‹ Histoire intérieure de Rome jusqu'a la bataille d'Actium. Tirée des Roemische Alterhümer de L. Lange (volume 2)Chapitre 72 sur 82 · III. Hl ÉPOQUE DE SCIPION EMILIEN i^gg · texte numérisé non relu

III. Hl ÉPOQUE DE SCIPION EMILIEN i^gg

l'attestait*; il s'agissait de C Licinius Sacerdos, qui est peutêtre le démocrate promoteur de la loi de saceraotiis. Un autre chevalier, Ti. Ciaudius Asellus, àquiScipion ôtaréeJlement le cheval public*, dut au moins à Mummius de ne pas être relégué parmi les œrarii^. Nous savons encore que P. Sulpicius Gallus durement blâmé pour l'élégance de nouvelle mode de ses habits*, et un autre chevalier anonyme, qui avait à l'époque de la ruine de Carthage, fait de cet événement le sujet d'une plaisanterie gastronomique \ furent privés par Scipion du cheval public. Gêné pour l'application de règles morales sévères, il ne put qu'engager le peuple, dans un discours pénétrant, à ne pas se laisser aller à la frivolité" et à conserver les mœurs de ses ancêtres [cid majorimi mores)' . Scipion, qui n'avait certes pas oublié le projet de loi agraire de Lselius, dut laisser passer sa censure sans en tirer parti et sans pouvoir agir pourle relèvement du bien-être général. Le nombre des citoyens était remonté de 322,000 à 327,442^, malgré une peste®. Les seules œuvres durables accomplies pendant cette censure furent le plafond doré [laquearia) du temple Capitolin*", et les arches du pont du Tibre commencé en 179". Et pourtant Scipion sentait profondément le danger résultant pour l'État de son agrandissement; il le prouva dans sa prière officielle le jour du lustre {solenne precationis carme?i); il changea la formule consacrée et supplia les dieux de conserver Rome saine et sauve : ut pop uli Romani ?'es perpetuo incolumes servarent.

Comme Mummius, un autre homme nouveau Q. Pompeius gêna Scipion durant sa censure. Champion du parti popu-

*) Cic, Chœnt., 48, 134. Quint., 5, H, 13. Val. Max., 4, 1, 10. Plut., Apophth., 12.

2) Gell., 3, 4.

^) Cic, de Or., 2, 66, 268.

4) Gell., 7, 12.

5) Plut., Apophth., 11.

6) Cf. Macrob., Sut., 2, 10, 6 (= 3,14,6, éd. Eyssenh.). ') Gell., 4, 20. 5, 19.

^) Liv., ep., 54.

9) Obseq., 22. Gros., 5, 4.

»o) Plin., n. h., 33, 3, 18, 57.

»«) Liv., 40,51.

laire', il avait grandi par son propre nlérite^ et aurait dû, pour cette raison et comme ennemi de Metellus, s'attacher intimement à Scipion'. Il eut l'imprudence envers celui-ci, de lui promettre de se désister en faveur de La;lius, dont Scipion souiiaitait l'élection au consulat; puis il se porta luimême et fit échouer Lœlius au mépris de sa promesse*. De là une rupture. Scipion fit bien élire aussitôt Laîlius pour l'année 140^; mais il était trop tard pour gérer simultanément l'un le consulat et l'autre la censure. Bien plus, Scipion eut à se défendre sur-le-champ contre une accusation de ce Ti. Claudius Asellus, qu'il avait noté d'infamie; celui-ci l'accusait d'avoir tenu un lustre néfaste®.

