‹ Histoire intérieure de Rome jusqu'a la bataille d'Actium. Tirée des Roemische Alterhümer de L. Lange (volume 2)Chapitre 8 sur 82 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

UNION DE LA PLÈnE ET DE l'ÉTAT PATRICIEN

Au début de la république, la situation politique n'est plus celle que nous venons de décrire, la forme et le contenu de l'État romain ont chang-é. A l'intérieur de la cité, la plèbe paraît à côté des trois tribus et des trente curies. Quant à la forme, ce n'est plus un roi à vie avec des droits analogues à la puissance illimitée du père de famille qu'on trouve à la tète de l'État; ce sont des magistrats annuels [pr^lorcs ou consules) avec des droits sensiblement inférieurs à ceux des rois, quoique très étendus encore.

Ces changements ont été préparés dans la période de l'histoire romaine représentée par les noms d'Ancus Martius, Tarquin l'Ancien^ Servius Tullius et Tarquin le Superbe; ils ont été accomplis par la révolution qui chassa le dernier roi romain. Il est impossible d'amener ces événements au plein jour de l'histoire; on peut du moins reconnaître avec une entière certitude dans ce que la tradition semi-mythique et semi-historique nous conte de ces rois, les deux causes dont l'influence réciproque a produit cette révolution; ce sont la formation sur le sol romain d'un élément de population étranger au peuple patricien et la transformation de la royauté légitime en une monarchie illégitime ou tyrannie.

L'origine de la plèbe était déjà obscure pour les Romains des âg-es postérieurs; ils savaient seulement que la plèbe avait été en conflit avec les patriciens et que cette opposition persistait en théorie, ce qu'exprime la délinition négative de la plèbe, « la partie de la nation romaine oi^i ne se trouvent pas de g entes patriciennes*. » Les écrivains regardent cette oppo-

^) Geiites civium patricige non insiint. Gell., 10. 20. Gaj., 1,3. Fest., p. 380. Instit., 1, 2, 4.

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silion comme fondamentale et croient la plèbe aussi ancienne que Rome, soit qu'ils no réfléchissent pas à la question, soit qu'ils fassent dériver la plèbe d'une institution do Roniuhis'. Confondant le conflit des patriciens et des plébéiens avec celui des patriciens et des clients, ils assimilent les plébéiens aux clients; ce ne sont que des hypothèses, et de primo abord elles semblent inexactes ^

Le problème do l'origine de la plèbe ne peut être abordé que lorsqu'on a bien déterminé sa situation primitive dans l'État romain, et pour connaître celle-ci il faut partir delà situation de la plèbe aux premiers temps de la république.

Aupointdevue religieux, la plèbe, même alors qu'elle a déjà conquis des droits politiques importants, reste tout à fait étrangère au peuple des trente curies ; sans doute les plébéiens ont les mêmes dieux que les patriciens, mais seulement pour le culte privé; le fait qu'un plébéien put sacrifier aux dieux comme prêtre de la cité semble aux patriciens, un sacrilège [nefasf. Sans doute chaque plébéien peut interroger Jupiter par les auspices ; mais les auspices d'un plébéien n'ont aux yeux d'un patricien aucune valeur pour l'Elat'. Un plébéien

') Dion, 2, 8. Plut. Rom., 13.

•) Les historiens même qui confondent patriciens et clients les distinguent fort bien quand ils racontent, d'après les auteurs plus anciens, les iulles des patriciens et des plébéiens, luttes dans lesquelles les patriciens étaient appuyés par leurs clients.

La clientèle est une conséquence de l'organisalion patriarcale; les clients sont répartis entre les gcntcs auxquelles ils appartiennent de père en fils; l'autorité du patron sur le client est à peu près celle du père sur le fils; le client n'a qu'un pécule, pas de vraie propriété; mais le patron a envers son client des devoirs consacrés par la religion ; patronus si clientl frauckm fuxil saccr esto. Bref, le client appartient à la famille religieuse de la gens, le plébéien reste en dehors; la seule assimilation qu'on puisse établir serait de considérer le pléliéien comme client du peuple romain.

Cependant les clients finirent par se fondre dans la plèbe; la constitution de collèges d'artisans, la concession du droit de suffrage qui impliquait le droit de propriét^j détachèrent les clients des gentcs; le lien religieux qui les unissait fut longtemps assez fort pour en faire les alliés des patriciens; ils finirent pourtant par passer en grande partie aux plébéiens. C'est ainsi que les Marcelli, anciens clients des Claiidu, devinrent une des plus puissantes familles plébéienhes. [N. D. T.]

') Liv., 10, 7. 6, 41.

