEN
T. Flamininiis ', avait soin de diviser provoqua renvoi d'une ambassade romaine. Les Achéens l'accueillirent mal ; entraînés par DiaBus et Gritolaus, ils eurent l'aveuglement de déclarer la guerre'. La destinée des Achéens fut tranchée par la viclûire de Q. Ca^cilius Melellus remportée sur Gritolaus à Scarphée (146)°. Mais les Romains voulaient assurer la tranquillité ; ils envoyèrent en Grèce le consul de l'année courante, L. Mummius, qui écrasa sur l'Isthme les restes de rinsurrection commandés par Diœus ; sur ordre du sénat, guidé ici encore par les intérêts commerciaux des capitalistes, Mummius détruisit Gorinthe, Thèbes et Ghalcis*. La Grèce fut érigée par Mummius assisté de dix légats, en province d' Aclidiie (Ac haï à)'. Ghacune de ses cités restant libre (//é(?;vf civitates), on ne lui donna pas de gouverneur spécial ; celui de Macédoine dut s'en occuper^. Mummius, décoré du surnom d'Ac/iaïci/s, célébra^ peu après Scipion, un triomphe magnitique où défilèrent une quantité de chefs-d'œuvre de l'art grec ', et dédia un temple à Hercule (Hprcules Victor) \
Dès avant la ruine de Garthage et de Gorinthe, avait eu lieu en 147 un cens retardé de deux ans. L'un des censeurs, L. Gornelius Lentulus Lupus, avait été édile curule (163)' et consul (156)'°; on l'avait condamné pour concussions". L'autre L. Marcius Gensorinus était un homme profondément pénétré de l'esprit grec'"; il avait été consul pendant la
') Cf. Liv.,39, 48. .40, 20.
2) Liv., ep., .^1. Polvb., 38, 1-5. Paup., 7, 13 et 14. Zon., 9, 3i. Dio C. fr. 72 B. ■
^) Liv., ep , ,52. Paus., 7, 15.
'') Liv., ep., 52. Flor.,2, IG. Polyb., 40, 2-5, 7 et 8. Paus., 7, 16. Zon., 9, 31. Vell., 1, 13. Plin ,, n. h., 34, 2, 3, 7.
") Polyb., 40, 8 et 9. 10. Paus.. 7, 16. Cic, ad AU.. 13, 4, 5. 6, 30. 32 el 33.
^) Plut., r////., 2.
'i Liv., ep., 52. Cic, <h> off., 2, 22, 76. Plin., n. h.. 34, 7, 17, 36. 35, 4. 8, 24. 37, 1, 6, 12.
8) l. L. A., 149 et seq.
y) Didascalio de Ter., Heaul.
'") Cic, Brut., 20,79.
") Val. Max., 6 9, 10.
'-} Cic, Acad. pr.,2, .32, 102.
.■]88 T.F. (■.OnVF.MNKMENT DK LA NOIII.KSSK [III, 14
première aniicc (I(ï la Iroisièmo guerre punique. Nous ne savons qu'une chose de Jour censure : le nombre des citoyens continua de diminuer, de 324,000, il s'abaissa à 322,000 '"! On peut supposer que celte censure fut tout à fait selon Tespril des précédcnlos et ne surveilla nullement l'austérité des mœurs '. Oc sont probablement ces censeurs qui nomm«>rent prince du Sénat Scijtion Nasica (Corculuni) ', et placèrent le buste [imaf/o) de Caton mort en 14!) *, dans la Curie ^ Cette démonstration de respect envers le erand champion des vieilles mœurs fait un singulier contraste avec leur décadence qui marche à pas de géant après la destruction de Carthage et de Corinthe ^
Cette décadence se révéla dans la gestion des affaires publiques par l'âprelé de l'antagonisme des partis, optimates et populares. L'ancienne opposition du peuple et de la noblesse se trouva accentuée dans cet antagonisme. Etymolog-iquement, les optimates sont les partisans et les défenseurs d'un g'ouvernement de l'Etat par les meilleurs, \os populares, au contraire, les propug-nateurs du bien du peuple \ Il est impossible qu'à l'état normal, ce soit là le mode de groupement des partis, puisqu'on ne peut considérer comme les meilleurs que ceux-là mêmes qui prennent le bien du peuple comme principe suprême de leur gouvernement. Le seul nom de ces partis prouve condiien était atteint l'Etat romain. En fait, ceux qui formaient le parti des optimates et que l'on regardait comme les « meilleurs » étaient précisément les riches et les nobles. Leur gouvernement était fondé non sur des services rendus, mais sur la force que leur procuraient la richesse et la noblesse. Leur but était non le bien du peuple, mais la consolida-
') llipi-oii. ad Eus. chron. (tl., 158, p. 120, l'-d. Schœne. 2) Fpsl.,p. 285.