On obtint en 139 une petite compensation des résultats, que Scipion aurait pu réaliser dans sa censure s'il avait eu le concours des vieux et des jeunes nobles, si les grands de la faction populaire avaient consenti à oublier leurs haines ; le sénat avisa le préteur pérégrin Cn. Cornélius Ilispanus'', qu'il eut à expulser les astrologues chaldéens et les juifs qui propageaient dans le peuple le culte de Jupiter Sabazins**. La noblesse défendait la religion nationale par intérêt politique exclusivement et non par sentiment religieux. Scipion cherchait dans la philosophie stoïcienne de son ami Panaitius un encouragement pour la religion discréditée par les abus^ Les Juifs expulsés avaient probablement accompagné les ambassadeurs qui, cette année même, conclurent avec le sénatprésidé parle préteur urbain L. Valerius, un traité entre Rome et le peuple juif".

Cependant l'antagonisme de la noblesse et du peuple

') Cic, Acad. pr., 2, 5, 13.

») Cic, Brut., 25, 96. in Verr. accus., 5, 70, 181. Font., 11, 23. Mur., 7, 16; cf. Vell.,2, 21.

3) Cf. Val. Max., 8, 5. 1. Cic, Font., 11, 23.

*) Cic, L.t/.,21,77, Tusc, 5, 19 et 54. Plut., Apopkth., 8.

5) Cic, Tusc, 5, 19, 54. Brut., 43, 161.

6) Gell., 3, 4, 7, 11. 2, 20. 4, 17. Cic, de Or., 2, 64, 258. 66. 268. ') I. L. A. p. 21.

8) Val. Max., 1, 3, 2.

3) Cic, Acad. pr., 2, 2, 5. de Fin,, 4, 9, 23. de Rep., 1, 21, 34. Tusc, 1, 33, 81. Off., 1. 26, 90. Mur., 31, 66. Vell., 1, 13. '") Jos., antiq., 14, 8, 5. Maccab., 1, 15.

III, 14] É1>0QUE DE SCrPION KMILIEN GO 1

s'accentuait, d'année en année par les progrès de l'appauvrissement'. Plus les citoyens tombaient dans la dépendance des nobles individuellement, plus ils s'inscrivaient dans leur clientèle et leur vendaient leur vote, plus on voyait l'impossibilité d'affranchir le peuple de ce régime oppressif. Ces circonstances amenèrent un tribun, d'ailleurs inconnu, Q. Gabinius, à proposer en 139 la substitution du vote écrit au vote orar,afmde garantir la liberté du vote contre la pression des nobles ^

La loi Gahinia tabellaria resta sans effet; les grands surent exploiter les avantages du vole secret aussi bien que le parti populaire. Aux élections de 138, D. Junius Brutus et P. Cornélius Scipio Nasica, fils de l'adversaire de Caton, furent élus. D. Junius Brutus, fils du consul de 178, était un membre de la noblesse aussi distingué par sa culture que par son énergie *. Nasica avait hérité du pontificat de son père% mais non pas de son habileté politique ni de sa modération réfléchie; on peut voir en lui un type des grands hautains; pendant son édilité, il l'avait montré en raillant d'une manière blessante les citoyens qui vivaient du travail de leurs mains '^.

Le consulat de ces hommes révéla de plusieurs manières les vices de l'état de choses existant. Le peuple affamé fit demander par le tribun C. Curiatius une distribution de blé. Nasica combattit la demande dans une réunion, et le peuple l'interrompant, il lui cria : « Silence, je comprends mieux que vous les besoins de l'Etat \ » En récompense, le peuple, exploitant sa ressemblance avec un marchand de bestiaux qui fournissait les temples de victimes, ressemblance signalée par C. Curiatius, le surnomma Sérapion [Serapion ou Sarapio?i)^.

1) Sali., Jug., 41. App., b. c, 1, 7. Plut., Ti. Gr., 8 et 9.

2) Cic, deLeg.,3, 16, 35. LxL, 12, 41.

3) Cic, de L'y., 3, 15, 34. de Leg. ngi\, 2, 2, 4.

4) Cic, Brut., 2S, 107. Arch., 11, 27. Val. Max., 8, 14, 2. Schol. Bob., p. 259.

5) Cic, Tusc, 4, 23, 51. CaL, 1, 1, 3. Val. Max., 1, 4, 2. ••■) Val. Max., 7, 5, 2. Cic, Plane, 21, 51.