*)Liv., 6, 41. 7, 6. 10, 8.

î)8 LA ROVM'Il': !I. 4

peut conclure un mariage valable dans la plèbe; mais non avec un patricien; car une postérité de sang- mêlé souillerait le culte et les auspices des patriciens'. Bref les plébéiens étaient traités parles patriciens au point de vue religieux comme des étrangers (/j(?;'e*jrrmiî'). Si telle est encore leur position sous la république, elle a dû l'être a fortiori à l'origine. Ils ont donc été reçus dans l'Etat romain comme des étrangers f/j^yY'y/v^/).

Il résulte de ces considérations roligienscs que la plèbe n'a dû avoir aucun droit politique h l'origine. La tradition le confirme; c'est seuleirient après un long temps qu'elle lui fail concéder par Servius TuUius le minimum des droits politiques, le droit de suffrage. Nous avons vu ce que vaut l'hypothèse de Denys d'après lequel ils votaient déjà dans les comices curiates^ Le nom même de la plèbe montre qu'elle n'avait aucun droit; non répartis en curies, les plébéiens sont vis-à-vis des quiriles une masse indivise, une plebs ou plèbes [depleo, cf. 7:av;0:ç). Si donc les étrangers qui devinrent la plèbe n'avaient pas dans l'État romain de droit politique, ils ont dû y entrer par la conquête [pej^egrinidediticii).

En droit privé , le père de famille plébéien a les mêmes droits que le patricien; il paraît lui-même en justice, est propriétaire, conclut avec les patriciens des contrats réguliers. Rien, abstraction faite de quelques passages des écrivains qui assimilent les plébéiens aux clients, ne donne à croire qu'il en ait jamais été autrement. Il est impossible d'interpréter le récit ' d'après lequel Servius Tullius donna une cinquantaine de lois de droit privé aux plébéiens de manière à y voir une concession an jus conunercii. Si les plébéiens eurent ce droit dès l'origine et si le droit privé des quirites valait pour eux comme pour les patriciens, il s'ensuit que dès la soumission [deditio] qui les fit entrer dans l'État romain ont du se produire des événements qui leur fussent particulièrement favorable?.

Nous avons aussi attribué l'origine de la clientèle à une conquête, mais ceci ne suffit pas pour identifier les plébéiens et les clients. Certes, dans l'Étal, les clients n'avaient pas plus

1) Liv.. -4,0.

-) Voir notamment, paçre 52.

■n Dion, /i, 13.

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do droits que les plébéiens; en outre, ils avaient moins de droits privés,, puisque dès l'origine ils'durent laisser leurs patrons patriciens les représenter en' justice et qu'ils n'avaient pas de pleine propriété. Au point de vue religieux, ils étaient plus près du peuple patricien que les plébéiens, puisque sous le couvert de la fjens à laquelle ils étaient assujettis, ils prenaient part au culte des curies et du peuple patricien. Ces différences nous autorisent d'abord à dire que la formation de la plèbe est postérieure à celle do la clientèle; nous reportons celle-ci à la période patriarcale à cause de son caractère religieux et de ses rapports avec les goûtes. Il faut placer la formation de la plèbe après la constitution de l'Etat patricien quand il était assez fort pour refuser aux plébéiens tout droit religieux ou politique, tout en leur laissant leur indépendance en droit privé. Tandis que les clients sont groupés parallèlement aux gentes^ la plèbe, lors de la première sécession (voir plus loin) est encore une nation étrangère au peuple patricien [populus]] les clients sont restés cbez eux'; elle conclut avec le peuple^ selon les formules du droit international des féciaux^, un traité qui fournit un nouveau terrain aux relations des deux parties de la nation romaine.

Si nous demandons d'oii vinrent les sujets étrangers Qjeregrini dediticii), qui, sans devenir esclaves des patriciens ou clients des gentes, entrèrent dans l'Etat romain avec le jus commerça, la tradition des derniers rois de Rome nous fournit une réponse claire.

Après l'union avec les Albains et la formation de la tribu des Luceres, la première conquête importante que connaisse la tradition est la soumission de villes latines par Ancus Marlius. Ce roi a pris plusieurs villes et en a fait entrer la population dans la cité romaine^; il s agit de Ficana entre Rome et Ostie\ de Tellene, Medulla, Politorium, entre le Tibre et FAnio. La tradition primitive ne parlait pas d'une admission dans le peuple

') Dion, 6, 46,

') Dion, 6, 89.

''] Cic, de Rcp., 2, 18. Liv., i, 33.

') Fest., s. V. Puiiia saxa. p. 250.

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