■') Diod., 3"., 60. Val. Max., 7, 5,2. *) Cic, Brut., 15, 61. 20, 80. Plln., u. //.. 29, 1, 8, 15. •■) Val. Max., 8, 15, 2.
'■■) Vell.,2, 1. Sali., H/s<., 1, 9 et 10 I). Cat., 10. Jî<,/., 41. ■) Cic, Sest., 45-49, 05 et 66, de lirp., 1, 26, 42. (Utt., A, 5, 9, de Leg. ityr., 1, 7 et 8. 2, 3, 4 et 37.
«) Cic, de Rep., i, 34, 51. Cic, Cliœnt., 55. 152. de Ley.. 3, 17, 38.
III, lij ÉPugUE DE SCIPION ÉMILIKN 589
tion de leur propre domination, non pas la possession paisible [otium cum dignitatc), comme dit Cicéron, en idéalisant les choses ' , mais la conservation^ à tout prix, de leur situation [dignitas)- ] le moyen était la défense de l'organisation existante'.
Ce gouvernement essentiellement conservateur n'était pas une aristocratie lég-itime, mais une oligarchie absolument illégitime'. Ils n'étaient pas, comme ll'indiquait leur nom, l'élite du peuple , mais u?n parti [factio] " , ennemi de la plèbe ^ Leurs adversaires, par contre, les poptiiares, ne prenaient pas au sérieux le bien du peuple; sous ce manteau, eux aussi visaient à un gouvernement illégitime^; le moyen était l'acquisition de la faveur populaire ® au prix de mesures quelconques, fussent-elles nuisibles. Au lieu de consolider la liberté {iibertf/.sjjojjulî), ils excitaient la licence [liceniia populi)^ . Leur opposition de principe à Tordre existant fit de popidaris le synonyme de factieux (seditiosus)^'\ Leurs chefs étaient pour la plupart des optimates qui avait fait défection ; ils formaient un parti (façtio) comme les optimales ". L'Etat, pour le bien duquel les deux partis affirmaient s'agiter, marchait à la ruine de cette double poussée '^ Les optimates restant encore en possession du gouvernement se croyaient le droit de qualifier leurs adhérents de bons citoyens [boni cives), leurs adversaires de mauvais patriotes [maii, improhi civcsy^\ mais ils étaient aussi gangrenés qu'eux par l'ambition égoïste'*.
') Cic, Sest., io, 98.
-) Sali., Jug., 41.
^) Sali., Hist., i, 10 D. Cic, Sest., 46, 98.
•) Sali., Hist., 1, 10 D. Jug., 41. Cic, fk Rep., 1, 34, .51.
■') Sali., Jug., 41. Cic, de Rep., 3, 13, 23. Aug., de civ. dei, 2, 21,
^) C\c.,de Leg., 3, 17,38. Tac, Ami., 4, 32.
■) Sali., His^, 1, 10 D.
*) Cic, de Pet. cons., i, 5.
■') Sali., Jug., 41. Cic, de Rep., 3, 13, 21.