^) Val. Max., 3, 7, 3.

8) Val. Max., 9, 14, 3. Plin., n. h., 7, 10, 12, 54. 21, 3, 7, 10. Liv., ep , 55. Cic, ad AU., 6, 1, 17,

602 T.E GOUVERNEMENT DE LA NOHLESSE flll. U

Lors de la levée pour la guerre impopulaire d'Espagne, la mauvaise volonté fut la même qu'en 151 . Les tribuns consentirent à la punition exemplaire d'un déserteur C. Matienus; dispensés de la loi Porcia, les consuls le firent battre de verges sur le marcbé public puis vendre comme esclave*. Mais quand les tribuns émirent la prétention do dispenser du service dix citoyens à leur choix, un conflit s'éleva entre eux et les consuls; ces derniers, comme en loi, furent emprisonnés par leurs adversaires'. Les honteux procédés des publicains furent mis au grand jour par les meurtres accomplis dans la forêt de Sila : on soupçonna non sans motif que les auteurs de ces crimes étaient quelques-uns de ces publicains qui avaient affermé, pendant la censure de Scipion et de Mummius, l'exploitation de la poix dans ces régions ^. Lœlius lui-même prit la défense des publicains devant les consuls à qui le sénat avait confié le jugement [quœstio extraordinaria). Mais il était trop homme d'honneur pour affirmer l'innocence des accusés; il y fallut l'éloquence sophistique et le peu de conscience de Ser. Sulpicius Gallia à qui Laelius abandonna la fin de la défense*.

Le secret du vote dans les élections n'avait suffi à rien empêcher; un noble, L. Cassius Longinus Ravilla, fils du consul de 164, homme d'une droiture absolue^ que la sévérité des principes de ses ancêtres ^ empêche de compter parmi les démagogues qui poursuivaient la faveur populaire^; proposa, 'pendant son tribunal de 137, une loi Cassia tabellaria, qui étendait le vote secretaux jugements rendus par le peuple, sauf dans le cas de haute trahison (perduellio)^^ en d'autres termes aux cas où les assemblées de la plèbe ou bien les comices tributes étaient appelés à prononcer des amendes. Le

1) Liv., ep., 55. (Front.) Stml., 4, 1, 20.

2) Liv., ep., 55. Cic, de Leg., 3, 9, 20.

3) Cf. Dig., 50, 16, 17, 1.

*) Cic, Brut., 22.

"j Cic, Rose. Am., 30, 84. Ascon., p. 46, éd. Or. Val. Max., 3, 7, 9. *) Cic, Brut., 25, 97. Vell., 2, 10. Val. Max., 8, 1. damn., 7. ^) Cic, de Leg., 3, 16, 35. Acad. pr., 2, 5, 13.

«) Cic, Brut., 25, 97. 27, 106. de Leg., 3, 16, 35. fiest., 48, 103. LxL, 12, 41. Schol. Bobb., p. 303. Ascon., p. 78, éd. Or. (Ascon.) p. 141.

111, 14l ÉPOQUE DE SCIPION ÉMILIEN fiO-S

but de celte proposition cassienne était sans contredit de rendre effective la responsabilité des magistrats devant le peuple ^ responsabilité de plus en plus oubliée et rendue illusoire par l'éloquence nouvelle; aussi Cicéron regarde cette loi comme le principe de la liberté {jprincipium justissimsp Ubertatis)- . Naturellement la noblesse résista très vivement. Non seulement le consul ^^^milius Lepidus, fils de l'ancien prince du sénal, orateur d'un grand mérite^ la combattit, mais un tribun de la plèbe, M. Antius Briso, intercéda dans l'intérêt des grands. Le projet aurait succombé sans Scipion qui décida le tribun à retirer son intercession*. Il était de plus en plus convaincu que la noblesse ne pouvait être améliorée.

