IV, 13) TRIUMVIRAT DEC, N. POMPÉK, M. CKASSUS ET C. CÉSAR
qui l'avait soutenu^; on fui même sur le point de décréter la déposition de Métellus, mais Caton fut le premier à déclarer que ce serait illégaP. Métellus répondit en publiant un pamphlet contre le sénat, et, sans se soucier de la loi qui défendait aux tribuns de quitter Rome, même pendant une seule nuit, il alla rejoindre Pompée ^ César refusa d'abord de se soumettre, puis se résigna à se renfermer chez lui. Le peuple entoura sa demeure et le pressa de reprendre ses fonctions de préteur; César calma la foule, alors le sénat, de son propre mouvement, annula le décret de suspension concernant César*, i^es ennemis revinrent à la charge, et voulurent le perdre en rappelant qu'il avait pris part à la conjuration de Catilina. Mais César fit des avances au sénat; il retira sa proposition contre Catulus% il parut faire amende honorable; le f^énat ne tint aucun compte de la dernière tentative faite pour perdre César ; d'ailleurs le sénat redoutait la popularité considérable de celui que le peuple regardait comme son chef.
Tout cédait devant cette popularité, et Caton défendait luimême au sénat une proposition qui eût soulevé le dédain de son ancêtre. On augmenta, sur la demande de Caton, le nombre de ceux qui pouvaient recevoir des distributions de blé en vertu de la loi Terentia Cassia; du fait de cette proposition la dépense annuelle fut augmentée de 1,250 talents^. Il ne faut pas croire qu'il y eut une loi Frumentaire Porcia ; et Caton eut beaucoup de peine à faire revivre la disposition de Sempronius, en vertu de laquelle chaque citoyen pouvait acheter à un prix déterminé le blé dont il avait besoin. On espérait gagner par cette générosité les malheureux et les allâmes de la plèbe qui faisaient la majorité dans les assemblées '. En revanche on fit observer sévèrement la loi de peregrinis {lej; Papia), et on
' Cf. Schol. Bob., p. 302. Suet., Vccs., 55.
M Plut., CcU. min., 29. Cf. Cic, Fam., 5, 2, 9.
3) Dio C, 37, 43. Plut., Gat. min,, 29. Cic, 26.
^\ Suet., Cses., 16.
^) Suel., Cœs., 15. DioC, 37, 44.
«) Plut., Cat. min., 26. Cœs., 8.
') Cic, AH., 1, 16, il.
292 LA DISSOLUTION DE LA UliPllBLIgLl'; (IV, 1 -S
appliqua les pénalités prévues par culte loi contre les élrangers qui usurpaient à Rome le litre de citoyens. Q. Tullius Cicéron, alors préleur, présida le tribunal qui jugea ces sortes de procès ; le peuple fit appliquer la loi à un protégé des Lucullus; le poète Archias, que défendit Cicéron, fut poursuivi'.
Cependant le parti populaire était devenu assez timide : O. Ca'cilius Mélellus Créticusen profita pour célébrer à la fin de mai son triomphe-; Pompée l'avait fait retarder jusqu'à ce moment''; Mélellus y avait droit, puisqu'il avait organisé la Crète en province*. Mais on lui refusa encore de faire figurer dans son cortège les deux chefs des Cretois, Lasthénès et Panarès; ils furent réservés pour le triomphe de Pompée". Les difficultés auxquelles avaient donné lieu le triomphe de Mélellus et ceux d'autres personnages, celui de L. Lucullus par exemple, décidèrent Caton à présenter une loi sur le triomphe; avec son collègue, L. Marins ou Marcius, il rédigea la loi Maria {Marcia) Porcia de triumphis. Nous n'en connaissons qu'une seule disposition, celle qui concerne le nombre des ennemis morts sur le champ de balaille : ce nombre avait été fixé depuis longtemps à 5,000 tués dans un seul combat : Caton établissait des peines contre les généraux qui feraient de fausses déclarations, et obligeait ces derniers à venir déclarer avec serment, dix jours après leur retoui-, le nombre d'ennemis qu'ils avaient fait périr ^
Il s'était glissé dans les habitudes politiques de Rome bien d'autres abus ; les consuls voulurent en faire disparaître un des plus dangereux; la rédaction des lois votées et des sénalusconsultes n'était pas contrôlée; souvent on les avait falsifiés dans un intérêt de parti ou même dans un intérêt personneP. Les consuls voulurent empêcher la chose ; ils firent la loi
') Schol. Bob., p. 354.