'«) Cic, Cluent.,3i, 92 et 94. de Prov. cous., 17, 41.
") Cic, de Prov. cous., 16, 38; cf. Liv., 6, Il et 20.
'2) Sali., Jug., 41.
") Cic, Sest., 45, 97. 4(5, 99. 47, 100. 49, 105. Vell., 2, 3.
'^) Sali., llist , 1, 10 D.
oOO LE flOI.VERNEMEM DE LA NOBLESSE [III, \ï
Le chef des nplimates avait été jusqu'alors P. Cornélius Scipio Nasica dont la situation el l'influence s'étaient beaucoup aug-mentés, même avani sa désignation comme prince du Sénat; de riiéritage de M. J'^milius Lepidus, il avait eu aussi le grand pontificat (151)'. 11 mourut peu après 147, et Scipion FCmilien, fort de sa naissance et de sa réputation militaire aurait pu prendre la direction des uptiniates. Mais il avait trop peu d'égoïsmc pour devenir chef d'un parti dont l'égoïsme était la seule règle. 11 laissa occuper ce rôle par Q. Caecilius Metellus Macédoniens^ (ils de ce Q. Metellus qui avait réconcilié M. Fulvius Nobilior et M. /Emilius Lepidus.
L'inimitié politique de Scipion et de Metellus', qui n'empêchait pas ce dernier de reconnaître en Scipion le plus grand citoyen de Rome', est une preuve certaine que Scipion ne pouvait ni ne voulait s'allier aux optimales. 11 n'était pas davantage l'homme de la faction populaire, quoiqu'elle se plût à le compter pour sien^ puisqu'il n'était pas avec ses adversaires \ 11 est vrai qu'en se faisant élire consul avant l'âge, contre la volonté de la noblesse, il était devenu, sans rien faire pour cela, l'homme du peuple, et certainement une fois sa gloire militaire conquise, il eut dépendu de lui de s'emparer du gouvernement comme démagogue. Mais la préférence qu'il témoignait pour Xénophon et ses vues politiques", prouve qu'il n'avait pas l'étoffe d'un démagogue. 11 était trop habile politique pour se joindre à l'infructueuse opposition des démagogues ordinaires : il avait l'Ame trop haute pour employer les moyens nécessaires à la démagogie en ces temps de décadence morale; il était trop intelligent pour méconnaître les dangers d'attaques plus sérieuses contre l'ordre existant, trop optimiste pour désespérer complètement des optimales. Bref, il essaya, non par une vanité avide de renommée \ mais par un sentiment profond de son devoir,
1) Cic, deSen., li.ÔO.
2) Cic, Lsel, 21, 77. de Off'.y 1, 25, 87. de Mep., 1, 19, 31. ') Plin., n. h., 7, 44, 45, 144. Val. Max., 4, 1, 12.
*) Cic, Acad.})!-., 2, 5, 13.
") Cic, Tusc.y 2, 26, 62. ad q. fr., 1, 1, 8, 33.
«) Dio C. fr., 84 B.
lîî, li] ÉPOQUE DE SCIPION É.MILIE.V o9 1
de se maintenir au-dessus des partis. Si la solidité des principes politiques et l'énergie inébranlable du caractère justifient de pareilles tentatives, celle do Scipion est justifiée. Il est resté fidèle à lui-même, jusqu'à ce qu'il fut enveloppé et englouti dans les vagues soulevées par la haine des partis *.
Sans doute l'antagonisme malsain des optimates et des pnpulares était bien orgueilleux, car aucune des deux factions n'était capable de sauver l'Etat. La crise sociale n'est d'ailleurs pas le. résultat de ces luttes. Mais le sens de cet antagonisme est précisément là : il était né des mêmes circonstances qui produisirent la crise sociale, et il était aussi incurable qu'elle. Scipion lui-même, dont la noble figure jette au moins un rayon sur ce triste tableau de la décomposition de l'Étal, Scipion ne put ni entreprendre de résoudre la question sociale, ni maîtriser la haine des partis; c'est la preuve la plus claire qu'au point où en étaient les choses, l'Etat ne pouvait plus être sauvé.