L'année suivante parut devoir être encore plus propice au parti populaire. On élut consuls pour 136 L. Furius Pbilus^, un ami de Scipion vanté pour son désintéressement et sa sagesse ^ etSex. Atilius Serranus, qui avait commandé la flotte de Scipion au siège de Carthage''. Parmi les préteurs figurait P. Mucius Scœvola^ qui, pendant son tribunal, avait fait bannir L.Hostilius Tubulus, et qui, plus tard, profita d'un nouveau consulat pour soutenir en dessous main Ti. Sempronius Gracchus ^ Cette année Appius Claudius Pulcher, le consul de 143 parvint à la censure '•* ; comme un vrai Claudius. il était devenu champion du peuple après l'avoir été des grands. Des querelles personnelles avec d'autres nobles, la fréquentation du jeune Tiberius Gracchus**, grandi sous l'influence de son beau-frère Scipion, et fiancé de la fille d' Appius, ont pu motiver ce changement. Claudius paraît avoir

■) Cic, Brut., 27, 106.

^) Ascon., p. 174 et seq., éd. Or.

3) Gic, Brut., 25, 95.

') Cic, deLeg., 3, 16, 37. Brut.,2ô, 97.

'■) Gic, LseL, 19, 69. Arch., 7, 16. de Leg agr., 2, 24,64.

') App., Lib., 114.

^) Cic, ad Att., 12, 5, 3.

'-') Gic, Acad. pr., 2, 5, 13,

") Plut., Ti. Gr., 4.

eu des plans analogues à ceux développés avant cl après lui par C. La3lius Sapiens et de Ti. Sempronius Gracchus. Pour les exécuter, il aurait pu compter non seulement sur d'autres nobles ', mais sur Scipion, qui aurait en celte occasion soutenu son ancien compétiteur, et qui n'était pas encore, paraît-il, brouillé avec les partisans de celui-ci, P. Mucius Scœvola et son frère P. Licinius Crassus Mucianus'. Mais de même (jue Scipion avait été paralysé par Mumniius, Appius Claudius le fut par son collègue Q. Fulvius Nobilior^, dont le procès de Galba nous a révélé ratlitude politique. Les grands présentaient les choses comme si Claudius, par ûprelé de caractère, avait projeté une série d'extravag-ances dont l'aurait détourné l'esprit plus juste de Fulvius'. Malg-ré ou peut-être à cause de cette opposition, il semble que Q. Fulvius Nobilior ait nommé Appius Claudius Pulcher, prince du Sénat ^ De cette censure, la dernière avant la révolution de Tiberius Gracchus, nous savons seulement que trois sénateurs furent notés d'infamie ", et que le nombre des citoyens avait de nouveau décru; la diminution était très notable, 10,000 têtes; il n'y en avait plus que 317,923 \

Tandis que l'évolution intérieure préparait une catastrophe, par l'abstention où se cantonnaient les grands dès qu'il était question d'améliorer la situation matéiielle du peuple, la guerre d'Espagne avait pris une tournure aussi honteuse pour le peuple que pour la noblesse. Contre Yiriathe, Quinclius, préteur de l'Espagne ultérieure n'avait rien fait (243) ^ ; Q. Fabius MaximusServilianus avait du moins, en 142 et 141, obtenu assez de succès pour terminer la guerre par un traité dont les conditions étaient modérées ' : le peuple le ratifia à Rome '^.

') Cf. Plut., Ti. G)\, 9.

2) Cic, de Rep., 1, 19, 31.

3) Fast. cons. fiag., m Eph. cpiyr., tome I, 1872, p. 154; loroe II, 1875, p. 210.

*) Dio C. fr. 81 B.

S) Plut., Ti. Gr.,/i.

«) Fest., p. 286.

') Liv., ep., 56.

8) App., Iber., 56.

9) App., Iber., 67-69. Liv., ep., 53 et 54. Diod., 33, 1. Oros., 5, 4. '0) App., Iber., 69.

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