2) Eutr., 6, 16. I. L. A., p. 460. 173. •'') Vell., 2,34. Cf.,DioC., 36, 2 B.
^) Liv,, cp., 100. Vell., 1, 38. Eutr., 6, 11. Gros., 6, 4. Cic , Vlao^., 13, 30.
^) Vell., 2,40. DioC, 36, 2 B.
«) Val. Max., 2, 8, 1. Cf. Dio C, 37, 40. Cic, ad Q. fr , 3, 2, 2. ") Plut., Cat. min., 17. Cf., Cic, Leg. agr., 2, 14, 37. Sull., 15, 42.
IV, 13] TRlirMVIHAT DE CN. POMPÉE, M. CRASSUS ET C. CÉSAR 293
Jimia Licinia^ ne clam œrario legem inferri (ou ferre) liceret\ Nous ne savons pas si cette loi renfermait des dispositions complétant la loi Csecilia Didia (page 97), ou s'il y eut pour ce fait une seconde loi Junia Licinia". Dans tous les cas, le mobile qui dirigea les consuls fut celui de protéger les lois contre l'arbitraire du parti démocratique.
Vers le milieu de l'année, Pompée demanda que l'on différât la tenue des comices; il désirait pouvoir soutenir lui-même la candidature au consulat de son lieutenant M. Pupius Piso Calpurnianus, qui l'avait accompagné à Jérusalem'; Caton lit rejeter la demande de Pompée ; M. Pupius Piso n'en fut pas moins élu, son collègue fut M. Valérius Messala Niger '\ Après les agitations soulevées par Q. Métellus Népos tous s'attendaient à voir Pompée rentrer dans Rome avec son armée et s'emparer du pouvoir'; l'heureux général avait pu juger d'après les procédés que les optimales avaient employés pour combattre Gabinius, Manilius et en dernier lieu Métellus, qu'il n'était plus un citoyen comme un autre et avait le droit de se considérer comme le maître de l'État; il n'en eut pas moins confiance dans les institutions de la République ; avec une généreuse imprudence qui fut grosse de résultats, dès son arrivée à Brindes, sans attendre les décrets du sénat et du peuple concernant son retour, il licencia son armée^ 11 eût pu rentrer dans Rome comme dictateur, même comme roi ; Crassus s'y attendait, et avait ostensiblement quitté Rome' ; or Pompée rentra comme un simple citoyen ; il voulut revenir comme les autres chefs d'armée qui n'avaient d'autre ambition que d'obtenir le triomphe et de jouer un rôle influent au sénat.
Au moment de sa rentrée, janvier 61, il trouva les partis
') Scliol. Bob., p. 310. Cf. Cic, de Leg., 3, \, il.
2) Cic, Phil,. 5, 3, 8. Vat., 14, 33. Sest,', 64, 135. AU., 4, 16, 5. 2, 9, \.
^) Jos., Ant. Jud., 14, 4, 2. b. Jitd., 1, 7, 2.
'') Dio C.,37, 44. Plut., Cat. min., 30. Pomp., 44. Cf. Zon., 10, 5.
■) Vell.,2, 40. Dio C, 37,44. Plut., Pomp., 43. Zon., 10, 5.
^) Dio C, 37, 20. 41, 13. App., M. 116. Plut., Pomp., 'i3. Zon.. 10. 5. VelL, 2, 40.
-■) 1^1 ut., Pomp., 43.
294 LA DISSOLUTION DE LA RÉPUBLIQUE [lY. 13
surexcités par un scandale qui jette un triste jour sur la situation morale et politique de la société romaine.