L'année même qui suivit la destruction de Carthage et de ('orinthe, Scipion put voir combien était stérile la lutte des partis, et combien était difficile sa position et celle de ses amis. L. Hostilius Mancinus, celui que Scipion avait sauve pendant le siège de Çarlhage, avait gagné la faveur du peuple par ses descriptions du siège"; en 145, il fut élu consul avec Q. Fabius Maximus ^Emilianus, le frère aîné de Scipion. Ce Fabius avait combattu en Macédoine sous Paul-Emile', géré en 149 la préture de Sicile*, et, quoique moins illustre que Scipion, il passait pour un homme parfaitement recommandable. En même temps, C. Lselius, l'ami de Scipion, son compagnon d'Afrique*, était préteur^. Les circonstances se prêtaient donc à une gestion des affaires, inspirée vraiment des intérêts de l'État. C. Lœlius, sans nul doute avec le consentement de Scipion et de Fabius, prépara
♦) Plut., Apophth., 23.
2) Plin., n.h., 34, 4,7,23.
3) Liv., 44, 35. Plut., .Em., 15.
•) Cic, LaeL, 19, 69.
•'•) App., Lib., 126. Cic, de Rep., 2, 40, 67. «) Cic, Lœl., 25, 96.
o92 LK (lOL'VEKNEMENT DE LA NOBLESSE 1 III, 14
iiiie loi agraire [l'oijalio U'jrariaj p(jiir léUihlir dans la im-suro du possible, la prospérité détruite des paysans, A ce moment, un tribun de la plèbe, noble passé au parti populaire, i\. Licinius Crassus, lils du Licinius qui avait sauvé PopiHi^s Lamas (voir ci-dessus), invoqua des concessions antérieures de la noblesse relatives à l'élection du grand ponlife, pour attaquer le système de cooptation employé pour recruter les collèges sacerdotaux. Aimé du peuple de la capitale, parce qu'il avait fait construire sur le Forum des enceintes [seepta] pour le vote des assemblées de la plèbe et des comices tributes , Crassus voulait enlever à la politique des grands la domination absolue' des collèges des augures et des pontifes, une des colonnes de leur gouvernement. Il proposait de faire dépendre la cooptation d'un vote antérieur de dix-sept tribus. Cette mesure populaire, mais inutile au vrai bien du peuple, fut combattue par Lœlius et rejetée". En présence de cette agitation démocratique, Lœlius abandonna son plan, populaire dans le vrai sens du mot, mais dont les démagogues se seraient emparés avidement. Le domaine [ager piibliciis) était trop amoindri pour qu'on pût procéder à une distribution de terres sérieuse, sans toucher aux intérêts des riches. L'opposition rencontrée au sénat par le projet de Lœlius fit voir que les grands résisteraient avec la plus grande obstination à l'exécution de cette loi agraire. Lœlius gagna à sa modération le nom de sage {sapie?is), dont la noblesse le désigna désormais; mais au fond il était triste que labandon d'un plan salutaire put sembler une preuve de sagesse.
Tandis qu'on s'abstenait de rien faire pour les laboureurs, les jeux triomphaux de L. Mummius Achaïcus '' fournirent l'occasion de consolider Torgueil de caste des capitalistes. On éleva pour ces jeux un théâtre provisoire, mais complet, avec des rangées de sièges ^ et, selon toute vraisemblance, c'est alors qu'on attribua aux centuries de chevaliers, élite de cet
1) Plut., Ti. Gr.y «.
2) Cic, Scsi., 46,98.
•>) Cic, Lœl, 25, 96. BniL, 21, 83. (/.■ Nut. dcur., 3, 2, 5. 3, 17, 43.
*) Tac, Ann., 14, 21.
■'■) Cf. Tac, Ann., l'i,20. Liv., cj)., i8.