L'auteur du scandale était P. Claudius [Clodius) Pulcher, celui qui avait accompagné L. Licinius Muréna en Gaule', en 64, et qui avait rendu Tannée suivante de grands services à Cicéron au sujet de la conjuration de Catilina-; voici de quoi il se rendit coupable, étant questeur désigné', par conséquent avant le 5 décembre 62 : pendant la fête de la Bonno- Déesse, qui devait se célébrer dans la maison d'un magistrat revêtu de l'imperium*, et avait lieu celte année danslamaison de César préteur et grand pontife % Clodius, épris de Pompeia la femme de César, se glissa dans la maison, déguisé sous des habits de femme, mais fut surpris par la mère de César, Aurélia \ César répudia immédiatement sa femme '; au point de vue religieux, c'était un scandale inouï que le grand pontife fût obligé de prendre une pareille résolution\ Les pontifes prétendirent qu'il fallait recommencer la fête : les femmes seules pouvaient y assister, elle avait été souillée par la présence d'un homme, donc elle n'avait pas eu lieu®; en janvier 61 on discuta la question au sénat, le sénat déclara s'en rapporter à l'appréciation des pontifes. Les pontifes déclarèrent aussitôt qu'il y avait eu profanation {nef as). Le sénat chargea les consuls d'établir im tribunal extraordinaire pour juger le coupable, dont le crime rentrait dans la catégorie des incestes'". La. Bogatio Pupia Valeria de incestu Clodii,
») Cic, Har. Resp., 20, 42. Cf., Mur., 20, A2.
2) Plut., Cic, 29,
•') Ascon . , p. 52 .
'•) Cf. Plut., Cic, 19. Dio C 37, 35. Oq la considérait comme ftacrificium pro populo, Ascon., p. 52. Schol. Bob., p. 336.
") Cic, Har. Resp., 17, 37. In ea domo qux est in imperio.
«) Cic, Att,, 1, 2, 3. 1, 13, 3. de Dom., 39, 104. Har. resp., 3, 4. 5, 8. 17, 37. 21, 44. Sest., 54, H6, Pis., 39, 95. Mil., 22, 59. 27, 72. Sctiol. Bob., p. 329. 280. Suet., Cxs., 6. Senec, ep., 97, 2. Vell., 2, 45. Dio C, 37, 45. Plut., Cœs., 9. Cic, 28. App,, Sic, 7, b. c, 2, 14.
') Dio C, 37, 45. Plut., Cœs., 10. Suet., Cœs., 6. Schol. Bob., p. 329.
8) Cic, Clod. et Cur., 6, 3. Schol. Bob., p. 338.
9) Cic, Ait., 1, 13, .3. Dio C, .37, 46.
'0) Cic, A«., 1, 13, 3. Mil., 5, 13. 22, .59. 27, 73. Ascon.. p. 53. Suet., Cœs., 6.
IV, 13] TRIUMVIRAT DE CN. POMPÉE, M. CR ASSIS ET C. CÉSAR 29o
présentée par les consuls avant le retour de Pompée, portait que les juges seraient choisis par le préteur, et non désignés par le sort'. Piso, ami de Clodius, n'avait signé que malgré lui la rogation-; le tribun Q. Fufius Calenus'' la combattit, et décida Pompée qui venait de rentrer à donner son avis dans une assemblée du peuple. Pompée espérait encore gagner le sénat; il déclara donc partager la manière de voir de la haute assemblée'; mais il eut des réticences qui encouragèrent le tribun à persévérer dans son opposition. Clodius, devenu questeur, convoqua aussi des assemblées ; il chercha à s'attacher le peuple en attaquant les membres influents du parti des optimates'. Le vote eut lieu peu de temps avant les calendes de février; malgré les efforts de Caton, la proposition des consuls ne fut pas adoptée; là-dessus le sénat prit à une majorité de 400 voix contre 15 une résolution par laquelle les consuls étaient tenus de mettre tout en œuvre pour faire accepter la loi; le sénat suspendait la vie politique de l'Etat, on ne tirerait pas au sort les provinces prétoriennes avant qu'un vote favorable n'eût sanctionné la loi^ Bien que les tribuns, surtout C. Caecilius Cornutus, eussent pris parti pour le sénat ', ce dernier ne poussa pas les choses à l'extrême; sur le conseil d'Hortensius*, il revint sur sa décision % et permit à Fufius de proposer une lex Fufia de relujione *" : elle différait de la rogation Pupia Valeria en ce qu'elle fixait un autre procédé pour le choix des juges; elle était plus favorable à Clodius, elle fut votée et Clodius parut devant ses juges ** ; ses accusateurs furent L. Cornélius Lentulus Crus et deux
') Cic, A«., 1, 14, 1.
2) Cic, AU., 1, 13, 3. 1, 14, 5. 6.
3) Cf. Cic.Fam., 5, 6, 1.
'►) Cic.,A«., 1, 14, 1. 2.
^) Cic, AXt., d, 14, 5. 1, 16, 1. Cf. Scliol. Bob., p. 330. Cic, Clod. et Cur., 1, 2.
«) Cic.,Att., 1, 14, 5.
') Cic, AU., 1, 14, 6.
») Cic, AU., 1, 16, 2.
*•) Cic, Mil., 5, 13. Schol. Bob., p. 280. -0) Cf. Plut., Cxs., 10. Cic, Pfirad., 4, 2. 32. ") Schol. Bob., p. 330.
296 LA. DissoLirnoN dp: la répurlktk |1V, 13
autres Lonliiliis'; C. Scribonius Curio, le consul de 76, présenta la défense ^ L. Lucullus porta contre la moralité de Clodius une bien grave accusation; il établit que Clodius avait eu des relations incestueuses avec sa propre sœur, mariée depuis à un Lucullus '. Cicéron déposa comme témoin, et infirma la moyen de défense de Clodius qui consistait à établir un alibi '\ César fut aussi appelé comme témoin, le scandale ayant eu lieu dans sa maison ; il déclara qu'il ne savait rien; il avait répudié sa femme, parce qu'elle était compromise devant Topinion publique, mais n'avait pas voulu rechercher si les bruits qui avaient couru étaient justifiés ou non^ Les juges, inquiets du tumulte qui se produisait sur le forum, demandèrent aux consuls une garde armée". Mais plusieurs juges avaient été achetés par Crassus qui soutenait Clodius"; par 31 voix contre 2o, Clodius fut acquitté^ Catulus put dire avec raison que si les juges avaient demandé la protection d'une garde armée, c'était surtout pour défendre l'or qu'ils avaient accepté''.
L'acquittement de Clodius était un désastre politique pour le parti de Cicéron'"; le lo mai'', au sénat, Cicéron laissa éclater la haine et le mépris qu'il éprouvait pour Clodius; de cette improvisation il fit le discours contre Clodius et Curion,
1) Cic, Har. Hesp., 17, 37. Mil., 15, 39. Schol. Bob., p. 330. 336. Val. Max., 4, 2, 5. Dio C, 39, 6.
-') Schol. Bob., p. 330. Cic, Att., i, 1 i, 5. i, 16, 1.
■■^) Cic, iV*7., 27, 73. Plut., Cic, 29.
''j Cic. AU., 1, 16, i. de Bom., 30, 80. Mil., 17, AG. Ascon., p. 49. Schol. Bob., p. 330. Quinl., 4, 2, 88. Val. Max., 8, 5, 5. Plut., Cic, 29. App., b. c, 2, 14.
■') Plut.. C:rs.. 10. Cic, 29. App., b. c, 2, 14. Suet. , Cœs..
'■•) Cic, AU., 1, 16, 5. Schol. Bob., p. 330.
') Cic, Att., 1, 16, 5. 1, 18, 3. Mil, 32, 87. Schol. Bob., p. 331. 346. Val. Max., 9, 1, 7. Seiiec, ep., 97, 2, 9.
><) Cic, AU., 1, 16, 5. 10. Schol. Bob., p. 330. Cic, Clod. et Cur., 6, 2. 7, 1. Cic, Pis., 39, 95. MU., 31, 86. Uv., ep., 103. Plut., Clés.,
3) Dio C, 37, 46. Plut., Cic, 29. Cic, AU.. 1, 16, 5. Har. Besp., 17, 36. Schol. Bob., p. 338.
'») Cic, AU., 1, 16, 6. 1, 18, 3.
")"Cic, Afl., 1, 16, 9.